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CHAPITRE IV

Le pays ressemblait à un parc, desséché toutefois par la cbaleur.Lesjl sablonneux, mais ferme, est couvert de nombreux villages, tous environnés d'une forte haied'euphorbias. Les bois abondent; il n'y a ni buissons ni fourrés; mais des arbre^en quantité, tous vivaces, sont dispersés çà et là sur toute retendue du paysage. Pas un natunel ne se montre ; cependant nous entendons fort au loin le bruit des tambours et des voix chantant en chœur. Lorsqu'il fait clair de lune, les nègres passent les nuits àvociférer, à danser, à battre le tambour et à donner d'une espèce de cor; les habit ints des villages entiers s'assemblent pour faire du tapage.

Après deux heures d'une marche silencieuse, nous aperçûmes au loin des feux de garde, et, en nous approchant, nous vîmes que ia caravane des marchands avait établi son bivac. Ils ont l'habitude de ne faire qu'une traite de deux ou trois heures le jour de leur départ, aQn de permettre aux retardataires, qui se sont oubliés à Gondokoro, de les rejoindre avani le lendemain matin.

Leurs sentinelles nous reconnurent lorsque nous passâmes, et nous commandèrent grossièrement de ne pas rester dans le voisinage. Nous nous avançâmes donc l'espace d'un demi-mille» et nous établîmes notre bivac sur une èminence qui dominait une petite ravine où nous trouvâmes de l'eau. Chacun s'oc-

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cupa à ramasser du bois de chaufTage et à couper de Therbe pour les ânes et les chevaux qui étaient attachés près des feux. Quant aux chameaux, après les avoir arrangés de manière qu'ils ne pussent marcher qu'en clochant, nous les laissâmes brouter en liberté les branches d'un grand mimosa. Nous n'avions pas faim; la continuelle inquiétude avait enlevé tout notre appétit. Une tasse de café noir très-fort était notre seul luxe; et comme nous n'avions pas besoin de tente par une nuit claire et tranquille, nous nous étendîmes sur nos lits de camp, où nous fûmes bientôt endormis.

Le tambour bat le lendemain matin avant Taube, nos paresseux de soldats bâillent, se détirent, puis ils chargent les animaux et, à six heures, nous voilà partis. Dans ce climat, on redoute toujours le lever du soleil. L'air est délicieusement frais et salubre pendant l'espace d'une heure auparavant ; mais le soleil lui-même est considéré comme un ennemi terrible. Il y a pourtant une difficulté à partir de très-bonne heure; les bétes de somme ne peuvent être chargées convenablement dans l'obscurité, et cette opération étant fort ennuyeuse, on perd toujours le frais du matin.

Le temps était serein, et la montagne de Bélignrin (Bélénia des voyageurs français), située à trois ou quatre milles, formait un point admirable pour diriger notre course. Je pouvais voir distinctement quelques arbres énormes au pied de la montagne près d'un village, et je pris vite les devants, espérant me procurer un guide qui pût me servir d'interprète, car beaucoup d'habitants du voisinage de Gondokoro avaient appris un peu d'arabe par leurs relations avec les marchands. Nous allâmes au petit galop en avant de notre caravane, sans faire attention aux remarques de nos compagnons découragés, qui nous disaient que les naturels étaient indignes de confiance. Nous arrivâmes bientôt sous l'ombre d'un bouquet d'arbres magnifiques. Le village était à moins d'un quart de mille de là, situé au pied même d'une montagne très-abrupte; nous voyant seuls, les naturels se pressèrent autour de nous sans manifester la moindre crainte. Le chef entendait un peu l'arabe, et je lui offris une grande quantité de bracelets de cuivre et de verroterie s'il voulait nous procurer un guide. Après beaucoup de discussions, un gaillard assez laid proposa de nous conduire à Ellyria, mais

pas plus loin. La distance était d'environ vingt-huit on trente milles, et il était de la dernière importance que nous pussions traverser la tribu avant l'arrivée de la caravane des marchands qui avaient résolu de les exciciter contre nous. J'avais de grandes espérances de les devancer, parce que le commerce d'ivoire devait les retenir à Bélignan.

