RUE SAINT-HONORÉ
DECAMPS
L'E dire sur Decamps qui n'ait déjà été dit, et bien mieux que nous ne saurions le faire? D'autres voix plus autorisées, d'autres plumes plus exercées ont, avant nous, raconté sa vie, apprécié son talent. Aussi n'est-ce, è proprement parler, ni une notice biographique, ni un examen critique de ses œuvres, que nous voulons faire ici, pas plus qu'un jugement que nous entendons porter soit sur le rang qu'il a occupé parmi la génération des peintres de notre époque, soit sur celui que
— ir —
la postérité lui réserve dans le cénacle des gloires artistiques de toutes les écoles.
Nous avons trop aimé Thomme, nous admirons trop, même dans ses défauts, Tillustre artiste, et le grand peintre , pour n'avoir pas craint que nos préférences personnelles n'enlevassent à nos appréciations quelque chose de cette impartialité qui en est la condition première. Nous n'essayerons pas davantage de rechercher, comme l'ont fait des critiques fort experts, si Decamps dans certaines œuvres s'inspira de Pierre de Hoogh, ou de Vandermeer, ou de Nicolas Maas; s'il fut un réaliste ou un idéaliste; s'il avait un talent prai ou seulement vraisemblable. A nos yeux, s'il n'a pas toujours produit des chefs-d'œuvre , il a du moins su mettre jusque dans le plus petit croquis, dans la moindre pochade, un caractère incontestable d'originalité. Il a sa physionomie propre ; avec Prikdhon^ Géricault, Delacroix, il constitue le groupe des génies originaux de la peinture moderne : c'est donc vraiment un maître, et cela nous suffit.
Je viens de. dire combien j'affectionnais Decamps : je dirai tout à l'heure dans quelles circonstances je l'ai connu, comment il me fut donné de le voir de près et,, en me liant davantage avec lui, de pouvoir apprécier sa franche et sympathique nature. Qu'on me permette auparavant de mentionner ici ceux qui, plus heureux.
figurent avant moi sur cette liste d'amis et d'admirateurs où je n'ai été inscrit que Tun des derniers ; on peut dire que ces noms se rattachent à l'histoire de l'art contemporain • Ce sont d'abord MM. Joseph Fau et Jadin, qu'une sympathie réciproque et une entière communauté de goûts avaient, dès son retour d'Orient, rapprochés de Decamps. Unis désormais par les liens d'une étroite amitié, ils furent les compagnons assidus de ses travaux comme de ses plaisirs", chasse, pêche, équitation, car Decamps, comme Géricault, était passionné pour les excercices du sport , et il y apportait toute la fougue de son tempérament. Le premier, l'accompagnant à Hyères dès l'hiver de i832, assistait à l'enfantement de cette impérissable Bataille des dmbres que les lignes grandioses des montagnes des Maures avaient inspirée à l'artiste. Celui-là le suivait un peu partout dans ses pérégrinations fantaisistes de Montmartre à Chailly, en passant par Saint-Maurice. Les autres, venus plus tard, comme MM. Tesson, Duvieux , Sabatier, admis , faveur bien rare , à travailler près de lui , ont pu le voir à son chevalet créer la plupart de ces belles compositions qui nous ont tant charmés depuis, et dont quelques-unes recouvrent l'esquisse réussie d'un élève. N'oublions pas non plus M. Jamar, ce fidèle de l'atelier, auquel nous devons la conservation de ces beaux essais de gravure à l'eauforte que nous décrirons plus loin. D'autres enfin, comme MM. Paul Perrier, le marquis Maison, Dreux,
Dubois, le baron Roger, sans parler de ce Prince, ami des arts, pour qui furent faits le Joseph vendu par ses frères et le Samson tuant les Philistins^ attirés par Tadmiration qu'ils professaient pour Decamps, frappèrent de bonne heure à la porte de son atelier. Arrivés la plupart au plus beau moment de son talent, à cette époque brillante où tout ce qui sortait de son pinceau portait Tempreinte du génie, où, suivant ses propres paroles *, « t esprit d'invention ne lui manquant pas, il aurait tiré partie de tidée la plus saugrenue , » ils virent éclore ces chefe-d'œuvre devenus populaires : la Patrouille turque^ la Sortie de r École, les Enfants à la Tortue ^ le Boucher turc y les Scènes de la vie de Samson, l'Ane et les Chiens savants.
