CHAPITRE UNIQUE
Famille Sinclair. Son origine et son avénement au comté des Orcades. — Lutte de Henry Sinclair contre ses compétiteurs. — Arrivée de Nicolo Zeno en Frisland. — Conquête de Frisland. — Arrivée d'Antonio Zeno. — Excursions aux Shetland contre les pirates. — Excursions en Islande et en Groenland. — Récit d’un vieux marin Frislandais sur ses voyages en Amérique, — Sinclair s'établit en Estotiland (Terre-Neuve ou Nouveau-Brunswick).
DM un des seigneurs français que Guillaume le bä- Sal BY tard conduisit à la conquête de l’Angleterre se 1 nommait, d’après la chronique de Bromton,
Sires de S. Clere « de la retenance de monseir de Moison » 2; ce nom fut traduit en latin par Sanctus
‘ Rerum Anglic. Script. t. 1, col. 963, éd. Selden. 2 Collectanea de rebus brittanicis, éd. Hearne, vol. 1, PP. 202-206.
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Clarus 1, en écossais par Sanct Clare ou Sinclare ?, en anglais moderne, par Sinclair 3.
Après la conquête, Sinclair trouva que Guillaume ne le récompensait pas selon ses mérites et le quitta pour aller chercher fortune en Ecosse. Il trouva dans ce pays une courtoise réception. S’étant concilié la confiance du prince et l'estime du peuple, il s’éleva rapidement à la fortune et aux honneurs. Ses descendants, héritiers de sa loyauté et de ses vertus, obtinrent quelques-uns des premiers offices et les remplirent avec avantage pour le royaume et pour euxmêmes. Au xiv° siècle, cette famille était représentée par William Saint-Clare ou Sinclair, baron de Roslin.
‘ Diploma, or deduction, concerning the Genealogies of the Ancient Counts of Orkney, from their First Creation to the Fifteenth Century: Drawn up fromthe most authentic Records, by Thomas, Bishop of Orkney, with the Assistance of his Clergy, and others, in consequence of an Order from Eric King of Denmark, to investigate the Right of William Sinclair to the Earldom. Ap. Barry, pp. 401-409. Cette pièce est écrite en latin et datée du 4 mai 1403. f
2 Traduction écossaise du Diploma de Thomas, faite en 1554, par Deine Thomas Gwle, moine de Newbothill, pour Wilzem Sanclair. Ap. Barry, pp. 410-419. — From sir James Balfour's Catalogue of the Scottish nobility, ms in the Advocat's Library, Edinburg. He was Lord Lyon King at Arms in the Beginning of King Charles the First’'s Reign. Cap. ofthe Orkney. Ap. BARRY, pp. 420-424.
3 History of the Orkney Islands, etc., by the late Rev. Dr. Barry. 2d ed., with corrections and additions by the Rev. James HEeaprick; Book 11, chapt. 1v, p. 202. London, 1808.
De 1 343, date de la mort de Magnus V, dernier comte de la race de Rognald, à 1369, date de la nomination de Sinclair au comté des Orcades, ces îles furent, pour ainsi dire, sans administration. Elles étaient partagées entre plusieurs seigneurs qui prétendaient descendre, par les femmes, des anciens princes normands: William Sinclar était du nombre. Ces chefs, retenus au loin par leurs intérêts, laissaient le peuple user, dans de stériles dissensions, l'énergie dont il aurait eu besoin pour se préserver des pirates, surtout des pirates écossais.
Henry Sinclair, fils de William, qui avait sur les Orcades les mêmes droits que Weyland de Ard et Malis Spere, saisit la première occasion favorable pour signaler au roi Hacon l’état de ces iles et en demander l'entière possession.
Cette faveur, contraire au droit féodal mais conforme aux intérêts du peuple, fut accordée sans difficulté.
A la sollicitation du nouveau comte, le roi d’'Ecosse défendit à ses sujets, sous les peines les plus sévères, d'aller pirater aux Orcades. Cette défense ayant eu, ce semble, l'effet désiré, Sinclair put employer toutes ses forces à la répression des tentatives que Malis et Weyland ou leurs héritiers faisaient sans cesse pour reconquérir leurs anciens droits.
Afin de prévenir le retour de l'anarchie et de fortifier sa position en enlevant tout espoir à ses compétiteurs, il sollicita du roi de Norvége, en 1379, la confirmation de ses droits. Le roi lui accorda sa demande, mais à de dures conditions, parce qu'il était sujet d’un prince étranger. Il est à
croire que les mille nobles d’or qu'il offrit contribuëèrent sensiblement à prouver ses mérites et la justice de sa cause.
Malis Spere et Alexandre, fils de Weyland de Ard, ne cessèrent pas néanmoins de l’inquiéter. Le dernier, à quile roi de Norvége avait donnéle comté pour un an, s'était même rendu très-dangereux par ses pirateries. En faisant la guerre à ce représentant du pouvoir royal, Sinclair put paraître s'attaquer à la couronne. Le roi ne le prit pas ainsi puisque c'esten 1379, quatre ans après la nomination d'Alexandre, probablement au fort de la lutte, qu'il confirma Sinclair dans la possession du comté.
