CHAPITRE XII Les dépenses de l'ouvrier et du paysan
La soi-disant « loi d'airain » n'a jamais existé que dans l'imagination de quelques écrivains. — Chaque sorte de dépense a varié de la façon la plus diverse. — Leur importance respective dans le budget d'une famille. — La nourriture en représentait les trois cinquièmes; le pain, à lui seul, absorbait le quart des débours annuels. — La question du pain tenait une place dominante parmi les préoccupations de nos aïeux.
— Changement du pain noir en pain blanc. — Variations du simple au quadruple des prix du blé, d'une année à l'autre.
— Les salaires évalués en froment. — La France exportait du blé sous Louis XIV, bien qu'elle en manquât. — La qualité du pain ne s'améliore pas de Henri IV à Louis XVI. — Rapport des prix du froment à ceux de la viande. — Salaires journaliers évalués en grammes de bœuf ou de porc, du xni'" au xvnp siècle. — Le peuple doit renoncer à la viande au xvi« siècle. — Prix du lait, du beurre et du fromage. — Prix du vin; le nouveau plus cher que le vieux. — Plantations et arrachages successifs des vignes. — Prix du poisson, des œufs, de l'huile, du sel, des légumes. — Prix de l'habillement; salaire évalué en drap. — Prix du linge. — Au xvme siècle, la matière première augmentait et le prix des façons baissait. — Révolution inverse depuis cent ans. — Coût du chauffage. — Prix de l'éclairage.
II n'est rien de plus difficile à préciser que l'état matériel des diverses classes, des humbles surtout, qui n'écrivent pas leurs comptes. C'est seulement par
la comparaison des salaires avec le prix de toutes choses que l'on parvient à dresser le budget de l'ouvrier, à mettre, en quelque façon, la main dans sa poche.
Pas plus pour les paysans que pour les ouvriers, les recettes n'augmentent ni ne diminuent proportionnellement aux dépenses, et la célèbre « loi d'airain » n'a jamais existé que dans l'imagination de quelques personnes.
Le taux des salaires et celui des denrées obéissent à des lois différentes; il y a eu des heures où les recettes du journalier s'élevaient au quart de leur chiffre actuel, tandis que ses dépenses étaient six fois plus faibles qu'aujourd'hui. Il y a eu d'autres heures où les salaires étaient trois fois moindres qu'à présent, mais où le prix des vivres de première nécessité était inférieur de moitié seulement à ce qu'il est en
Inférieur de moitié en moyenne : puisque chaque sorte de dépense a varié, dans la suite des temps, de la façon la plus diverse. Les unes ont augmenté, les autres ont diminué. Ainsi, évalués en monnaie actuelle, les œufs et la viande de boucherie ont renchéri; les premiers de 60 p. 100, la seconde de 65 p. 100; le lard a peu varié, il est plus cher de 4 p. 100 seulement. Au contraire, le beurre et le lait, le vin, les légumes, ont baissé de 10, 13 et 19 p. 100. L'huile à manger, l'épicerie et le poisson ont diminué de 35, 41 et 50 p. 100; enfin le pain est de 50 p. 100 meilleur marché, et l'on sait qu'il forme à lui seul le quart de la dépense d'un ménage rural. L'éclairage est en opposition permanente avec le chauffage : le premier, toujours onéreux; le second toujours abondant. A l'intérieur de chacun de ces chapitres il y a des dissensions : dans l'habillement, par exemple, certains
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objets tendent à élever la moyenne, d'autres tendent à l'abaisser.
Il est admis que l'entretien du costume est l'une des dépenses qui ont le moins augmenté. Cela est vrai des étoffes et du linge, mais non des souliers, dont le bon marché, à certaines époques, fut extrême. Comparée à ce qu'elle était autrefois, la valeur actuelle du vêtement est moitié moindre, et celle du linge est de 50 p. 100 meilleur marché ; mais la chaussure se paye maintenant deux fois et demie plus cher.
