‹ DeburauChapitre 16 sur 27 · LE TROISIÈME ACTE · texte numérisé non relu

LE TROISIÈME ACTE

Che Deburau. | “4 Â C’est presque une mansarde — mais on voit bien que A 7 acteur qui l’habite. Deburan et son ft Charles sont en scène tous deux.” Charles a 16 ans. Deburau n'a plus d'âge. Ils finissent de cru

[y a des camélias dans un vase.

CHARLES DEBURAU Tu peux prendre un petit gâteau — c’est très léger.

D'EÉBUR AU Non, j'ai fini. Sers-toi.

Mais tu n’as rien mangé...

DEBURAU Je n’ai pas faim du tout.

Tu devrais te forcer.

Goûte une poire, elles sont bonnes...

DEBURAU Non, merci bien. As-tu pensé

A demander à la concierge si personne N’était venu Me demander ?

CHA RPFES DES CR AC Oui, oui — personne.

DEBURAU L’as-tu bien demandé ?

CHARLCESSDE BURAU Mais oui, bien entendu.

Et personne n’était venu ?

CHARLES DEBURAU Mais non, personne.

(Un temps.) Mais qui donc attends-tu, papa, depuis sept ans ? DEBURAU

Personne.

Je dis ça... comme ça... pour rien. en plaisantant. On sonne, N'est-ce pas ?

| CHARLES DEBURAU Non, papa.

DEBURAU Tiens — il m'avait semblé.

Es-tu sûr qu’on n’a pas sonné ?

CHARLES DEBURAU Mais oui, papa, je t’en réponds.

DEBURAU Bon, bon.

(Un temps.)

CHARLES DEBURAU Veux-tu que j'aille voir ?

Oui, tu serais gentil.

Car ce serait vraiment trop bête, mon petit, Que quelqu’un soit venu, Qu'elle ait sonné, Qu'il ou elle ait sonné, Et qu’on ne l’ait pas entendu.

(Charles est allé voir. Il rentre un instant après.)

CHAÉRLESRDE BUR AU

Non, personne, papa — j'avais bien entendu.

Aujourd’hui, comment te sens-tu ?

Pas bien.

CHAREESSDEBURAU Vraiment ?

DEBURAU Oui, je respire mal... très difficilement.

Vois donc un médecin.

DEBURAU Pfff! Ils ne savent rien.

Ils en savent peut-être un peu plus que toi-même.

Un très bon médecin pourrait te soulager

En te disant tout simplement qu’il faut manger. Qu'il ne faut pas pousser les choses à l’extrême, Et que ton grand souci de ne pas prendre froid Ne doit pas t’obliger à t’enfermer chez toi.

Je ne m’y connais pas, bien entendu, mais, moi, Je suis persuadé que c’est épouvantable

De ne jamais sortir un instant de chez soi.

Ça va faire deux mois.

Je suis inguérissable.

CHARLES DEBURAU Oh! Non, non, je t'en prie, Non, mon petit papa chéri, Ne dis pas

Ce mot-là !

DEBURAU Hélas ! C’est bien la vérité.

; CHARLES DEBURAU Mais non. Oh! Toi.

Toi, tu n'aurais pas dû quitter, Ainsi que tu l’as fait depuis de si longs mois, Le Théâtre, papa — voilà la vérité.

DEBURAU Mais si, j’ai très bien fait, moi, j’ai fini ma vie. Le Théître, ah! là 1... va. c’est comme le reste ! Ah! Je te jure bien que je n’ai nulle envie D’aller faire des gestes Pour amuser des gens qui vous ont oublié Sitôt qu’on a le dos tourné!

CHARLES DEBURAU Toi qui n’as eu que des succès !

DEBURAU Mais le succès — qu'est-ce que c’est !

Qu'est-ce qui m’en reste aujourd’hui ?

De la tristesse et du dégoût... Et de l'ennui.

Je n’ai jamais été qu’un pitre et voilà tout. Tu ne vois que mes jours.

