‹ Découverte de l'Amérique par les Normands au Xe siècleChapitre 16 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

RETOUR EN STRAUMFJORD.

Excursions au sud et au nord. — Les Unipèdes. — Retour de Thorfinn en Groenland. — La Terre des hommes blancs — Conduite généreuse de Bjarn Grimolfson. — Thorfinn en Norvège, puis en Islande. — Gudrida fait un pèlerinage à Rome — Postérité de Thorfinn et de Gudrida.

j ENDANT qu'on exécutait l'inscription de Taunton River, Thorfinn chargeait son navire de bois, de fruits et de pelleterie. Au printemps, après trois ans de séjour dans Mount-Haup Bay, il revint dans le Straumfjord, sans doute pour revoir la petite colonie qu'il dut y laisser. Cela n'est pas dit expressément dans la Saga, mais on ne peut expliquer autrement qu'il ait eu 140 hommes après son arrivée dans le Straumfjord,

lOO

quand il ne pouvait en avoir plus de 129 au moment de son départ de Thorfinnsbudir.

Il laissa cent de ces hommes dans le Straumfjord, avec Bjarn et Gudrida ; avec Snorre et les quarante autres il prit la direction du sud ' . Pendant deux mois entiers il explora les côtes, visita les havres, s'enquit des productions du pays. Selon toute apparence, il remonta le Potomac, où les Scandinaves tenteront plus tard l'établissement d'une colonie.

Aussitôt de retour, il résolut une excursion au nord, à la recherche de Thorhall le Chasseur. Il fit voile le long des Furdustrandir, jusqu'au capCod; puis, appuyant à l'ouest, il découvrit d'immenses forets, percées de quelques éclaircies, et jeta l'ancre à l'embouchure d'une rivière.

Torfœus et l'auteur de la Saga de Thorfinn disent que Thorvald, fils d'Erik, fut tué sur cette rivière par un U7tipède.

D'après la généalogie donnée par Rafn 2, Erik, le Rouge n'eut qu'un fils du nom de Thorvald, et ce Thorvald fut tué en ioo5, sous le cap Krossanes 5. Mais si l'on substitue un Skrelling à l'imaginaire unipède, on sera porté à croire que l'auteur a confondu la mort de Thorvald Erikson avec celle de quelqu'autre Thorvald, compagnon de Karlsefn.

' Historia Thorjinni Karlse/nii, p. iSy. — Th. Torfœus, Historia Vinlandiœ Antiqua% p. 59.

2 Rakn, Ant. Amer., tab. 1.

3 V. Suprà^ w part., ch. n, p. 62.

lOI

De ce que l'auteur de la Saga de Thorfinn a parlé d'unipédes, il n"cn faut pas conclure qu'il écrivit à la légère, sur des documents incertains. Dans ce temps, on croyait à la réalité des êtres les plus fantastiques.

Hérodote, qui était fort instruit et de très-bon jugement, niait l'existence d'hommes à pieds de chèvre (Capripèdes) et de ceux qui dormaient six mois de suite ; mais il admettait parfaitement les Armiaspes ou Monophtalmes, hommes n'ayant qu'un œil '. Le Livre des Merveilles, écrit et peint de i 38o à 1400 -, présente le pays des Mécrits comme habité par des monocôles (n'ayant qu'une jambe), des monophtalmes, des acéphales qui ont le visage dans la poitrine. Cartier rapporte, sans commentaires, comme chose qu'il parait croire, ce que lui dit un chef canadien de monocôles qui vivaient sans manger 5. De nos jours, assure le comte Potocki, les Kalmouks croient que le prolongement de la chaîne de Sibérie est habité par des Capripèdes et des Cynocéphales 4.

Les rapports que les Normands firent de leurs voyages ne sont d'ailleurs pas, à beaucoup près, aussi pleins de fables et d'apparitions merveilleuses que ceux des Espagnols et des

' Histoire d'Hérodote, liv. iv, pp. 260, 261 delatrad. Du Ryer; Paris, 1645.

2 Ms. de la Bibliothèque nationale, no 8392. V. Charton, Voj-ageurs anciens et ynodernes, t. 11, p. 3 10.

3 Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDxxxv et MDXxxvi par le capitaine Jacques Cartier, etc.; cdit. de M. d'Avezac, fol. 40, Paris, Tross, i8G3.

4 M. Charton, op. cit., t. i, p. 120, note i.

autres nations méridionales. Ils sont au contraire remarquables par leur rectitude, leur simplicité et leur clarté. Ils rapportent, il est vrai, que les Skrellings furent plusieurs fois « engloutis par la terre « au milieu des combats, mais ce n'est peut-être qu'une manière métaphorique d'exprimer la fuite rapide ou la mort de leurs ennemis. Ils croyaient à l'existence des monocôles et s'imaginèrent avoir trouvé leur pays dans le nord du Vinland (New-Hampshire et Maine). Ils se trompaient, mais de bonne foi, comme le prouve ce couplet qu'ils composèrent en revenant en Straumtjord :

a Nos hommes, c'est la vérité pure, ont poursuivi sur le « rivage un monocôle ; mais, d'une course rapide, cet « homme merveilleux s'est dirigé vers la mer : Entends-tu, V. Karlsefn ? ' «

Après cette apparition qui fit perdre tout espoir de retrouver Thorhall, Thorfinn mit le cap sur le Straumfjord.