Pendant le cours de nos négociations avec le chef, la troupe en question parut dans le lointain, et, nous évitant, ils firent halte de l'autre côté du village. J'essayai alors des mesures de conciliation y et j'envoyai mon vakil à leur capitaine Ibrahim pour lui parler en confidence et tâcher d'obtenir de lui un interprète, à condition d'un cadeau précieux.

Mon vakil se trouvait dans une position lrès-£ausse. U avait peur de moi ; le gouvernement de Khartoum lui inspirait aussi une crainte épouvantable, et enfin il redoutait mortellement ses propres hommes dont les plans d'émeute lui étaient parfiaitement connus. Rusé comme un Arabe, il partit pour remplir la conunission que je lui avais donnée, emmenant plusieurs de ses gens, entre autres, le chef des rebelles, Belaal. U revint bientdt, me disant qu'il était tout à fait impossible de pénétrer dans l'intérieur. Les hommesd'Ibrahim étaient très-irrités que je suivisse leur route ; non-seulement il ne voulait pas me donner d'interprète, mais il avait défendu à tous les naturels de me servir; il ordonnerait au grand chef d'Ellyria de s'opposer i mon passage dans le pays.

Les Turcs, en ce moment, étaient absorbés parleurs transactions commerciales avec les habitants : ii était donc pour nous de la dernière importance de partir sur-le-champ, d'arriver à Ellyria à marches forcées, et de franchir le défilé avant que mes adversaires n'eussent le temps de communiquer avec le chef. J'étais convaincu qu'en payant un droit de passage, je pourrais traverser Ellyria, pourvu que j'eusse l'avance sur les Turcs; dans le cas contraire, il n'y avait pas d'espérance; une bataille et une défaite seraient notre résultat définitif. Je donnai donc des ordres pour le départ immédiat. « Chargea les chameaux, mes frères I • criai-je de mauvaise humeur aux bandits qui m'entouraient. Pas un ne bougea» excepté Richarn et un homme nommé Sali, qui commençait à montrer quelques symptômes de réforme. Voyant qu'ils avaient l'intention de me désobéir, je

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me mis à charger les animaux moi-même, priant mes gaillards de ne pas se déranger, mais de se reposer et de continuer à fumer leurs pipes, pendant que je ferais la besogne. Quelcpiesuns, honteux, se levèrent et vi nrent à mon aide ; les autres affirmaient que les chameaux ne sauraient marcher sur la route que e me proposais de prendre, car les Turcs disaient que les ânes mêmes ne pouvaient traverser les fourrés épais entre Bélignan et EUyria.

« C'est bien, mes frères I répliquai-je; alors nous irons aussi loin que les ânes pourront s'avancer, puis nous les laisserons en chemin avec le bagage, lorsqu'il leur sera impossible de poursuivre; quant à moi, je passerai outre.

Pleins de mauvaise humeur, les drôles commencèrent à mettre leurs ceinturons, leurs gibernes, et à se préparer à partir. Les animaux furent chargés et nous nous mimes lentement en route à quatre heures de l'après-midi à travers un pays admirable. La montagne de Bélignan, quoique ne dépassant pas douze cents mètres de hauteur, est une masse imposante- de gneiss et de syenite, embellie, dans les parties creuses, de beaux arbres, tandis que, au bas, l'aspect général est celui d'un magnifique parc anglais bien boisé et orné de collines dans l'arrière-plan. Nous venions de partir avec le guide Bari, que j'avais retenu à Bélignan, quand je vis arriver deux des Latoukas que j'avais vus pendant mon séjour à Gondokoro, et en vers qui je m'étais montré fort poli. Il paraît que ces gaillards, employés par les Turcs en qualité de portefaix, avaient reçu la bastonnade; ils avaient dé* sertéen conséquence, et venaient se joindre ànous. Circonstance fort heureuse : je me voyais maintenant pourvu de guides jusqu'à Latouka, distance d'environ quatre-vingt-dix milles. Je leur donnai sur-le-champ à chacun un bracelet de cuivre et des verroteries ; à leur tour, ils soulagèrent avec beaucoup de bonne humeur les chameaux de cent livres pesant d'anneaux de cuivre qu'ils portèrent dans deux paniers sur la tête.