Si tu voyais mes nuits |

CHARLES DEBURAU Qu'est-ce qui compte, alors ?

Ce qui compte ?.. L'amour |

Ah! Ne manque pas ça, surtout — prends-en ta part. Ca, c’est la bonne chose et c’est la seule au monde.

Et n’attends pas qu’il soit trop tard!

Va, ne perds pas de temps, qu’elle soit brune ou blonde, Aime-la folleent |! Et ne crains pas les larmes.

Ah! N’attends pas d’être un vieillard —

Profite de tes armes.

Tous ces conseils d’ailleurs te semblent superflus, Hein, n'est-ce pas ?

CHARLES DEBURAU Pourquoi, papa?

Tu ne les as pas attendus. Et lorsque tous les jours tu sors, où t’en vas-tu ?

GARDES LIER VRAT Moi ?

DEBURAU Oui, toi.

Tu sors à la même heure, exactement. Pourquoi ?

CHARLES DEBURAU . Mais non, papa...

DEBURAU Mais, grosse bête, c’est très bien, n’en rougis pas. Vers deux heures, toujours, tu guettes É pendule. C’est la troisième fois !

Où vas-tu ? Dis-le moi.

CHARLES DEBURAU Je vais aux Funambules.

DEBURAU Aux Funambules ? Tiens — pourquoi ?

Cest là que tu fais des jaloux ?

On t’y donne des rendez-vous ?

Tu n’as pas de maîtresse ?

Non ?. Alors ?... Quoi ?.

CÉNRRESeDEBURAU

Ca m'intéresse. Qu'est-ce qui t'intéresse ?

CHARLES DEBURAU Les pièces qu’on y joue.

DEBURAU Allons donc? |:

CHERE E SARD'E DU RAT Follement !

DEBURAU Follement ?

Mais tu n’as pourtant pas l'intention, je pense, De devenir un jour...

CHARLES DEBURAU Un acteur ? Si.

DEBURAU Vraiment ?

Je voudrais acquérir un peu d’expérience..

Je voudrais travailler très sérieusement Pendant un an, pendant deux ans.

Autant enfin qu’il le faudra,

Et le jour où tu me diras.

DÉBUÜURAU Tu crois donc qu’on apprend parce qu’on étudie ?

Je voudrais essayer — c’est assez légitime.

DEBURAU Tu veux jouer. la comédie ?

CHARLES DEBURKAU Oh ! Non, la pantomime.

DEBURAU La pantomime ?

CHARLES DEBURAU Pourquoi pas ?

DEBURAU La pantomime, toi ?

CHARLES DEBURAU Oui, comme toi, papa.

DEBURAU Ah! Comme moi!

Oui, tu veux jouer comme moi.

CHARLES" D EBURAU

Ah ! Bien sûr, non — pas comme toi.

Mais tu peux me donner peut-être des leçons.

WDEBURAU

Des leçons ! Tu crois donc qu’on apprend ce métier Comme celui de savetier ?

Mais non, papa, je sais très bien.

DEBURAU Tu ne sais rien. | Oh! Mon pauvre garçon !

Parce que moi j'ai réussi Tu crois pouvoir en faire autant.

Mais non...

DEBUR AT Mais si.

Et c’est toujours la même chose!

Voilà, Cest ca.

Tu t’imagines, n’est-ce pas.

Je n’imagine rien, seulement je suppose...

Quoi? Tu supposes quoi ?

Quelle prétention |

CHARLES DEBURAU J'ai mon âge pour moi...

Ton âge ?. As-tu l'intention De m’émouvoir avec ton âge ?

CHARLES DEBURAU C’est tout de même un avantage.

EPP UK AC

Un avantage ? Mais sur quoi ?

Sur qui, cet avantage ? Allons, parle — sur moi?

CHARTES CDEBTUR AE

Mais non, papa...

D'EÉBURU Alofs ?

Ah! Je ne suis donc pas Assez malade encor !

CHARLES DEBURAU Pardonne-moi, papa, de t’avoir répondu.