En 1388, Malis était encore aux Shetland où, probablement, selon Barry, il cabalait contre Sinclair, intervenait dans l'administration, peut-être dans la collection des revenus. « Pour ces motifs ou des semblables, » les deux cousins en vinrent aux armes ; Malis Spere fut enlevé avec sept hommes, et le reste de ses compagnons, s’échappant avec peine, gagna la Norvége en bateau.
Cet illustre comte, dit encore Barry, épousa d’abord une fille du roi de Danemark dont il n’eut pas d’enfants; il prit en secondes noces Jeanne, fille de Walter Haliburton, lord Dirleton, qui lui donna plusieurs enfants, dont un fils qui lui succéda sous le nom de Henry II.
Henry II semble avoir pris possession des Orcades aussitôt après la mort de son père. [1 serait, dans ce cas, le vainqueur de Malis. Il fut, comme son père, un homme intelligent et brave, et son règne ne fut pas sans gloire :.
De 1388 à 1390, au moment de la défaite de Malis, Nicolo Zeno, d’une illustre famille vénitienne, armait un na-
! BARRY, op. cit., PP. 199-203.
vire à ses frais et partait por visiter l'Angleterre et la Flandre !.
Une affreuse tempête le saisit, le ballotta de longs jours, et finit par le briser sur une île qui porte dans les anciennes cartes le nom de Frisland ou Frislandia. Les insulaires étaient sur le point de lui faire un mauvais parti quand le prince des Orcades le vint prendre sous sa protection.
Dans la relation publiée par Marcolini et reproduite dans les raccolte de Ramusio, Nicolo donne à ce prince le nom de Zichmni.
Nous avons sous les yeux la liste des comtes souverains des Orcades depuis Rognald, père de Rolf, duc de Norman-
1 Assaltato in quel mare da Tramontana con animo di veder l’Inghilterra e la Flandra. (Ramusio, Delle navigationi et viaggi. — Dello scoprimento dell'isola Frislanda, Eslanda, Engrovelanda, Estotilanda, et Icaria. Fatto per due fratelli Zeni M. Nicolo il Cavaliero, et M. Antonio. T.u, in Venetia, 1606, f. 230 r.
Ramutio (op. cit., f. 230 r.) et Ruscelli (Geographia di Tolomeo) fixent à 1380 le départ de Nicolo. Mais le cardinal Zurla (Diss. intorno ai viaggi e scoperte settentr. di Nicolo e d'Antonio fratelli Zeni, dans le second volume de l'ouvrage di Marco Polo e degli altri viaggiatori veneziani, 1809, pp. 6-94) prouve que Nicolo partit de 1388 à 1390. L'éditeur de Ramusioa pu écrire mille, e trecento, et ottanta pour mille, e trecento, e noyanta, ou bien omettre l'adjectif ofto après ottanta. En tout cas, les meilleurs écrivains acceptent la date établie par Zurla.
die, jusqu’à John ITT, lord Sinclair, qui vivait au milieu du xvin® siècle: on n'y trouve pas le nom de Zichmni :.
Il est certain que, vers la fin du xrv* siècle, Henry Sinclair était comte des Orcades; il est également certain que nous ignorons aujourd'hui comment, à cette époque, les homines du Nord prononçaient Sinclair ou son équivalent, et comment "1" italien pouvait entendre et traduire ce nom. Des écrivai : grande valeur, notamment Forster 2 et M. Major 3 voient dans Sinclair et Zichmni un seul et même personnage.
‘ Table of the Ancient Counts of Orkney, according to the Genealogical Series above stated, also of the Line of these Counts down to this Day. À Succession so long continued, and so well vonched, that no Family in any Nation can boast of the like; Having for its Foundation these concurring Authorities ; first, those followed by the Little Parliament of this Country, in their Genealogical Series before mentioned ; Secondly, those followed in the Orcades of Torfœus, and Orkneyinga Saga; and lastly ‘he Authority of that great Antiquary, Sir James Balfour ‘gat Arms, in his Catalogue of the Scots Nobility (Ap. 2. , Anp. v, pp. 426-428).
2 J.-R. Forster, Histoire des découvertes et des voyages faits dans le Nord. Trad. Breussonnet, Paris, 1788, t. 1, pp. 328-
3 M. R.-H. Mason, The site of the Lost Colony of Greenland Determined, and pre-Columbian discoveries of american confirmed (Abstract.) Ap. Slip of meeting of the royal Gcographical Society of gth June, 1873. — Registred for transmission abroad, and published July r1th, 1373. (Communication de M. d'Avezac).
D'après Barry et la relation de Nicolo Zeno, Sinclair était seigneur de Caithness, en Ecosse, et des Shetland, des Portland, îles riches et populeuses, et du duché de Sorand, partie de Frislandia qui fait face à l'Ecosse.
Sinclair était brave, belliqueux, très-habile marin. Il ne voulait pas que ses peuples fussent rançonnés par les pirates et souhaitait sans doute de rendre son nom glorieux.