D'un autre côté, et ceci est fort important, il va de soi que, pour apprécier l'influence des prix sur la situation matérielle du manœuvre, il faut tenir compte de l'importance respective de chaque dépense, de chaque aliment dans les frais de bouche : sur une somme de 1.000 francs qu'une famille paysanne débourserait chaque année, et dont la nourriture absorberait 600 francs, la baisse de 50 p. 100 sur le pain représente une épargne de 125 francs, tandis que la baisse de 50 p. 100 sur le poisson équivaut seulement à 15 francs. De tous les besoins, le plus pressant est la nourriture, et, dans la nourriture, c'est le pain qui vient en première ligne. Le pain, qui représente en moyenne 40 p. 100 des frais de la table ouvrière, descend jusqu'à 15 p. 100 chez les privilégiés de la classe laborieuse et s'élève, dans les familles nombreuses et misérables — qui ne mangent guère autre chose — jusqu'à 90 p. 100 du total de l'alimentation. En effet, il y a mille manières de vivre. Même dans la catégorie populaire formée par les familles qui dépensent en 1910 moins de 2.500 francs par an, se trouvent confondus des aristocrates du travail manuel et des serfs du bureau de bienfaisance. La compressibilité des besoins, chez le pauvre, est, hélas! incroyable. Si l'on descend un à un les échelons de la misère, on aperçoit, bien au-
dessous de cette vie de privation relative à laquelle sont voués encore beaucoup de nos semblables, des abîmes de détresse au fond desquels l'homme parvient à « vivre » et à se perpétuer. A chaque degré, la liste des articles consommés décroît, à mesure qu'augmente la part prise, dans ces budgets amaigris, par les quelques dépenses qu'on n'y peut rayer sans mourir. Aussi la question du pain tient-elle une place dominante parmi les préoccupations de nos aïeux. Ce n'est que d'hier qu'elle est résolue.
N'eût-il pour lui, notre xix'= siècle, que d'avoir changé le pain noir en pain blanc et d'avoir assuré à tous les travailleurs l'usage régulier de ce pain, nouveau pour eux, il ne ferait pas, ce semble, mauvaise figure devant l'histoire. Le progrès agricole a augmenté la production du blé; il en a, par suite, abaissé le prix. Ce prix, la liberté et le bon marché des transports ont permis au commerce de le niveler.
En Europe, là où il n'y a pas de droit d'entrée sur les céréales, destiné à accroître artificiellement leur valeur, le froment vaut depuis dix ans 15 francs à peine; il est donc moitié moin§ cher qu'en 1789.
Toutes taxes douanières à part, le maximum d'écart qui peut exister désormais dans les cours du blé sur la surface du globe ne dépasse guère le prix d'un fret maritime très réduit et d'un trajet très court par voie ferrée d'un point du monde à l'autre. D'une année à l'autre, aussi, la différence est à présent peu sensible, parce qu'il est rare que la récolte soit uniformément bonne ou mauvaise sur la totalité de l'univers ; les excédents d'une contrée suffisent à combler les déficits de l'autre.
Dans le domaine beaucoup plus restreint de l'Europe du Moyen Age, les transactions commerciales, en les supposant tout à fait libres, n'auraient pu obtenir
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de pareils résultats. Les nations étaient trop rapprochées pour que leurs récoltes ne fussent pas influencées souvent par les mêmes excès de froid, de pluie ou de sécheresse.
Le blé circulait d'ailleurs très peu et très chèrement. Un court trajet le grevait de charges énormes : pour conduire un hectolitre de blé de Rouen à Amiens, 130 kilomètres, au xv^ siècle il en coûte le tiers de sa valeur en port, courtage, péage et octroi. Pour une quotité moindre, on amène actuellement au Havre le froment du Far-West américain, embarqué à Chicago.
Avec l'absence de voies de communication et de moyens de transport, le blé n'aurait guère pu voyager quand bien même on l'y eût encouragé, et en général on l'en empêchait. Il arrivait donc, avec une et surtout deux bonnes récoltes de suite dans une province, que le blé tombait à rien, et qu'avec une ou deux mauvaises récoltes consécutives il atteignait des prix extravagants.