Tu m'as questionné — mais je n’aurais pas dû... DEBURAE Quoi, tu n'aurais pas dû... qu'est-ce que ça veut dire ? Ne prends pas cet air de martyr —

Et ne va pas surtout T’imaginer, n'est-ce pas, que je suis jaloux ?

Mais non, papa.

DEBURAU Tant mieux. C’est ça, va fais la tête!

CHARLES DEBURAU Je ne fais pas la tête.

DEBURAU Alors, viens. assieds-toi..

Ecoute-moi.. tu n’es pas bête.

+2 à RSR

Et comprends-moi.

Oui, comprends bien les choses comme je les dis. Si ta vocation te paraît évidente Et si, ma foi,

Le Théâtre à ce point te tente.

Comprends bien encore une fois Les choses comme je les dis, Pourquoi ne veux-tu pas

Plutôt jouer la comédie ?

Avec des mots les sentiments Cent fois plus aisément

Il me semble s’expriment..

Mais, mon petit papa, Jaime bien mieux la pantomime.

DEBURAU Et c’est le rôle du Pierrot que tu préfères ? CHAREES DEBURAU Evidemment.

Dame ! Et je crois avoir ce qu’il faut pour le faire.

Je danse un peu. je suis léger... je suis très mince. Je peux bien essayer... ?

DEBURAU Oui, peut-être — en province.

CHARLES DEBURAU En province, pourquoi ?

DEBURAU Pourquoi ? Pour commencer.

On n’y joue pas la pantomime.

Je crois qu’il vaut mieux se lancer.

À Paris. carrément.

DEBURAU Oui, sous un pseudonyme, Peut-être.

CHARLES :DEBURAU Un pseudonyme ?

Âssurément.

On peut trouver un nom gentil ou amusant.

Et l'important, c’est qu’il soit court,

Afin que sur l'affiche on le remarque bien.

Un nom comme Derval.…. ou Bernard. ou Valcourt, Ou bien...

CHARLES DEBURAU Ah! Non...

DEBURAU Quoi, non?

CHARLES DEBURAU Je préfère garder mon nom.

DEBURAU Ton nom!

Qu’appelles-tu ton nom? C’est le mien dont tu parles. C’est mon nom, Deburau — ton nom à toi, c’est Charles.

C’est Charles Deburau, mon nom.

DEBURAU Oui — parce que je l’ai voulu.

Ah! Non!

Fais du théâtre, si tu veux, Je ne peux pas t’en empêcher.

Si tu crois que vraiment c’est ta vocation, Va... mais que tu ailles gâcher Mon nom ?

Ah! Non, non, non. non, non, non, non. c’est défendu. Un nom, c’est une chose absolument sacrée Quand soi-même on le crée.

Moi, j'ai créé le mien — tu n’y toucheras pas. Je ne veux pas que tu l’abîmes.

Fais le tien, mon ami, comme tu l’entendras, Mais je te jure que jamais tu ne joueras La pantomime Sous mon nom.

CHARLES DEBURAU Bien. J’attendrai.

Ha | Tu attendras ?

En souhaitant,

N'est-ce pas,

De n’attendre pas trop longtemps.

Ah! C’est un rien!

CHRIEE SD EE BUREAU Je l'ai dit malgré moi...

DEBURAU C’est pour ça que c’est bien.

C’est un très joli mot d’enfant.

Tu feras donc un jour, quand je serai parti, Ce qu'aujourd'hui je te défends.

C’est très bien, mon petit.

Tu verras ce que c’est que de gagner sa vie, En faisant un métier.

CHARTCES-DEBURAC Que tu trouvais très beau.

DEBURAU Oui, oui, mais j’ai changé d’avis.

J'en ai vu les défauts.

Tu parles de succès ?

Souviens-toi de ce procès Que j'ai dû faire au directeur qui me logeait Dans un endroit sordide, immonde, inhabitable, Plus humide cent fois qu’une cave, une étable — Puisque, pour gagner mon procès, J'ai présenté devant le juge une corbeille Remplie De champignons cueillis Dans ma loge la veille !