Nous traversons alors à sec le large lit d'un torrent, et comme 1 s bords sont escarpés, nous perdons beaucoup de temps à faciliter la descente des bétes de somme, surchargées comme elles le sont. Pour les ânes, la chose est facile, car deux hommes les retiennent par la queue tandis qu'ils glissent le long du bord sablonneux; mais tous les chameaux tombent; on est obligé de

porter leur charge à dos d'homme jusqu'au bord opposé, et puis de les recharger ensuite. Ici encore l'avantage est.du câté des ânes, car ils remontent le bord sans être déchargés, deux hommes les tirant par les oreilles, tandis que deux autres les poussent par derrière. En définitive, maître Aliboron est l'animal le plus convenable pour le pays, car on peut le charger et le décharger bien plus facilement qu'un chameau. J'avais si soigneusement arrangé les selles et les bâts de mes ânes qu'ils portaient leurs fardeaux avec le plus grand comfort. Chaque animal avait d'abord une immense couverture matelassée, faite de poils de chèvre, s'étendant depuis I^épaule jusqu'à la hanche ; par-dessus, une selle de forme très-simple, consistant en deux branches fourchues renversées et unies ensemble par des courroies; point de clous, mais des lanières de peau non travaillée en tenaient lieu. La couverture, se projetant. devant, derrière et sur les côtés, empêchait le poids de blesser l'animal. Chaque âne portait deux grands sacs faits de la peau d'antilopes que j'avais autrefois- chassées sur la frontière d'Abyssinie; ces sacs étaient munis de grosses agrafes qui les rattachaient Tun à l'autre, de sorte que l'opération de charger et de décharger n'avait rien que de très-simple. Le succès d'une expédition dépend surtout de l'attention qu'on apporte aux détails, et lorsque l'on se sert de bêtes de somme, selles et bâts doivent être l'objet des premiers soins. Rien de plus important en voyage que la facilité de charger les bêtes de somme, et je ne pouvais m'empêcher de remarquer l'effet de cette opération sur elles et sur leurs conducteurs. Ceux-ci ne tardèrent pas à maudire les malheureux chameaux, et à envoyer au diable le père de l'un et la mère de l'autre, parce qu'ils étaient forcés de les décharger pour leur faire traverser le lit du torrent. Chaque âne, au contraire, était alternativement appelé mon frère et caressé du bâton. Le début de notre marche forcée n'avait pas été de bon augure, et le passage du ravin nous avait fait perdre un temps précieux. A peine les animaux étaient-ils en état de repartir, que nos hommes s'aperçoivçnt qu'il ne leur resté plus qu'une outre pleine d'eau. J'avais ordonné, à mon départ de Bélignan, qu'elles fussent toutes remplies. Règle sans exception pour les voyageurs en .Afrique : « Remplissez vos girbas avant de partir. » Ne fiaites point attention à ce que les naturels vous disent des cours d'eau

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que vous serez sûr de rencontrer en route ; ne les croyez pas ; remplissez vos girbas; si vous trouvez de l'eau, vous ne souffrirez pats de vous en être déjà procuré une provision. Mais rien ne saurait décrire l'imprévoyance des gens. Pour s'épargner l'ennui de remplir les girbas avant de partir, ils se contenteront de dire : < InshaUah (s'il platt à Dieu) nous trouverons de l'eau en route,» et souvent leur paresse les condamne aux plus cruelles souffrances.

