DANS LE
Par Eug. TOULOUZE
Membre correspondant.
Les grands travaux de terrassements exécutés depuis huit ou dix siècles dans le vieux Paris, ont certainement fourni un nombre considérable de renseignements archéologiques négligés ou gaspillés par les hommes chargés de ces travaux.
Il y a quelques siècles, on ne s'occupait guère d'archéologie ; on ne songeait pas davantage à l'histoire locale et aux matériaux précieux que les tombereaux conduisaient à la décharge; mais, aujourd'hui, quelle satisfaction pour l'explorateur, quand il sauve une épave du vieux temps qui enrichira les documents archéologiques déjà connus d'une intéressante découverte ou d'une révélation inattendue. Ces
satisfactions de Texplorateur nous les connaissons et nous pouvons dire que sous nos patientes recherches le sol de notre vieille Lutèce a, pendant de longues années, révélé de nombreux documents précieux surtout pour le plan et l'histoire de Paris : des champs de sépultures inconnus jusqu'à ce jour, — un tronçon d'une voie romaine, — des dépôts de terre ou voiries antiques — des traces d'habitations gauloises dans l'île Saint-Louis, — des puits et des fours à potier, — un fragment fort curieux de colonne antique, qui figure aujourd'hui au musée de Cluny, — des objets de la vie domestique, — comme des biberons employés à l'allaitement artificiel des enfants, — une trousse de médecin presque contemporaine de Galien, unique au monde par son ensemble, par la beauté des instruments dont elle se compose et par la variété des pièces prouvant assez manifestement que la science du médecin opérateur ne date pas d'hier, et, qu'en outre, ces outils sont de véritables merveilles, — des poteries antiques remontant à l'époque du bronze, — des vases parfois uniques comme structure appartenant à diverses époques, — de grands et de petits guttus en verre de toutes les formes et de plusieurs couleurs, — d'une ampulla avec son trésor composé de 307 monnaies romaines, — des armes de bronze et de fer, — des bijoux de bronze, de fer et d'or, — des staterae, — une série d'outils d'artisan en fer, composée de ciseaux dits de menuisier, emporte-pièces, paroir, farfex, etc., — clavis laconica, pièce assez rare dans nos musées, — des perles, — des épingles de bronze fort belles de forme et de conservation, lesquelles servaient à relever la beauté des Gauloises, ou à maintenir la longue chevelure des guerriers.
Enfin, au milieu de ces différentes manifestations de la science, de l'industrie et des arts lutéciens, nous avons eu la bonne fortune de recueillir dans nos recherches, sous le
sol parisien, une tête de statue que nous croyoAs antique. C'est cette dernière trouvaille qui fait l'objet de cette étude. Avant de la décrire, il semblera intéressant que nous donnions, en manière de préambule, un court résumé sur les environs des arènes, fouillés et explorés par nous depuis plusieurs années.
Sur le versant Nord-Est de la butte Sainte-Geneviève, à cent mètres des murailles dites de Philippe-Auguste, on voyait encore, il y a quelques années un jardin d'agrément dans lequel je pus faire quelques sondages au moment où furent posées les fondations d'une maison située derrière l'immeuble qui porte aujourd'hui le n° 70 de la rue du Cardinal-Lemoinc, en face de la rue Clovis et derrière les numéros 38, 40, 42 et 44 de la rue Monge (on sait que ces propriétés sont situées en face des arènes).
Le déblai qui fut retiré du puits de sondage était un terreau dans lequel je remarquai de nombreux détritus de toutes sortes ; nous étions en présence certainement d'une ancienne voirie dont la superficie mesurait plus de six cents mètres carrés, sur une épaisseur de six mètres environ. J'y ai trouvé des ossements d'animaux tels que bœufs, sangliers en grande quantité, moutons, lapins, chèvres, dont plusieurs tombereaux furent enlevés.