Mais, mon pauvre petit, C'est un métier. terrible... et dur. et fatigant… Et très ingrat… il faut lutter Avec la jalousie et les rivalités.

Je crois que tu serais, papa, plus éloquent

Si tu vantais ses qualités.

Tu ne parviendras pas à me décourager.

Et tu n’éffaceras jamais de ma mémoire

Les jours où je t’ai vu tout rayonnant de gloire Revenant du théâtre après un grand succès.

Je n’oublierai jamais les mots que tu disais.

Tu disais : « Quel triomphe ! » ou bien : « Quelle victoire ! » Ou bien, tout simplement : « Je suis assez content. » Tu lisais le matin les journaux en chantant,

Tu déjeunais souvent en ville,

Tu voyais tout Paris

Et tu disais :

« Ca, vois-tu, c’est la conséquence du succès,

« On est nourri! »

Je me souviens d’un soir où le petit Banville T’amena Georges Sand et Monsieur de Musset

Qui voulaient tant te voir.

Et je voudrais savoir

Si vraiment tu pensais,

Pendant que, tous les trois, ils te couvraient d’éloges, Aux quelques champignons qui, peut-être, poussaient Dans un coin de ta loge!

Ah! Tu parles de ton procès !

Mais tu ne parles pas

De ta rentrée, hein, ce soir-là,

Quand le public debout criait, hurlait ton nom! Voyons,

Crois-tu qu’on puisse oublier ça ?

Tout ce que tu peux dire aujourd’hui m'est égal, Je t'ai vu glorieux! Tu n’as jamais été,

Dis-tu, qu’un pitre — en vérité ?

Ne te souviens-tu pas d’un grand jour triomphal Où tu m'as demandé mon avis sur toi-même ?

DEBURAU Ton avis ?

CHAR IES DES EAU Oui, papa. Tu m'as dit: « Toi qui m'aimes, « Dis-moi la vérité.

« Comment ai-je joué ce soir ?

« Ai-je été « Bien ?

« Nai-je pas des défauts que l’on commence à voir, « N’as-tu rien remarqué ? » Je t’ai répondu : « Rien ! » Car je t'avais trouvé, comme toujours, superbe — Et je t’ai dit que tu étais probablement Le plus grand acteur de la terre. Et, souriant, Tu m'as dit : « Pourquoi cet adverbe ?

« Pourquoi le mot probablement ? »

Pourtant, tu insistais, tu me disais : « Dis-moi « Sincèrement comment, toi, tu m'as trouvé, toi ! » Tu semblais implorer de moi quelque critique, Tu répétais : « Je t’en supplie, allons, dis-moi « Si quelque chose dans mon jeu, dans mon physique « Etait moins bien ce soir. ça me rendrait service. « Un mouvement de moi t’a-t-il semblé factice ? « Parle enfin ! »

Alors, ma foi, j’ai dit: « Peut-être qu’à la fin « Tu n’avais pas, ce soir... » Mais un regard sévère Interrompit ma phrase et, soudain, suffocant, Tu m'as dit: « Fous le camp!

« © petit malheureux qui critique son père ! » À cette époque-là Si quelqu'un t’avait dit le mot « pitre », papa ! (Deburau laisse tomber son front dans sa main. Charles aussitôt prend son chapeau — ef, sur la pointe des pieds, il va vers la porte.)

D'EBTRAU Non, non, je ne dors pas.

Reste la.

CHARLES LDEBUR AU Mais, papa...

DEBURAU Reste la !

Assieds-toi.

Non — je veux qu’aujourd’hui tu restes près de moi.

- . 0 4 . e. LA (Charles s'assied — ef dissimule mal sa rage impuissante.)

Si quelqu'un doit venir... je peux donner la clef...

Mais je n’attends personne.

(Un temps.) On va sonner.

(On sonne.) On sonne !

Va vite! Hh! Bien ?… Je n’ose pas me retourner.

CHARLES DEBURAU qui est allé ouvrir C’est Monsieur Robillard, papa.

max

ROBILLARD paraissant Bonjour, mon vieux.