Les changements de valeur du grain étaient très douloureux pour la masse. Le blé, ou si l'on veut le pain, qui varie beaucoup en prix, ne varie pas beaucoup en quantité dans la nourriture. Il tient ainsi, selon qu'il augmente ou diminue, une place plus ou moins grande dans le budget du journalier. Et si sa baisse, en deçà d'un certain chiffre, est de moins en moins sensible, sa hausse, au delà d'un certain autre chiffre, devient de plus en plus douloureuse. Le peuple en un mot profitait peu des grandes baisses et souffrait beaucoup des grandes hausses. On vit les prix monter de 10 à 100 francs l'hectolitre. Un pareil manque d'équilibre réduisait infailliblement à la misère, quand il survenait, la moitié des ouvriers. Il est très rare de voir des variations subites du simple au décuple ; ce qui était assez fréquent, c'était une
ITS DÉCOUVERTES d'hISTOIRE SOCIALE
hausse du quadruple, qui faisait passer l'hectolitre de 12 à 48 francs, de 16 à 64 francs; comme si de 20 francs aujourd'hui le blé montait tout à coup à 80 francs. L'un des résultats des hausses exagérées du blé, c'est que bien des paysans n'avaient pas de quoi acheter des semences, et que beaucoup de terrains restaient incultes pendant l'année qui suivait une disette ; ce qui contribuait à maintenir les chiffres élevés.
Le travailleur manuel se procure aujourd'hui avec le gain que produisent ses 300 jours de labeur, 37 hectolitres et demi de froment. A la fm du xvi^ siècle il ne s'en procurait pas 10 hectolitres.
En admettant qu'un laboureur ou un artisan consomme journellement un kilo de pain, soit environ 500 litres de blé par an. il aurait eu à peine, avec la valeur des 475 litres restant sur sa paie disponible, de quoi se vèlir, se loger, s'éclairer. Encore eùt-il dû se contenter de pain sec et d'eau fraîche. Même, ce pain de froment lui aurait manqué, s'il avait eu la charge d'une famille.
Le manœuvre se contentait donc de pain de méteil, de seigle, d'orge, de sarrasin, de millet et, dans les mauvaises années, de pain d'avoine. Toutes les farines étaient mises à contribution.
Le besoin faisait passer son pain par une gamme de tons de plus en plus foncés : de blanc, il devenait gris, puis brun, puis noir.
Ces mots « bon pain », « pain blanc », « pain noir » qui traînaient dans le langage, les « dits » nombreux qu'ils avaient fournis, les proverbes et les expressions dans lesquels le pain s'était introduit, trahissent des soucis de nos pères, inconnus aux générations nouvelles. Est-ce aujourd'hui une qualité bien rare que d'être « bon comme du bon pain » ? Nul ne se préoc-
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cnpe de « ne pas manger son pain blanc le premier ». ni ne redoute d'en être réduit «au pain noir de l'adversité », simples métaphores désormais, comme le « pain amer de l'exil ». Quelle que soit l'adversité qui frappe un Français de 1910 il lui serait bien difficile de trouver du pain noir dans sa patrie. Nos indigents mangent le pain de pur froment des princes de jadis.
La question du pain fut, durant les deux derniers siècles de la monarchie, l'un des soucis constants du gouvernement. La correspondance administrative est pleine de notes, de rapports, de craintes exprimées et de calculs multipliés, pour savoir comment la population mangera l'an prochain, voire l'année courante. Cependant, par une étrange contradiction, la France, sous Louis XIII et Louis XIV, était, avec la Pologne, le principal fournisseur de blé de l'Europe. Elle figurait encore, au milieu du xviu' siècle, parmi les pays exportateurs. Sa grande rivale était alors l'Angleterre — quantum mulata — qui, au lieu d'acheter son grain sur le continent comme par le passé, vendait année moyenne aux étrangers près de 6 millions d'hectolitres.
