‹ Découvertes d'histoire socialeChapitre 21 sur 39 · CHAPITRE XIII Rapports de l'État avec le travail · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII Rapports de l'État avec le travail

Trois périodes : travail asservi, libre, despote. — Ancienne réglementation gigantesque et infinie. — Les ordonnances observées seulement dans la mesure où' elles sont d'accord avec les mœurs. — Changement récent d'attitude de l'argent vis-à-vis du travail manuel. — L'Etat protégeait l'agriculture et l'industrie, non les paysans ou les ouvriers. ■— Toutes mesures prises en faveur des employeurs plutôt que des employés. — Grèves et « monopoles » des ouvriers. — Métiers fermés seulement en apparence. — Les v lettres de maîtrises » et l'accession au patronat. — Prohibitions corrigées par des privilèges. — Ce régime n'a influé en fait ni sur la transformation du matériel, ni sur le salaire des ouvriers, ni sur le prix des marchandises. — Socialisme professionnel en lutte avec le socialisme municipal. — Entraves au commerce; les. lois pour et contre la spéculation. — Les foires, bazars ambulants d'une population immobile. — Ce n'est pas la liberté qui a suscité la grande industrie. — Rapports anciens entre la population et les subsistances. — La vie humaine peu respectée et les bras de l'homme très chers. — Rapports de la population avec les salaires.

Nos descendants pourront diviser en trois périodes l'histoire des rapports du travail avec les pouvoirs publics : dans la première, le travail fut asservi ; dans la seconde, il est libre; dans la troisième, il sera despote. La première de ces périodes emplit tout le Moyen Age et s'étend jusqu'à la Révolution de 1789. La

RAPPORTS DE l'eTAÏ AVEC LE TRAVAIL 191

seconde commence avec le xix® siècle et finit sans doute avec lui. C'est dire que la troisième période est seulement à son aurore; mais, par l'expérience du passé, on peut augurer l'avenir : qu'il soit, à la faveur des lois humaines, esclave, indépendant ou tyrannique, le travail ne connaît d'autre prix que celui des lois naturelles de la concurrence.

Les réformateurs les plus utopistes veulent bien reconnaître (|ue dans aucun temps, proche ou lointain, l'universalité des hommes ne pourront vivre de leurs rentes; c'est donc à augmenter les salaires qu'ils entendent s'appliquer. Mais le prix du travail, non plus que celui de la terre ou celui de l'argent, n'obéit à personne. Sur lui les lois n'ont guère de prise. Que ces lois émanent d'un monarque, en pays despotique, ou d'une assemblée populaii*e en pays démocratique, il leur échappe et s'en joue. Par contre, il a ses règles ([ui lui sont propres et il y demeure soumis, en tous les temps, sous toutes les latitudes, de quelque manière que les sociétés soient construites et que les individus soient groupés.

« Au fond de l'histoire intérieure et de l'histoire extérieure des nations, a dit quelque part Victor Hugo, il n'y a qu'un seul fait : la lutte du malaise contre le bien-être. A de certains moments les peuples mal situés dérangent l'ordre européen, les classes mal partagées dérangent l'ordre social. » Il est vrai, mais ni les invasions ne changent les lois géographiques, ni les révolutions les lois économiques. On pourra plusieurs fois bouleverser le monde avant de faire que le nord ait autant de soleil que le midi et que le travail soit bon marché là où il sera rare.

Semblable à un oiseau qu'on avait cru prendre dans une loile d'araignée, et qui la traverserait sans presque la voir, le prix du travail des métiers évolue dans

l'histoire suivant les lois naturelles qui lui sont propres, sans se soucier plus que si elles n'existaient pas des combinaisons péniblement élaborées en vue de le faire monter ou descendre. La valeur de la main-d'œuvre, si solidement maintenue, semble-t-il, si sévèrement gardée d'un côté par les statuts de chaque corporation qui la sollicitent à s'élever, de l'autre par les édits de maximum qui tendent à la ravaler, demeure indépendante des uns et des autres. Ces salaires que ni les producteurs ni les consommateurs ne peuvent isolément maîtriser; ces salaires auxquels ni les ouvriers, ni les patrons, ni le public, ne peuvent ajouter ou retrancher, c'est cependant l'opinion commune qui les régit, qui en fixe le taux ; mais elle n'est pas libre de le fixer à sa guise, il s'impose à elle.

Pour admettre que les incursions faites, dans ce vaste monde des prix, par des particuliers associés ou par la puissance nationale aient été. je ne dis pas heureuses — on sait qu'elles furent tout le contraire, — mais simplement efficaces, voire d'une efficacité temporaire et partielle; pour qu'elles aient en un mot créé des prix factices, il faudrait admettre que l'âme humaine ait changé depuis le Moyen Age. Est-il quelqu'un d'assez audacieux pour soutenir que le sentiment de leurs intérêts n'ait pas dirigé les hommes, autrefois comme aujourd'hui, que la conclusion d'un marché ait été aux temps féodaux un combat de générosité? Se figure-t-on que, dans la sorte de contrat dont nous nous occupons ici, celui qui a pour objet l'achat et la vente de la main-d'œuvre, ce soit une nouveauté que la rivalité des ouvriers et des patrons dans le partage des bénéfices, ce qu'on appelle maintenant « l'antagonisme du capital et du travail » ?

Ce qui frappe, au premier regard jeté sur l'ancien

RAPPORTS DE l'eTAT AVEC LE TRAVAIL 193

ordre de choses, c'est une réglementation gigantesque, infinie dans ses détails; par conséquent, une masse d'entraves. L'ouvrier n'est pas libre de s'établir, ni de se déplacer; le paysan n'est pas libre de se livrer à telle ou telle culture; l'outillage n'est pas libre de circuler d'une province à l'autre, le fabricant n'est pas libre de procéder à sa guise, sa besogne est minutieusement prescrite. Personne enfin ne parait maître de travailler où, quand et comme il l'entend. Chaque localité défend âprement ses intérêts égoïstes contre celui des localités voisines.

Les draps devaient être vérifiés avant leur mise en vente, par les « auneurs » et « marqueurs » du bailliage qui apposaient un sceau de plomb aux deux bouts de la pièce, s'ils la trouvaient « légitime » ; cela sous peine de confiscation. A défaut d'édits, ce sont les parlements qui promulguent des arrêts sur le tissage des fabriques de leur ressort, prohibent ou tolèrent l'emploi de tel procédé nouveau pour la presse ou la tonture.

A coup sûr, l'Etat n'aurait pu s'ingérer de la sorte dans l'organisation du travail, s'il n'avait eu l'opinion pour complice ; aussi ses ordonnances ne demeurentelles en vigueur que dans la mesure et pendant le temps où elles sont d'accord avec les mœurs.

Le travail de la terre ou des métiers avait été, durant toute l'antiquité, réservé aux esclaves. Au Moyen Age, il appartenait aux serfs : c'était « l'œuvre servile ». Gomment s'étonner dès lors que, sur l'ouvrier, sur le paysan, pesât dans l'opinion une dépression héréditaire; que l'homme de labeur affranchi, loin d'être devenu « seigneur d'outils », au même titre que le soldat était seigneur de sabre ou le financier seigneur d'écus, parût encore, lorsqu'il touchait un salaire, recevoir un bienfait? C'est un progrès tout

récent que le changement d'attitude de l'argent vis-àvis du travail manuel ; que l'égalité du propriétaire de ce travail, appelé 1' « ouvrier », avec le propriétaire de cet argent, appelé le « patron », et que l'égalité du patron, vendeur d'une marchandise quelconque, avec le client qui achète cette marchandise.

N'oublions pas que jadis, « vivre noblement » et, plus près de nous, « vivre bourgeoisement », signifiait à peu près vivre sans rien faire. Dans l'ancienne société hiérarchisée, tout le monde, et l'ouvrier comme tout le monde, autant qu'il raisonnait sur son sort, admettait que la profession la plus honorable était celle de l'homme qui n'avait point de profession ; qu'au contraire, le travail manuel était la condition la plus humble, et que ceux qui l'exerçaient devaient s'estimer heureux de louer leurs bras; comme si leurs bras étaient inférieurs à la monnaie contre laquelle ils s'échangeaient.

La royauté féodale ne s'était occupée des artisans que pour faire régner le bon ordre, ou ce qu'elle jugeait tel. L'Etat des derniers siècles observa qu'il y avait là matière à contributions, et moissonna des taxes dans ce champ comme dans beaucoup d'autres. Nos grands princes et nos grands ministres — ceux dont l'histoire a recueilli les noms, — protégèrent l'agriculture et l'industrie, abstraitement envisagées, mais non les paysans et ouvriers. Ils avaient en vue, par la création de puissantes manufactures, par les subventions concédées aux uns, par les lettres patentes décernées aux autres, l'honneur, la prospérité, la richesse de r « État » ; nullement l'amélioration du sort matériel des classes laborieuses, auxquelles personne, sauf Henri IV, dans le souhait proverbial de « la poule au pot » du dimanche, ne paraît avoir songé.

Toutes les mesures étaient prises en faveur des

RAPPORTS DE l'eTAT AVEC LE TRAVAIL 195

consommateurs et non des producteurs de travail, en faveur des employeurs plutôt que des employés. Depuis l'ordonnance de 1351, défendant sous peine de pilori aux patronnes de bureaux de placement, — aux « recommanderesses », comme on les nommait — de présenter une « chambrière » plus d'une fois dans le cours de la même année, jusqu'à l'ordonnance de 1738 interdisant aux ouvriers de quitter leurs maîtres sans les avertir un mois d'avance, tandis que les maîtres pouvaient renvoyer leurs ouvriers en les prévenant quinze jours d'avance seulement, le pouvoir montre une partialité évidente et constante contre les prolétaires.

Tantôt il s'appliquait à empêcher les salaires de hausser, en menaçant les patrons de contraventions s'ils subornaient les compagnons de leurs confrères, « en proposant directement ou indirectement une augmentation sur le prix des façons » ; tantôt il s'efforçait de les réduire par des lois de maximum, limitant les gages « du manouvrier et généralement de toutes personnes gagnant leur vie au travail de leur corps » ; de sorte, ajoutait un mandement royal, que le salaire « soit juste et équitable et non excessif ». De ces édits, rendus pour « mettre quelque ordre à l'excès des façons, labeurs et vacations payés à la journée », l'on en trouverait par douzaines ; ce que l'on ne trouverait pas aisément, par exemple, ce serait une intervention de l'État dans le sens contraire : les salaires pouvaient baisser tant qu'ils voulaient, l'autorité ne se posait pas la question de savoir s'ils restaient « équitables ».

L'ingérence de l'État et en général de toute autorité constituée, les efforts faits, par voie coercitive, pour diminuer les salaires quand ils s'élevaient naturellement, ont été aussi peu efficaces que ceux des salari,és pour les maintenir quand, d'eux-mêmes, ils tombaient.

A ces actes officiels, dont l'objet est d'abaisser leur

rémunération, les gens de métier et serviteurs sont prévenus que ceux qui s'y opposeront « par monopoles, entreprises ou complots », s'exposeront à la hart. Ils s'y opposaient cependant, comme on le voit par les doléances des patrons, et comme le montrent les assemblées tumultueuses des confréries, j'allais dire des syndicats ouvriers, les procès intentés aux maîtres par les compagnons, leurs conjurations, leurs serments d'obéir à des chefs qu'ils choisissaient, les armes portées par l'ombrageux travailleur du xvi^ siècle jusque dans les ateliers, les grèves enfin, la désertion du travail à un signal donné. Tout cela prouve que le prolétaire des villes essayait de se défendre.

Il y eut des grèves, non pas aussi vastes, mais aussi sérieuses que les nôtres. Pour obtenir un salaire plus élevé, une durée de travail moindre, une nourriture meilleure, des compagnons quittaient une ville en masse, la mettaient au ban et, privées d'ouvriers, certaines industries locales moururent ainsi d'inanition. Sans aller jusqu'aux ruptures ouvertes, c'est une lamentation vieille de six siècles, vieille autant que l'humanité, que celle des patrons gémissant sur ce que les ouvriers « ne travaillent que selon le besoin qu'ils en ont et les ruinent par leurs pratiques ».

L'exclusivisme ainsi généralisé, le métier libre transformé d'office en métier fermé, ce principe de « nulle terre sans seigneur », amplifié, appliqué, en moule uniforme, au travail manuel comme au féodalisme terrien, n'eut pas du tout les conséquences qu'on aurait pu craindre ; d'abord parce que l'État ouvrait d'une main ce qu'il fermait de l'autre, ensuite parce que les édits en ce genre reçurent assez peu d'exécution, enfin parce que bien des statuts de corporation concordaient avec la règle naturelle et, en ce cas, ils ne gênaient personne -, la force des choses les eût fait

RAPPORTS DE l'eTAT AVEC LE TRAVAIL 197

observer. Si la Chambre des députés actuelle votait une loi obligeant tous les citoyens valides à manger une fois au moins par vingt-quatre heures, cette loi serait très strictement exécutée; de même lorsqu'on exigeait un apprentissage d'un cordonnier ou d'un joueur de viole, on ne faisait que coucher par écrit une obligation que le bon sens n'a pas cessé d'imposer au même degré, de nos jours, sous l'empire d'une indépendance absolue.