Au milieu de ces os, il y avait des fragments de fibules, en fer et en bronze, sorte d'épingles pour fixer les vêtements ; des fragments de vases en verre d'une remarquable irisation, passant par toutes les couleurs ; les morceaux d'une grande Olla en terre grise cuite à une haute température, dont le fond était plat et les flancs très bombés, plus qu'ils ne le sont ordinairement dans ce genre de poterie ; ce grand vaisseau avait dû servir à la cuisson de la viande, comme nos vulgaires marmites modernes. La suite de nos recherches nous
donna des fragments de verre provenant d*un vase en forme de Cupa, type des IV* et V*" siècles, qui se rencontre à Saint-Marcel, à Paris ; des morceaux de Guttus en terre et en verre, des fragments d'une Ampulla à base conique qui devait être d'une grande capacité, etc. Enfin, au milieu de ces débris confus, une amphore brisée en terre jaunâtre, bien cuite, dont les anses, d'une épaisseur de o"02, décrivaient une courbe gracieuse en se détachant du col pour se relier aux flancs du vase, qui, pour la plus grande largeur, devait avoir de o™40 à 0^45 de diamètre ; le diamètre du col mesurait o'°i3. Disons, pour terminer sur ce point, que nous rencontrâmes au milieu de fragments en terre sigillée provenant de petits calices ornés de feuillages aquatiques, des monnaies romaines, grands et petits bronzes, à l'effigie d'Augustus, Claudius, Nero, Antoninus, M. Aurelius, Faus- ' tina (la jeune), Trajanus et Nerva. Ilyaneufà dix ans, nous recueillîmes, dans un jardin de la rue des Boulangers, quelques poteries romaines, ainsi que des pierres brisées qui portaient encore les reliefs sculptés des plis d'une robe (sorte de palla) de femme ; d'où provenaient ces débris ? des Arènes, cela est supposable, attendu la proximité du point où ils furent trouvés avec le théâtre romain. Enfin, la rue Lacépède, près de l'angle de la rue Monge, nous donna aussi, vers le même temps, des fragments de poteries appartenant certainement à l'époque gallo-romaine. On voit que ces différents points explorés et qui appartiennent à la même époque forment comme une sorte de cercle autour des arènes.
D'où viennent tous ces témoins des siècles passés, sinon de la ville et peut-être du théâtre, situé précisément au centre du champ de nos investigations.
A Rome, on le sait, les édifices consacrés aux représentations dramatiques, étaient décorés de bronzes et de marbres ;
selon Pline, on comptait trois mille statues au théâtre temporaire qui fut élevé par Scaiirus,
On sait aussi que les colonies romaines suivaient en tout point les coutumes de la métropole. Rien de singulier alors à ce que les Romains ou Gallo-Romainsde Lutèce cherchassent à concilier la décoration des arènes avec leur gratitude envers quelque dame romaine en la représentant avec les attributs d'une muse.
Dans cette tête nouvellement découverte avons-nous sous les yeux les traits d'une femme du temps ? Nous pouvons le croire, attendu que notre monument n'a pas le caractère idéal d'une divinité. Aussi bien Pausanias nous dit que les anciens avaient coutume de placer dans leurs théâtres les statues des personnes qui avaient bien mérité de l'Etat.
Ajoutons que cette figure fut trouvée à une faible distance du théâtre romain, dans un terrain formé d'un remblai composé de détritus antiques et appartenant certainement aux 111**, IV* et V* siècles; ce qui porte à croire que ce sont des barbares, ceux-là mêmes peut-être qui chassèrent les Romains delà Gaule, qui l'ont malheureusement endommagée ainsi. Le nez et la bouche ont beaucoup souffert. On remarque facilement l'intention évidente de mutiler le visage ; on observe également la trace des coups réitérés du marteau afin d'obtenir la séparation de la tête du corps de la statue qui était en pierre de nos pays, et grande comme nature.
L'importance et la rareté de ce monument nous engage à le publier avec quelques détails. Les joues sont pleines, les yeux à fleur de tête, ce qui donne au visage une expression de grande douceur. Le sommet de la tête ne porte pas ou, pour mieux dire, ne porte plus d'attribut distinctif, mais on constate à la jonction de l'occipital et des pariétaux, deux
trous circulaires de dix à douze milUmôtres de profondeur sur cinq à six millimètres de diamètre qui permettaient de fixer un ornement ou un attribut dont la perte ajoute encore à l'impossibilité où nous sommes de former une conjecture simplement plausible du monument que nous publions aujourd'hui.
La chevelure qui couvre le crâne est séparée en deux parties égales qui retombent en molles ondulations et passent sous la bande dctoffe pour se relier au chignon et semblent aussi reposer sur les épaules et couvrir la nuque. On remarque le goût tout particulier ^ qui a présidé à la disposition des plis de l'étoffe qui retient la chevelure découvrant les tempes pour se diriger ensuite sous le chignon placé à la base de l'occipital.
Les plis sont épai laine. On sait que ce que universel, Romains ; les dames de tisser même
is et semblent indiquer une étoffe de genre de tissus était d'un usage presse se payant au poids de l'or chez les nobles se faisaient une gloire de filer, ison des brebis.
Disons aussi que le visage portait la trace d'une couleur rouge encore vive et parfaitement conservée au moment où on la découvrit ; mais lorsqu'elle fut exposée à l'air depuis