Comment le paysan français exportait-il du blé, puisqu'il en manquait? Et comment en manquait-il, puisqu'il se plaignait d'en être encombré? C'est qu'il souffrait tour (à .tourj des deux excès. Il sort actuellement des millions de sacs de blé de contrées dont les habitants ont à peine de quoi vivre. Même phénomène dans l'ancienne France. « Les chevaux qui labourent l'avoine, disait un vieux proverbe rural, ne sont pas ceux qui la mangent. » C'eût été folie au manant de prétendre consommer ce blé si cher et si noble, qu'au dire d'un contemporain de Louis XV, il n'y avait pas en Europe plus de 2 millions d'hommes mangeant du pain blanc. En beaucoup de villages de
la région parisienne, on ne mangeait du pain blanc que le jour de la fête patronale et, dans certains districts bretons, l'on ne put établir en l'an III la taxe du blé, parce que cette céréale n'y avait jamais été cultivée.
Le blé, le pain, sont choses si respectables que l'échevinage ne s'en occupe jamais trop : le grain arrive-t-il sur le marché, défense d'ouvrir les sacs avant l'heure fixée ; tout acheteur doit justifier que ses emplettes ont pour but exclusif sa propre consommation : défense d'acheter pour revendre ni d'absorber plus d'une quantité déterminée. Toute infraction est punie du fouet, d'amende ou de prison.
Non seulement la qualité du pain ne s'améliora pas, de Henri lY à Louis XVI, pour la masse de la nation, mais il est probable qu'elle dut être inférieure à ce qu'elle avait été à la lin du Moyen Age. Si l'on compare le gain des ouvriers à la valeur des céréales, on constate qu'il ne pouvait en être autrement.
On vit au xvii^ siècle l'hectolitre passer, d'une année à l'autre, de 25 à 75 francs et même de 12 à 110 francs. L'ouvrier, forcé de réserver à l'achat de cet aliment indispensable une plus grande part de son budget, avait ainsi moins de faculté de se nourrir d'autre chose, et la cherté même du pain obligeait les pauvres gens à en manger davantage.
Jusqu'à nos jours, les peuples civihsés, quoiqu'ils eussent fait de belles découvertes, écrit des livres immortels, remué beaucoup d'idées et atteint, en certains arts, aux dernières limites de la perfection, n'étaient point parvenus encore à s'assurer de quoi vivre. Il arrivait périodiquement qu'ouvriers et laboureurs, c'est-à-dire les quatre cinquièmes de la nation, manquaient de pain. Chaque récolte insuffisante était comme une de ces batailles où sont fauchées d'un
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seul coup des milliers d'existences. On remarque, en dépouillant les actes paroissiaux, que les périodes de mortalité correspondent presque toutes aux époques de cherté du grain. La mort est l'argument décisif par lequel la population appuie ses doléances. Lorsque les btats provinciaux, intendants ou publicistes déclarent que les paysans « sont contraints de paître l'herbe » ; lorsqu'ils montrent l'habitant d'une région sans récolte, errant, égaré par la douleur, réduit à « ramasser dans les ruisseaux des boucheries du son mêlé de sang », on doit craindre qu'ils n'amplifient; mais les récits des chroniqueurs et les rapports des fonctionnaires sont documentés. Notre temps n'entend plus ce cri, poussé parfois d'un bout à l'autre du royaume, sur la détresse d'aliments, sur la faim transformée en passion, puis en supplice. Le drame du pain, au dénouement funèbre, ne se joue plus, du moins en France. 11 est si oublié qu'il en devient improbable. Nos fds auront quelque peine à y croire.
Si le blé est, parmi les objets de consommation constante, un de ceux qui ont le moins augmenté depuis sept siècles, la viande est, au contraire, la marchandise qui a le plus renchéri.
A l'époque de la plus grande baisse des animaux de boucherie et des grains, au milieu du xv® siècle, on vendait une vache pour 160 litres de froment dans la Manche, à la Haye-du-Puits (1454), et un mouton pour 20 litres de froment. Dans cette localité, les 160 litres de froment valaient 36 francs et les 20 litres 4fr. 50^ De nos jours, vache ou bœuf coûtent en moyenne 1.900 litres «de froment au lieu de 160; le mouton se vend 150 litres de froment au lieu de 20.