Il en est d'ailleurs des corporations comme de tout l'ensemble des règlements que nous venons d'esquisser : leur attirail est moins vexatoire en réalité qu'en apparence. Lorsqu'on ne se borne pas à envisager la porte massive de cette prison aux serrures énormes, lorsqu'on en fait le tour avec patience, on aperçoit dans ses murailles nombre de brèches ou de fissures par où l'entrée et la sortie sont relativement aisées.

Voici qui aura l'air d'un paradoxe : de la multiplication des autorités naissait une sorte de liberté pour le travailleur, habile à passer à travers la belle anarchie de ces droits souvent contraires les uns aux autres. Le patronat ancien n'était pas seulement accessible par l'examen, le chef-d'œuvre et le consentement des « jurés » ou « gardes » du métier. Il existait d'autres voies pour y parvenir. A qui voulait se soustraire à ces formalités, s'offraient les « lettres de maîtrises » créées par le roi. Il suffisait d'en acheter une pour être investi, de plano^ de tous les avantages des membres de la confrérie, sans être astreint à aucune « épreuve ».

Bref, malgré les entraves plus apparentes que réelles dont l'organisation du travail entourait jadis le patronat, il y avait beaucoup plus de maîtres autrefois que de nos jours. Et s'il n'y en avait pas davantage encore, ce n'est pas à cause des restrictions cor-

poratives, mais parce qu'il fallait à l'ouvrier, pour « s'établir », un capital, un fonds de roulement ou du crédit, toutes choses qui jamais ne furent ni ne seront à la portée de l'universalité de la classe laborieuse.

Il y a proportionnellement aujourd'hui dans la capitale, sous le régime de la liberté — même dans la petite industrie — deux ou trois fois moins de « maîtres » qu'il n'y en avait voici deux cent soixante ans. Une profession présentement encombrée est celle des boulangers; j'ai cité, dans un chapitre précédent, les chiffres excessifs qu'ils atteignent en certaines localités. Or, cet excès, jadis, était bien plus grand. Pour 2.600.000 âmes, le Paris de 1910 contient 1.822 patrons boulangers; pour 500.000 âmes, le Paris de 1721 en contenait 757; ce qui revient à dire que, pour 10.000 habitants, il se trouvait 15 boulangers sous le Régent, et qu'il s'en trouve seulement 7 sous la troisième République.

Même différence en province, en beaucoup de villes que je pourrais citer.

Dans l'ordre économique, le domaine des arts manuels voyait des milliers de prohibitions avoir l>our correctifs des milliers de privilèges. A côté de tous les cadenas, que l'ancienne société avait laissé clore, la nécessité avait conduit à placer des clefs permettant de les ouvrir; le territoire était ainsi encombré de barrières qui ne fermaient pas. « Privilèges » étaient ces brevets d'invention que l'on délivrait chaque année pour de nouvelles substances ou de nouveaux mécanismes ; qu'il s'agît d'un ciment réfractaire ou d'un appareil à puiser de l'eau.

Et quand les pouvoirs publics n'avaient pas légiféré sur la matière, les confréries s'en étaient depuis longtemps emparées, On connaît leurs disputes mé-

PAPPORTS DE L ETAT AVEC LE TRAVAIL

morables les unes contre les autres, les homériques procès auxquels elles se plaisent, les formalités graves qui président à la cooptation des nouveaux membres. A voir les cérémonies, les serments et les onctions laïques qu'il faut pour affilier à Paris un cordonnier aspirant à la maîtrise, on dirait qu'il s'agit de graduer un docteur ou de consacrer un prêtre !

Quoique la méfiance du progrès pût sembler le propre d'une époque où toute tradition était vénérable, quoique l'immobilité des procédés fût le principal objectif de l'organisation ancienne, il suffit de connaître l'histoire industrielle du pays, celle des objets d'habillement ou d'ameublement, celle des matériaux de construction et de tous les ouvrages enfin, sortis depuis six cents ans de la main des hommes, pour se convaincre que ces liens fragiles dont le travail et le travailleur étaient accablés, n'ont pas plus arrêté la transformation des choses qu'ils n'ont influé sur le salaire des gens.

Ils n'ont pas davantage influé sur le prix clés marchandises ; rien n'eût empêché les acheteurs auxquels on prétendait faire la loi de se fournir dans une ville voisine; rien n'eût empêché non plus de nouveaux maîtres d'acquérir quelques-unes de ces « lettres de maîtrise »,qui traînaient dans les cartons des bureaux de finance de la généralité : maîtrises créées à tout propos par les rois pendant les trois derniers siècles, pour tous métiers et avec une profusion telle qu'elles se délivraient à très bon marché. Que dis-je ! Bien avant que l'on ait eu à en venir là, le corps d'état qui eût essayé de majorer exagérément ses prix, grâce à ce monopole qu'il tenait du socialisme professionnel, eût vu le socialisme municipal, plus puissant encore, se dresser contre lui, et le conseil de ville, soutenu

par l'opinion publique, l'eût, de façon ou d'autre, mis à la raison.

Le travail est un domaine dans lequel toutes les autorités possibles sont chez elles et ont le droit de commander; le seul qui ne soit pas chez lui c'est le travailleur isolé, celui-là n'a que le droit d'obéir. Pour exercer le commerce de la boucherie, il faut, en bien des localités, passer avec les jurandes un bail minutieux, où, non seulement les prix de la livre de bœuf, de mouton et de porc, mais aussi la quantité de gigots à laquelle chaque habitant peut prétendre, la façon dont on coupera et débitera la viande, sont soigneusement spécifiés.

Le boucher n'était pas un commerçant, comme celui de nos villes qui exerce librement sa profession; c'était une sorte de fonctionnaire. Il prête, en prenant possession de son étal, le serment solennel « de bien servir la cité et tenir toujours assortiment de viandes saines » au taux légal. Car il va de soi que la viande est taxée, après des « essais » laborieux, faits par les maires et les échevins pour en établir le rendement. Et non pas la viande en général, mais chaque morceau en particulier; et si le boucher prétendait profiter de quelque omission dans l'ordonnance municipale pour agir à sa guise, la population se plaignait aussitôt aux consuls, comme elle fait à Nîmes (1631), que u les langues de bœuf soient vendues huit sous, ce qui est un prix fort excessif ».

Quoique les choses paraissent ainsi réglées au mieux, avec de bonnes amendes naturellement prévues vis-à-vis des contrevenants, les relations demeurent difficiles et orageuses entre les autorités et le commerce de la « chair ». Ici, le conseil communal menace les préposés officiels de faire venir des étrangers en concurrence avec eux, « s'ils continuent

RAPPORTS DE l'eTAT AVEC LE TRAVAIL 201

à mal satisfaire les acheteurs ». Ailleurs, sur le refus des bouchers de vendre au prix fixé, l'administration organise elle-même une boucherie qu'elle fait desservir par ses employés. Les bouchers essaient-ils d'une résistance concertée, se mettent-ils en grève et ferment-ils leurs boutiques : c'est par la confiscation de leurs « bancs » et par l'emprisonnement de leurs personnes que les récalcitrants, au xvin'^ siècle comme au xvii% dans les moindres localités aussi bien que dans les chefs-lieux de province, sont ou paraissent être mis à la raison.

Cet appareil coercitif n'aboutissait à rien de pratique. Les pouvoirs publics, malgré leur ingérence minutieuse, finissaient toujours par capituler. Lorsque les bouchers qui « refusaient de tuer » étaient demeurés quelques jours sous les verrous, l'autorité se voyait forcée d'en venir à composition et le prix de la viande se trouva ainsi, à travers mille disputes, exactement ce qu'il eût été s'il n'avait dépendu que de la libre volonté des marchands et des acheteurs.

Une autre décision administrative défendait « de vendre ou tuer des agneaux pendant deux ans, à partir de 1726». Les règlements de police avaient souvent édicté, au xvii'^ siècle, de semblables prohibitions et rappelé les édits de Charles IX et de Henri III qui, « pour faire régner l'abondance », prescrivaient, « sous peine du fouet», de ne tuer aucun agneau depuis le 1*"" janvier jusqu'au 31 juillet de chaque année.

En fait de trafic extérieur, la règle, pour les blés, c'était la prohibition. On voulait, sous l'ancien régime, les empêcher de sortir, comme, aujourd'hui, on veut les empêcher d'entrer. Il serait facile de citer des douzaines de lettres patentes ou ordonnances royales à cet effet et quant aux défenses analogues, émanant des municipalités ou des corps judiciaires, c'est par

centaines que l'on en trouverait; car tout le monde se mêlait de la « police des blés». Ces diverses autorités agissaient d'ailleurs en des sens contraires; c'était l'usage du temps. Il ne faut pas trop s'en plaindre; les oppositions réciproques maintenaient pour les sujets un reste de liberté.

Lors des chertés excessives du xvi^ siècle, la crainte des spéculateurs avait fait prendre des mesures draconiennes contre ceux qui semblaient immobiliser à leur profit plus de grains qu'il ne convenait : « défense de garder chez soi du blé pendant plus de deux ans, si ce n'est pour sa provision », permission aux municipalités et aux officiers de justice de faire ouvrir les greniers privés et de prescrire la vente des blés qui s'y trouvaient, «à prix compétent et raisonnable». Des mesures aussi exorbitantes, se produisant au moment où la marchandise déjà faisait défaut, avaient bien entendu pour effet de paralyser encore davantage sa distribution et d'activer la disette.

Le marchand, il est vrai, était souvent obligé de céder ses grains au prix que les autorités avaient fixé, suivant leur bon plaisir. La puissance sociale, en agissant de la sorte, croyait servir les intérêts du public; mais, au contraire, lorsque « messieurs de la maison de ville » édictaient des maxima au-dessous du cours normal, « leur prudence, au dire d'un écrivain du xvi^ siècle, tournait à nuisance » ; il ne venait plus de blé. Le trafic, violenté, se dérobait.

Toutes les villes, sous l'ancien régime, taxaient le pain, comme font aujourd'hui encore nombre de localités, où l'arrêté municipal ne gène personne, parce qu'il est d'accord avec les cours. La commune d'autrefois, qui souvent s'efforçait de réduire arbitrairement le prix au profit du consommateur, se heurtait à des oppositions incoercibles.

RAPPORTS DE L'eTAT AVEC LE TRAVAIL 203

Nos pères, dans ce genre, ont tout essayé; ils ont lutté corps à corps durant des siècles avec tous les prix, mais surtout avec ce prix du grain dont dépend l'existence des hommes, sans parvenir à le maîtriser. Nous n'inventerons rien, en fait de règlements, qu'ils n'aient avant nous inventé. Nous ne, saurions faire un pas dans cette voie sans marcher dans leurs pas d'hier. Et le tout aboutissant à l'impuissance, particulièrement en ce qui concerne les salaires des diverses professions, qui ne sont pas plus affectés par cet appareil qu'un chêne ne l'est d'un coup de poing.

Une concurrence exotique, régulatrice des prix, remplissait, dans les simples chefs-lieux de sénéchaussée comme dans les centres populeux, l'office de la publicité des journaux ou du catalogue des grands commerçants actuels. Les foires étaient les bazars ambulants d'une population immobile. Paris luimême, quoique le trafic normal y fût plus mouvementé qu'ailleurs, avait ses deux grandes foires annuelles : l'une à Saint-Denis, — le Lendit, — l'autre en plein faubourg Saint-Germain.

Tous les règlements se relâchaient, tous les obstacles s'abaissaient pour faciliter les transactions ; la procédure et la paperasserie étaient muselées. Une légende — je veux croire que ce n'est qu'une légende — prétend qu'à Bordeaux, durant les quinze jours de foire qui se tenaient au printemps et à l'automne, le cours habituel des lois était suspendu. Les pères avaient, dit-on, droit de vie ou de mort sur les enfants et les maris sur leurs femmes et n'encouraient aucune peine s'ils en usaient, pourvu qu'ils jurassent avoir obéi à un mouvement regrettable de colère.