A cette époque, comprise entre les années 1834 et 1846, époque si féconde en chefs-d'œuvre, où, pour me servir d'une expression triviale sans doute, mais qui rend bien cependant ma pensée, « // n'y avait qu'à se baisser pour en prendre; » à cette époque, chacun de ces amateurs choisissait suivant ses goûts; celui-ci plus particulièrement amoureux des aquarelles et des dessins; celui-là préférant les sujets orientaux, tandis que les chiens, les singes, les
• Lettre à M. le docteur Véron, publiée dans les Mémoires d'un Bourgeois de Paris.
intérieurs ou les paysages des environs de Paris formaient le lot des autres.
M. Paul Perrier, à tout seigneur tout honneur, car il fut le plus gâté de tous par le sort dispensateur des chefe-d'œuvre du maître, s'appropriait ainsi les dessins de V Épisode de la bataille des Cimbres^ la suite charmante des Fables de La Fontaine^ les aquarelles de la Sortie de f École, du Jésus ches[ les Docteurs, de la Lecture d'un firman che{ un Aga, du Passage du Gué; et parmi les tableaux, les Sorcières,, le Bon Samaritain.
M. Dreux emportait un jour le Singe Peintre (j'en oublie des meilleurs) , une des toiles les plus réussies du maître, si chèrement disputée à la vente du feu duc de Morny ; un autre jour, cette aquarelle splendide des Chevaux de halage^ dont le temps a respecté jusqu'à ce jour toute la brillante coloration. Fortuné priseur^ M. Dreux pouvait, à chaque instant du jour, contempler, sur le couvercle de sa tabatière , cette scène des Petits Nautoniers^ qui, dans ses quelques centimètres carrés, vaut tout un tableau.
M. Dubois acquérait cette petite École turque j de forme ovale, que Decamps, si difficile pour lui-même^ considérait à bon droit comme un de ses meilleurs ouvrages -, puis le Retour du Berger^ toile bien
discutée au Salon de 1846, mais que l'admiration du public, lente à venir, a cependant définitivement consacrée au feu des enchères ; et des dessins d'uhe magistrale tournure, comme le Mendiant Italien elle Siège de Clermont; et des aquarelles, comme le Départ pour la chasse , les Cavaliers kurdes traversant un gué; enfin, ces inimitables bijoux, autrement précieux pour un véritable amateur que les diamants et les perles, ces broches à Taquarelle et au fixé, où toute rhumour du peintre éclate si bien ; petits enfants, singes pêcheurs et chasseurs, polichinelles, et cette Fuite en Egypte^ réminiscence du tableau, où des anges voltigent légèrement au-dessus de la tête de r Enfant Dieu.
M. le marquis Maison, à qui son acquisition du Corps de garde au Salon de 1834 avait aussitôt donné droit de cité chez Decamps, choisissait successivement, avec ce goût si sûr qui le caractérisait, le Village turc^ la Cavalerie orientale traversant un gué, connues seulement au sortir de Tatelier par un petit nombre d amateurs et d'amis seuls admis dans Thôtel de la place Vendôme , œuvres magiques qui toutes, hélas! viennent de quitter la France.
M. le baron Roger, enfin, obtenait vers 1849 la Rébecca à la fontaine^ une des plus importantes compositions du peintre.
Voilà pour ces amateurs si justement célèbres dont les éloges et les encouragements pécuniaires soutenaient le maître dans ses travaux, raffermissaient dans ses tentatives nouvelles. A côté d'eux, nous citerons ces marchands éclairés, Arrowsmith, Tédesco, Susse, utiles intermédiaires qui apprenaient au public à aimer ce talent original, et, ce qui n'est jamais à dédaigner pour un artiste, habituaient peu à peu les amateurs à payer aussi cher les belles productions du pinceau de Decamps que certaines œuvres banales dont Toubli a depuis fait justice.