Cette excursion ne fut pas inutile. Thorfinn avait acquis la certitude que toutes les terres vues au nord formaient avec Vinland-la-Bonne un seul et même continent. Les marins, certains de toujours trouver terre à l'ouest, pourraient désormais naviguer plus sûrement dans ces parages.

Il passa dans le Straumfjord, auprès de Gudrida, un hiver qui fut troublé par de graves discordes. Les céli-

I Th. Torv.kvs, h ist or ia Vinlandicv Autiqiuv^ p. 6i. — Historia Thorfinni Karlse/nii, p iGi. — Kohl, op. cit.., p. 76.

io3

bataires exigeaient la promiscuité des femmes, et les maris s'y refusaient cnergiquement '. Pour terminer ce conflit, qui pouvait, atout instant, aboutira des luttes meurtrières, il résolut de profiter du premier vent favorable pour retourner en Groenland. ^

Il mit à la voile au printemps. En passant en Markland, il trouva cinq Skrellings : un homme barbu, deux femmes et deux enfants. L'homme et les femmes parvinrent à s'échapper, mais les enfants tombèrent en ses mains. Les Normands les soignèrent, leur apprirent la langue du Nord et les firent baptiser. Ces enfants leur dirent qu'il y avait, audelà de leur pays, une contrée habitée par des hommes vêtus de blanc qui parlaient très-fort et portaient des morceaux d'étoffe fixés à de longues perches. Les Normands ont pensé qu'il s'agissait de Y Hvitramannaland - (Alborum hominum terra) ou Grande-Irlande 5 : la Floride, la Géorgie, lesCarolines et la Virginie d'aujourd'hui 4.

Bjarn Grimolfson suivit de près Thorfinn, mais il ne devait pas avoir, comme lui, une heureuse navigation.

Dans la mer d'Irlande, suivant les uns s, dans celle de

' Th. Torf.eus, Historia Vinlandiœ Antiquœ^ p. 62.

- Hvitra (White), manna (men), land (land), terre des hommes blancs. (Note de M. d'Ave^^ac).

3 Th. 'T0RF.EUS op. cit., pp. 62, 63. — Historia Thorjinni Karlsefnii, pp. 162, i63, i83.

4 On fixe à 1170 la colonisation de l'Hvitramannaland par iMadocap Owen Guineth, mais, comme on le verra plus loin, les Irlandais vinrent en Amérique beaucoup plus tôt.

s Historia Thorfinni Karlsefnii, pp. i63-i65. — Th. Tor- F.EUS, Historia Vinlandiœ Antiquœ^ p. 63.

Groenland, suivant les autres, il fut soudainement attaqué par un ennemi puissant et implacable, le taret, mollusque vermiforme, dont un rouennais, le regretté F. -A. Pouchet, a fait une savante description '. Avec la rapidité qui lui est propre, ce terrible ravageur creusa dans la coque du navire ses multiples et tortueuses galeries. Il avait terminé son œuvre, c'est-à-dire que le navire était perforé, irrévocablement condamné à s'engloutir avant que l'équipage ait pu prendre aucune disposition.

Bjarn avait un bateau goudronné de poix de phoque, à l'abri des attaques du taret, mais ne pouvant contenir que la moitié de l'équipage du navire. Il décida que tous, chefs ou simples gens d'armes, tireraient au sort à qui descendrait dans ce bateau.

Ces hommes, assurément très-braves, habitués à jouer chaque jour leur vie au milieu des flots et des combats, furent cependant fort émus quand il s'agit pour eux de savoir s'ils périraient avec le navire qui s'enfonçait sous leurs pieds ou s'il leur resterait quelqu'espoir de regagner la terre.

Bjarn fut au nombre de ceux que le sort favorisa.

Il était sur le point de donner le signal du départ quand un jeune islandais, condamné à rester sur le navire, lui dit: u Bjarn, est-ce que tu vas me laisser ici ? — Il m'est impos- « sible de faire autrement. — Ce n'est pas ce que tu me tt promis quand je partis avec toi de l'Islande, de la maison

' F. -A. Pouchet, L'Univers, — Les infiniment grands et les infiniment petits , Paris, Hachette, iS65, pp. 60, 61 de l'éd. in-i8.

io5

a de mon père. — Je ne vois pas comment remédier à cela ; « toi, vois-tu un moyen ? — Oui, et un bien simple : viens a ici à ma place et j'irai là à la tienne. — Soit, » répond Bjarn, « car je m'aperçois que tu tiens beaucoup à la vie et « que l'approche de la mort t'épouvante. « Il remonte alors sur le navire et le jeune islandais prend sa place dans le bateau.