Les personnes qui seraient tentées de croire que la liberté absolue du travail, proclamée par la Révolution et existant aujourd'hui sur notre sol, a eu pour

conséquence de supprimer les rapports immédiats entre artisans et consommateurs, en tuant le petit patron et en créant la grande industrie, se méprennent étrangement. Ce qui a suscité la grande industrie, ce n'est pas la liberté, c'est le machinisme. Dès l'ancien régime, à mesure que le machinisme s'introduisait dans une profession, elle prenait la nouvelle forme industrielle, témoin les textiles qui, en 1789, étaient déjà organisés en manufactures.

L'ouvrier d'ailleurs ne recueille pas nécessairement le bénéfice des succès de l'industrie : même il semble que le développement de l'industrie, chez certains peuples, ait tenu surtout à leur misère; autrement dit au bas prix de la main-d'œuvre, résultant de son abondance excessive.

Dans les derniers siècles de la monarchie, le travailleur ne connut du progrès que le revers. Resserré chaque jour davantage par une propriété terrienne plus jalouse, dont les récents acquéreurs émergeaient des rangs du peuple, livré aux exigences d'un souverain, jadis nominal et comme légendaire, désormais effectif et toujours présent, superposé à ses anciens maîtres, l'homme de métier, l'homme de charrue, connut des angoisses que ses pères évitaient plus aisément que lui.

Parfois il arriva que les moments où « la France » était le plus heureuse furent souvent ceux où « les Français « étaient le plus malheureux. Le pays faisait l'admiration du monde et le désespoir de ses habitants. Durant la guerre de Trente Ans, lorsque les tailles, en maintes provinces, ne se recouvraient plus qu'au moyen d'archers et de garnisaires, lorsque les sergents du roi enlevaient les meubles, puis les portes et le toit même de la maison et qu'une foule de contribuables, ruinés, vagabondaient par la campagne.

RAPPORTS DE L ETAT AVEC LE TRAVAIL

on dansait à la cour, trois fois de suite, un ballet qui avait pour titre : « La félicité dont jouit la France! ».

Et l'ironie de ce contraste ne choquait point le gouvernement d'alors; il ne l'apercevait même pas, préoccupé qu'il était uniquement des succès politiques du royaume qui masquaient à ses yeux le désastre des individus. L'État prospérait en effet, tandis que les particuliers s'épuisaient. Mais « le devoir des particuliers n'est-il pas de se sacrifier au bien de l'Etat » ?

D'ailleurs, dit le cardinal de Richelieu, « si les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les règles de leur devoir...; il les faut comparer aux mulets qui, étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos plus que par le travail )).Nous étions loin ici de la « journée de huit heures » ! Pourtant ces paroles si amères de Richelieu dans son Testament politique étaient conformes aux idées de son époque. Le grand patriote ne s'imaginait nullement que le peuple dont il parlait était 1' « État » même, tout au moins la portion la plus intéressante de l'Etat, puisqu'il en formait la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Ce ministre si dévoué à la nation n'avait peut-être jamais causé une heure en toute sa vie avec un paysan, avec un ouvrier. On en pourrait dire autant de Louis XIV, et autant de Louis XV.

Durant ces quatre étapes parcourues par l'homme des champs, serf au début, puis vassal, ensuite sujet, enfm citoyen, sa besogne a été, est la même. Il labourait esclave; électeur, il laboure encore. Il a gagné son pain dans la servitude, il est forcé de le gagner aussi dans l'indépendance. Mais, sous l'apparente uniformité de sa vie, sa situation s'est plus d'une fois modifiée. Serf, il était tout près de son maître, chez qui l'intérêt engendrait la justice. Vassal-roturier, il avait des droits nettement définis vis-à-vis de son sei-

giieur. Sujet, il est loin de son roi qui l'ignore, et il n'a point de droits contre les agents du fisc. Or c'est surtout par des impôts, et souvent par des impôts oppressifs, que l'Etat s'est manifesté aux travailleurs des deux derniers siècles. La question du bien-être matériel est distincte, comme on l'a dit maintes fois dans ce livre, de la civilisation et de l'égalité politique. Il n'y a pas plus de soixante-dix'ans qu'a Paris, durant la première partie du règne de Louis-Philippe., les maçons, malgré les révolutions qui s'étaient succédé, n'avaient d'autre repas du soir que la (( soupe tourmentée » c'est-à-dire du pain délayé dans de l'eau chaude.

Cet équilibre entre la population et les subsistances, si heureusement rompu de nos jours au profit des travailleurs, au point que l'offre de marchandises arrive parfois à dépasser la demande — « surproduction » admirable, qui crée de nouvelles jouissances en sollicitant des consommations nouvelles, — cet équilibre avait peine à se maintenir à la fin de l'ancien régime et l'on a déjà remarqué que, sous Louis XVI, la multiplication des hommes était plus rapide que l'accroissement des objets nécessaires à la vie. Ceci ressort de la comparaison du prix des hommes — c'est-à-dire du taux des salaires — avec le prix de la vie — c'est-à-dire de la valeur des vivres et des vêtements, des logements et des combustibles.

Il n'arrive pas toujours que l'aisance fasse augmenter la population, ni que la gêne la fasse diminuer. Il est, de par le monde, des populations aisées dont le chiffre demeure immobile ; il y a au contraire des populations prolifiques et grossissantes, quoique extrêmement dénuées. En certains pays, comme l'Espagne, les salaires demeurent très bas. quoique la population soit très faible; en certains autres,

RAPPORTS DE L ETAT AVEC LE TRAVAU

comme l'Irlande, la population demeure très dense, ■fiuoique les salaires soient très bas.

L'accroissement de la population est d'ailleurs compatible avec les troubles politiques. Nous en avons un exemple dans ce fait, singulier mais positif, que difrant la révolution de 1789, le nombre des habitants augmenta. De 1790 à 1806, le département dé la Seine-Inférieure vit son effectif accru de 7 p. 100. Au contraire, en des époques de calme et de prospérité, la population reste parfois presque stationnaire, — témoin la France actuelle, — ou même elle décroît, — témoin les temps pacifiques du ministère de Fleury, sous Louis XV.

Durant la guerre de Cent Ans, dans ce temps où la vie humaine, si peu respectée, valait si peu de chose, les bras de l'homme valaient beaucoup : on le voit par la comparaison du taux des salaires avec le prix des marchandises. Au milieu de cette confusion oîi toutes les lois sombraient, la loi économique, c'est-à-dire la force des choses, demeurait souveraine.

Avec la paix, au début, le salaire réel augmenta puisque le coût de la vie diminuait. Sans doute le défrichement alla plus vite que le peuplement, la production dépassa la consommation, parce que les nouveaux habitants créaient plus de blé, de bestiaux et d'autres denrées qu'ils n'en absorbaient.

Dépossédé au xyi" siècle, par la crue de la population, du bien-être matériel dont il avait joui au Moyen Age, le paysan français ne le recouvrera plus que de nos jours. De 1601 à 1790, il traversera de bonnes et de mauvaises périodes, il sera plus ou moins à son aise, puisque le salaire annuel du manœuvre, pour 250 journées de travail, évalué en monnaie actuelle d'après le prix de la vie, oscillera de 570 francs sous Henri IV à 400 francs sous Louis XVI — il est aujour-

d'hui de 750 francs pour 300 journées de labeur — mais il ne reverra plus ces rétributions de 870 et 900 francs qu'il avait eues sous Louis XI et Charles VIII, ni même ces 650 à 750 francs qu'il gagnait tout au long des xiv^ et xv^ siècles et qu'on lui allouait encore jusqu'à Henri II (1550).

Au xvni^ siècle la paix et l'extension de la population amenèrent un autre genre de malaise : celui des pays qui ont plus de monde qu'ils n'en peuvent occuper. Il y a cent dix ans, les trois quarts des habitants des Hautes-Alpes s'expatriaient pendant six à sept mois d'hiver pour gagner leur vie ailleurs ou mendier. Les gens de Limousin et d'Auvergne allaient, dit l'intendant, servir de manœuvres en Espagne afin d'avoir de quoi faire subsister leur famille. En pays vignoble, chaque année, « les vignerons sont en partie réduits à l'aumône durant la saison morte ».

Le développement de la ])opulation dans l'ancienne France a eu pour résultat de diminuer les recettes de Touvrier et de grossir ses dépenses. Le phénomène inverse s'est produit aux époques où la population a décru : la main-d'œuvre alors augmentait et les denrées baissaient. Lorsque les salaires se réduisaient sous l'infiuence de la multiplication du nombre des bras, on pourrait croire que le prolétaire profitait, comme consommateur, de l'avilissement des façons, qui lui préjudiciait comme producteur. Seulement le renchérissement des matières premières absorbait et au delà, l'économie réalisée sur le travail, de sorte que l'ouvrier perdait à la fois comme vendeur de main-d'œuvre et comme acheteur de denrées.

Perte d'autant plus grande qu'il s'agissait d'une marchandise où l'effort de l'homme a moins de part : la viande, le combustible. Il entre dans le prix d'une livre de bœuf ou d'un stère de bois beaucoup plus de

RAPPORTS DE L ETAT AVEC LE TRAVAIL

terre que de fabrication. La baisse des frais de fabrication n'affectait i)as ces objets, et cent autres, dans une mesure comparable à la hausse de la propriété foncière.

A travers les heures sombres ou glorieuses que le royaume avait traversées, indifférent à toutes ces périj)pties, à ces révolutions civiles, à ces guerres extérieures, à ces intrigues ou à ces exploits que nous content les livres et qui passaient au-dessus de sa tète, parce que dans le Français d'autrefois, ils n'atteignaient tout au plus que l'homme public, le « citoyen », c'est-à-dire une toute petite partie de son individu, le paysan, l'ouvrier a, de père en fils, labouré, tissé, battu le fer, fendu le bois, scié la pierre. Il a, comme on dit, « gagné sa vie » suivant cette destinée cruelle qui oblige la masse à peiner pour ne pas mourir.

Cette vie fut plus ou moins large, plus ou moins dure, mais la marche de la société ne l'avait pas adoucie et, par une contradiction désolante, la civilisation semblait n'apporter, il y a cent ans, que des privations et des misères au commun des êtres. De ce recul, la machine gouvernementale, la «politique ». était-elle donc responsable? Non, certes, mais elle n'avait aucun moyen de lutter contre une force omnipotente devant qui les combinaisons des potentats ou des parlements ne sont que poussière. Les salaires avaient obéi à la loi économique : l'accroissement de la population avait réduit le prix du travail et haussé le prix de la terre.

Ce jeu des forces anciennes a été favorablement bouleversé dans le siècle présent par l'introduction d'un élément nouveau : la science.

A voir la population française passer de 25 millions d'àmes environ en 1790, à 39 millions en 1910, tandis

que les salaires réels ont environ doublé, on s'est pris à douter de la yérité des formules que les savants avaient cru dégager jusqu'alors; et les propositions du sage Malthus ont semblé les rêves d'un méchant homme. Or ces formules, jadis rigoureusement vraies, ont cessé de s'adapter au temps présent : il demeure évident que, plus la somme des denrées, des vêtements, du combustible, des matériaux de construction et des marchandises de toute nature sera grande, par rapport au nombre des hommes qui se les partageront, plus chacun de ces hommes aura chance d'en avoir davantage. Seulement, la capacité de production de l'homme était jadis étroitement limitée : limitée par l'énergie infime de son bras, limitée par le faible rendement de la terre, limitée par la superficie mesquine de son pays où il demeurait enclos comme en un petit monde. Les prix de toutes choses, et aussi le prix du travail, se mouvaient à l'intérieur de ces bornes inflexibles.

La science est intervenue; elle a multiplié la productivité de l'homme et celle de la terre; elle a élargi la sphère d'action de chaque individu, de chaque pays; elle l'a étendue jusqu'à la totalité du globe. Économiquement parlant, malgré les barrières douanières, la créature du xx*' siècle n'a plus de patrie -

Deux cultivateurs qui remuent la terre et la sollicitent aux antipodes l'un de l'autre concourent ensemble à qui vendra, sur un point quelconque de la planète, le meilleur produit au meilleur marché.

Et de même que, pour le transport des personnes, on ne dit plus que telle localité est à cent ou deux cents lieues de telle autre, mais qu'elle en est éloignée de sept ou de quatorze heures ; que l'on ne s'occupe plus, pour mesurer l'espace dans les voyages, de la

RAPPORTS DE L ETAT AVEC LE TRAVAIL

distance, mais seulement de la durée; de même, pour les transports de marchandises, on n'a plus à calculer la distance ni la durée, mais seulement les frets maritimes et les tarifs de voie ferrée. Et l'on peut dire que t^l quintal de blé ou de viande est à 4 ou 6 francs de tel autre.