Comment en effet ne pas parler ici d' Arrowsmith, cet étranger original venu à Paris vers i832, qui, ne se bornant pas à faire connaître en France le talent des aquarellistes anglais, lesFielding, les Boys, les Prout, les Standfield, les Cattermole et tant d'autres, encourageait encore dans ses débuts Bonnington, le grand artiste auquel le public français décernait bien vite ses lettres de grande naturalisation? Arrowsmith avait du même coup compris et apprécié le talent de Decamps ; c'est pour lui que le maître fit, à Torigine, la plupart de ses tableaux de singes et d'animaux, entre autres Bertrand et Raton, les Bouledogues enchaînés (grandeur nature) , héros mémorables de ce drame aujourd'hui quasi légendaire du Clos Saint-Lazare, et la Chienne défendant ses petits, et le Singe ménétrier. Mais, hélas ! si le marchand doublé d'amateur savait
vin —
si bien choisir et se faire servir les meilleurs morceaux, les nécessités du commerce étaient là qui ne lui permettaient guère de garder longtemps des tableaux qu'il eût voulu pouvoir conserver toujours. Je tiens de J. Fau, cet intime ami de Decamps qui a bien connu Arrowsmith, qu'en mainte circonstance, une fois la toile partie, il l'aurait volontiers rachetée plus cher qu il ne l'avait vendue. Étrange figure, en effet, que celle de ce négociant aux goûts d'artiste qui, renonçant un beau jour à son commerce favori, s'en alla ouvrir rue Saint-Marc la première taverne , rapidement devenue le rendez- vous des célébrités artistiques d alors, leur premier cercle.
Mais, puisque j'ai parlé des marchands qui des premiers s'adressèrent à Decamps , je ne saurais passer sous silence le nom de M'"^ Hulin , aujourd'hui inconnue à nos amateurs aussi bien qu'à nos peintres , dont, cependant, tous les adeptes de l'École Romantique, comme on a appelé depuis l'École de i83o, ont conservé le souvenir. Ce fut elle qui, accaparant à son profit les aquarelles de Bonnington, leur fit atteindre des prix alors sans précédents et qu'elles n'ont pas souvent dépassés depuis lors; c'est elle aussi qui sut faire accepter, non sans peine, par sa difficile clientèle, les premiers tableaux de Cabat -, Géricault lui envoyait de Londres ses plus beauxdessins; Roqueplan, lesdeux Johannot, firent pour elle leurs meilleures
aquarelles; Decamps lui-même, vers la fin de Tannée 1 832, lui rapportait ses premières compositions du genre biblique, inspirées par les paysages du midi de la France, qu'il venait de traverser; et Ton peut dire, sans être taxé d'exagération, que son magasin de la rue de la Paix fut, un moment, Tundes centres les plus vivants du mouvement artistique de Tépoque.
Bien des fois, pour mon compte, j'ai entendu Decamps lui-même se louer des relations qu'il avait formées avec ces honorables négociants . Dans les lettres nombreuses que je possède, il parle d'Amédée Susse avec une véritable sympathie -, dans d'autres, il réserve à Tédesco tel morceau bien venu dont il se déclare satisfait : « Vous levendrei bien, et d' avance f en suis content^ » écrit-il. C est qu'à côté du peintre toujours préoccupé de ce qu'il produisait, toujours jaloux de ne rien laisser sortir de l'atelier dont il ne fût vraiment satisfait, il y avait l'homme honnête et scrupuleux qui n'aurait pas compris que celui qui lui achetait ne trouvât pas son profit à s'être adressé à lui.
C'était là, en effet, un des traits distinctifs de cette noble nature d'ignorer tout ce qui était négoce et commerce, d'y rester volontairement étranger; produire et produire des œuvres dont il fût content, voilà sa préoccupation constante; en tirer de gros profits, il n y songea jamais. Jusqu'à son dernier jour, au mo-
ment même où dans des ventes célèbres certaines de ses toiles atteignaient déjà les prix des tableaux des grands maîtres anciens, il ne changeait rien à ses demandes, tant il connaissait peu les exigences; il voulait, avant tout, que ceux qui à Torigine avaient cru en lui, que ceux-là fussent les premiers à bénéficier des élévations de prix dues au succès toujours croissant de ses œuvres.
A ce nom d' Arrowsmith , dont nous avons parlé plus haut, se rattache le souvenir d'une particularité étrange et peu connue.
