Décoration égéenne;
légendaires, la civilisation égéenne. Cette petite métropole insulaire fit régner les manifestations de son art sur le littoral des trois continents qui l’entouraient avec une magnificence digne d’être tenue, non seulement pour une brillante aurore de l'art classique, mais pour l'expression d'un art achevé.
La connaissance de cette période artistique est une acquisition de notre siècle. Depuis vingt ans seulement se déroulent les fouilles qui remettront au jour les « quatre-vingt-dix villes belles et riches » que vantait Homère. Les missions anglaises, italiennes, américaines, françaises ont dégagé les sites royaux de Knossos, de Phaistos, de Gournia et de Mallia, pour ne citer que les principaux sites de Crète, tandis qu’à Mycènes, à Tirynthe et sur tout le pourtour du bassin oriental de la Méditerranée, on ne cesse de découvrir des vestiges d'époque correspondante.
La décoration égéenne, révélée par le matériel de ces villes exhumées, a frappé les esprits par son caractère particulier. Elle représente, avec une grande variété, depuis ses origines (époque néolithique) jusqu'à sa décadence, l’évolution complète d’un art dans Æffsmihieu déterminé.
Cette évolution artistique, divisible en trois phases : une période de schématisme, une période de naturalisme, une période de s{ylisation, exprimées et subdivisées au moyen du terme conventionnel de «minoen» (d’après le nom du roi Minos), correspond approximativement aux trois phases historiques de la Crète préhellénique :
une période d'isolement de l'île (Néolithique et Minoen Ancien, 6000 (?) à 2500 av. J.-C.);
une période d'échanges avec les pays environnants et d'extension vers les Cyclades (surtout Milo) et le Continent (Minoen Moyen II — Minoen Récent I, 1900 à 1450 av. J.-C.);
une période d’uniformisation égéenne, que l’on qualifie couramment de « mycénienne » (Minoen Récent II & IIT, 1450 à 1200 av. J.-C.)
Dans ces conditions, l’art égéen se développe d’une façon originale et, tout en subissant quelquefois l'influence de l'Égypte et de l'Asie, évolue distinctement. 11 y a là un réalisme, parfois violent, un goût de l'indépendance, de l’asymétrie (provenant de l'architecture à terrasse, qui n’impose pas l’axe du toit à toute la façade), proprement autochtones.
Cette liberté fantaisiste se traduit dans les formes artistiques. Les Crétois s'’appliquèrent également à la céramique, à la sculpture, à la peinture, à la glyptique, pour créer dans ces genres divers des chefsd'œuvre humains. Nous n’en citerons que l’exemple de ces gemmes pour la décoration desquelles l'artiste a tenu compte de la forme de la pierre, l’ornant d’un animal gracieusement agenouillé ou recourbé. On est à court de termes pour baptiser la variété des vases : les plus « crétois » sont peut-être le Zarnax, ce sarcophage de terre cuite peinte, en formede baignoire à couvercle, et le rhyfon, gobelet pointu, dérivant de la corne du taureau et qui évolua de façon multiple.
Le décor est des plus intéressants. C’est d’abord, sur la pâte nue des vases, un effort linéaire, qui bientôt esquisse vaguement des formes animales ou végétales, les détachant en blanc sur un fond noir. Puis l'application d’une polychromie délicate (du jaune, du vermillon, du mauve) sur ce fond, digne des « noirs » célèbres des céramiques classiques, produit ces chefs-d'œuvre qu'on a dénommés « de Kamarès » (Minoen Moyen).
Alors ces figures s’animent de plus en plus. Les artistes, s'inspirant de la technique des fresques égyptiennes, mais donnant une vie nouvelle à des sujets figés, créant de nouveaux motifs, ornent les murs des palais de merveilleux tableaux. Ils imaginent même le bas-relief peint, qui est d’un effet décoratif saisissant et dont l'honneur leur revient.
Le naturalisme de la fresque règne aussi dans la céramique : sur un engobe, en noir mat, à la fin du Minoen Moyen, puis en brun brillant,au Minoen Récent, des palmiers, des algues marines, des oiseaux, des poulpes ornent les jarres et les cruches. |
Le génie crétois en plein essor disperse à travers l’Égée ses créations. Dans les principaux centres et dans Knossos surtout, où s'imposent de
puissants tyrans, il semble qu’une même discipline régisse de plus en plus les artistes. Il naît un séy/e du Palais, riche, moins fantaisiste, qui groupe avec élégance, mais avec plus de monotonie, les éléments décoratifs et multiplie les attributs religieux : doubles haches, cornes de consécration.