Dans le cas actuel, ils s'étaient persuadés que le torrent que nous venions de traverser ne serait ps^s à sec. Plusieurs d'entre eux avaient autrefois parcouru ce district, et parce qu'ils avaient trouvé alors de l'eau dans le lit sablonneux, ils croyaient qu'il y en aurait encore. Hs voulaient donc envoyer des détachements pour chercher de l'eau, ce qui aurait amené un nouveau délai, alors que chaque moment était précieux, puisque tout dépendait de notre passage à travers Ellyria avant l'arrivée des Turcs. J'étais fort inquiet et résolu à ne pas hésiter un seul insta;nt. J'insistai donc pour un départ immédiat, et pour une marche forcée pendant la nuit. L* s guides de Latouka m'expliquèrent par signes que, si nous suivions ce parti, nous trouverions de l'eau le lendemain matiu. Cette nouvelle satisfit les autres, et nous nous mtmes en route. Pendant plusieurs milles nous traversons une superbe forêt de grands arbres; le sentier est excellent, la marche semble propice. Tout cela, cependant, devait changer. Nous arrivons à un épais fourré de ronces; les chameaux peuvent à peine passer sous les branches des arbres, et les sacs de provisions dont ils sont chargés sont déchirés par les épines crochues des mimosas; — les sacs de riz, de sel et de café se trouent, et ces vivres si importants commencent à se perdre, tandis que les hommes cherchent à arrêter le dégât en bouchant les solutions de continuité avec des haillons sales. Ces épines ayant la forme d'hameçons, il semblait que tous nos vivres dussent disparaître, caria force naturelle et le poids des chameaux entraînaient tout devant eux. Quelquefois ces animaux emportaient les branches des arbres, et les épines restaient fixées dans les sacs de cuir. Les ânes, au contraire grâce à leur petite taille passaient facilement avec leurs fardeaux bien a,u-dessous des branches.

Je redoutais l'approche de la nuit. Nous nous trouvions en ce

moment au pied d'une chaîne de hautes collines rocheuses où les torrents, pendant la saison pluvieuse, avaient creusé des ravines innombrables, en se précipitant vers les basses terres ; comme nous suivions une direction parallèle à ces collines, nous croisions chaque ravine à angle droit. Un chameau dégringole, tout dégringole avec lui : sacs, pots, casseroles, boites, etc. Halte 1 il faut relever l'animal, le conduire au bord opposé, transporter après lui, puis rajuster pièce à pièce, une véritable avalanche de bagages. Afin d'éviter la répétition de cette catastrophe, je fais décharger les trois autres chameaux, et lorsqu'ils ont atteint en sûreté l'autre rive, on les recharge. Cette opération appliquée à environ sept cents livres pesant de colis de toute espèce, n'est jamais fort amusante ; que devait-elle être quand les ravins se succédaient sans cesse, et que nous perdions un temps précieux au moment où je croyais les Turcs à nos trousses?

Nous nous avancions, ma femme et moi, en éclaireurs, à environ un quart de mille en tête des autres, afin de prévenir la caravane des difficultés qui surviendraient. La nature même du sol prouvait qu'il devait être déchiré de ravins, et cependant je ne pouvais m' empêcher d'espérer que nous aurions peut-être au moins une route d'un mille sur une surface unie. Le soir était passé, le crépuscule disparaissait. Ce qui était difficile et ennuyeux à la clarté du jour devenait très-sérieux dans l'ombre ; nous ne pouvions voir les branches d'épines crochues qui pendaient au-dessus du sentier raboteux ; j'étais en avant, saignant aux bras et à la figure, couvert d'égratignures, tandis qu'à chaque catastrophe je criais à ceux qui me suivaient^* gare les épines 1 > ou « gare les troncs I » Heureusement nous avions le clair de lune, mais le fourré était si épais qu'on distinguait à peine le sentier; de la sorte chameaux et ânes se heurtaient contre les troncs des arbres, endommageant le bagage, et brisarit ce qui était capable de se briser. Néanmoins, il y avait urgence, et il fallait marcher à tout hasard.