Tout le monde a pu remarquer, dans certaines des plus belles compositions de Decamps, le chiffre 45, toujours placé à Tendroit le plus apparent, tantôt sur un mur, tantôt sur quelque accessoire ou sur le dos d'un des personnages principaux, chiffre qui n'est
ni une date, ni un numéro d'ordre servant à une classification quelconque. L'emploi que fit Decamps de cette marque, justement célèbre depuis dans l'oeuvre du maître, date de l'époque de ses premières relations avec Arrowsmith.
Peut-être, à ce propos, me saura-t-on quelque gré de donner ici l'explication de ce chiffre cabalistique.
Ce fut vers i832 que prit naissance la Société
des 45, à la suite d'un bal masqué du théâti e des Variétés où Decamps et quelques-uns de ses plus intimes amis avaient figuré dans d'indescriptibles costumes d'atelier qui eurent, ce soir-là, un succès égal à ceux du grand Chicard. Chacun des membres de la bande joyeuse portait sur l'épaule ce nombre , sorti par hasard du cerveau de Decamps quelques instants avant le départ, et dessiné au pinceau, en quittant Tatelier, pour servir à chacun de signe de reconnaissance au milieu de la foule. Le succès de la mascarade artistique fiittel que, au milieu même du bal, Jadin, improvisé grand maître de la nouvelle confrérie, dut en conférer les insignes à plusieurs camarades , tout fiers de porter, à leur tour, la marque de joyeux ralliement tracée, séance tenante, à la craie sur leur épaule. Telle fut l'origine de cet ordre drolatique, connu seulement, même à cette époque, du nombre très-restreint des initiés. Il avait son mot de passe, son blason avec sa devise, dont J. Fau, de qui nous tenons tous ces détails, conserve précieusement le dessin original, largement esquissé de la main même de Decamps. Pour armes Decamps avait choisi une pipe*, et pour devise un véritable rébus : une main, narquoisement posée sur le bout d'un ne{, qui faisait, dans le vide, ce geste bien connu du gamin de Paris, avec ces mots : Teins pas {n éteins pas) .
Le nombre des membres de Tillustre confrérie ne
dépassa jamais douze ou quinze; c'étaient, avec Decamps et son frère Alexandre, MM. Jadin, Joseph Fau, Fiers, Alexandre Dumas, Jamar, Ribot, Boissard, Royer, et deux ou trois autres dont les noms ne sont pas parvenus jusqu'à nous.
Decamps, depuis lors, ainsi que je l'ai dit plus haut, adopta le cabalistique 45 comme un contre-seing personnel réservé à ses meilleurs ouvrages.
On dit, et rien n'est plus vrai, que quand on a aimé quelqu'un, les moindres souvenirs, les plus petits détails, ceux surtout qui se rapportent aux premiers jours d'une liaison qui vous fut chère, vous restent à jamais gravés dans la mémoire; de cette vérité je ne voudrais d'autre preuve que ce qui m'est arrivé avec Decamps.
J'étais fort jeune alors, mais déjà j'avais pour l'auteur de tant de chefs-d'œuvre une admiration respectueuse qui me faisait désirer vivement le connaître. Mon père, au milieu des nombreuses toiles des peintres contemporains qu'il se plaisait à collectionner, rie possédait encore qu'un seul tableau du maître, de dimensions très-restreintes, le portrait de ce chien Briffo^ le mélancolique basset de J. Fau. Il espérait, en demandant à Decamps une œuvre spécialement composée pour lui, s'assurer la possession d'une
toile vraiment capitale. Ce désir manifesté à notre ami commun, J. Fau, nous conduisit chez Decamps en octobre 1846.
Je me rappelle encore, comme si c'était hier, le jour où pour la première fois je passai le seuil de cette maison du faubourg Saint-Denis, l'aspect pittoresque de la cour, le grand escalier à la rampe de fer forgé, et cette double porte sur le palier du troisième étage, trop lente à s'ouvrir au gré de ma fiévreuse impatience. Introduits de suite dans ce modeste atelier que remplissait un monde de toiles ébauchées rangées le long des murs, nous fûmes accueillis, mon père et moi, avec cette rondeur de bonhomie qui faisait le fond du caractère de Decamps. Il n'était pas permis, nous le savions d'avance, de louer devant le maître son talent pas plus que ses œuvres ; mais l'admiration, longtemps contenue, finit par déborder, et la ccKisigne fut oubliée. Et, du reste, Decamps, qui connaissait le goût de mon père pour la peinture, semblait heureux de sa démarche ; il savait quel sentiment nous conduisait près de lui, et son accueil s'en ressentit de suite.