Cette révolution est-elle terminée? Qui pourrait le dire? Qui voudrait le croire? N'apparaît-elle pas, à nos yeux éblouis, comme l'aurore d'une ère incroyablement heureuse qui va s'ouvrir pour nos descendants? Augurer un progrès ' indéfini serait absurde, sans doute; moins absurde cependant que supposer le progrès d'hier fatalement arrêté au point où il est parvenu. Rien ne s'oppose à ce que le domaine des machines s'étende — au fait, il s'étend tous les jours — à ce que les engins nouveaux soient plus parfaits et mus d'une autre façon que leurs devanciers; rien ne s'oppose à ce que l'on trouve de nouvelles substances pour se nourrir, se vêtir, se chauffer, s'éclairer, se loger ou que l'on se procure les anciennes plus aisément, ou qu'on les utilise avec plus d'adresse, moins de peine, plus de profit. Dans la voie des engrais artificiels, par exemple, dont la découverte transforme l'agriculture, n'est-il pas de nouveaux secrets que le génie d'un chimiste peut contraindre la nature à révéler demain',?

Il est donc possible que la science dérange encore, à notre avantage, le vieil équilibre entre le travail, la population et la terre, sous lequel nos pères vivaient courbés. Il est certain qu'elle l'a, depuis un siècle, prodigieusement changé. Mais la loi subsiste tout entière, loi éternelle que les lois politiques n'influenceront pas : ces dernières se flatteraient vainement d'améliorer le sort du plus grand nombre, en modifiant la distribution des richesses existantes, lorsque

c'est seulement par la création de richesses nouvelles que ce sort peut devenir meilleur. Pour que les salaires augmentent encore, il n'est qu'un moyen : multiplier les produits davantage que les hommes, afin que le travail de l'homme acquière vis-à-vis d'eux un plus haut prix.

Los richissimes d'aujourd'liui six fois plus riches et douze fois plus nombreux que ceux de l'ancien régime. — Trois sortes d'opulences de 1200 à 1900. — L'avoir global des Français monte à 235 milliards de francs. — La croissance de cette fortune est récente ; elle a quadruplé depuis soixante-quinze ans. — Répartition de la fortune entre les citoyens. — 85 p. 100 de la population capitaliste ne possèdent que 13 p. 100 du capital. — 95. 000 familles en possèdent 45 p. 100. — Anciennes fortunes des rois saint Louis, Charles Vil, François I", Louis XIV. — Fortunes de Richelieu, de Mazarin. — Détail de la richesse de Jacques Cœur. ] — Budgets [du duc de Bourgogne, du comte de Savoie, du Dauphin de Viennois comparés à ceux de nos grands industriels et commerçants actuels. — Fortunes des « traitants » et financiers des xvii^ et xvm^ siècles. — Goncini, Zamet, le duc d'Epernon. — Pensions du beau Dunois, du comte d'Angoulême. — Fortunes des grands seigneurs; revenu des duchés. — Dots des princesses du xui^ au xvi" siècle, des filles de maisons chevaleresques, de gens de robe et de bourgeois modernes. — L'inégalité augmente entre les fortunes; plus les hommes courent plus ils s'espacent.

Les richissimes d'aujourd'hui sont six fois plus riches ou, à fortune égale, douze fois plus nombreux que les plus riches personnages de l'ancien régime; ils sont dix fois plus riches ou vingt fois plus nom^

breux que les plus opulents princes des temps féodaux.

Deux sortes d'opulences s'étaient succédé durant six cents ans, de 1200 à 1800 : au Moyen Age, il semble que la collectivité ait dû payer sans compter ce dont elle avait le plus besoin : l'ordre, la sécurité, la paix. A qui donnait... ou promettait ces biens primordiaux, allait de droit l'argent, avec la puissance et la gloire. L'homme d'argent, c'est l'homme de force, le guerrier qui a réuissi. Il a gagné, il a droit de jouir du butin, de la portion du sol qui lui appartient; |)ropriétaire des gens comme des choses, et tirant du tout le meilleur'parti, en économiste plus ou moins habile, tantôt avide et tantôt débonnaire, fastueux parfois et parfois thésauriseur, jusqu'à ce qu'un plus fort le dépossède et le remplace. Tels furent les riches du Moyen Age.

Lorsqu'ils eurent tous été dépossédés et remplacés par un suzerain unique qui, ne tolérant plus d'autre force que la sienne, rendit l'ordre obhgatoire et la sécurité banale, il fallut organiser le « faire-valoir » de cette seigneurie énorme, d'allure et d'espèce nouvelles, que l'on nommait 1' «État ». Bon gré, mal gré, la collectivité paya pour avoir la guerre extérieure, comme elle avait payé précédemment pour avoir la paix intérieure, et, tondue d'assez près pour la gloire, elle récompensa amplement les intermédiaires indispensables qui savaient comment la tondre, et se^ chargeaient de l'opération : maltôtiers, partisans, collecteurs et trésoriers de haut grade. Ceux-ci acquirent, de Henri IV à Louis XVI, des fortunes de princes féodaux, plus liquides et moins périlleuses à défendre. Tels furent les riches des temps modernes.

A la fm du premier Empire, lorsque toutes les opulences notables de l'ancien régime parurent avoir été

balayées par la Révolution, que les illustres bénéficiaires des largesses de Napoléon eurent été réduits à la portion congrue, il sembla, dans ce pays nivelé, ordonné, voué par la loi au morcellement des héritages, ne plus rester place pour aucune des ascensions financières dont on avait gardé le souvenir.

Cependant il plut à la collectivité de payer ceux qui organisaient, non ses gendarmes ou ses impôts, mais son bien-être, ses jouissances privées. A qui sut lui fabriquei- qaelque marchandise nouvelle ou lui vendre à bas prix quelque objet jadis cher, susciter et satisfaire un désir assez durable pour devenir un besoin, augmenter par cette production la richesse publique, le public donna pour récompense une pari de cette richesse accrue, part incomparablement plus grande que celle des soldats couronnés du temps chevaleresque, ou des pourvoyeurs de budget du temps monarchique. Tels sont les riches du temps présent.

Les enrichissements individuels s'étaient opérés au Moyen Age non par la force de la loi, mais par la loi de la force; par le déplacement de la richesse existante, et non par la création de richesses nouvelles. Même, lorsqu'elles prenaient leur source dans la violence, les grandes fortunes détruisaient des richesses autour d'elles, en même temps qu'elles en concentraient à leur profit. Ce mode d'enrichissement était donc funeste à la communauté.

Celle-ci pourtant ne se plaignait pas autant de la « richesse-déau » d'autrefois, qu'elle réclame contre la « richesse-bienfait » du temps présent. La politique aftirmait naguère que les inégalités élaienl naturelles et le peuple, dès lors, les croyait justes. De nos jours, la loi les proclame injustes parce ([u'il plaît à l'opinion de les estimer déraisonnables. Cei)endaiit

l'inégalité d'autrefois n'était pas un bien, et celle d'aujourd'hui n'est pas un mal social. Mais, singulière ironie du progrès, la résignation de nos pères masquait à leurs yeux des maux réels, et l'inquiétude de nos contemporains leur engendre des maux imaginaires.

La fortune acquise est d'ailleurs très diversement répartie entre les citoyens de notre république. L'avoir global des Français monte à environ 235 milliards de francs représentés par la propriété rurale — 70 milliards — les immeubles urbains — 55 milliards — et les valeurs mobilières — 110 milliards.

Remarquons, entre parenthèses, que la croissance de cette fortune française est très récente : elle a plus que quadruplé en soixante-quinze ans. D'après les chiffres authentiques, fournis par l'administration fiscale, elle ne dépassait pas 46 milliards en 1826, atteiteignait 70 milliards en 1850, 135 milliards en ISW, et 204 milliards en 1900.^

Prenons la fortune — passif déduit ^ — et voyons à qui elle appartient : pour la plus .grande part, à un très petit nombre de personnes; et pourtant cette fortune est d'hier. Elle est d'hier, puisqu'en 1830 elle ne valait pas plus du quart de ce qu'elle vaut aujourd'hui. Par conséquent ces riches aussi, ces privilégiés, sont d'hier.

Ce ne sont ni des vestiges d'anciens régimes, épargnés par la tourmente révolutionnaire, ni des créatures du régime censitaire, des monarchies constitutionnelles antérieures à 1848; ce sont, comme disaient les Romains, des « hommes nouveaux »,

(1) Sur les 235 milliards existant, 190 seulement sont connus du fisc; et ces 190. après déduction du passif, se réduisent à 174.

Issus du régime de suffrage universel, et particulièrement de la présente république puisque, depuis 1870, la richesse nationale s'est accrue de moitié. Nouvelle preuve que la politique et l'économie sociale ont leurs domaines distincts ; que la seconde est maîtresse d'instituer des aristocrates de fait pendant que la première crée des démocrates de droit.

Et, coïncidence fondamentale à noter, c'est à partir du moment où cette élite s'est enrichie, — a partir de 1850, — que le taux des salaires de la masse s'est élevé; et, plus les privilégiés s'enrichissaient, depuis 1870, plus le prix du travail, sous toutes ses formes, augmentait, tandis que le prix des objets nécessaires à la vie tendait à décroître. Tels sont les faits singuliers qui s'offrent à la méditation des sages.

Il est des millions de Français, — à peu près le tiers des adultes, — dont personne n'hérite et que l'enregistrement ignore, parce qu'ils n'ont rien ; rien à laisser ni à perdre, que leur vie à laquelle ils ont pourvu au jour le jour, dont ils ont exactement « joint les deux bouts », sans se soucier, sans pouvoir peut-être la « solder » en excédent.

Dans les deux autres tiers, où commence l'épargne, aux trois groupes les moins fortunés, qui forment unTeffectif de 11.390.000, — 85 p. 100 de la population capitaliste, — appartiennent seulement 13 p. 100 du capital : 23 milliards de francs. Ils vivent de leur travail, uniquement ou presque, puisque les revenus de 10, de 50 et de 200 francs correspondant à leurs capitaux respectifs, ne leur donnent pas moyen de vivre autrement. On en pourrait dire autant des 1.473.000 personnes qui occupent le degré suivant dans la hiérarchie pécuniaire, avec une

rorlime globale de 31 milliards de francs, soit 21.000 francs pour chaque part individuelle. La vie oisive n'est matériellement possible qu'à la classe où le capital de 17 milliards représenté par les fortunes de 50 à 100.000 francs se partage entre 240.000 foyers. Avec les 2.850 francs de rente, que donnent à chacun leur 71.000 francs, ils subsisteront, s'il leur plaît, sans rien faire. A plus forte raison les 155.700 familles du rang supérieur, — 100.000 à 250.000 francs, — qui possèdent 24 milliards et demi de francs et jouissent séparément de 6.240 francs de rente.

Ces trois derniers groupes constituent un bloc de 1.869.000 ménages, que l'on peut nommer la « bourgeoisie de l'argent ». Ils sont propriétaires de 42 p. 100 du capital national, bien qu'ils ne représentent que 14 p. 100 de la population capitaliste.

Unies ensemble, les six catégories que nous venons d'envisager forment la presque totalité, 99,35 p. 100.

— des Français propriétaires et ne possèdent pas beaucoup plus de la moitié, — 55 p. 100, — des propriétés existantes. Il est déjà parmi eux de grandes disparités ; puisque le premier échelon, — de 1 à 500 francs, — qui contient près du tiers de la masse des hommes, n'a pas le centième, — 0,60 p. 100, — de la masse des biens; tandis que le sixième échelon, — 100.000 à 250.000 francs, — comprenant le centième de la masse des hommes, jouit de près du septième. — 13 p. 100 de la masse des biens.

L'autre moitié de la fortune française, — 45 p. 100,

— appartient à moins du centième de la nation : 95.000 familles possèdent à elles seules 78 milliards et demi. Et, parmi ces riches encore, les parts sont bien différentes ; à 54.000 d'entre eux, — ayant de

250.000 à 500.000 francs. — il n'échoit en tout que 10 milliards et demi de francs ; tandis que les 1.045 seigneurs des fortunes supérieures à 5 millions sont ensemble nantis d'environ 14 milliards, chiffre inférieur seulement d'un tiers au capital des 11 millions de Français les moins fortunés.

Quels qu'aient été les progrès de l'épargne depuis un demi-siècle, il est donc évident que ceux de la richesse ont été plus grands encore et que cette richesse a été l'apanage d'une élite. L'argent, le libre argent, s'est aggloméré, avec l'organisation industrielle du xix^ siècle, en moins de mains que ne s'étaient agglomérés la terre et les serfs avec l'organisation féodale, et que ne s'étaient même agglomérés les charges lucratives, les biens d'Église et les deniers pompés sur l'État avec l'organisation monarchique.

Seulement, ici, la richesse nouvellement conquise n'est point dérobée au peuple, ni obtenue du roi, mais bien créée, tirée du néant par la science; et cette conquête individuelle de quelques-uns est accompagnée d'un gain collectif de tous, d'un gain vraiment social.