A cette époque, le nord de l'Europe était désolé par la piraterie. On jugera de l'intensité de ce fléau par ces seuls exemples : Quatre forteresses suédoises des plus importantes avaient pour gouverneurs des pirates ; l'archevêque Arendt Clemenssen exerçait la piraterie; le roi des trois royaumes, Erik de Poméramie, faisait ouvertement cet odieux métier.
Dans ces conditions, un homme de la valeur de Nicolo Zeno était pour Sinclair une précieuseacquisition. Ceprince, reconnaissant que le naufragé vénitien était habile guerrier et bon marin, s’empressa de le prendre à son service et l’attacha comme capitaine à la flotte qu'il destinait alors à la conquête de Frisland. Cet archipel était-il dans l'anarchie comme l’Ecosse et les pays scandinaves? Servait-il de repaire aux pirates? Quoiqu'il en soit, la conquête en paraissait et en fut facile, et Sinclair compta sans doute que son suzerain, le roi de Norvége, approuverait sans peine le fait accompli.
L’amiral eut ordre de ne rien faire sans l’avis de Nicolo. Sinclair prit le commandement de l’armée de terre. La flotte et l’armée, s'appuyant réciproquement, manœuvrèrent près des côtes occidentales et eurent de si grands succès que l'ile tout entière fut soumise dans l’espace d’une campagne.
Ils revinrent victorieux et chargés de butin.
Ils avaient trouvé à l’est des pêcheries qui fournissaient du poisson à la Flandre, à la Bretagne, à l'Angleterre, à l'Ecosse, au Danemark et à la Norvége. Toute la mer de Frisland était remplie de bas-fonds et de rochers; sans les Vénitiens, dit Zeno, toute la flotte se serait perdue corps et biens.
Sinclair, « qui se connaissait en vaillants hommes, surtr iten bons marins », fit Zeno chevalier et gratifia généreusement tous ses compagnons.
Nicolo, enchanté de sa nouvelle position, écrivit alors à son frère Antonio : « Si vous voulez voir le monde, prati- « quer diverses nations, vous faire un nom illustre et une « grande position, suivez lalongue route que j’ai parcourue « au milieu des dangers dont je suis sorti sain et sauf; je « vous recevrai avec le plus grand plaisir parce que vous « êtes mon frère par la valeur et parle sang ».
Antonio se rendit à l'appel de son frère et vécut en Frisland pendant quatorze ans".
Cette île de Frisland, que Sinclair venait de joindre à sa principauté, fut l’objet de bien des hypothèses. Les meilleurs géographes s'accordent cependant, avec raison, ce semble, pour la confondre avec les Feroë.
La racine de Feroë est Fara; de Fara on a fait successivement Far-or, Fær œr et Fair-island ?, nom que l'on re-
! Ramusio, op. cit., t. 11, ff. 230 r. et231r.
2 Communication de M. d'Avezac. — Far, en danois, signifie belier, Oer, île. (FOoRSTER, 0p. cit., pp. 318 et 327). Far-Oer peut donc se traduire par île aux béliers, nom qui convient encore parfaitement aux Feroë.
connaît sans peine dans Frisland, devenu le Frislandia des italiens'. Forster 2 et Buache; ont retrouvé dans les noms
! Lucas Jacobson Debes, qui fit en danois une description des Feroë, dans le pays même, en 1670, examine l'opinion des savants sur l’origine du nom de ces îles. Il conclut de cet examen que Feroë vient de fare, qui, « dans l’ancienne langue de « ces îles, signifie la même chose que le mot ferrie, en anglais,
c'est-à-dire un passage d’eau; c’est à ce mot, sans doute, qu'il « faut aussi rapporter l'origine des noms de £osphore, de far et « de fretum, par lesqueis on a désigné les détroits. Les îles de « Fer-oë sont, comme on le voit par la carte, pleines de golfes, « de détroits, de passages d'eau; c’est vraiment le pays des dé- « troits. Or, il est visible qu'on apu les appeler Ferrie-land au « lieu de Fer-oë, c’est-à-dire terre, au lieu d'îles, par la même « raison qu’on a appelé Schetland au Hitland un autre corps « d’îles semblable à celle-ci, et qui en est assez proche. De Fer- « rieland à Frislande, il n’y a pas, ce me semble, de différence « assez considérable, pour ne pas reconnoître l’un de ces noms « dans l’autre ». (Buacne, Mémoire sur l'île de Frislande (lu le 9 juillet 1785), ap. Mémoires de l'Académie royale des Sciences, année 1784, vol. daté de 1787, pp. 450, 451).
D’après M. Gaffarel, les Feroë s'appelaient autrefois Fers ey land et, par une prosthèse qui leur était habituelle, les Scandinaves changèrent ce nom en celui de Fereysland. (M. Garra- REL, Op. Cit., p. 273.)
« Friesland dérive suivant toute apparence de Faira, North Fara, South Fara ou terre de Fara ». (FORSTER, op. cit., t. 1, p. 286, n. a.
2 ForSTER, op. cit.,t. 1, pp. 286, 325.
3 BUACHE, op. cit., pp. 447-450.