Le navire continua lentement son immersion et finit par disparaître dans le gouffre. De Bjarn et de ses compagnons,' il ne restait plus qu'un souvenir.

Le bateau, poussé par un vent favorable, finit par gagner Dublin, puis l'Islande, où les naufragés purent raconter la conduite généreuse de leur capitaine ' .

Des trois navires partis en 1007, du fjord d'Erik, un seul rentrait en i o 1 1 , celui de Thorfinn .

Thorfinn se rendit en Norvège avec les marchandises qu'il avait amassées et les vendit pendant l'hiver. La croyance vulgaire est que jamais navire ne partit du Groenland plus richement chargé que n'était le sien. Il fut comblé d'honneurs par les grands seigneurs norvégiens, qui s'intéressaient extrêmement aux découvertes de leurs compatriotes.

Au printemps de i o i 5, il n'attendait plus qu'un vent favo-

' Historia Thorfinni Karlse/nii, pp. t83-i86. — Eyrbiggia Saga, ap. Rafn, Ant. Amer., pp. 198-200. — Th. Torf.eus, Historia Vinlandice Antiqucp, pp. 63, 64. — M. E. Beauvois, op. cit., pp. 46, 47.

io6

rable pour retourner en Islande; à ce moment, un marchand de Brème lui offrit une demi-livre d'or pour un morceau de bois qui lui servait dans son temple de famille. C'était du masiir qu'il avait rapporté du Vinland ' .

En I o 1 6, il s'établit en Islande à Gloemboeensem 2, et passa le reste de ses jours dans la condition d'un homme qui avait assez fait pour sa gloire et pour sa fortune.

A sa mort, Gudridaprit l'administration des biens qu'il laissait.

Quand elle eut marié Snorre, Gudrida fit un pèlerinage à Rome. Elle fut bien reçue et raconta certainement ses voyages dans les contrées ultra-océaniques.

Rome était très-attentive aux découvertes géographiques, collectionnait avec soin les cartes et les récits qui lui parvenaient. Toute découverte semblait un agrandissement du domaine papal, un champ nouveau pour la prédication

' Particula de Grœnlandis^ p. 74. — Snorre Sturlesons, Heimskringla, t. i, pp. 32 1-32 5. — Th. ToRFiEus, op. cit., p. 28. — M. E. Beauvois, op. cit., P- 3i, dit quecebois était un manche ù balai. Rafn, Ant. Amer., p. 74, traduit par œdium piirgatricem (scopasj, balai servant à nettoyer le temple, et, plus exactement, brindilles formant un balai.... Ces deux versions rendent sans doute exactement le texte islandais, mais ce texte est fautif, car le masur (V. Suprà, p. 54 note 4) était considéré comme précieux parce qu'on l'employait il la fabrication de meubles de luxe.

■ M. E. Beauvois, op. ci7., p. 3i, dit: Glaumbcviarland (en danois Glœmbœland) ; Torf^eus, op. cit., p. 28, dit simplement : (rl^iumbie.

loy

évangélique. De ce qu'ils n'ont laisse dans l'histoire écrite aucune trace appréciable, les récits de Gudrida n'en exercèrent pas moins sans doute une certaine influence sur les découvertes postérieures. Il netaudraitpoint s'étonner quand ils auraient provoqué ou confirmé les suppositions des cosmographes italiens relatives à la proximité des côtes orientales de l'Asie.

A son retour en Islande, elle entra dans un couvent construit par Snorre à son intention, et la vaillante femme y termina ses jours en simple religieuse.

Snorre eut un fiils nommé Thorgeir, qui fut père d'Ingelda, mère de l'évêque Brand. Sa fille Hallfrida eut Runolf, père del'évêqueThorlak. Son second fils, Thorbjorn, eut Thorunna, mère de l'évêque Bjorn.

Après avoir cité ces noms et beaucoup d'autres, les chroniqueurs ajoutent : « plusieurs princes islandais figurent dans l'illustre descendance de Karlsefn et de Gudrida». Snorre Sturlesons, le célèbre historien, se glorifiait de les avoir pour ancêtres. Le dernier de leurs descendants directs est, d'après Rafn, MagnusStephensen, juge supérieur de l'Islande, mort en i833'.

' Particula de Grœnlandis^ pp. 75, 76. — Historia Thor- Jinni Karlsefnii, pp. 166, 167. — Snorre Sturlesons, //eim5kringla, t. i, p. 326. — Th. Torf^us, op. cit., p. 29. — Rafn, Ant. Amer.., tab. généal. n, viii, ix.

Page 1