On s'enrichissait aux temps féodaux par la guerre privée, en ruinant ses voisins ; aux temps modernes par l'usure publique, en s'appropriant les fonds de l'Etat. On s'enrichit aux temps actuels en enrichissant ses voisins et l'État. L'opération est certainement plus honnête.

Il existe présentement, dans notre république, 1.000 personnes ayant 200.000 francs de rentes mobilières ou foncières, sans tenir compte de leurs bénéfices commerciaux ni de leurs gains professionnels. Parmi ces 1.000, il en est 350 qui jouissent de plus de 500.000 francs de revenus. De ces 350, on en peut

citer 120 disposant annuellement de plus d'un million? de francs de recettes ; 50 d'entre eux ont un budget normal de plus de trois millions de francs, et, sur ces 50, il en est une dizaine qui tirent de leurs capitaux une somme supérieure à cinq millions de francs par an.

Or nous ne trouvons personne au Moyen Age qui puisse être comparé aux 50 particuliers, formant leédeux plus hautes catégories de nos revenus actuels. Personne, du xiii^ siècle jusqu'à la fm du xvi^, n'a possédé plus de 5 millions de rente, ni même de 3 à 5 millions. Seule la dépense de saint Louis en 1251, année de croisade, atteint 3.880.000 francs ; mais ce total, très exceptionnel, ne se retrouve plus les années suivantes. Louis IX n'avait rien d'un prodigue; la pension de la Reine, sa femme, pour ses dépenses personnelles était, en 1261, de 40.000 francs ^ Maintes Parisiennes de nos jours reçoivent davantage de leur mari, dans les ménages qui possèdent un million de rente.

D'après les Comptes de l'Hôtel, en 1316, la dépense de Philippe le Long, l'un des derniers Capétiens directs, était de 2.650.000 francs, dont 1.700.000 francs pour la maison du Roi, 780.000 pour celle de la Reine et 170.000 pour les enfants de France. Peu après la fm de la guerre de Cent Ans, en 1450, Charles VII, dans la seconde partie de son règne, se contentait d'un budget de 1.062.000 francs. Louis XI, trente ans plus tard (1483) disposait pour sa maison d'une somme

1. Je rappelle au lecteur que tous les chiffres, sans exception, contenus dans ce volume sont exprimés en monnaie actuelle, d'après la puissance d'achat des métaux précieux. Ainsi la dépense de saint Lo^is était, en monnaie de 1251, de 48.558 livres tournois valant, intrinsèquement, 971.160 francs, de 4 grammes et demi d'argent, qui, au pouvoir de l'argent contemporain, correspondent à 3.880.000 francs de 1910.

doux fois et demie plus forte : 2.760.000 francs, tandis qu'au XVI* siècle, des princes réputés pour leur faste, ne consacrent à leur personne et à leur cour, François I*'' que 1.280.000 francs (J516) et Henri II que 1 million 141.000 francs (1558).

Trois siècles plus tard, à l'avènemetit de Louis XIV, le budget du royaume était monté à 450 millions et le budget du Roi à 21 millions de francs.

Cette « liste civile » un peu inférieure aux 25 millions dont jouissait l'empereur Napoléon III, absorbait une part proportionnellement beaucoup plus forte des recettes nationales : 4,50 p. 100 en 1640, contre 0,25 p. 100 en 1870. A ces 21 millions de dépenses, le roi du XVII® siècle n'aurait pu faire face avec les fruits de son domaine privé.

Or, quoiqu'il ne puisse être fait aucune assimilation pratique entre lin roi du xvii" siècle et un financier du xx% nous avons en France tel concitoyen qui possède aujourd'hui ces 20 millions de revenus privés — que Louis XIV n'avait pas — et qui n'a pas les mêmes frais de représentation que Louis XIV.

Trois personnes ont joui, sous l'ancien régime, d'un budget de 5 millions de rente, mais ce ne furent pas non plus des personnes privées : le duc Gaston d'Orléans et les cardinaux de Richelieu et Mazarin. Monsieur, frère de Louis XIII, longtemps son héritier présomptif, aurait disposé de plus de 5 millions par an. Nous avons aujourd'hui des marchands de nouveautés et des fabricants de fer qui gagnent tout autant.

Le cardinal de Richelieu possédait davantage : pauvre « évèque crotté », comme il s'intitule, réduit en 1617, après la chute du maréchal d'Ancre, à emprunter pour faire figure, il laissait à sa mort 940.000 francs de rentes en terres.

Mais la grande ressource de Richelieu furent les bénéfices ecclésiastiques, prieurés, doyennés, abbayes innombrables dont il porta les titres, s'abstint de faire les fonctions, mais ne manqua pas de toucher les fruits.

De sorte que, moitié en biens d'église dont il tirait 7 millions de francs annuels, moitié par diverses autres ressources, le premier ministre jouissait de 14 millions de rentes. Mais la plus grande partie de ce budget était éphémère et prenait fin avec lui. Richelieu n'était pas thésauriseur comme son successeur Mazarin, qui laissa 195 millions de francs.

Sauf les trois cas que je viens de citer, il n'y eut, jusqu'à la Révolution, aucun revenu privé supérieur, ou égal à 5 millions, et ceux-là mêmes peuvent-ils s'appeler des revenus « privés »?

Et non seulement il n'y eut plus de tels apanages bien que, de nos jours, il y en ait une dizaine, mais on ne pourrait même citer aucun revenu analogue, à ceux qui — au nombre de quarante — oscillent aujourd'hui entre 3 et 5 miUions de francs.

La catégorie suivante, celle des revenus de un à 3 millions, qui se compose de nos jours d'une centaine d'individus, en comptait une dizaine au plus sous l'ancien régime, souvent moins. Au Moyen Age c'est à peine s'il s'en trouvait cinq ou six. Encore devrons-nous, afin d'arriver à ce modeste effectif, tenir pour véridiques les chiffres, peut-être exagérés, que l'opinion de leurs contemporains attribua à certains personnages qui, du xui*^ au xvi'' siècle, payèrent leurs succès de leur tête. '

Les seules grosses fortunes non princières de ces époques ont été celles de Jacques Cœur, sous Charles VII, et du chancelier Duprat sou^François P'.

Au point de vue du tonnage et de la capacité de

transport, il existe, dans nos ports français actuels de l'Océan ou de la Méditerranée, 500 armateurs plus importants que n'était Jacques Cœur avec ses douze voiliers. N'oublions pas que deux siècles plus tard, sous Louis XIV, il ne sortait encore de Marseille que 150 navires par an (dont 32 seulement pour la Turquie) et que le mouvement total était alors de 50.000 tonnes, dans un port où il est aujourd'hui de 7 millions.

Mais, pour Jacques Cœur, le chiffre d'affaires était proportionnellement élevé : parce que les marchandises dont il faisait commerce étaient toutes des objets de luxe de haut prix. Son bénéfice net surtout — comparé au chiffre d'affaires — était notable, parce qu'il n'avait guère de concurrents.

Malgré tout, en additionnant les biens de Jacques Cœur, on atteindra au plus à 27 millions de francs pour l'apogée de cette proverbiale fortune. Celle du chancelier Duprat, acquise à moins de frais et de risques en puisant dans la caisse royale, aurait été, si l'on en croit les mémoires du temps, de 36 millions 4e francs tant en immeubles qu'en espèces.

En dehors de ceux-ci tous les autres richissimes furent, au Moyen Age, les possesseurs de provinces, de départements ou d'arrondissements actuels, connus sous les noms de rois, ducs ou comtes de ces territoires; parce que la propriété féodale se confondait avec la souveraineté. Tous étaient des hommes d'épée, parce qu'une propriété ne se conservait qu'à la pointe de l'épée. Ces grands feudataires étaient, au point de vue de la fortune, bien inférieurs à nos grands industriels et commerçants d'aujourd'hui. On a vu plus haut que les budgets personnels des monarques français variaient, suivant la prospérité de leurs affaires, de 1 à 3 millions de francs ; ce sont les budgets actuels

de nos principaux raffineurs de sucre et fabricants de chocolat.

Le duc de Bourgogne dont les fiefs, moindres en étendue, surpassaient en aisance ceux de son royal cousin, dépensait, en 1404, 2 millions de francs par an. Ce sont les dividendes annuels du directeur propriétaire de notre journal parisien le plus répandu. Les Etats de Jean sans Peur, partie français, belges, hollandais et allemands, comparables par leur bizarre découpage à ceux du roi de Prusse de 1860, englobaient le plus beau lot économique de l'Europe d'alors : le littoral flamand, peuplé d'ouvriers d'art, de marins et... de banquiers. Aussi son maître laissaitil derrière lui tous les autres princes.

Si l'on en juge par les dots que les autres seigneurs de rang analogue donnent à leurs enfants, par celles qu'apportent en mariage leurs épouses et surtout par leur dépense annuelle, le comte de Savoie se trouve avoir, au xiii'' siècle, 600.000 francs de rente et plus tard, lorsqu'il eut conquis le Genevois et le Piémont, 900.000. Il n'est pas de grande marque de vins de Champagne dont le propriétaire actuel n'ait davantage.

Le Dauphin de Viennois, en vendant ses domaines au roi de France pour 4.200.000 francs, ne faisait pas un mauvais marché ; car l'argent rapportait 10 p. 100 et il n'avait pas auparavant plus de 400.000 francs de rente. Le comte d'Anjou, le comte de Périgord, le comte de Roussillon, roi de Majorque, n'en possédaient pas davantage. Le duc d'Orléans, père de Louis XII, avait 540.000 francs, et l'on peut regarder un revenu de 500.000 francs comme rarement dépassé par les suzerains de nos anciennes provinces au Moyen Age. Or, nous avons aujourd'hui 850 concitoyens qui jouissent de plus de 500.000 francs de rente.

Et nous en avons 600 qui ont de 200.000 à

500.000 francs, c'est-à-dire plus que le comte de Bar, qui en avait 150.000 et autant qu'Alain le Grand, sire d'Albret, père du premier roi de Navarre de cette maison, qui en avait 200.000. La famille de Rohan était citée, au xv^ siècle, pour sa richesse territoriale qui,, d'après un inventaire détaillé, monte à 280.000 francs de rente. Nos 7 ou 8 agents de change les plus achalandés se font deux fois autant à la corbeille parisienne.

Au Moyen Age, il ne s'était vu pour ainsi dire nul revenu annuel, — sauf celui des rois, — supérieur à un million. N'oublions pas qu'il y en a aujourd'hui 150; il s'en vit jusqu'à une dizaine à la fois au xvn^ siècle. Leurs possesseurs furent Zamet, le banquier de la Cour, qui avouait 34 millions, Bouhier de Beaumarchais, le trésorier de l'Épargne, qui donnait à sa petite-fille 5 millions en mariage, lorsque Henriette- Marie de France, épousant le futur roi d'Angleterre Charles 1", ne recevait que 3.750.000 francs de dot.

D'autres obtenaient le même chiffre, mais par des sources moins assurées; le maréchal d'Ancre, venu en France sans un sou vaillant, évaluait, en 1617, son avoir total à 44 millions de francs.

De toutes ces prises, rapidement faites, Concini ne jouit pas longtemps. Plus heureux que le fils du petit notaire florentin, le cadet de Gascogne Nogaret de la Valette conserva et accrut, sous les premiers Bourbons, ce qu'il avait acquis sous les derniers Valois et mourut duc d'Epernon, avec 1.700.000 francs de rentes. La moitié venait de ses dignités multiples, le reste de 23 terres titrées dont il était propriétaire.

Mobilières au contraire, plutôt que foncières, étaient les fortunes de financiers, récemment édifiées, qui sont le trait caractéristique de l'époque. C'est la première fois que des particuliers amassent beaucoup d'argent

autrement que par la force, la première fois qu'ils le conservent autrement qu'à main armée. Il est alors entrepris par l'État sur ses sujets une sorte d'expédition intérieure, non point belliqueuse, mais pécuniaire. Le gouvernement fonde le budget; il prend aux uns, demande aux autres et parvient à se faire offrir, — en mettant aux enchères les fonctions publiques, — ce qu'il ne peut ni prendre, ni demander.

Les « généraux » des finances et leurs officiers de tout grade, chargés de lever des contribuables et de ranger en bataille cette armée de pistoles, d'écus et de louis d'or, en gardèrent une bonne part. L'État le savait un peu, mais n'en avait cure, puisqu'il lui fallait de l'argent et qu'il n'avait pas le choix des moyens. De temps à autre, sous prétexte de reviser leurs comptes, il rançonnait légèrement ses voleurs; petit impôt supplémentaire, levé sur les collecteurs d'impôts.