1. En monnaie de jadis : 10 sous pour la vache et 2 sous. 7 deniers pour le mouton.
Ce n'est là qu'un exemple, entre cent, des changements de rapport qu'ont éprouvés, les unes vis-à-vis des autres, dans la suite des temps, les diverses marchandises. La vache et le mouton que nous citons ici n'étaient pas, à vrai dire, l'honneur de l'espèce ; leur prix est très inférieur à celui de la plupart des sujets adultes de leur race, à cette époque. Mais combien la valeur ordinaire de ceux-ci paraîtra minime en regard des mercuriales de 1910.
Le kilo de bœuf était arrivé, sous Louis XVI, à valoir trois kilos de froment, tandis qu'antérieurement, il n'en valait que deux.
L'état de la science agricole ne faisait guère prévoir que l'on parviendrait à multiplier le rendement des vieilles terres, et l'état des moyens de transport ne permettait pas d'imaginer que bientôt des grains, issus de terres nouvelles, iraient se promener sur le globe en quête d'acheteurs. Ces deux causes ont eu pour résultat d'immobiliser en Europe la valeur du blé, tandis que celle de la viande augmentait encore; si bien qu'aujourd'hui, ce n'est plus 2 kilos de froment, comme sous Louis XV, ni 3 kilos comme au temps de la Révolution, mais bien 7 kilos de froment qu'il faut payer 1 kilo de bœuf.
Instruit par l'expérience de l'histoire, je me garderai bien de tirer du changement de rapport des prix de la viande avec ceux du grain la formule d'une de ces lois, soi-disant « nécessaires », à laquelle le train journalier du monde viendrait, demain peutêtre, donner quelque éclatant démenti. Je ne vois — à cet écart grandissant entre les cours des deux denrées — aucune cause fatale, ni même durable : ï*ien n'empêche d'augurer que la viande soit destinée à baisser dans l'avenir, tant par l'accroissement du bétail élevé sur notre sol que par les importations du dehors.
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Le manœuvre d'aujourd'hui gagne environ 1.600 grammes; au xiii^ siècle, le produit de sa journée équivaut à 1.900 grammes, et à 2.500 grammes au xiv^ siècle. Dans la seconde moitié du xv^ siècle, elle atteignit 3.700 grammes de bœuf et 2.600 grammes de porc. La viande était donc, par rapport aux salaires les plus médiocres, à moitié prix de ce qu'elle est en 1910. Au XVI'' siècle, le renchérissement de la viande «evêtit l'aspect d'une calamité publique; les luthériens eux-mêmes, en Alsace, défendirent d'abattre aucun bétail pendant le Carême; mesure qui demeura en vigueur, dans cette province, un siècle après l'introduction du protestantisme.
L'augmentation continua et fut encore très sensible dans la seconde moitié du xYin*^ siècle ; il est douteux que ce fut à cause de la diminution du nombre des bestiaux. Ce pouvait être aussi bien à cause de l'augmentation du nombre des hommes.
Si, toutefois, la masse du peuple devait s'abstenir de viande, c'était surtout, comme je viens de le dire, à cause de la cherté du pain, qui absorbait une troj) grosse part de son budget; et si l'usage de la viande s'est accru depuis cent ans, ce n'est pas que son prix ait diminué par rapport aux salaires. Mais d'autres chapitres, en devenant moins lourds, ont laissé plus de latitude au paysan. En somme, le lait, le beurre et ie fromage ont beaucoup moins enchéri que la viande ; c'est un résultat des progrès de l'agricultiare. Quoique le kilo de vache vaille aujourd'hui 33 p. 100 de plus que sous Louis XII, le lait de cette vache et ses dérivés valent, eux, moitié moins cher, et la même proportion se retrouve à toutes les époques. C'est une distinction qui a son importance ^
1. En monnaie actuelle, le kilo de bœuf, en 1500, valait 1 franc et le litre de lait 0 fr. 45.
Le vin a été la boisson usuelle des Français du Moyen Age. La vigne était cultivée sur la totalité de notre territoire, dans les départements même où l'on boit aujourd'hui de la bière et du cidre. Toutefois, comme la température n'a pas varié depuis deux mille ans en Europe, il est facile d'augurer que les raisins de Normandie, Picardie ou Ile-de-France, d'une maturité le plus souvent imparfaite, ne donnaient qu'un liquide peu alcoolique, sujet à aigrir e,t incapable de se conserver. C'est pour ce motif qu'au rebours de ce que nous voyons maintenant, le vin nouveau était toujours plus haut prisé que le vin vieux ; on l'absorbait « tout chaud », suivant l'expression villageoise, avaht que l'acide acétique y eût fait ses ravages, et souvent on l'additionnait de miel.