Peu à peu, la sève de la Crète s’épuise. Le nouvel art stylisé, dont elle a donné le signal, s'exprime plus abondamment encore en Grèce continentale, puis dans les fabriques orientales comme Rhodes, et c’est là que se transmettent les traditions artistiques crétoises. L'art égéen, à mesure que ses représentants s'éloignent de la métropole, dégénère et s'épuise, définitivement accablé par l'invasion dorienne au x1° siècle avant notre ère.
S1 l’on comparait les caractères de cet art avec un autre, c’est plutôt chez les Japonais que l’on trouverait des ressemblances : même type humain, petit, trapu, à taille amincie; même goût du minuscule, dont les nécessités de la décoration murale sauvèrent seules les Crétois; même importance du décor animalier et du décormarin.
En effet, alors qu’à l’époque grecque classique l’homme ou le dieu sous sa forme humaine est le motif décoratif prédominant, c’est au contraire, dans l’art crétois, l'animal qui est au premier plan et spécialement l’animal marin. Cette prédilection s'explique par la zoolatrie qui faisait la base de la religion crétoise. Chaque animal était une manifestation sacrée de la divine Mère-Nature, un des éléments du vaste panthéisme où le taureau occupait la première place. Et, tout naturellement, les représentations sont en accord avec les divisions principales du pays, qui ont chacune une faune cultuelle préférée : à Knossos, à Palaikastro, à Gournia, sur le littoral, s'épanouissent les grands poulpes et les poissons ; sur les œuvres de Phaistos, dans la plaine agricole de Ia Messara, s’ébattent les oiseaux des marais et des jardins; à Psychro, à Zachro, dans la montagne, naissent les capridés et les oiseaux de proie. Ce rapport entre le milieu et l’œuvre rend encore plus vivant à nos yeux l'art crétois.
Lorsqu'on contemple un à un ses chefs-d'œuvre, on a peine à se souvenir qu'on ignore tout de la race et de la langue de ceux qui les ont créés. Jusqu'à ce qu'on découvre, au moyen d’un texte bilingue, l'interprétation des signes gravés sur les tablettes de terre cuite, ces documents écrits resteront indéchiffrables.
Mais du moins les figurations artistiques nous révèlent l'état de la société, la religion, le peuple. Elles sont comme un recueil très complet
d'images dont on aurait perdu les légendes. Tandis que les sacrifices religieux se célèbrent en grande pompe sur le sarcophage de Haghia- Triada ou sur certaines pierres gravées, la vie de cour se déroule sur les petites fresques de Knossos, luxueusement et gaiement : le costume des dames, qui ne le cède en rien pour la richesse et la profusion des ornements à ceux de notre Renaissance, suffirait à en témoigner.
Des prêtresses brandissent les serpents sacrés ; des lutteurs s’exercent au gymnase; des acrobates jonglent dans l'arène; des pêcheurs rapportent, pieds nus, le produit de leur pêche: il y a là de quoi peupler suffisamment et animer par l'imagination, de silhouettes précises et colorées, les grandioses paysages crétois, faits de mer sombre et de ciel clair, d’oliviers sur des mamelons crayeux et de hautains profils de montagnes dénudéesse
Presque tous ces trésors sont groupés en Crète même, dans le beau Musée de Candie. A l'heure où nous écrivons ces lignes, nous ne savons pas encore ce que le cataclysme récent en a détruit.
Marthe OuLté.
Docteur ès-Lettres.
Nous tenons à exprimer ici à Mademoiselle Mariel Jean-Brunhes nos remerciements pour sa collaboration photographique et aux Missions archéologiques notre gratitude pour nous avoir autorisés à reproduire leurs belles trouvailles.
BIBLIOGRAPHIE. — On trouvera dans l'excellent ouvrage de G. Glotz (La Civilisation Égéenne, Paris, 1923), une bibliographie complète de la question.
TABLEEUDES PLANCHES
N. B. — Quand une planche comporte plusieurs objets, ceux-ci sont numérotés de gauche à droite et de
haut en bas.
Les planches 1 à 7,0 à 11, 13 à 16, 19, 20, 22, 30 et 42, ont été exécutées d’après les clichés originaux de
Mie Mariel Jean-Brunhes.
ABREVIATIONS. — M. À. : Minoen ancien; M. M. : Minoen moyen; M. R. : Minoen récent. PLANCHE 1. — 4) Cruche de céramique à décor c) Vase en forme de panier à deux anses linéaire brun-rouge sur engobe blanc. — verticales, en céramique à engobe jau- Porti. — M.A. nâtre, décoré de quatre zones de doubles
b) Tasse de céramique, quadribolée, peinte en noir, ornée en haut et en bas de bandes horizontales lilas, de fines moulures et et de points blancs et rouges. — Kamarès. — M. M.
c) Tasse de céramique, peinte en noir, décorée de bandeshorizontales et de volutes blanches. — Zachro. — M. M.
Musée de Candie.