Cette création de la fiscalité, au xvii^ siècle, permit au partisan Le Camus et à Mathieu Garnier, trésorier des parties casuelles, de gagner qui 25 millions, qui 30 millions de francs, au fermier des gabelles Feydeau de laisser 1.900.000 francs de revenus, au payeur des rentes Le Ragois et au surintendant Bullion de se faire des rentes de 3 millions de francs. De même la création de la féodalité, au Moyen Age, avait permis à Bernard le Louche de se faire comte d'Armagnac, à Guillaume Taillefer de s'instituer comte d'Angoulême, à Thibaut le Tricheur et à Godefroy le Barbu de gagner le comté de Champagne et le duché de Brabant.

Il n'y eut certainement pas, au xvni'' siècle, d'aussi exceptionnelles richesses qu'au xvii% ni parmi les financiers, ni parmi les grands seigneurs, et si le passif du prince de Guéménée atteignit 65 millions de francs, lors de sa faillite en 1783, cela ne prouve pas

que cette branche de la maison de Rohan eût jamais possédé une pareille somme.

Le premier duc de Rohan, tige des Rohan-Chabot, qui posséda, sous Louis XIII, 780.000 francs de rente, était regardé comme un des plus opulents de son temps. A juste titre, car la catégorie des revenus inférieurs à un million et supérieurs à 500.000 francs, ({ui, au Moyen Age, comptait seulement quelques grands vassaux et qui se compose, en 1910, de 150 personnes, ne comprenait guère, aux deux derniers siècles, qu'une quinzaine d'individus, dont 4 ou 5 prélats cumulateurs de grandes abbayes et trois ou quatre chefs de maisons illustres.

A ceux-là, du reste, rien dans l'ancien état social ne garantissait la durée de cette supériorité, puisque le duc de La Trémoille n'avait plus, en 1788, que 550.000 francs de rente, tandis que son aïeul, cent ans avant, en possédait plus du double.

Quant aux revenus inférieurs à ceux qui précèdent, mais supérieurs à 200.000 francs, ou atteignant au moins ce chiffre, l'on en compte environ 600 dans la France actuelle. Il n'y en avait sans doute pas plus de 70 dans la France monarchique, pas plus de 40 dans la France féodale.

On voit, par le détail des recettes dont se composaient les fortunes, combien était rare un budget de 200.000 francs et combien peu en approchaient. A côté des suzerains propriétaires effectifs de grands fiefs, au Moyen Age, leurs proches, frères ou enfants, n'ont que des revenus de bourgeois du xx* siècle. La pension annuelle du « Beau Dunois », le bâtard d'Orléans, était, en 1433, de 27.000 francs. Les princes légitimes n'étaient pas mieux rentes : le comte d'Angoulème. petit-fils de Charles V et grand-père de François l'"". recevait 23.000 francs. La dépense

annuelle de la duchesse de Bourgogne, douairière, à Arras, était de 42.000 francs.

Le plus grand nombre des princesses, du xni^ au xv^ siècle, sont gratifiées de dots qui varient de 600.000 à 700.000 francs. Telles sont communément celles que les héritières, appartenant aux maisons de Bourgogne, d'Artois, de Savoie, de Bar, de Genève, de Poitiers, de Viennois, de Périgord, apportent à leurs maris, lorsque les finances paternelles sont assez prospères, le fiancé assez exigeant ou l'alliance à conclure assez flatteuse pour que les parents de la future agissent avec largesse et s'imposent quelque sacrifice.

Hormis ces cas, les dots sont assez sensiblement réduites. Au commencement du xiii* siècle, une princesse de Lorraine recevait en dot 240.000 francs, au xiv^ siècle, la dot de Thiébault, fils aîné du duc de Lorraine, Ferry III, était de 300.000 francs. Duc à son tour et devenu veuf, ce prince se remaria avec Isabelle d'Autriche, fille de l'empereur Albert, qui reçut en dot 435.000 francs.

Chez les vassaux de moindre envergure, sauf quand il s'agit d'une orpheline, unique héritière de sa maison, nous ne rencontrons plus de dots qui dépassent 100.000 francs et nous en trouvons souvent de 20.000. Dans la haute chevalerie, 60.000 francs étaient une dot fort recherchée au xv' siècle.

Aux temps modernes où les roitelets, maîtres d'un ou deux départements, ont été remplacés au point de vue de la richesse par des officiers de finance, maîtres d'une ou deux dizaines de millions, et par des seigneurs de cour, titulaires d'une pension sur le Trésor, les chiffres ont beaucoup haussé. Le « plus gros mariage » de Paris, à la fin du xvi* siècle, avait été celui de la fille du président Jeannin avec 420.000 fr.

de dot; au milieu du xvii*, la fille du chancelier Séguier en reçut 1.500.000. L'écart entre ces deux sommes permet de mesurer l'ascension récente de la noblesse de robe. De pareilles dots sont inconnues dans la noblesse d'épée.

Quoiqu'il soit impossible de prétendre évaluer, dans la France d'autrefois, le nombre des possesseurs d'une richesse moyenne ou d'une large aisance, comme nous pouvons le faire dans la France contemporaine, grâce aux taxes sur les successions ou sur les loyers, il est certain qu'il y a, dans la population de 1910 comparée à celle de 1700 ou de 1500, une proportion beaucoup plus forte de gens qui possèdent 10.000, 20.000 ou 40.000 francs de rentes.

Les différences entre l'ancien régime et le temps présent ne sont pas les mêmes à tous les degrés de l'échelle sociale. Elles sont beaucoup moindres, par exemple, dans la classe populaire, dont les recettes, prises en bloc, ont seulement doublé, que parmi les richissimes dont la fortune a sextuplé. L'écart s'est donc tendu entre ceux qui sont le plus riches et ceux qui le sont le moins, — bien que tous se soient enrichis, — parce qu'ils ne se sont pas enrichis pareillement. Et là encore, on peut observer une loi naturelle de la vie, qui est l'inégalité par la sélection. Plus les hommes courent et plus ils vont vite, plus ils s'espacent et se dépassent. Plus l'humanité progresse, plus l'inégalité s'accroît entre les peuples; plus un peuple progresse, plus l'inégalité s'accroît entre ses citoyens.

C'est le contraire de ce que l'on croit et de ce que certains souhaitent, mais c'est la vérité. Et l'on pourrait en dire autant des trésors de la science que des trésors de l'argent. Plus augmente le savoir humain, plus augmente aussi la distance entre

ceux qui savent le moins et ceux qui savent le plus. En fait d'argent, on peut estimer que les* revenus intermédiaires entre 5.000 francs et 200.000 étaient, il y a cent cinquante ans, trois ou quatre fois moindres; que, par conséquent, la masse de la bourgeoisie a vu tripler son aisance et quadrupler son opulence. Ses recettes ont ainsi progressé plus que celles du peuple, qui ont doublé, et moins que celle des ultra-privilégiés, qui ont sextuplé. Mais l'effectif de ces familles richissimes n'est que de 1.000, celui de la bourgeoisie, grande et petite, est de 420.000 et celui des ménages qui vivent uniquement de leur travail est de 10 millions et demi.

Puisque les recettes des classes laborieuses ont doublé, ce ne sont pas elles qui ont fait les frais de l'accroissement d'opulence des riches. Mais le doublement des recettes de ces dix millions et demi de familles exigeait un chiffre annuel de milliards très supérieur à l'accroissement de revenus des autres classes; d'autant que la population française a augmenté de plus de moitié depuis 1789. Il a fallu que la demande de main-d'œuvre fût énorme pour faire hausser le prix du travail, alors que les travailleurs, par leur multiplication même, tendaient à le faire baisser. Il a fallu surtout que la même quantité de main-d'œuvre correspondît à une quantité de production plus grande, afin que chaque ouvrier, produisant beaucoup plus qu'il ne consomme, la part de chacun dans la consommation générale pût s'accroître. Tel a été le mécanisme du progrès industriel qui a changé, à notre avantage, l'ancien rapport entre la production et la consommation de toutes choses.

Mais cette révolution a eu pour effet de créer au profit de ceux qu'on pourrait nommer les capitaines de la production, entraîneurs et organisateurs du

travail national, nn privilège d'argent, précaire et bref sans doute, mais considérable, et dont le résultat a été d'établir une aristocratie pécuniaire au sein de cette démocratie politique, et d'en étager la hiérarchie sur des bases beaucoup plus larges, et avec des degrés beaucoup plus distancés que ceux d'autrefois. De sorte que, pour arriver à ce que les moins aisés d'entre nous fussent deux fois plus aisés que n'étaient leurs grands-pères, il a fallu concéder aux plus riches d'entre nos parvenus de l'usine ou du comptoir la faculté de devenir trois, quatre ou six fois plus riches que les parvenus du fonctionnarisme monarchique et du féodalisme militaire.

L'Argent est maître chez lui. — Cette indépendance s'étend au prix des hommes. — L'Argent n'est maître que chez lui. — il peut être confiné dans son domaine. — Disjonction opérée de nos jours entre la richesse, la puissance et les honneurs. — Les traitements, bénéfices et honoraires forment, avec les salaires, une recette double du revenu des capitaux. — Soldes militaires depuis le Moyen Age. — Appointements des professeurs, des magistrats, des fonctionnaires civils; — Les emplois privés beaucoup plus nombreux et mieux rétribués de nos jours que ceux de l'Etat. — ' Les maréchaux de la Nouveauté. — Les directeurs de sociétés industrielles. — « Actionnaires » et « obligataires » de la vie. — Honoraires des médecins. — Un grand médecin supérieur à un simple ministre. — Honoraires des avocats. — Evolution entre la magistrature et le barreau. — Goût de la chicane aboli de nos jours. — Bénéfices des gens de lettres. — Le profit de l'homme de lettres ne dépendait pas nécessairement jadis du genre de ses travaux. — Ce qui a créé la lecture universelle n'est pas l'enseignement universel, mais le bon marché des imprimés. — Pourquoi les honoraires des auteurs dramatiques ont augmenté.

L'Argent est maître chez lui. L'indépendance des prix, qui ne souffrent aucun joug et bravent toute autorité, est l'un des faits principaux que ces études ont pour objet d'exposer avec preuves à l'appui. Cette indépendance des « prix », dans l'acception

la plus vaste du mot, est universelle et absolue : elle s'étend aux prix des hommes, comme aux prix des choses, et au prix de tous les genres d'hommes, salaires ou appointements, bénéfices ou honoraires.

L'Argent et ses créatures : l'Aisance et la Richesse évoluent parmi nous à la manière des forces de la nature, brutales et aveugles. Le penseur constate ces fluctuations et les explique; le naïf seul prétend les maîtriser, sous prétexte qu'elles ne sont pas « justes » toujours ni « raisonnables ». Et en effet elles ne le sont ni plus ni moins que les réactions chimiques ou les phénomènes géologiques. Cependant personne n'accuse d'immoralité la géologie ou la chimie.

Il est donc tout à fait oiseux de rechercher si les grandes fortunes sont nuisibles ou utiles dans un Etat, si les gros lots d'argent sont l'apanage des branches d'activité les plus utiles à la nation et, dans chaque branche d'activité, la récompense des plus méritants. En effet, nous voyons tous que, dans cette distribution des biens par la loi économique, les mérites les plus hauts ne sont pas les plus profitables, que les mieux payés ne sont pas toujours les plus estimés, que des intelligences, également doublées de travail et de volonté, sont rétribuées très diversement suivant les besognes auxquelles elles s'appliquent et qu'un notaire par exemple gagne plus qu'un explorateur, un poète ou un astronome.

Au fond de toutes les revendications du temps présent apparaît clairement la volonté d'intervenir dans la distribution des richesses. Cette prétention noble et généreuse repose sur l'idée qu'il doit y avoir un rapport de justice entre le travail et son prix; elle domine toute la politique et gît au fond des aspirations de la foule, indiscutée comme un axiome. La foule voit très bien, parce que cela crève les yeux,

que ce rapport de justice, qu'elle croit logique, n'existe nulle part; il s'est donc créé un courant d'opinion déterminé à l'établir par la force. L'étude scientifique des faits montre que cette pierre philosophale du xx*" siècle est une chimère; il est bon de le démontrer parce que cette erreur trouble la raison des hommes et, par voie de conséquence, la paix des Etats.

La « monnaie » de justice ne peut être qu'une monnaie « morale », une monnaie d'estime; encore le salaire payé en cette monnaie n'est-il pas nécessairement juste, car les mœurs varient. L'on n'estime pas autant les mêmes choses dans tous les siècles et l'on n'estime pas toujours les choses qu'il faut. Surtout il n'y a pas connexité entre la monnaie d'estime et la monnaie d'argent, parce que l'on ne paie pas les choses à proportion du cas que l'on en fait, mais simplement du désir que l'on en a.