Oh! C’est gentil — bonjour! Oh! Ça me fait plaisir. Assieds-toi vite.

ROBILLARD Eh! Bien, voyons, ça va-t-il mieux ?

DEBURAU Non, ça ne va pas fort.

ROBEPEXRD Mais il faut réagir | DEBURAU Je sens que je m'en vais.

ROBILEARD

Ah! Dame, évidemment. quand on se laisse aller ! C’est ça, mon pauvre vieux, que je trouve mauvais.

;:CHARLES DEBURAU Je vous laisse, papa... vous avez à parler.

D'EBUR'AU Reste là, je te prie.

CHARLES-DEBURAU Bien, papa.

(17 va rageusement s’accouder à la fenêtre.)

ROBILLARD

Mais — d’où te sens-tu pris ?

Je ne me rends pas compte.

ROBILLARD Eh! Oui.

DEBURAU Quoi ?

ROBILLARD

J'ai bien peur Que ce soit seulement du côté de ton cœur.

Parle-moi d'autre chose.

ROBILLARD

Alors — une nouvelle, Passons au but de ma visite.

DEBURAU Une nouvelle ?

ROBILLARD Une grande nouvelle.

DEBURAU Ah?

ROBILLARD Oui.

DEBURAU Laquelle ?

ROBILLARD Tu désirerais savoir ce qu'était devenue...

DEBURAU Ma femme? Eh! Bien?

ROBILLARD Je lai revue.

DEBURAU Tu las revue ?

ROBILLARD Oui, ce matin.

DEBURAU Eh! Bien ?

ROPBILTARD

Je t’avoue entre nous que je désespérais De la trouver jamais,

Mais un renseignement tout à fait imprévu M’a mis sur une piste.

DEBURAU Enfin, quoi, tu l’as vue?

ROBILLARD Oui, ce matin.

a Fi

DEBURAU Eh! Bien?

(Charles a quitté la fenêtre et il vient chercher un livre.) Chut ! Au théître, tout va bien ?

ROBILLARD Oui, oui.

DEBURAU Rien de nouveau ? Ça marche ?

ROBILLARD Doucement.

En semaine on fait peu — le dimanche on remonte. DEBURAU Que dit Bertrand ?

Bertrand ? Il ne dit rien. il compte.

(Charles est retourné à la fenêtre.)

DEBUR AU

Va, parle. Alors ?.. C’est bien ce que je craignais, hein ? Laisse-moi deviner les choses douloureuses.

C’est la misère, n’est-ce pas, elle n’a rien?

ROBIELARD

Mais non, mon vieux...

DEBURAU Comment ?

ROBILLARD Mais non, elle est heureuse.

DEBCRAU Elle est heureuse ?

ROBIELARE Eh! Oui.

DEBURAU Comment...

RO BA TAATR D)

Je l’ai trouvée

Peut-être un peu changée,

Mais très calme, vraiment. très douce, très paisible. Heureuse, enfin.

DEBURAU Allons ! Voyons, c’est impossible !

ROBILLARD Mais, mon cher vieux, c’est cependant la vérité. DEBURAU Comment vit-elle ?

ROBILLARID Elle est avec un bijoutier.

Un bijoutier ?

ROBILLARD Oui.

DEBURAU Non ?

ROBILLARD

Mais si.

Un homme bien, d’ailleurs. assez riche et très bon. Que veux-tu, c’est ainsi.

DEBURAU Elle peut être heureuse avec un bijoutier ?

Probablement, mon vieux. Elle porte son nom... Oh!

ROBILLARD Quoi ?

DEBURAU Son nom ?

ROBILLARD Mais oui!

Elle n’a pas gardé mon nom... c’est inouï | Quand je le donne. on me le rend...

Et quand je veux le conserver... on me le prend! Elle porte le nom d’un autre ! Quelle histoire ! Elle peut vivre avec un autre |

ROBILLARD Il faut le croire.