La question n'était pas, en ce temps, d'obtenir des produits remarquables, mais bien d'avoir des débouchés; le meilleur vin se vendait mal s'il était loin d'une ville, et le plus médiocre s'enlevait avec rapidité, si les consommateurs étaient à proximité du lieu où il se récoltait.
C'est ainsi que les vignobles parisiens, ceux des départements de la Seine et de Seine-et-Oise se vendent couramment, sous saint Louis, 3.600 francs l'hectare, pendant que les vignobles champenois ne valent que 1.600 francs et ceux de Touraine 1.000. Chose incroyable, tandis que le prix le plus bas qu'il nous ait été donné de recueillir est celui d'une vigne de Languedoc, dans le Gard, que l'on achète pour 60 francs l'hectare au xn*' siècle, c'est en Normandie, près de Mortain, que nous avons noté le prix le plus élevé : 9.200 francs l'hectare, en 1227. De pareilles anomalies s'explique par ce fait, que du terrain où le raisin mûrissait passablement, en Basse-Normandie, devait être fort recherché et très rémunérateur, tan-
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dis que dans le Midi, où le vin était à très bon marché, une vigne médiocre pouvait aisément tomber à rien.
Cette difficulté des transports poussa l'agriculture, dans le Nord, au début du xyi** siècle, à planter partout des vignes. On voit ci cette époque disparaître des comptes de beaucoup d'hospices toute espèce d'achat de vins; tandis que parmi les dépenses de la maison apparaissent des frais de vendange. Les pouvoirs publics, de leur côté, commençaient à défendre l'extension du territoire viticole; la peur de voir se restreindre le sol réservé au blé inspirait ces prohibitions. La difficulté des transports qui maintenait, en deçà de la Loire, les vins à un prix assez haut, les faisait descendre à rien dans les régions du Midi lors des années d'exceptionnelle abondance. Les paysans languedociens ou provençaux furent réduits plus d'une fois, au xv^ siècle, après avoir rempli les futailles et les vases disponibles, à cesser de vendanger, laissant perdre, faute de débouchés, leurs raisins à la branche.
Au contraire du blé et du coût de la vie en général, le vin a baissé depuis le Moyen Age jusqu'à la fin du xvi^ siècle, indice d'un progrès agricole d'autant plus sensible que le vin fut successivement chargé des impôts les plus nombreux et les plus lourds. Il est, avec le sel, le point de mire favori du lise. Le vin, qui peut être évalué à 47 francs l'hectolitre pour l'ensemble du XVII'- siècle, demeura au même prix de 1701 à 1790, mais avec une tendance à la baisse vers la fin de l'ancien régime. Comparé aux salaires, pourtant, il n'était possible au journalier d'en acheter que la moitié de ce qu'il peut acquérir avec son gain actuel.
Plus favorisé que le nôtre les jours gras, puisque
la viande coûtait beaucoup meilleur marché, le manœuvre était moins heureux les jours maigres que notre contemporain : le poisson lui revenait à un prix double ou triple. Or, les jours maigres constituaient la moitié de l'année. Si l'on prend pour type le hareng, le plus accessible par son prix pour la bourse de l'homme de labeur, on remarque qu'il coûtait non pas comme aujourd'hui 10 francs le cent, mais 25 et 30 francs le cent, jusqu'à la fin du xvn^ siècle.
Une simple remarque sur le coût du transport pour les denrées de cette nature : les huîtres en barils, au XIV® siècle, se vendaient, à Paris, 4fr.50 le cent; les huîtres en écailles, 35 francs, c'est-à-dire trois fois et demie plus cher qu'en 1910; le cent d'huîtres sans écailles valait, au xvi^ siècle, dans nos diverses provinces, 3 francs, mais en coquilles, à l'intérieur des terres, il fallait les payer 17 francs.