Je perdais courage toutes les fois que nous arrivions à un ravin profond, ouHor ; le cri de halte ! prévenait ceux en arrière qu'il fallait décharger les chameaux, puis répéter cette opération. Nous continuons notre marche pendant plusieurs heures ; la lune descend à l'horizon, le sentier déjà obscur s'obscurcit

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davantage, les animaux surchargés, même pour une route en bon état,, sont rendus ; les hommes sont découragés, altérés et dégoûtés. Je descends de mon cheval, et le charge de sacs afin de soulager un des chameaux qui n*en peut plus. — La marche se poursuit. Silence général, la fatigue empêche les hommes de parler, et à travers la nuit qui devient plus sombre, nous nous avançons lentement. Un autre ravin se présente, pas aussi profond que les précédents, et nous espérons que nos animaux pourront le traverser sans qu'il soit nécessaire de les décharger : tout à coup le chameau conducteur tombe, emportant sa charge entière au fond du ravin. Il faut se rappeler que Saat était mon tambour; se trouvant très-fatigué, il avait conclu que sa caisse voyagerait aussi bien à dos de chameau que sur ses propres épaules, et il l'avait attachée sur le propre quadrupède qui venait de s'abattre, et qui avait ainsi exécuté un solo sur le malheureux instrument. Quand on retrouva la caisse, elle était réduite aux proportions d'une assiette très-plate, et n'existait plus dans son état normal. L'âne est un animal beaucoup plus prévoyant que le chameau, dont la stupidité est sAs égale. Au contraire maître Aliboron est très-habile ; du moins je puis attester les qualités de celui que produit l'Egypte. En Europe l'expression « quel âne bâté! » est une grosse insulte; en Egypte ce serait un compliment. Mes ânes donc, en leur qualité d'animaux raisonnables et calculateurs, avaient conclu de l'expérience de cette nuit, que le voyage serait long et le terrain accidenté; ils savaient que les chameaux qui ouvraient la marche tomberaient assurément dans les ravins si on ne les déchargeait pas. Or comme chaque opération de rechargement durait une bonne demi-heure, les ânes susdits avaient conclu qu'il était sage d'employer cet intervalle à dormir; et, comme il n'en coûte pas plus de dormir couché que de dormir debout, ces animaux sagaces préféraient la première des deux positions. Ainsi toutes les fois que le mot halte ! était prononcé, maître Aliboron connaissait l'avantage dont il jouissait, et le déchargement d'un chameau sur le bord d'une ravine était pour les vingt-deux ânes un signal de se coucher immédiatement à terre. En vain les hommes les battaient et les accablaient d'insultes pour les obliger à se tenir sur leurs jambes; les ânes étaient résolus à se reposer, et ils s'en donnaient à cœur joie.