Dans le milieu d'oii sortent les plus notables opulences, dans le monde financier, industriel et commercial, ce ne sont pas les sortes de commerce ou d'industrie les plus indispensables à la nation, les plus géniales ou les plus hasardeuses, qui ont procuré de nos jours les plus gros bénéfices; soit parce que la marge des gains s'y trouvait réduite par la concurrence, soit parce qu'ils se prêtaient moins que d'autres à la concentration en peu de mains. Et parmi les élus des grands et extraordinaires succès d'argent, il s'est trouvé des simples ou des pirates que le hasard s'est plu à visiter ou à seconder. Tout cela, semble-t-il, est connu, mais il est bon de le redire.

Au reste, si les millions se décernaient par autorité ministérielle comme les palmes académiques, au lieu de se conquérir en des batailles où la chance a grande part, il n'est pas certain qu'ils seraient partagés avec

plus d'équité. Pour exciter la haine des bras contre les têtes, on dit aux premiers : C'est vous seuls qui avez tout créé; vous êtes les artisans de toutes ces richesses que possèdent quelques-uns; donc ceux-ci vous les ont volées. Pourtant cette masse de travailleurs n'a rien créé du tout, c'est un outil, une force inerte. Le seul « auteur » est celui qui conçoit l'idée, qui dresse le plan, qui dirige les forces; sans lui, Ja foule ouvrière ne ferait, ne pourrait et ne serait rien, rien que ce qu'était l'homme primitif, l'homme des cavernes, qui chassait et péchait pour ne pas mourir.

Le « créateur » qui serait fondé à se plaindre, à protester contre le spéculateur ou le patron enrichi, ce n'est pas le manœuvre exécutant, l'homme de peine, qui profite de la confection de ces richesses nouvelles dans son bien-être et ses salaires accrus, c'est l'honime de science, invisible générateur de cette vie progressive, père des machines, des substances et des inventions, dont l'application pratique profite le plus souvent à autrui. Celui-là pourtant ne se plaint pas.

Mais si l'Argent est maître chez lui, il n'est maître que chez lui. Si l'Argent n'a pas plus souci de la « raison » dans le choix de ses favoris que les prix n'ont souci de la « justice » dans leurs rapports visà-vis les uns des autres, — et que peuvent la raison ou la justice contre l'offre et la demande, contre l'abondance ou la rareté? — si la richesse se forme donc, se dissipe ou s'accroît à sa guise, suivant ses lois propres qui n'ont rien à démêler avec les lois politiques ou morales, son domaine, son rôle peuvent être bornés plus ou moins par la législation et par les mœurs.

L'Argent peut être plus ou moins confiné chez lui ; par la Constitution, suivant que certaines charges ou

236 DÉCOUVERTES d'hISTOIÈE SOCIALE

dignités s'achètent ou ne s'achètent pas; par l'Opinion, suivant le rang assigné par elle aux biens de la fortune, parmi les autres biens, les autres forces, les autres prestiges de la terre. Il n'est pas rare d'entendre dire que le rôle de l'argent s'est accru de nos jours et que nous sommes menacés de ploutocratie. J'aurai donc l'air d'énoncer un paradoxe en affirmant que c'est plutôt le contraire qui est arrivé : la ploutocratie ne semble point à craindre; nous serions plutôt enclins à la « ploutophobie ». ^

C'est dans le passé, sous l'ancien régime, depuis la Un du Moyen Age jusqu'à la Révolution, lorsqu'il ne se faisait plus grand'chose par la Force et qu'il ne s'en faisait guère par l'Opinion, que l'Argent a régné en France. Presque tout se vendait, puissance et honneurs, emplois civils et militaires, et la noblesse elle-même dont, les titres étaient inséparables des terres sur lesquelles ils reposaient. Il fallait être riche pour devenir quelque chose et, si la faveur du prince distinguait parfois un homme pauvre, elle en faisait du même coup un grand et un riche, parce que la richesse était la conséquence ordinaire du pouvoir.

Pour l'opinion publique de jadis, cette richesse, voyante et fastueuse, attirait par elle-même le respect et le légitimait d'ailleurs par la noblesse et les^ dignités qui s'y annexaient. Elle unissait ainsi l'ensemble de ces « grandeurs d'établissement », suivant le mot de Pascal, en face desquelles les « grandeurs naturelles », le talent et la science, demeuraient bien peu de chose. Les individus adonnés aux professions libérales, dont nous allons pénétrer ici le budget, dépendaient étroitement par leur bourse de cette élite pécuniaire. Ils ne souffraient point de lui être domestiqués dans leurs intérêts, sinon dans leurs personnes, et le commun peuple leur donnait dans son esprit une

place conforme à celle qu'ils occupaient dans la hiérarchie sociale.

Il s'est opéré de nos jours une disjonction absolue de ces biens et de ces forces autrefois associées : richesse, puissance et honneurs. Notre époque, où il y a plus d'argent aggloméré chez quelques-uns, est aussi celle où l'argent donne, à ceux qui le possèdent, le moins de pouvoir. Au cours du xix* siècle, il n'y a pas eu de grands hommes d'État enrichis par la politique; il n'y a pas eu de gros millionnaires portés au gouvernement par l'argent. Tel député peut vendre son vote, tel ministre jouer sur des nouvelles et tel président de la République mettre de côté pour sa famille ses frais de représentation ; ce sont là des grivèleries sordides, elles rapportent peu, elles déconsidèrent beaucoup. L'opinion les réprouve aujourd'hui tandis qu'elle ne s'en choquait pas naguère.

Si le pouvoir ne donne plus l'argent, l'argent ne donne pas davantage le pouvoir. De richissimes entrés,, grâce à leur fortune, dans les assemblées électives, il ne s'en voit, à droite ou à gauche, qu'un fort petit groupe, beaucoup moins que de gens besogneux. Par contre, nombre de candidats millionnaires, aussi bien de gauche que de droite, échouent et, d'une manière générale, les postes officiels, grands ou petits, sont occupés par des gens médiocrement aisés.

Bien qu'il n'y ait plus en cette démocratie de privilèges de naissance, il subsiste encore des descendants de ces privilégiés. Or, la Richesse a plus perdu à l'abolition de la Noblesse que l'aristocratie elle-même. Turcaret ne peut plus acquérir à beaux deniers comptants un marquisat authentique, comme sous Louis XV ; tandis que le propriétaire d'un nom historique continue d'acquérir par contrat de mariage, comme sous Louis XV, les capitaux de Turcaret. Ici, les lois ont

enlevé à l'or une capacité d'achat • les mœurs ont conservé à la race une capacité d'échange.

L'Argent n'a même pas le privilège de se multiplier lui-même, je veux dire de créer la richesse. Il ne joue qu'un petit rôle dans sa formation ; témoin le succès de la plupart des grandes entreprises industrielles et commerciales, de celles qui sont aujourd'hui les plus florissantes, les plus lucratives, et (|ui ont débuté presque toutes avec d'infimes capitaux.

Un autre avantage enfm, une autre supériorité, a échappé à la Richesse ; le respect, la considération des hommes, est allé à ces u professions libérales », faites de « grandeur naturelle », qui, plus que toutes, donnent maintenant « l'honneur » et où l'argent ne sert à rien pour réussir. Quelques-unes d'ailleurs donnent aussi l'argent : non seulement un grand riche qui n'est que riche a moins de prestige aujourd'hui, sauf peut-être pour son portier, qu'un grand peintre ou un grand avocat; mais ceux-ci même arrivent, par leur parole ou leur pinceau, à compter parmi les citoyens très opulents.

Les recettes des particuliers ne consistent pas, pour la plus grande part, dans l'intérêt des capitaux mobiliers et fonciers, mais dans le prix du travail. Que ce prix du travail s'appelle « traitement » pour l'instituteur, « honoraires » pour le médecin, « courtage » pour l'agent de change, « solde » pour le capitaine ou « salaire » pour le charpentier et « gages » pour la servante, les noms donnés à ces rémunérations sont de médiocre importance. Ils changent avec les temps et avec les susceptibilités des intéressés : au xvn® siècle, le maréchal de France demandait ses « gages » ; le cuisinier du xx^ siècle dit plutôt ses « appointements ». Question de nuances ; le paiement effectué a toujours la même cause et la même destination.

Il fait vivre la quasi-totalité de la nation, puisqu'il n'y a pas quatre familles françaises sur cent qui possèdent 50.000 francs de capital et jouissent par consé- ({uent d'un revenu probable de 2.000 francs.

Le revenu du capital placé n'est en effet qu'une partie, et la moindre, des recettes générales de la nation ; les 12 milliards de salaires, de gages ouvriers et agricoles, les 3 à 4 milliards de bénéfices annuels des patentés du commerce et de l'industrie, les 2 à 3 milliards d'appointements des fonctions publiques ou privées et d'honoraires des professions libérales, font, chaque année, une somme double certainement des intérêts que rapportent les biens mobiliers et fonciers. Et c'est l'activité des transactions, l'émulation des découvertes, la course au succès, rêvé par tous, atteint par peu,- qui a simultanément enfanté l'opulence des uns et le bien-être des autres.

Mais, comme les fortunes, les traitements, loin de se niveler, accusent au contraire, les uns vis-à-vis des autres, une tendance à l'inégalité. Ils se sont élevés beaucoup plus, pour l'élite de chaque profession, que pour la masse de ceux qui l'exercent. Partout, sauf pour les fonctionnaires de l'État, l'écart s'est tendu entre les plus gros et les plus petits appointements, entre les plus gros et les plus petits honoraires : les médecins, les ingénieurs, les avocats, les professeurs, les artistes renommés, sont aujourd'hui dix et quinze fois plus payés que ceux qui excellaient dans les mêmes branches il y a deux ou trois cents ans; tandis que le commun des individus adonnés à ces professions gagnent seulement deux ou trois fois plus que leurs devanciers.

Enfin le partage des lots se fait aujourd'hui tout autrement que jadis. La place de cha(|ue besogne, de chaque service, sur l'échelle des traitements a gran-

dément changé. Ce ne sont plus du tout aux mêmes sortes de gens que vont les larges émoluments. En chaque siècle, deux influences ont présidé à la répartition : la loi de l'offre et de la demande a fait enchérir les gens que l'on jugeait les plus utiles ; les mœurs ont associé les plus hauts appointements, naguère aux dignités les plus éminentes, maintenant aux capacités les plus rares.

C'était tout le contraire au Moyen Age : les charges publiques étaient de beaucoup les plus lucratives, et, parmi les charges publiques, les emplois guerriers étaient, au point de vue des appointements, hors de pair. Parmi les traitements que j'ai notés, le plus haut est de 257.000 francs, attribué en 1553 au chambellan de Charles-Quint. Le titulaire de cette charge est un personnage exceptionnel et quasi souverain, le célèbre comte d'Egmont, prince de Gavre, le vainqueur de Saint-Quentin, future victime du duc d'Albe. Au Moyen Age, les traitements supérieurs à vingt-cinq mille francs sont attribués exclusivement à des offices militaires et à des charges de cour, remplies par, des gens d'épée. Sur les traitements de 10.000 francs à 25.000, 70 p. 100 se rapportent aux mêmes emplois, 30 p. 100 à des postes civils, dont 16 à des magistrats, 5 à des receveurs de finances, 5 à des médecins ou chirurgiens, 1 à un artiste et 3 à des gens d'Église.

Un brave chevalier, un écuyer bien monté, se payaient jadis le même prix qu'un chef de bureau d'aujourd'hui dans un ministère. Les traitements civils, attachés aux emplois de finance, de police et des autres branches d'administration ont suivi dans les temps modernes une marche inverse à celle des soldes militaires. Celles-ci ont baissé, ceux-là ont monté.

La catégorie qui a le plus enchéri parmi les traita;-

ments civils de l'État est, comme on l'imagine sans le secours d'aucune statistique, celle des fonctionnaires de l'Instruction publique. Un bon professeur, au Moyen Age, devait s'estimer heureux d'avoir la solde d'un bon arbalétrier. Il l'obtenait rarement, autant que l'on en peut juger, tandis qu'aujourd'hui le professeur de Sorbonne est mieux payé que le général de brigade.

Mais c'est dans les administrations privées et parmi les professions libérales que se rencontrent presque exclusivement les gros émoluments, et qu'ils s'y trouvent en très grand nombre et à des taux jadis inconnus.