Assis devant son chevalet , sa calotte de velours inclinée sur l'oreille, une pipe d'écume dans le coin de la bouche, à la main cette palette magique, il travaillait à un tableau que je n'ai pas vu depuis, mais dont je me rappelle encore jusqu'au moindre détail. Sans
doute, et je le comprendrais de*reste, c'est avec un soin jaloux que son possesseur a conservé cette toile, puisqu'elle n'a figuré dans aucune vente publique ni paru chez aucun marchand. Peut-être a-t-elle quitté la France. Quoi qu'il en soit, je la proclame ici une des plus belles choses dont j'aie gardé le souvenir. — C'était une scène de nécromancie. Au premier plan, une vieille femme, en costume de gitàna, interrogeait avec une attention profonde la main qu'une jeune fille lui tendait. L'aspect puissant de cette peinture, où ces tons roux du fond , si goûtés du maître , faisaient ressortir la coloration blonde des figures et mettaient en relief la blanche chemise de la jeune fille, me frappèrent vivement. Le soleil, qui ne brillait guère au ciel ce jour-là, semblait sortir de cette petite toile et illuminer tous les objets d'alentour.
Decamps se leva, nous tendit la main : la présentation était faite. Ce qui m'étonna tout d'abord, dois-je le dire, ce furent les outils de peinture que mes yeux, curieux du moindre détail, aperçurent pour la première fois, posés sur le bord du chevalet ; un rasoir couvert de couleur, une pierre ponce. C'étaient bien là, en effet, comme je l'appris depuis en les lui voyant manier, ces instruments qui, la patience de l'artiste aidant, donnaient en fin de compte à certaines toiles longtemps reposées cette solidité de ton, cet émail précoce que le pinceau seul n'aurait jamais pu obtenir.
Ficelles j dira-t-on peut-être. Oui sans doute, entre les mains d'imitateurs maladroits; mais lorsqu'on voit dans la moindre toile du maître cette préoccupation constante de la grandeur des lignes, le soin curieux de la composition et cette horreur du convenu qui caractérise si bien ses œuvres, on reconnaîtra sans peine que les moyens d'exécution, pour être quelquefois singuliers entre ses mains , n'en restaient pas moins toujours secondaires.
Comme je Tai dit plus haut, c'était la commande d'un tableau qui nous amenait alors chez Decamps, et, moins qu'un autre, je ne l'aurais oublié. Aussi, la présentation une fois faite, mon père aborda la question sans préliminaires, a J'ai déjà fait bien des promesses dont poici là- bas les muets témoins , » répondit l'artiste en étendant la main vers les toiles retournées que nous avions aperçues en entrant : « Patiente^ un peu, ajouta-t-il, bientôt je vous ferai quelque chose : du sujet nous causerons d'ici /à, car je peux que pous soyei content de moi. »
Ce n'était pas cependant tout à fait ce que nous avions rêvé : grâce à nos intelligences dans la place, nous savions que le maître avait sur le chantier bien des toiles ébauchées qui n'attendaient plus qu'un dernier jour d'inspiration pour prendre place dans leur cadre ; nous n'ignorions pas non plus que , dans le
nombre, quelques-unes n'avaient peut-être pas encore de destination arrêtée. Nous insistâmes : qui n'en aurait fait autant? Bien nous en prit.
