‹ Découverte par mer des bouches du Mississippi [microforme]Chapitre 229 sur 504 · DANS SA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

DANS SA CAMPAGNE

D'Iberville au Ministre de la Marine.

11 aoust 1690.

Monseigneur,

Voylà un estat des choses nécessaires, tant pour le fort de

Maurepas que pour ce qu’il faudra dans ce dernier voyage.

Il sera nécessaire pour l'achat de ce mémoire d’environ dix mille livres. Je l’ay supputé à peu près; il est difficile de le sçavoir au juste, car il y a des choses qui coustent plus une année que l'autre et d’autres moins. Il me paroist qu’il est à propos dans ce voyage, pour bien connoistre ce pays-là, d'y avoir un bon fort, le plus près de la rivière qu'il se pourra, de connoistre le dedans des terres et’ tous les lieux habités tant par les Sauvages que des Espagnols, et des facilités pour y aller par terres et par rivières.

Mon dessein pour cela seroit d’aller au fort de Maurepas en droiture d'icy, sans arrester à aucune des isles en passant, où estant arrivé, je feray partir aussitost mon frère de Bienville, que j’ay laissé au fort avec cinquante Canadiens, pour monter

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le Mississipy avec les felouques et canots d’escorce, jusqu’à la rivière de T'assenocogoula (sic), qu’il remontera jusqu'aux Cadodaquis, auquel je donneray ordre d’envoyer un canot d'escorce dans chacune des branches que cette rivière fait, avec trois hommes dans chaque canot et un Sauvage pour guide, pour remonter ces deux branches jusques où elles seront navigables et voir les nations qui sont dessus, et s’informer s’il ne trouvera point de mines, lesquels descendront aux Cadodaquis attendre le retour de mon frère, auquel je donneray ordre d'acheter des chevaux à ce village et aux Cenis, où il se rendra par terre, prenant le plus de connoissance qu’il pourra du pays et de l’esloignement des habitations espagnoles, et des facilités d’y aller par terre et par rivière. Je luy donneray rendez-vous à la baye Saint-Louis, à l'habitation que M. de La Salle avoit faite, distante du Mississipi de cent trente lieues environ, à deux mois du jour de son départ du fort, où nous nous attendrons l’un l’autre dix ou douze jours, et moy je m'occuperay à connoistre le Mississipi et ses environs, s'ils ne sont pas connus, ct à chercher un bon port et suivre la coste jusqu’à la rivière de Panuco ou Tampique, pour prendre connoissance de toute cette coste ct des havres, si vous croyez que ce soit une chose nécessaire et qui puisse servir par les suites, et que cela ne donne point de jalousie aux Espagnols de nous voir sonder la coste, qui retourne au sud depuis la baye Saint-Louis jusqu'à Panuco, qui est leur dernier establissement sur le bord de la mer, en tirant au nord de la Vera- Cruz. Ils en ont de plus nord dans les terres, à soixante ou huitante lieues. Faisant cette tournée en revenant de Panuco,

je me rendray à la baye Saint-Louys au rendez-vous, où, sur

les nouvelles que mon frère me donneroit, j'irois voir moy-

mesme ce qu’il auroit veu, ou autre chose qu'il n’auroit pas veu et appris des Sauvages, et de là m'en reviendray joindre les felouques aux Cadodaquis pour me rendre aux vaisseaux, que j’auray renvoyez à la rade de Maurepas de la baye Saint- Louis, et de là en France.

Si vous ne jugez pas à propos que je fasse cette tournée avec les vaisseaux, j’iray moy-mesme dans les terres avec mon frère voir ce que je dis ci-dessus.

Allant avec les vaisseaux où je dis, j'aurois bien besoin d’une petite frégate de cinquante à soixante tonneaux qui allast bien; lestraversiers que j'ay là ne sont bons que de vent arrière ; ils ne vont point à la bouline. Je seray obligé d’en amener un, auquel il faudra bien du temps à remonter de Panuco au fort; cela fait souvent bien perdre du temps et fait un très grand tort. Si vous agréez de m'en donner une, ilyen a une à vendre à La Rochelle, de dix canons, bastie près de la porte de Charente depuis deux ans, qui coustera entre six à huit mille livres, très bonne voilière, faite pour la course.

