‹ De tribus impostoribus, M.D.IICChapitre 12 sur 13 · RÉPONSE DE LA MON NOYE · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE LA MON NOYE

extraite des Mémoires de littérature , publiés par Sallengre, la Haye, 1716, t. I, p. 386. , . , .

J'ai fait voir, dans ma disserUtlpn sur le pr^teiwjUi livre De tribus Imvostoribus , qu' encore qu'il ait paru en divers temps divers impies qui ont osé dire que le monde avait été séduit par troi* imposteurs, ce n'a

été pourtant que vers 1e milieu du seizième siècle que le bruit d'un livre composé sur ce sujet a commencé à se répandre. On peut en fixer la date à 1543, temps auquel Guillaume Postel a parlé de cet ouvrage comme existant. L'auteur anonyme de la réponse à ma dissertation erre en fait lorsqu'il prétend que c'est par l'ordre de l'empereur Frédéric second que ce livre a été composé. On ne trouve la-dessus rien autre chose, sinon que ses ennemis l'accusaient d'avoir, en parlant de Moïse, de Jésus-Christ et de Mahomet, dit que' c'étaient trois séducteurs qui avaient trompe le monde, impiété dont il se défendit de toutes ses forces , protestant de la calomnie. Si , néanmoins , comme mon critique l'assure , ce livre existe actuellement tel qu'il veut que cet empereur l ? ait fait composer en latin, il n'a qu'à produire le manuscrit , et quand des juges habiles, après l'avoir examiné, auront reconnu qu'il n'y a pas de fraude, alors j'avouerai publiquement qu'au lieu de nier l'existence du livre, je devais dire simplement qu'elle n'était pas connue. Mais tant qu'on ne nous débitera qu'un conte en l'air, qu'on ne nous alléguera qu'une traduction toute nouvelle d'un original ancien qui jamais ne paraîtra, je persisterai dans ma thèse ; et si on vient, ce que je ne crois, à publier la traduction dont on parle, je soutiendrai hautement que c'est une composition de Tèditeury et non une version faite sur le manuscrit prétendu tiré de la bibliothèque de Munich. Le livre des trois Imposteurs trouvé par un officier allemand, après la bataille d'Hochstedt, ressemble fort au Pétrone entier trouvé au siège de Belgrade pa* un ofli* ci er français. Ces deux découvertes sont vraies l'une comme l'autre. On reconnut d'abord le faux Pétrone à la différence manifeste du style. On reconnaîtra le faux livre des trois Imposteurs à la même pierre dé: touche. 11 est sûr que la langue latine, sons Frédéric II , ? n'était rien moins que polie ; elle n'avrit nr.learj ni nombre^» pureté. Oit en peut Juger par le* é^trés de ce Pienre de* Vignes qu'on s'avise de faire passer pour l'auteur de l'ouvrage dont il s'agit. Ceux qui les ont lues savent qu'elles sont la barbarie même. Voyons

sur ce pied-là le commencement de la lettre qu'on nous donne à entendre qu'il écrivit sous le nom de son maître au duc de Bavière Othon. L'anonyme , quoique engagé par un serment exécrable à ne pas copier le manuscrit, n'a pas jugé que cette obligation s'étendit jusqu'à l'épître liminaire dont, grâce à cette judicieuse distinction, il a bien voulu nous communiquer les premières lignes : Othoni illustrissimo , amico meo carissimo Fr. I. S. D. — Quid de tribus fa* mosissimis nationum deceptoribus in ordinem jussu meo digessit doctissimus Me *vir 9 quocum sermonem île Ma re in museo meo habuisti, exscribi curavi, aique codicem Mum stylo «que vero ac puro scriptum ad Te, ut primum, mitto 9 etenim ipsius perlegendi Te accipio cupidissimum.

Ce début n'a rien du tour ni de la diction de Pierre des Vignes. La formule salutem dixit n'était plus en usage de ce temps-là. Muséum est un mol inconnu au treizième siècle. J'en dis autant d'exscribo, et j'avance hardiment ces faits sans appréhender, d'être démenti par aucun exemple tiré des auteurs contemporains.

L'anonyme dira sans doute que l'empereur or* donna, à cette occasion, à son chancelier d'employer un style plus pur qu'à l'ordinaire, et que c'est le sens de ces mots : Codiàem Mum stylo «que vero ac puro scriptum , ce qui signifie que le langage de ce livre était également poli et sincère. À quoi je réponds que ce détour est inutile, parce que l'empereur et son chancelier n'avaient pas plus d'idée l'un et l'autre de la belle latinité, qu'un aveugle n'en a des couleurs...

Je pardonne à l'anonyme la méprise dé Specchio pour Spaccio en parlant du livre imprimé qui était à vendre avec les deux manuscrits. C'est un in-8° italien intitulé par Giordano Bruno, son auteur , en ces termes : Spaccio de labesiia trion faute. Je lui passe aussi le parallèle qu'il fait de ma dissertation avec celle de Struvius, postérieure de dix ans à la mienne, dont il avait paru , en 1694 , en Hollande , un extrait que Struvius lui-même a cité. Je ne relèverai .point, la manière dont il s'explique , lorsqu'il dit qu'il n'y a

- âî -

nas apparence que le livre des trois Imposteurs~ait été imprimé, Frédéric n'ayant eu garde de donner, en le divulguant, une si belle occasion à ses ennemis de publier son irréligion; expression qui semble supposer que l'imprimerie était connue à l'époque de Frédéric.

L'anonyme veut être cm sût parole : il ne se nomme pas ; il ne nomme pas le libraire de Francfort. Il nomme seulement Trawsendorff et Frecht, deux hommes aussi peu connus que s'il ne les nommait pas. Le but principal de son récit est de nous annoucer sa prétendue version qui, peut-être, quoiqu'il en dise, consiste uniquement dans cet abrégé qu'il noas eu donne , et si aisé dans le fond à imaginer qu'il n'y a pas d'impie qui, avec une médiocre habileté, nen conçoive et dresse un semblable en moins d'une heure ; en sorte que ces plans d'athéisme pourront, en fort peu de temps , se multiplier , et le monde entendra parler à tout moment des trois Imposteurs, et, sans^ jamais voir le livre , en verra courir une infinité d'abrégés.

Page 1