L'écart entre le prix des poissons frais et salés demeurait considérable, aux temps modernes : un saumon de 0'",80de longueur se vendait, à Paris, sous Mazarin, 100 francs, s'il était frais, 20 francs seulement s'il était salé.
Si l'on excepte une étroite bande de terrain dans le voisinage immédiat des côtes, on ne connaissait d'autre poisson frais que celui d'eau douce. Dans les marchés passés pour la fourniture des princes et grands seigneurs, il était stipulé toujours que le pourvoyeur «ne devrait livrer aucun poisson mort, dans les localités sises sur une rivière » ; d'où l'on peut induire que. faute d'un étang ou d'un fleuve à proximité de leur résidence, des personnages très déhcats se contentaient de poisson salé.
Les salaisons, chassées des villes par le poisson frais, ont été reléguées dans la chaumière du paysan, qui naguère osait rarement y prétendre; ainsi, le
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progrès a beaucoup allongé la liste des comestibles, comme celle des matières servant à l'éclairage ou au vêtement.
Les œufs, au contraire, dont on peut évaluer la douzaine au prix moyen de 1 franc en 1910 sont une des denrées qui ont le plus augmenté. La journée actuelle du manœuvre équivaut à 30 œufs; elle en représenta d'ordinaire 25 au xvii^ siècle et 24 au xvni^. Sur ce chapitre où la hausse pourtant a été si forte, le travailleur d'à présent est aussi bien traité que ses ancêtres. Peut-être même l'est-il mieux, si l'on considère que les œufs modernes sont en général plus gros que ceux de jadis, par suite du régime des volailles et de la sélection des races.
Un autre comestible, dont l'importance est moitié moindre dans le budget populaire, l'huile à manger, a aussi changé de nature. On se procure, en 1910, pour 2fr. 40 un kilo d'huile d'olive de bonne qualité. L'olive, du reste, n'entrait que pour partie dans l'approvisionnement du Moyen Age; l'œillette ne fut connue qu'au xvi^ siècle, mais les huiles de pavot, de navette, de noix surtout, dont on usait, ne valaient certes pas mieux que l'huile commune issue du coton que nos épiciers détaillent pour 1 fr. 40.
Ce dernier prix, la moyenne des huiles à manger d'autrefois l'excédait du double; elles se payaient plus de 3 francs.
De toutes les denrées qui précèdent, l'offre et la demande réglaient plus ou moins la valeur; le sel, au contraire, était plutôt un impôt qu'une marchandise, puisqu'il arrivait, par suite des droits, à coûter au public trente fois plus que le fermier des gabelles ne l'achetait aux salines. Il exigeait souvent à lui seul cette portion de la dépense d'un ménage d'ouvrier, qui se répartit aujourd'hui sur le sucre, le café et dix
autres denrées ou condiments — naguère inconnus ou payés au poids de l'or — que nos « prolétaires » consomment journellement.
Quant aux légumes, représentant 4 p. 100 de la dépense totale des ouvriers, la comparaison, pour être exacte, doit se borner aux genres les plus communs : aussi bien les légumes consommés actuellement par les classes aisées sont-ils de découverte récente. Du xiii'' au xvi'' siècle, on ne connaissait ni l'artichaut, ni l'asperge, ni la tomate, ni la betterave, pas plus que l'aubergine, le melon, etc.. Le choufleiir n'est cultivé que depuis cent cinquante ans environ et la pomme de terre que depuis le règne de Louis XVI. Cette absence de la pomme de terre, qui joue un si grand rôle dans l'alimentation des paysans du XX® siècle, et que nos aïeux ignoraient, n'est pas, dans les rapprochements de ce genre, le seul vide embarrassant qui se rencontre. Les éléments de la nourriture ne sont pas seuls à s'être modifiés ; ceux du chauffage, de l'éclairage, de l'habillement, ont eu le môme sort.
On sortait du régime patriarcal, en vigueur jusqu'au XVI*- siècle, où chaque famille récoltait, filait sa laine, la donnait à tisser au métier voisin, et l'envoyait façonner au plus proche « moulin fouleret » ; système qui ne comportait pas d'intermédiaires et grâce auquel on obtenait des ^ produits communs et ohers.