Cette obstination de leur part retardait sérieusement notre marche; chaque fois qu'ils se couchaient, ils dérangeaient leur charge ; quelques-uns des plus entêtés se roulaient de côté et d'autre et renversaient les bagages. Les dix-sept hommes que nous avions s'occupaient à arranger les chameaux, de sorte que •les Anes faisaient absolument ce que bon leur semblait. C'était bien une autre confusion quand le cri des hyènes retentissait dans le voisinage; les ânes épouvantés se relevaient aussitôt traînant entre les jambes les bagages dont ils avaient été chargés . De cette façon, tandis que Ton rechargeait les chameaux d'un côté du ravin, les Anes avaient à subir vis-é-vis ia même opération. Pendant ce temps, les chameaux, tout stupides qu'ils fussent, avaient remarqué le stratagème de leurs compagnons de route ; ils se couchaient donc aussi, et leurs fardeaux avaient à être remis en place. Je commandai alors aux femmes de se tenir près des chameaux afin de les empêcher de se coucher pendant qu'on rechargeait les ânes ; mais ces malheureuses, ayant eu aussi à porter des fardeaux, étaient accablées de fatigue ; elles se couchèrent à leur tour, et nous ne nous en aperçûmes qu'en entendant un cri affreux. Un des chameaux s'était étendu sur une femme placée pour le surveiller, mais qui s'était endormie elle-même. Ce fut àgrand'peine que l'on fit relever l'animal, et que la femme fut retirée^de dessous. Bref, tout le monde tombait de lassitude. J'avais travaillé comme un esclave pour aider mes gens et les encourager, j'étais fatigué aussi; la marche se continuait depuis quatre heures et demie du soir; il était maintenant une heure du matin; depuis huit heures donc nous luttions contre les difficultés du voyage le plus pénible. La lune avait disparu, et une obscurité complète rendait tout progrès impossible. En arrivant à un grand plateau de roche, je fis débarrasser les animaux, et chacun prit du repos. Mes gens n'avaient pas d'eau ; je m'étais précautionné, pour Mme Baker et pour moi, d'un girba plein, qui était toujours pendu au pommeau de ma selle. Je n'ai jamais négligé ce soin.

Les hommes mouraient de faim. Avant de quitter Gondokoro, j'avais fait faire une quantité de kisras (gâteaux noirs) pour la marche ; et ces kisras étaient emballés dans un panier sur le dos d'an des chameaux. Malheureusement le singe favori de Mme Baker avait été placé sur le même chameau, et il s'était amusé, pen-

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dant notre marche nocturne , à se festiner avec ces gâteaux, jetant le reste à droite et à gauche lorsque sa faim était satisfaite. Il ne restait pas dans le panier le moindre hisra. Tout le monde se cou cha sans souper. Malgré la fatigue, je ne pus me reposer avant d'avoir adopté un plan pour le lendemain. Évidemment nous ne pouvions pas traverser un pays aussi sauvage avec des animaux^ surchargés; je résolus donc d'abandonner dans les fourrés tout ce dont nous pouvions nous dispenser, et de faire une nouvelle distribution de bagages.

A 4 heures du matin, j'étais sur pied, et, allumant une lampe, j'essayai en vain de réveiller un des hommes qui m'entouraient, étendus comme des cadavres et profondément endormis. Enfin Saat se leva, et, après s'être frotté les yeux pendant dix minutes, il se mit à faire bouillir du café. Pendant ce temps, je travaillai courageusement à alléger la caravane d'une partie de son lest. Je jetai de côté environ cent livres de sel; je distribua les grosses munitions de guerre plus également entre les animaux, j'abandonnai quantité de petits objets, qui, quoique trèsutiles, pouvaient à la rigueur être négligés; et quand mes gens se réveillèrent, peu de temps avant le lever du soleil, j'avais tout terminé. Nous rechargeâmes les bétes de somme, qui manifestèrent leur appréciation du service que je leur avais rendu, en trottant avec rapidité. Nous marchâmes de la sorte pendant trois heures d'un pas qui promettait de nous faire conserver une bonne avance sur les Turcs ; et enfin nous atteignîmes le lit desséché d'un torrent, où les guides Latoukas nous dirent qu'en creusant nous trouverions de l'eau. Le fait était exact; mais il fallait creuser très-profondément, et plusieurs heures se passèrent avant que nous pussions être suffisamment pourvus pour tous les animaux. Le grand bain portatif que j'avais avec moi nous fut très-utile, car il formait un réservoû* où toutes nos bétes buvaient à Taise.

