‹ De Watteau à WhistlerChapitre 42 sur 42 · L'EXPOSITION POSTHUME DE WHISTLER · texte numérisé non relu

L'EXPOSITION POSTHUME DE WHISTLER

On pouvait appréhender pour la gloire de Whistler une telle exposition; le mystère de chacune de ces toiles ne détruirait-il pas le mystère inclus dans la plus proche, par cette, copieuse juxtaposition? On n'avait vu Whistler qu'avec parcimonie — de ci de là une œuvre, . apercue luxueusement au recul d’un cadre profond. L'exposition, en présentant toute cette |

existence, dissipe la légende séductrice et vaine. . Evanoui le Whistler si rare, le magicien exceptionnel et bizarre, le génie isolé et déroutant. On est simplement devant un grand peintre comme tant d'autres grands peintres. On l’envi- . sage avec une entière clarté : on voit ce qu'il à imité, ses tâtonnements, ses redites, ses emprunts, le lent dégagement de son originalité. On voit combien il a travaillé, douté, peiné : c'est très humain et très beau. On s'étonne mais on l’aime plus. On avait peur, adorant une chose subtile, de trouver monotones ou mutuellement affaiblies deux cents choses subtiles : au contraire, elles se renforcent. L'énergie . du style saisit l'esprit, et il y a là une atmosphère Si grave et si pure! La logique, la santé, la tenue de ce caractère d'artiste s'imposent à la bonne foi.

Enfin, voilà un grand homme normal, et non cette sorte de prestidigitateur ténébreux, fabu- Jeux, sarcastique et inouï, l’idole du snobisme, dont on ne parlait qu'en chuchotant, dont le . nom faisait pâmer les précieux, dont on regardait l’œuvre éparse avec des précautions cabalistiques. Au plein jour, l’enchanteur se prouve

résistant, tangible et fort de la vraie force tech= : nique : ainsi, au-delà de là tombe et finie l'insupportable légende, la prose de Mallarmé

apparaît ce qu’elle est, classique, pleine de sève,

construite ‘sans naléhce et belle, honorant lé ï parler de France, admirable, parce que rien n'y

manque de ce que les plus grands y ont mis.

J'ai repensé longuement, en entrant ici, à ces deux hommes, longtemps bafoués, puis idolà-

trés, qui s’aimaient et souriaient ensemble de …

leur légende. Elle ne les avait pas gâtés, ils

étaient bien trop scrupuleux et trop spirituels

au sens élevé — et on ne gâtera pas non plus

Rodin, bien qu'on fasse tout pour cela. De tels êtres sont de trop grands artistes, ils savent bien trop ce qui Le incombe, ce qu'ils doivent …

aux morts plus grands qu'eux.

Whistler est dépouillé ici de tout sortilège

littéraire. C’est un homme comme un autre. On

voit l'influence de Courbet dans la Vague, l'in- : fluence de Fantin-Latour dans certaines figures;

Berthe Morisot a fait des aquarelles rapides

moins savantes mais aussi belles et peut-être plus spontanées que la série des notations marines. On voit l'influence d’'Alma-Tadema, celle

des Tanagra, celle des Japonais, celle des Velas-

quez, celle même de notre Ricard. Pas plus

qu'un autre Whistler n’est tombé du ciel. Mais il n'en faut admirer que plus sincèrement l'effort qui l'a conduit à être Whistler et rien de plus : « un saint pour lui-même ». Cette recherche, cette tâtonnante inquiétude, le font

plus humain, plus proche de nos cœurs, etplus M

. L'EXPOSITION POSTHUME DE WAISTLER 335 . beau. Devant l'épreuve redoutable et suprême, il se tient. Gustave Moreau fut, avant lui, dans l’énthousiasme d'une génération, le fascinateur mystérieux, le réputé faiseur de chefs-d'œuvre inconnus que dispersa la révélation posthume. Il n’en restera qu'un nom respecté, une, âme noble, et des décombres. Mais la révélation posthume affermit, coordonne Whistler, et . l'érige au-dessus de sa légende, au ciel clair du vrai classicisme.

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