IV
Mémoire sur le Mississipi. Le Roi fait armer à Rochefort une frégate et un bâtiment de charge pour le Mississipi.
A Versailles, le 20 juillet 1701.
On a retardé le départ de ces bastimens pour attendre des nouvelles de Madrid; mais comme il n’en vient point et qu'il faut qu'ils partent dans le 15° ou le 20° de juillet pour y arriver avant les mauvais temps, il est nécessaire que Sa Majesté fasse sçavoir ses intentions sur ce qu’il y aura à faire en ce pays cette année.
Sa Majesté a esté informée qu'il n'y a sur toute la coste, depuis la Floride jusqu'au fond du golfe du Mexique, qu'un seul bon port nommé Pensacola, qui a esté occupé depuis quelques années par les Espagnols, et que l'embouchure du fleuve du Mississipi est pleine de battures, de sorte qu'il n'y a que onze à dix pieds d’eau.
Cette disposition obligea le sieur d'Iberville, en abordant cette coste, de faire un fort dans une petite baye voisine de cette rivière, où ont esté jusqu'à présent les François qui sont restés en ce pays. :
On s'est de là respandu dans les terres pour connoistre le pays; on a remonté jusqu'au dessus des Illinois, le reste de ce fleuve estant connu il y a longtemps. On a aussi remonté les rivières qui tombent dans ce fleuve; celles qui viennent de l’ouest mènent jusqu'au pied des mines du Nouveau- Mexique, et celles qui viennent de l'est ont donné connoissance d'un grand nombre de nations qui sont entre ce fleuve et la Caroline, dans un très beau pays.
Rochefort Lississipi.
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On a connu, par la communication qu'on a eue avec ces peuples, le dessein que les Anglois de la Caroline et de la Nouvelle-York ont pris de se rendre maistres de ces nations, en ayant armé une des plus considérables, avec laquelle ils subjuguent les autres, et il est certain que, s'ils pouvoient exécuter ce dessein, ils deviendroient, quand il leur plairoit, les maistres de ces mines.
On a aussi reconnu que ce pays, qui est le plus beau du monde pour les pasturages, est remply d'une sorte de bœufs qui ont de la laine qui se file aisément, suivant les expériences qu'on en a faites en France, et dont les peaux sont beaucoup meilleures que celles des bœufs de France et mesme que de ceux de Hongrie.
Ce pays est d’ailleurs propre à plusieurs cultures qui peuvent estre très utiles à la France. Ainsi, il paroist convenable à Sa Majesté d'achever cet establissement, tant par les avantages qui en peuvent revenir à son royaume que pour empescher que les Anglois ne s'en rendent maistres et par con séquent des mines du Nouveau-Mexique, tant pour eux mesmes que par les réfugiés françois qu’ils ont voulu tenter d'establir au Mississipi.
Mais, pour y parvenir,'on juge à propos de s'assurer des nas tions qui sont en guerre avec celle que les Anglois se sont acquise, et pour cela de leur donner des armes,au moyen desquelles non seulement ils ne se laisseront pas subjuguer, mais ils Chasseront la nation amie des Anglois de qui ils se rendront par ce moyen ennemis irréconciliables. Ces nations
sont au nombre de 17,000 familles ; ce que ledit sieur d'Iberville propose de leur donner monteroit à 24,773 livres. Ledit sieur d’Ibervilleest d’advis d'abandonner le petit fort
qu’il avoit fait aux environs du Mississipi et d'achever celuy qu'il a commencé dernièrement sur ce fleuve, à dix-huit lieues de son embouchure, pour en estre les maistres; mais cela nous csloigne du pays, dont il est nécessaire de s'assurer. Il seroit à désirer que les Espagnols, qui ne feront jamais rien du fort de Pensacola! et dont les Anglois pourront bien se rendre maistres, si nous avons la guerre, voulussent l’abandonner à Sa Majesté et qu'ils souffrissent que les François fissent un establissement sur la Mobile ? qui est entre eux et le Mississipi, parce que de là on secourroit les Chactas, qui est une nation puissante, dont il faut s'assurer pour vaincre les Chicachas, qui sont les amis des Anglois ou les destacher de leur alliance,
C’est sur quoy ledit sieur d’Iberville demande des ordres,
Pour establir utilement ce pays, il seroit nécessaire d'y
passer quelques familles ; mais, comme ce seront de pauvres
gens, il faudra que Sa Majesté leur fasse quelques avances.
Il croit qu'on pourroit passer dès cette année soixante personnes, auxquelles il faudroit donner pour leur establissement le contenu dans un mémoire qu’il envoye, qui monte à près de 18,000 livres.
Il faudroit aussy envoyer quelques filles pour les Canadiens, qui y sont actuellement et qui en demandent. On pourroit y en faire passer une douzaine cette année.
Il est aussi d’une nécessité indispensable d'y establir un hospital ; les Sœurs grises, qui sont actuellement à Rochefort, y seroient très propres.
1. Note de la main du Ministre, « Le comte de Hernan Nunez a esté d'advis qu'on le rémist au Roy, »
2, Note de la main au Ministre. Cet establissement pourroit suffire à défaut de Pensacola; il est question seulement que les Espagnols ne le trouvent pas mauvais,