Je serois bien aise d’emporter pour la Renommée dix mois de vivres, car je compte d’estre à la coste au moins quatre mois; j'en chargeray pour cela dans la Gironde ce que je ne pourray porter.

Si la Gironde ne reste pas à la coste après s’estre deschargée des effets pour le lieu, il luy suffira de luy donner huit mois de vivres.

Je vous prie, Monseigneur, de vouloir me donner vos ordres sur la conduite que j'auray à tenir avec les Espagnols : si, en arrivant là, je trouvois qu'ils eussent pris le fort, s’ils l'avoient

attaqué et qu'ils se fussent retirés, ce que j’auray à faire à l’es-

gard de Pensacola dans ce cas, et si je ne leur rendray pas

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la pareille et les chasseray de là, m'emparant du port, estant le meilleur ; s’ils l'ont abandonné et qu'il setrouve le meilleur du pays, si je ne m'en empareray point pour le garder, de crainte qu'ils se ravisassent, sçachant que nous n'en aurions pas de bon.

S'ils ont fait un nouvel establissement aux Cenis, pour nous empescher par là la connoissance de leurs mines.

Ces Cenis sont connus par M. de La Salle quatre ans devant que les Espagnois y ayent esté, et où ils ont pris nos François, quoyque dans la guerre, par le traité de paix, il me paroist qu'ils doivent tout rendre. Si on ne les veut pas chasser ouvertement, on le pourroit faire faire par les Sauvages, si vous le jugez à propos, sans que nous paroissions.

Si vous prévoyez, Monseigneur, que je puisse avoir quelque démeslé avec le fort de Pensacola, ne seroit-il point bon que j'emportasse avec moy quelques bombes et un ou deux mortiers et les choses qui y conviennent, portatifs comme ceux que j'avois au Nord, pour avoir et réduire ces gens-là sans exposer mes équipages; le lieu est assez avantageux pour eux.

La Renommée est carénée d’un bord, demain on luy carènera l’autre. Je la fais doubler de sapin, six virures de chaque bord pour conserver le franc-bord. Ayant remarqué que le Marin et la Badine avoient esté piqués de vers, j'en feray faire autant à la Gironde.

Je ne vois pas estre en estat de partir des rades devant le

quinziesme de septembre, et me rendre au fort au commencement de décembre.

Je feray le mémoire des vivres de cent hommes de garnison pour une année, un peu fort en farine et en légumes,

car dans ces commencements d’establissement on a des visites de Sauvages. On ne peut pas se dispenser de leur donner à manger, comme ils nous le donnent quand nous allons chez eux, et il estmesme à propos de le faire pour leur donner de nous une idée plus avantageuse que celle qu’ils ont des Espagnols. Je vous supplie, Monseigneur, de vouloir ordonner à M. du Guay, si je luy demande quelque chose que j’aurois oublié de marquer sur le mémoire que je vous envoye, de me le donner. Je ne crois pourtant pas avoir rien oublié de marquer de ce qui m'est nécessaire.

Jay donné ordre à M. Remy, qui copie la carte de la rivière du Mississipi et des environs, de vous l'envoyer de La Rochelle, aussitost qu'elle sera faite. Je ne doute pas que vous ne l’ayez à présent.

Monseigneur,

Je supplie très humblement Vostre Grandeur de ne trouver point mauvaises mes importunités continuelles pour mon avancement, que je vous supplie très humblement de m'accorder avant mon départ, et de considérer qu’il me feroit

faire un si long voyage avec plus de plaisir et de satisfaction,

et de connoistre, Monseigneur, par ce âce, que vous t d tre, M ig , par cette grâce, V estes content de moy et de mes services, vous promettant, Monseigneur, que je continueray à faire tout mon possible pour que vous le soyez encore davantage à mon retour.

Je suis, avec un très profond respect, Monseigneur, votre

9 1 L très humble et très obéissant serviteur.

D'IBERvILLE.

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