Nous étions occupés ainsi, lorsque quelques naturels parurent apportant avec eux une hure de sanglier, dans un état afireux de décomposition, et pleine de vers. Arrivés à notre abreuvoir, ils allumèrent du feu, et se mirent à cuire leur morceau de gibier, qui était certainement de très-haut goût. Le crâne devenant trop chaud pour les hôtes qu'il contenait, des milliers d'asticots se précipitèrent piU-mile hors des oreilles et des naseaux , comme des

gens qui s*échapperaient des portes d'une salle de spectacle incendiée. Les naturels se contentèrent de taper sur le crâne, avec un bâton, pour faciliter l'issue ; puis ils terminèrent la cuisson, mangèrent toute la hure et sucèrent les os. Aucun degré de putrîdité ne semble affecter la santé de ces drôles-là.

Mes animaux ayant besoin de repos et de nourriture, je fus obligé, bien malgré moi, de m'arréter jusqu'à 4 heures 30 de l'après-midi. Ayant terminé leur hure, les naturels offrirent de se joindre à nous, et conséquemment nous prîmes les devants, accompagnés de guides actifs, pendant que la caravane suivait à pas tents. Nous gravîmes à travers les fourrés l'espace d'un mille, ce qui nous amena à un monticule du haut duquel nous aperçâmes la vallée de ToUogo. Ce point est fort pittoresque; à Test de la vallée s'élève un mnr abrupte de granit gris d'environ mille pieds de hauteur. Plusieurs grands blocs étaient tombés de ce mur, couvrant la base de débris dont le diamètre variait de dix à quarante pieds; et, parmi ces forteresses naturelles de masses disjointes, on voyait plusieurs villages. Le fond de la vallée formait une prairie dans laquelle des figuiers énormes croissaient au bord d'un ruisseau, dont le cours était très-lent, et qui, par places, se changeait en eau stagnante. La vallée n'avait pas plus d'un demi-mille de largeur; à l'ouest, elle était défendue aussi par des montagnes, ce qui lui donnait l'air d'une grande rue.

Nous étions éloignés d'environ un mille du reste de la troupe; mais, accompagnés par nos deux guides Latoukas, nous descendîmes dans la vallée, et, traversant une gorge profonde, nous arrivâmes bientôt sous un grand figuier à l'autre extrémité. Notre visite ne fut pas plus tôt observée, que des troupes de nègres sortirent des nombreux villages entre les rochers, et vinrent nous examiner. Ils étai^it tous armés d'arcs et de flèches, et parurent très-surpris en voyant les chevaux qui étaient pour eux des animaux jusqu'alors inconnus. Descendant de cheval, j'attachai nos montures à un buisson , et nous nous assîmes sur l'herbe à Tombre d'un arbre.

Il y avait environ cinq ou six cents naturels du pays réunis autour de nous. Ils étaient très-bruyants, et criaient à tue-téte comme si nous étions sourds, parce quenous ne les comprenions pas. Voyant qu'ils se pressaient sur nous d'une manière gros-

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sière, je leur fis signe de reculer. Au même moment, un petit bossu, remarquablement laid, s'avance et m'adresse la parole en mauvais arabe. Enchanté de trouver un interprète, je le priai de faire éloigner la foule, et je demandai à voir le chef. Le petit bossu parlait très-peu d'arabe, etles naturels Qe paraissaient pas faire attention à lui. Un d'entre eux déroba une lance qu'un de mes chefs Latoukas avait placée contre un arbre sous lequel nous étions assis. Tout cela commençait à prendre une apparence suspecte ; mais il n'était pas à craipdre que l'on me volât mon reoo/i;er et ma carabine à deux coups que je tenais à la main.