DEBURAU Elle qui m’adorait, , Qui prétendait la vie impossible sans moi...

ROBTELARD Mais. elle le croyait.

DEBURAU Tellement qu’à la fin elle me la fait croire ! Et je l'ai cru.

Elle ne souffre plus ?

ROBILLARD

Mais non, mon vieux, pas plus que toi.

DEBURAU Ah! Pardon, mon ami, ça n’a pas de rapport.

Mais moi, d’abord, Je n’ai jamais menti, Je n’ai pas fait de zèle Et je n’ai jamais dit Que je mourrais sans elle.

C’est elle qui m’a dit cela pendant dix ans.

ROPBTEILARD Mais, mon ami, Elle était sûrement sincère en le disant.

Elle à souffert et puis. elle à refait sa vie.

DEBURAU Elle à refait sa vie! On refait donc sa vie ?

ROBILLARD Les femmes, très souvent.

DEBURAU Les hommes ?

RO BILLARD

Quelquefois.

SD PETER U Tu le crois ?

ROBILEARD Je le crois.

Moi, je ne crois pas.

Mais, mon ami, elle disait Que la pensée

De vivre une journée Sans moi la désolait !

ROBILLARD . Mais elle le pensait.

Mais oui, patfaitement. car elle le pensait !

Et c’est tout naturel et voilà bien le drame.

On s’imagine que l’on vit avec sa femme — C’est ça qui n’est pas vrai!

On ne vit pas avec sa femme.

Non. On vit avec une femme.

Et dire que l’on croit

Que l’on est aimé, soi,

Soi, personnellement...

Quelle niaiserie !

Un jour on s'aperçoit

Qu'elle n’aimait tout simplement

En vous que son mari.

… On était le mari : elle aimait son mari.

Elle pourra changer quinze fois de mari, Elle aimera toujours celui qui la nourrit.

Plus — ou moins.

Elle savait me faire avec beaucoup de soin Les petits plats que j’adotais —

S’il n’aime pas les mêmes,

Elle doit faire ceux qu’il aime

Avec autant de soin!

Elle n’a pas de goût. Elle à celui qu’on 2.

On mangeait constamment ici de la salade Parce que j'aimais ça.

S’il n’aime pas, lui, la salade,

Va, je suis bien certain qu’elle n’en mange pas! Quand il sera malade, elle le soignera Comme elle m’a soigné lorsque je fus malade.

S’il s’appelle François

Elle dira « François »

Comme elle disait « Jean » — avec la même voix! ROBTETIR:D Heureusement.

Mais oui, c’est très bien comme ça.

Eh ! Bien, et Charles ?

Quoi ?

HR Eu 4, 11

DEBURAU Il ne lui manque pas ?

ROBIELLARD Comment te dire. elle est enceinte.

Même ça!

Eh ! Oui, ça continue.

Et j'ai l’impression, vois-tu,

Non pas d’avoir été le mari de ma femme,

Mais bien plutôt d’avoir été

Le premier mari de la femme

D'un bijoutier !

Chaque acte de la vie est comme un petit drame Et le tout à la fin n’est qu’une comédie.

Alors, mon vieux, tu crois que l’on refait sa vie?

ROBILLARD Tu vois bien qu’on oublie.

Oui.

Elle me donne une leçon Et voilà qu’à mon tour, Pour la première fois, j’ai la sensation Que j’oublierai peut-être un jour.

Je cesserai d’attendre enfin et j’avouerai Que je n’ai pas si mal, en somme... et que je peux

Parfaitement sortir un peu!

Et n'ayant plus ce seul objectif : la revoir. Je pourrai...

DEBUR AU

Même peut-être aller jusqu’au théâtre un soir. Pour vous dire bonjour. comme ça... pout vous ver.

ROBILLARD Mais pourquoi pas ?

Oui, mais vois-tu qu’en mon absence Elle vienne enfin justement...

ROBILLARD

Mon pauvre vieux, vraiment Ce que tu dis n’a pas de sens.

Voyons, tu sais très bien qu’elle ne viendra pas.