PLANCHE 2. — a) Vase de céramique à long bec, dit « de Vasiliki », flambé rouge et noir.
Sur le bec, deux petites protubérances, survivance des yeux. — Vasiliki. — M. M.
b) Pot de céramique, peint en noir, décoré de bandes horizontales et de poissons schématiques blancs.— Vasiliki. —M.M.
Musée de Candie.
PLANCHE 3. — 4) Cruche à trois anses, de céramique à engobe jaunâtre, décorée de feuilles de fougère brun-rouge.— Haghia- Triada. — M. RK.
b) Cruche de céramique peinte en noir:
décor blanc de végétation stylisée. — Phaistos. — M. M.
Musée de Candie.
PLANCHE 4. — a) Cruche de céramique, décorée de feuilles stylisées noires et vert-olive.
— Phaistos. — M. M.
b) Cruche de céramique peinte en noir, décorée de roues dentées en blanc relevé de rouge et de lignes horizontales blanches. Embouchure ovale. — Phaistos.
haches noires. — Psira. — M.R.
Musée de Candie.
PLANCHE 5. — a) Cratère de céramique peint en noir. décoré d’une couronne en relief sous le rebord et de palmiers stylisés peints en blanc. — Knossos. — M. M.
b) Cratère de céramique à engobe jaunâtre, décoré de plantes marines stylisées et de festons géométriques en brun-rouge.
— Mochlos. — M.R.
Musée de Candie.
PLANCHE 6. — a) Cruches jumelées de céramique, dont l’une est dépourvue d’origine, à engobe jaunâtre, décorées de nautiles stylisés et de bandes horizontales en brun-rouge.— Gournia. — M.R.
b) Vase de céramique à engobe jaunûtre, décoré d'oiseaux, de plantes stylisés et de bandes horizontales en brun-rouge.
— Phaistos. — M. KR.
c) Couvercle de céramique à engobe jaunâtre, orné de losanges découpés et, sur la panse, d'oiseaux stylisés, en file indienne, peints en brun-rouge. — Palai-
kastro. — M. KR.
Musée de Candie.
PLANCHE 7. — 4) Jarre de céramique à engobe jaunâtre, ornée de doubles haches, de rosaces et de feuillages stylisés, en brunrouge. — Knossos. — M. R.
b) Jarre de céramique à engobe jaunûâtre, ornée de bas-reliefs peints en brunrouge : papyrus très stylisés et festons.
— Knossos. — M. RK.
Musée de Candie.
PLANCHE 8. — a) Amphore de céramique à engobe jaune, décorée de zones de plantes styliséés, en brun-noir. — Mycènes. — M. RK.
b) Amphore de céramique à engobe jaune :
décor asymétrique de motifs animaux et végétaux stylisés. — Mycènes. — M.RK.
(D'après le Journal of Hellenic studies, 1904).
Musée d'Athènes.
PLANCHE 9. — a) Amphore de céramique à engobe grisâtre, décorée de palmiers stylisés et de rosaces, en brun. — Knossos. — M. RK.
b) Cruche de céramique à engobe blanchâtre, ornée de fleurs stylisées et de rosaces, en brun-rouge. — Palaikastro. — M.Rk.
Musée de Candie.
PLANCHE 10.—4)Rhyton de céramique à engobe grisâtre, décoré de larmes noires. — Psira. — M.Rk.
b) Rhyton de céramique à engobe grisâtre, décoré de fleurs stylisées, en brun-rouge, disposées sur troiszones.— Psira. — M.R.
c) Rhyton de céramique à engobe jaunâtre, décoré d’étoiles de mer, de tritons et d’algues. — Palaikastro. — M. K.
Musée de Candie.
PLANCHE 11. — 4) Pot de céramique peint en noir et décoré d’un poulpe schématique, en blanc. — Kamarès. — M. M.
b) Cruche de céramique à engobe jaune ; décor blanc et brun de lignes et de doubles-haches, en zone, sur l’épaule.—M.R.
Musée de Candie.
PLANCHE 12, — a) Cruche de céramique à fond brun et décor de plante stylisée, jaune et blanc. — Knossos. — M. M. (d’après À. Evans, The Palace of Minos at Knos- SOS ME)
b, c) Tasse de céramique à décor noir blanc et ocre; fragment de pied de lampe de céramique à décor blanc et rouge sur fond noir. — Mallia. — M. M. (d’après les dessins de M'* Marthe Oulié.)
Musée de Candie.
PLANCHE 13. — a) Gobelet de céramique à fond clair et décor brun de feuillages réalistes.
— Palaikastro. — M. M.
b).Vase de céramique aux anses doubles, décoré sur fond ocre, d’une large bande brun-rouge à spirales bleu-clair et de lignes noires sur le rebord. — Knos-