C'est alors que Decamps, dont la pipe s'était éteinte, se mit à retourner ces toiles, aperçues par nous en entrant, et nous fit assister au plus beau défilé artistique, à l'exposition la plus variée que l'imagination puisse concevoir; paysages, scènes d'intérieur, sujets turcs, il y avait de tout et dans toutes les dimensions. Mais, hélas! la plupart de ces ébauches portaient déjà au dos, écrits à la craie, suivant l'habitude du maître, les noms des futurs destinataires. Il se faisait tard, la nuit venait rapidement par ce jour d'hiver, quand, tout à coup, surgit de l'ombre une toile oblongue qui de suite captiva nos regards. C'était un effet de soleil couchant éblouissant de lumière : Un corps de troupes turques^ cavaliers et fantassins, traversant un gué avec des chariots^ sujet déjà traité par Decamps à plus d'une reprise, mais ici nouveau par l'effet et la disposition des figures. Nous eûmes tous les deux à la fois, mon père et moi, la même pensée : puisse cette toile n'être pas déjà promise! et tous les deux aussi la même joie nous saisit en entendant Decamps nous la promettre, en le voyant écrire sur-le-champ devant nous notre nom sur le châssis, vierge de toute attribution antérieure.
Hélas! qui nous aurait dit alors que ce tableau que le maître traita si longtemps, depuis ce jour, en enfant gâté, qui le suivit à Neuilly, à Fontainebleau, auquel dans chacune de ses pérégrinations il travailla avec tant de soin et d'amour, qui trois fois terminé fut trois fois remanié presque dans son entier, qui nous aurait dit qu'il resterait inachevé dans le cadre où , depuis 1848, Decamps l'avait placé lui-même?
Tel était cependant le sort réservé à ce tableau ; et, quand en i853, pris d'une défaillance momentanée, Decamps livrait aux enchères les œuvres inachevées qui garnissaient son atelier, que sa tête malade craignait de ne pouvoir plus désormais terminer, sa main ajoutait à la signature depuis longtemps tracée sur la toile ce mot, cette date, à jamais tristes pour moi : Faciebat i853. De ce tableau cependant la destinée est moins douloureuse que celle de la plupart de ces toiles un instant entrevues par nous le même jour, et que dans un accès de sombre et amer désespoir l'artiste devait détruire lui-même : Petits Enfants au papillon^ Caravane au retour de la Mecque, Danse (T Aimées. Combat de Chiens, dont il ne reste même pas les cendres.
De ma première visite à Decamps je ne dirai plus ici qu'un mot : aussi bien n'est-ce pas un roman que j'écris et je craindrais de fatiguer le lecteur en m'arrê-
tant plus longtemps sur des souvenirs personnels qui n'ont d'intérêt que pour moi.
Notre tableau choisi, Decamps^ en nous reconduisant, nous fit traverser ce petit salon dont la porte ouvrait sur l'atelier. J'aperçus, pour la première fois, ces œuvres de prédilection du maître, inappréciables ornements du foyer que je devais admirer depuis bien souvent jusqu'au jour où les enchères publiques de sa Première Vente les firent connaître au public. A droite et à gauche de la cheminée, cette Offrande à Pan^ petit tableau resté inachevé, et dans lequel Meisson nier fit, vers i856, quelques petites figures pour l'heureux possesseur ; les Réductions des dessins de l'Histoire de Samson ; une Femme italienne dans une chapelle, portant son enfant dans ses bras; la Petite Fille à la Chèvre; une Chienne de chasse et ses petits.
La nuit était venue tout à fait, sans quoi j'aurais trouvé sans peine, je le crois bien, quelque motif de demeurer encore.
Voilà comment j'ai connu ce grand artiste, ce bon, cet excellent homme.
Depuis lors je me suis assis bien des fois dans cet atelier, auprès de ce poêlé qui, dans un moment à jamais fatal pour l'art, devait dévorer tant de chefs-
d'œuvre. J'ai vu tour à tour cet intérieur modeste de la Porte-Maillot, Tinstallation provisoire de Fhôtei de la Sirène, le pied-à-terre de la rue Saint-Merry, à Fontainebleau; j'ai entretenu avec le cher artiste jusqu'au fond du Lot-et-Garonne, à ce triste Veyrier, une correspondance amicale dont la lecture me cause toujours un plaisir nouveau; mais jamais je n'ai éprouvé d'émotion plus vive, jamais je n'ai ressenti de joie plus grande que le jour fortuné où, pour la première fois, j'ai serré la main de Decamps.