Sur une question que je fis au bossu, il me demanda à son tour qui j'étais : «Voyageur. — C'est de l'ivoire qu'il vous faut? — Non, je n'en ai pas besoin. — Ah l bien I des esclaves, alors? — Je n'ai pas besoin d'esclaves non plus. > Là-dessus, il y eut un éclat de rire général dans la foule, et le petit bossy continua à me questionner: « Avez-vous beaucoup de vaches? — Non, mais nous avons de la verroterie et du cuivre en quantité. — En quantité? dites- vous; où sont-ils ?— Pas très-loin; mes hommes vont les apporter tout à l'heure. » En disant ces mots, je montrai du doigt la direction d'où devait venir le reste de la caravane. « De quel pays êtes-vous? — Anglais. » Il n'avait jamais entendu parler de ce pays. « Vous êtes donc Turc. — C'est bien, je suis tout ce qu'il vous plaira. — Et voilà votre fils, n'est-ce pas? (montrant du doigt Mme Baker). — Non, c'est ma femme. — Votre femme! Peut-on mentir comme cela! c'est un garçon. — Je vous dis que c'est ma femme , elle est venue avec moi pour voir les femmes du pays. — Quel mensonge ! répéta le petit bossu avec politesse, disant le mot arabe si expressif : katab.

Après cette charmante conversation faite avec tant de franchise, mon interlocuteur s'adressa à la foule, essayant, je présume, de leur faire comprendre que je cherchais à leur persuader qu'un garçon était une femme. Le costume de Mme Baker était le même que le mien : pantalons larges et guêtres, blouse et ceinturon ; la seule différence consistait en ce qu'elle avait de longues manches, tandis que mes bras étaient nus à partir de quelques pouces au-dessous de l'épaule. J'allais toujours bras nus, parce que j'étais ainsi plus au frais que si j'avais eu un habit à manches.

La curiosité de la foule se transformait en impertinence,

lorsque le chef parut enfin ; il était temps. Mon étonnement fut grand lorsque je reconnus en lui un homme qui m'était souvent venu voir à Gondokoro, et auquel j'avais fait beaucoup de cadeaux sans savoir qui il était.

En quelques minutes, il dispersa toute la foule, criant et gesti* culant comme s* il était grossièrement insulté. Puis appelant près de lui le petit bossu en guise d'interprète, il me fit des excuses sur le manque de savoir-vivre de ses sujets. Au même instant, je vis venir de loin le drapeau anglais guidant, du flanc de la montagne jusque dans la vallée, la caravane de chameaux et d*ânes; hommes et bagages arrivèrent bientôt après. Le chef m'apporta alors une grande citrouille creuse contenant environ un gallon^ de merissa ou bière du pays, qui me rafraîchit beaucoup. Il me donna aussi une gourde pleine de .miel (et une défense d'éléphant; je refusai ce dernier présent^ n'ayant pas besoin d'ivoire.

Nous nous trouvions alors à moins de six milles de distance d'Ellyria, et, par l'entremise du bossu, j'expliquai à Tombé, ainsi se nommait le chef, que nous voulions partir le lendemain de grand matin, et que je prendrais à mon service le bossu comme interprète. L'affaire fut convenue , et j'avais alors l'espérance de traverser Kllyria avant l'approche des Turcs. Ma caravane étant arrivée, l'intérêt que les naturels avaient d'abord accordé aux chevaux en leur qualité de quadrupèdes inconnus, fut transféré aux chameaux. Tout le monde se pressait autour d'eux en disant que c'étaient les girafes de notre pays, La quantité de bagages que portait chaque animal causait la plus grande surprise, et plusieurs hommes aidèrent à détacher les bétes de somme.

Je remarquai cependant que les curieux fourraient leurs doigts dans les colis, afin d'en reconnaître le contenu; ayant aperçu et distingué au bruit vingt paniers pleins de verroterie et de bracelets de cuivre, ils mirent à les décharger un empressement oeaucoup trop vif; je dis donc au chef de commander à ses gens de reculer, tandis que j'ouvrais un sac plein de verroterie, afin de lui faire un cadeau. J'avais toujours en réserve un paquet contenant cette sorte d'articles, afin de m'épargher la peine de déballer en route un des grands paniers. Je fis donc le bonheur du

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