PEAU-ROUGE
Parmi les Peaux-Hoiiges de la tribu des Omavva, exhibés en 1883 au Jardin d'Acclimalalion et (jue nous j)rimes étudier alors, il y avait un vieux chef dont l'une des jurandes occupations était de changer Iréqueninient sa coiffure et les peintures dont il ornait sa peau sur diverses parties du corps.
Un beau jour, il nous apparut portant, pendu derrière la tête, un morceau de corne de cerf mesurant environ 20 à 2.*) centimètres de longueur, semblant fort usagé et très bien poli, dette pièce, dont on peut facilement voir la forme et l'aspect sur les figures 1, 2 et 3 de la planche X, était perforée à sa partie supérieure de deux trous dans lesquels passait le cordon qui, faisant le tour de la tète et noué sur le front, laissait pendre la corne sur le derrière de la tête. Vn n(eud de ruban était fixé à l'extrémité de la corne.
Cet objet avait la plus grande analogie avec les soi-disant bâtons de commandement de nos gisements magdaléniens de la (iaule.
Nous avons ligure, à côté de la corne ornant la tête du vieux Peau-l{ouge, une pièce inédite de notre collection, recueillie par nous dans les foyers magdaléniens du gisement classique de Laugerie-llaule.
Comme on peut le voir (fig. 4 de la pi. X), la forme générale est la même; le trou de suspension seul est différent. Dans la pièce du Peau-Houge, il y avait deux petits trous réunis par une rainure à la partie supérieure de la pièce; ils avaient été très habilement exécutés, (^est. au contraire, au milieu de la ])ièce, au point où le travail était le plus aisé, l'épaisseur de la partie dure de la corne moindre, que les préhistoriques avaient creusé un large trou. Ils n'auraient guère pu. avec leurs outils en silex et malgré leur habileté, creuser dans la partie dure de la corne deux trous aussi petits que ceux de la corne du Peau-Houge, C'est évidemment là la seule raison de la place et de la dimension différentes du trou de suspension des deux pièces qui sont, d'autre j)arl. tout à fait comparables.
Sur la corne de riiidieii, il existait (voir détail sur la fig. 3) une gravure assez grossière représentant un personnage humain les bras étendus, tenant un objet difficile à définir et dont la tête présente une face pointue en forme de museau.
On sail qu'il existe fréquemment des gravures sur les bâtons de commandement quaternaires. Nouveau rapprochement à signaler.
Quant à cette gravure elle-même, sa tête à museau rappelle des gravures sur roches de l'Amérique nord-ouest, où il semble que soient représentés des sujets ayant sur la ligure un masque en forme de museau de bête. Ces masques, servant dans les cérémonies religieuses, sont d'ailleurs fréquents et très variés, par exemple chez les Indiens Kwakiutl (1). On sait aussi que nous avons, avec Breuil et Peyrony, plusieurs fois trouvé cette lace en forme de museau, gravée sui- les parois de nos grottes ornées à l'époque quaternaire. La gravure, que nous donnons ici, aurait donc eu une signification fétichi(pie ou rituelle. C'est probablement à cause de cela que, malgré tous nos efforts, nous ne pûmes décider le Peau-Rouge à nous vendre sa pièce, qu'il nous laissa d'ailleurs examiner à loisir, puis dessiner.
Cette observation est néanmoins intéressante. Elle montre combien il est souvent difficile de se rendre compte de l'usage auquel pouvait être destiné tel ou tel objet antique ou ethnographique.
On sait, en elfet, qu'on a considéré les bâtons de commandement comme des pièces de harnachement, comme des façons de fibules pour maintenir le vêtement, comme des casse-tête, etc. L'observation du vieux chef Peau-Rouge montre que de tels objets peuvent également servir d'ornement ou de parure ayant probablement une signification déterminée (ainsi., d'ailleurs, que toute pièce d'aspect ornemental portée par les Peaux-Rouges). En tout cas, il y avait intérêt à citer cette observation qui, ju5([u'ici, n'a jamais été faite touchant ce point particulier.
Nous rapprocherons de la gravure qui se trouve sur cette corne un certain nombre de figures exécutées par un jeune Peau-Rouge, Igha-Sha, qui accompagnait le chef dont nous parlions ci-dessus. Nous lui avions donné un album, des crayons de mine de plomb et des crayons de couleur. R exécuta ces dessins au trait de crayon en les rehaussant de frottis aux crayons rouge, bleu et vert. (]omme on peut le voir sur la pi. X, fig. 5, ce sont bien les mêmes figures que celles peintes par les Peaux-Rouges sur les tentes ou encore sur la face tannée des peaux de bison, constituant soit les robes commémoratives, soit les tvinler couni (sorte d'éphémérides en images) des Peaux-Rou";es.
Dans les figures de notre petit dessinateur, il y a des représentations d'un cavalier à cheval au grand galop, de guerriers combattant. Un
(1) Fianz lioas. — lirpori of Uie U. S. Nnlvral Muscvm for 1895.
Indien lire de l'arc sur un élan, un aiilii' riinu* :*on calninel, un dernier vous considère avec; une expression l)ien rendue. Ils ont tous, plantée sur la têle. la plume elassicpu' (pii a des sij^nilications si variées. Kniin le jeune dessinateur a beaucoup moins bien réussi un papillon, certainemeni inspiré fortement de riconographie des journaux.
Ces images sont curieuses, bien observées et bien rendues, quoique avec une certaine n.iïvelé. Kilos font cerlainemenl soni^er (en moins bien i aux ligures de notre âge du renne. On v retrouve les mêmes caractères d'observation juste de la nature avec la préoccupation d'un rendu exact. Mais l'habileté tecbni(|ue du jeune artiste était insuflisanle et ses images s'en ressentent. Ce sont, d'ailleurs, des figurations isolées sans signification tandis que la gravure de la corne avait certainement un sens magi(|ue. Kn tout cas, ces images pouvaient être placées à côté de la précédente. Klles ont un réel intérêt documentaire.
^ Jmp W'PLIHOPK V
I et Rocui I
I 55, rue Fromont |
/\ l.cvallois-Perret ^