Après l'avoir si bien connu, j'ai pensé qu'admirateur passionné de son talent j'aurais peut-être quelque excuse aux yeux du public à l'entretenir de cette personnalité si grande et si exceptionnelle. La religieuse piété de ses amis lui a élevé à Fontainebleau, son pays d'affection, un monument funèbre : j'ai désiré, à mon tour, rendre à sa, mémoire un hommage modeste, conforme à sa modeste nature. C'est dans ce but que j'ai réuni avec un soin scrupuleux, depuis le jour où nous l'avons perdu, toutes les Compositions qu'il s'était plu à reproduire par la lithographie, la gravure, tous les dessins que son crayon a tracés sur le bois pour l'illustration de quelques publications privilégiées. J'y ai joint les Reproductions de toute sorte et par tous les procédés qui ont été faites de ses différents ouvrages, afin de permettre d'une part d'embrasser dans
son ensemble l'œuvre si varié de Decamps, de l'autre
de conserver à Fart jusqu'à la trace la plus légère et souvent la plus fugitive d'un talent qui bien souvent s'est ignoré lui-même. Enfin, comme complément de mon travail, j'ai cru devoir ajouter à ce Catalogue le relevé chronologique des prix d'adjudication atteints par les nombreux tableaux et dessins du maître, depuis i83o jusqu'à ce jour, dans les Ventes Publiques où ils ont figuré.
Certes, lorsqu'il s'agit d'un tel artiste, notre pensée n'est pas de disputer à l'oubli le souvenir de ses œuvres. J'ai voulu seulement, m'inspirant de généreux exemples, marcher à mon tour dans cette voie, si bien ouverte par quelques-uns des admirateurs et des amis de nos grands artistes.
Ce que MM. Delacombe, Giacomelli , Clément, ont fait avant moi avec tant de succès pour Charlet, RafFet, Géricault, j'essaye donc de le faire pour Decamps, cette autre gloire de notre école française moderne. Tous ceux qui, aujourd'hui, ont vraiment le goût de l'art, et le nombre s'en accroît chaque jour; tous ceux qui, plus tard, n'ayant pas sous les yeux les peintures de Decamps, voudront au moins posséder soit une eau-forte ou une lithographie originale du maître, soit seulement les reproductions de quelques tableaux ou dessins célèbres, ceux-là, j'en ai la confiance , accueilleront favorablement mon humble tra-
vail : c'est pour eux que je me suis plu à collectionner^ c'est pour eux, maintenant, que j'écris ces lignes.
Durant les longues et minutieuses recherches auxquelles j'ai dû me livrer pour recueillir , décrire , classer les diverses pièces de l'œuvre de Decamps, pour constater les différents états , l'époque et le lieu de leur publication , en un mot pour rendre mon travail aussi complet que possible, j'ai frappé à bien des portes, qui, toutes, se sont ouvertes avec un même empressement. Ai-je besoin d'ajouter que ceux auxquels je m'adressais ainsi m'étaient désignés de longue date par leur goût passionné pour les travaux de nos grands artistes modernes et la richesse de leurs collections ?
Je tiens donc à donner ici un témoignage de reconnaissante gratitude à ces amateurs éclairés, collectionneurs éclectiques des chefs-d'œuvre de la lithographie française, qui m'ont si gracieusement ouvert leurs riches portefeuilles , tous pleins des plus belles et des plus rares épreuves de Charlet, Lemud, Géricault, Gavarni, RafFet. A MM. Moignon, Mène, G. Halphen, je dois la connaissance de certaines planches à peu près inconnues; à MM. J. Berville et Gihaut, des documents précieux sur les différents états de certaines planches, sur la date précise de leur publication; à MM. G. Jadin, le baron de Triqueti et Jamar, la com-
munication de plusieurs essais de gravure à l'eauforte de Decamps, qui, bien que non signés, sont entourés par leur provenance d'une authenticité indiscutable*.
Ainsi donc, à ce monument artistique que j'ai voulu élever à la mémoire de Decamps chacun de ses admirateurs aura apporté sa pierre. S'il est, ainsi, vraiment digne de celui dont il voudrait perpétuer à jamais la gloire, je suis heureux d'avance de renvoyer à chacun de mes bienveillants collaborateurs la part d'un succès qu'ils m'auront si bien aidé à atteindre.
* Ces diverses pièces ont été données par Decamps lui-même â MM. Jadîn et Jamar, ses amis.