DEBURAU Pourquoi dis-tu cela ?

ROBILLARD

Parce que je le pense.

(I paraît en savoir beaucoup plus qw'il n’en dit.) Et puisque, enfin, l’autre t’oublie Je t’en supplie, Oublie à ton tour celle-là.

Allons, mets ton manteau.

Sots avec moi... viens donc!

| DEBURAU Aujourd’hui ?

ROBILLARD Pourquoi pas ?

=. né. re -AN CE SRE LR ess

DEBURAU C’est peut-être un peu tôt.

ROBILLARD Un peu tôt! Mais, comment peux-tu te figurer. DEBURAU

Je sortirai plutôt... plus tard, dans la soirée. Mais jamais comme ça vers trois heures, jamais. Car j'ai toujours pensé, vois-tu, qu’elle viendrait Vers trois heures.

ROBILEARD Mon vieux.

(On sonne.) DEBURAU On a sonné — mon Dieu !

(À Charles.) Va vite, mon petit. - (Charles court à la porte.)

ROBILEARD:

Mais, mon cher vieux, je...

Chut !

(La porte s’est ouverte et Marie Duplessis paraît.)

DEBURAU qui nose bas se refourner Ce n’est pas elle ?

ROBILLARD Si.

DEBURAU Elle n’est en retard que de quatre minutes | (I] veut se soulever.)

MARTEMDIOUPTESSTIS allant à lui

Non, non — ne bougez pas. Bonjour.

D'EBURZNE Mon cher amour !

(A Robillard.) Emmène le petit.

MARTECDIIPAESSIS C’est votre fils ?

DEBURAU Eh! Oui. ss

NMARFESD'OUPRLESSTS Mon Dieu, qu’il a grandi!

DEBURAU On lui en a laissé le temps.

MARTERD UP ESS ES Il est gentil.

ROBILLARD Il ne veut pas sortir.

D'ÉBER AU

Pourquoi ?

ROBILLARD Pour t’obéir.

Je vais partir — Peut-être il comprendra.

DEBURAU Je crois qu’il a compris.

Oui, va-t-en. À demain — et, peut-être, à ce soir. ROBILLARD Oui. Madame.

MARIE DUPLESSIS

Monsieur.

ROBIELARD Au revoit.

G'ÉARATE SD EBUR AU Au revoir.

(Robillard sort et Charles vient s'asseoir intentionnellement près de son père.)

MARIE DUPLESSIS Quel âge a-t-il ?

Seize ans.

CHARLES DEBURAU J'en ai dix sept, papa.

MARIE DUPLESSIS Vous vous rajeunissez ?

DEBURAU Non — je le rajeunis.

(Deburau trouve en effet que Marie regarde un peu frop son fils.) | MARIE DUPLESSIS Il est extrêmement gentil.

DEBURAU (à Charles)

Va donc te promener, voyons, c’est ridicule De rester comme ça, toujours, à la maison.

Va, mon petit, Va donc!

CHA RLESOD EP URAE

hypocrite

Où puis-je aller, papa ?

DEBURAU Mais n'importe où... je ne sais pas.

Si ça peut t’amuser.. va jusqu'aux Funambules.

Aux Funambules — bien, papa.

Madame...

DEBURAU Va.

MARTEEDEUPTESSES Adieu, Monsieur.

CHARLES DEBURAU À tout à l’heure.

(17 embrasse son père.)

DEBURAU E- À tout à l’heure.

Der (Charles sort.)

| MARIE DUPLESSIS $ Il est charmant.

BEBURAU

- Charmant.

Enfin, tu es venue! Enfin, je te revois !

Ah! Quel bonheur!

Je savais bien qu’un jour

Tu viendrais, mon amour | 5 (Marie, gênée, jette un regard autour d’elle.) Ce n’est pas beau chez moi, ; Hein ?

D MARIE DUPLESSIS + Je ne regarde pas.

Oh! Tu peux regarder — ce n’est pas si vilain.

MAR PES D UPI-ESSIS Tiens, des camélias.

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