Pour acquérir un habillement en laine, si grossière fût-elle, il fallait, aux xni^ et xiv® siècles, y employer une somme de 80 à 100 francs. De nos jours, pour moitié de ce chiffre, on aurait un vêtement supérieur. Mais un prélèvement de 100 francs constituait, pour le manœuvre du Moyen Age^ beaucoup plus du huitième de son salaire. Pour le journalier actuel, le
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même vêtement ne sera que le quinzième de son budget. En 1910, le journalier gagne, par jour, 50 centimètres de drap ; jadis il n'en pouvait acquérir que 15 ou 20 centimètres.
Je crois devoir passer les bas sous silence; le menu peuple n'en portait pas, — les bas sont,, comme le pain blanc, une conquête de la civilisation, — les classes aisées elles-mêmes ne connaissaient que les bas de toile ou de drap, bas sans pied à l'origine.
C'est une légende, mais ce n'est qu'une légende, que la qualité supérieure des anciennes étoffes, et la durée soi-disant indéfinie des vêtements transmis de génération en génération. Des habits se salissent, se déforment; les modes changent... Elles étaient très changeantes aux xiv% xv*" et xvf siècles, tout autant que de nos jours, surtout pour les hommes. Il y a beaucoup plus de dissemblance extérieure entre un contemporain de Philippe de Valois et un contemporain de Charles VI, ou entre ce dernier et un particulier du temps de Louis XI qu'il n'y en a entre deux bourgeois de 1825 et de 1910. A distance, l'œil ne perçoit que faiblement ces mutations ; ce (jui nous fait à peine l'effet d'une nuance dans la coupe d'une cotte-hardie ou d'un surcot, constituait une révolution pour les intéressés.
En étudiant l'histoire des mœurs, on remarque que îios aïeux, nos aïeux mâles du moins, dépensaient plus que nous pour leur toilette; en pénétrant l'histoire des prix on constate qu'ils ne pouvaient pas faire autrement.
Moins lourde que celle du drap, la dépense du linge, évaluée à 2 p. 100 du budget ouvrier, était cependant au Moyen Age plus onéreuse que de nos Jours. L'usage en était aussi, pour cela même, plus restreint. « A canaille non faut touaille », disait le
Itroverbe. Effectivement les « touailles », ou serviettes, étaient inconnues dans les ménages pauvres. Les draps de lit n'étaient pas beaucoup plus usités : les riches couchaient entre deux « couettes », ou lits de plume, et les pauvres esïitre deux balles d'avoine.
En évaluant en toile les salaires des simples manœuvres, on reconnaît qu'ils en peuvent acheter, avec le produit de leur journée, 40 centimètres, du xiii^ au xv^ siècle inclusivement; la baisse des prix intrinsèques du linge ayant correspondu à peu près à la baisse du taux des journées. Sous François I" ils en pouvaient obtenir 70 centimètres. Le linge est par conséquent l'une des marchandises que le progrès de la civilisation a mis, au xvi* siècle, à la disposition des classes laborieuses, dans une mesure plus large qu'au Moyen Age; tandis que ce même progrès les privait alors d'une notable portion de la nourriture dont elles avaient joui précédemment. Quant au journalier de 1910, il peut, avec son salaire quotidien, se procurer 1°',25 de toile. Il reste, sous ce rapport, mieux traité que ses prédécesseurs. La France, puisqu'elle exportait des lins, sous forme de matière première ou de tissus manufacturés, semblait en avoir « à revendre ». Cependant le coût élevé de ces marchandises montre que ceux qui travaillaient à les produire ne pouvaient prétendre en consommer; c'est ce que nous avons déjà vu pour le froment.
Les étoffes de coton ne jouaient qu'un rôle tout à fait borné dans le vêtement ; elles entraient moins encore dans l'approvisionnement de linge, bien que le coton fût connu dès le Moyen Age; mais son prix était très haut, trois fois plus cher encore il y a cent ans qu'aujourd'hui.
De nos jours, outre le contingent fourni par nos propres agriculteurs, nos commerçants font venir