Quoique le « gouvernement » ait prodigieusement grossi, essaimé et pullulé, par ses fonctionnaires et partout ce qu'il les charge de faire, de surveiller ou d'empêcher, ces 50.000, 100.000 et 200.000 francs par an, que l'État du Moyen Age et de l'ancien régime concédait ou procurait à ses généraux, à ses chanceliers, à ses sénéchaux, à ses gouverneurs, à ses archevêques, à ses intendants, à ses grands dignitaires, l'État contemporain ne les leur donne plus. 11 alloue au maximum 35.000, 25.000, 20.000, 16.000 fr. à ses préfets, à ses commandants de corps d'armée, à ses premiers présidents, à ses recteurs, à ses conseillers d'Etat; et ceux qui, dans les postes officiels, civils ou militaires, touchent plus de 15.000 francs par an, ne forment pas aujourd'hui un effectif total de mille personnes, y compris les agents diplomatiques et les trésoriers de finance dont les uns sont astreints à une représentation onéreuse et les autres au dépôt d'un fort cautionnement.

Parmi les emplois privés, au contraire, en la place des courtiers et des « facteurs » du marchand en gros, des clercs et scribes du banquier, des contré ni aï très

et « suppôts » du manufacturier, petites gens et de basse mine du xviii*' siècle, nous voyons des salariés de haute envergure, puissants personnages qui, sous titres de directeurs, administrateurs ou gérants, sont à la tête des chemins de fer, des compagnies de navigation et autres entreprises de transports, des usines et des magasins géants, des établissements de crédit aux bras longs et multiples, des journaux, des hôtels monstres, des théâtres, des docks, des sociétés d'assurances, d'éclairage, des houillères et des industries de toute sorte où les émoluments de 50.000 francs ne sont pas rares, où il s'en trouve un bon nombre de 100.000 francs et quelques-uns bien supérieurs.

Les trois « maréchaux de la Nouveauté », qui mènent le magasin le plus prospère en ce genre, se partagent un traitement de 600.000 francs, égal à la moitié de celui du Président de la République. Les douze commis supérieurs qui les assistent et forment leur conseil touchent autant que le conseil des ministres. Au-dessous d'eux, et pour l'ensemble des grands bazars à Paris, il existe au total plus de 250 traitements de 25.000 et 20.000 francs — égaux à ceux des préfets de 2^ et 3* classes — encaissés par les chefs de comptoir et assimilés.

Et cela, dans une seule branche d'activité commerciale. Quoique ainsi transformés, ceux que l'on appelait sous la Restauration des « calicots » n'en sont pas moins des prolétaires de naissance, qui capitalisent leur intelligence et leur énergie. Les principaux employés de l'industrie, quoiqu'ils possèdent une instruction technique supérieure, sont aussi dénués le plus souvent de tout capital matériel; ils ne possèdent que le capital personnel, mais leur salaire d'une année arrive à représenter une fortune; 10 p. 100 sur les bénéfices au gérant de cette société métallur-

gique, qui occupe des milliers d'ouvriers, est-ce trop payer sa valeur? Non, sans doute, puisqu'il est seul responsable du succès. Mais, d'après le dividende moyen depuis vingt ans, cela équivaut à un traitement de 700.000 francs, le triple de ce que Gharles-Quint, dans sa magnificence, donnait au prince gouverneur des Pays-Bas. Colbert n'avait pas autant lorsqu'il réformait la France; encore se servait-il lui-même et prenait-il dans la caisse à l'insu du Roi !

La société humaine, observée sous l'angle des intérêts, se compose d' « actionnaires » et d' « obligataires ». Tous les humains sans exception, et peutêtre sans le savoir, — comme M. Jourdain pour la prose — possèdent un capital et le font valoir.

Quelques-uns ont acquis ou hérité le capital matériel (argent, terres, biens quelconques); tous reçoivent en naissant le capital personnel (force, intelligence, facultés diverses). Ce capital personnel est bien plus important que l'autre. Non seulement la plus grande part des recettes globales de la nation, les deux tiers aujourd'hui, — lui appartiennent, mais encore il conquiert et s'annexe fatalement le capital matériel, chez tous les peuples et en tous les temps. Tandis qu'au contraire les détenteurs du capital matériel le perdent, quand ils sont dénués de ce que nous nommons ici le « capital personnel ».

Les voies et moyens par où s'acquiert la richesse varient suivant les époques, et, de même que les fortunes modernes ne se composent pas d'éléments semblables à ceux des fortunes anciennes, les capacités propices au gain ont changé avec les siècles; dans un capital personnel, la vigueur physique et la bravoure guerrière, réservée par les nations de 1910 à l'usage externe, ne sont plus les « valeurs » lucratives qu'elles étaient il y a cinq cents ans. L'aptitude financière au

244 DÉCOF VERTES d'hISTOIRE SOCIALE

recouvrement des impôts et à la gestion des fonds d'Etat n'ont plus cette utilité privée, en vertu de laquelle le « traitant » d'ancien régime expropriait quelque peu le Trésor à son profit individuel.

Suivant ses besoins et son état social un peuple paie tel ou tel mérite par le don de l'opulence, et les citoyens qui obtiennent cette opulence par leur effort intellectuel travaillent, soit comme u actionnaires », soit comme « obligataires ». Les actionnaires de la vie sont ceux qui mettent au jeu sans réserve leurs biens ou leurs personnes, qui ont part à l'intégralité des chances et des risques et s'exposent à gagner beaucoup ou à tout perdre. Ces capitaines d'aventures, ces hardis routiers, sont les commerçants et industriels d'aujourd'hui ; ce sont aussi les avocats, médecins, artistes, gens adonnés aux professions libérales et les entrepreneurs de travail à la tâche.

Les « obligataires » sont ceux qui placent et louent leurs capitaux matériels ou personnels à taux limité, mais garanti. Le mirage des perspectives lointaines et indéfinies de la spéculation ne les séduit pas. Ils en redoutent les dangers et les désastres et se mettent à l'abri derrière un traitement fixe : ces prudents chevaliers, ces archers circonspects d'aujourd'hui sont les fonctionnaires de tout uniforme et les rentiers de tout repos ; ce sont les ouvriers payés à l'heure et à la journée.

Mais, qu'ils se cantonnent dans un salaire ou se livrent tout entiers aux profits et pertes, il arrive qu'en tout temps les genres d'affaires qui distribuent les gros (( dividendes » aux actionnaires, sont aussi ceux qui servent aux obligataires les gros « intérêts » ; que les soldes militaires furent élevées lorsque la guerre menait à la fortune; que les traitements civils del'i^tat furent avantageux lorsque le « royaume » était, pour

ses fournisseurs, le client taillable et débonnaire par excellence ; et qu'enfin de rfos jours, oi^i le libre négoce avec l'universalité des citoyens est la source principale de richesse, c'est dans les services et les administrations privées que foisonnent les plus hauts honoraires comme les plus hauts appointements.

Seulement, toutes les professions « libérales », soit qu'elles répondent à un besoin, soit qu'elles procurent un plaisir, sont aujourd'hui gratifiées d'honoraires et d'appointements tout à fait supérieurs à ceux des fonctionnaires de l'Etat; tandis qu'aux siècles anciens c'était le contraire. L'État n'a donc plus la même importance ; il ne joue plus le même rôle dans notre vie. Certes il a grandi, mais plus encore que lui, plus que la o France publique », a grandi la « France privée » ; et il est tout de même plus facile à un homme de talent. — hors du terrain sacrifié aux passions politiques. — d'être quelque chose aujourd'hui malgré le peuple que naguère malgré le roi.

L'individu a plusieurs aspects. Le talent, le succès, la considération et le profit sont choses tout à fait distinctes, tantôt unies et tantôt séparées. On peut avoir le succès sans le talent, la considération sans le succès, le profit sans la considération ou inversement. La possession de l'un de ces avantages n'entraîne ni n'exclut la possession des autres.

Le rang social, le rang politique, le rang intellectuel et le rang pécuniaire, dépendent parfois les uns des autres et influent dans quelque mesure les uns sur les autres, en bien ou en mal : certaines besognes sont moins rétribuées que d'autres précisément parce qu'elles sont plus estimées, partant plus recherchées et que la concurrence des postulants y abaisse le salaire. Un haut rang social appelle en quelques pays un haut rang légal ; en d'autres il lui fait obstacle. Et,

réciproquement, un haut rang politique ne confère pas toujours un haut rang social, même en pays démocratique où l'opinion fait la loi ; parce que le peuple veut choisir ses maîtres, peut choisir ses maîtres, mais ne peut se persuader toujours que ceux qu'il a choisis méritent d'être ses maîtres.

Parmi les professions libérales, les situations enviées, qui résultent de l'oïTre et de la demande, ont été créées au profit de leurs favoris, les unes — celles des médecins et des peintres — par l'aristocratie des nouveaux riches ; les autres — celles des auteurs dramatiques et des acteurs — par l'aisance nouvelle de la démocratie.

Sous l'ancien régime, quelques médecins réussissent par la faveur du prince. Mais ces ascensions domestiquées demeuraient toujours éphémères, fragiles, à la merci d'un caprice ; et leur caractère saillant est de n'être point proprement « médical », mais a politique ». Elles ne proviennent pas de la capacité professionnelle du docteur, mais de la chance du courtisan.

De nos jours aussi des médecins parviennent aux honneurs politiques ; ils occupent, par les bonnes grâces du peuple, les premières charges de l'État, autant que les autres citoyens et même davantage puisque, dans un de nos derniers Cabinets, se trouvaient à la fois à l'Intérieur, aux Finances et aux Travaux Publics, trois ministres-médecins. Voilà de quoi Saint-Simon eût été fort choqué ; lui qui louait Fagon d'être demeuré « toujours respectueux et toujours à sa place », place assez modeste sans doute en comparaison de celle d'un duc et pair.

Le médecin du xx'' siècle, s'il lui plaît de « sortir de son état », peut donc tenir un rang beaucoup plus haut que jadis dans la politique; mais il ne peut plus comme jadis tenir, de par la politique, le premier

rang dans le corps médical. Or, il est clair que, dans notre démocratie, un grand médecin est supérieur à un simple ministre.

Quant aux avocats, depuis l'institution de la vénalité des charges, c'est-à-dire depuis la fin du xvi'^ siècle jusqu'à la Révolution, entre ceux qui plaidaient et ceux qui jugeaient, la question d'argent établissait une ligne de démarcation presque infranchissable.

Dans une société où la situation sociale s'achetait avec les places, il fallait être riche pour devenir quelque chose, et, par cela seul qu'il ne menait pas à la richesse, le métier d'avocat ne donnait pas l'accès des honneurs. La majorité de ceux qui l'exerçaient y joignaient d'autres emplois, plus ou moins subalternes, qui les classaient dans l'opinion à un niveau modeste.

Une évolution radicale s'est opérée au xix* siècle entre la magistrature et le barreau; socialement, nos avocats actuels sont égaux et nos grands avocats sont supérieurs à leurs juges, parce qu'ils possèdent cette noblesse démocratique qu'est la « notoriété ».

Si les avocats sont moins nombreux que jadis et s"il y a plus d'avocats sans causes que de médecins sans malades, c'est que l'effectif des plaideurs s'est beaucoup réduit dans notre siècle. Nous sommes infiniment moins processifs que nos pères et nos procès durent^ moins longtemps. C'est un goût aboli.

Il n'y a d'ailleurs pas d'explication à donner de ce que les grands avocats soient mieux rétribués que les grands écrivains, plus qu'il n'en pourrait être donné de ce qu'un kilo d'acier coûte aujourd'hui moins cher qu'un kilo de bœuf, tandis que c'était exactement le contraire au xv^ siècle. [Les prix aussi ont leurs raisons,... que la raison n'a point à connaître.

Albert Durer, quoiqu'il ne fût guère fortuné, paie à Anvers (1521) a pour un clystère destiné à sa femme qui est malade » 24 francs, — le même prix exactement qu'il vendait ses dessins ou ses portraits au fusain.

Parmi les gens de lettres, le gain que procure les œuvres de l'esprit ne dépend ni de leurs qualités propres, ni du rang qu'elles occupent, ni de l'influence qu'elles possèdent, ni des services qu'elles rendent, mais seulement du nombre de leurs amateurs. Dès lors, il y a d'excellentes raisons pour que la part de chaque auteur dans le salaire global ne corresponde pas à son rang ni à son effort. Personne ne trouve mauvais qu'une chanson puisse rapporter davantage qu'un dictionnaire, ni même que ce siècle, qui doit tout à la science, ne la paie pas.

La distinction fondamentale entre le salaire des gens de lettres d'aujourd'hui et d'autrefois consiste en ceci : que les auteurs jusqu'au xvn*' siècle ne vivaient pas du produit direct de leurs œuvres, puisque les œuvres imprimées ne rapportaient à peu près rien ; ils vivaient de l'estime que l'on en faisait, parce que l'estime se monnayait, depuis la Renaissance, non plus seulement en cadeaux des puissants, mais en pensions et bénéfices ecclésiastiques. Le profit de l'homme de lettres ne dépendait pas nécessairement, comme de nos jours, du genre de ses travaux.

Aujourd'hui les genres littéraires, sur l'échelle des profits, se classent suivant qu'ils peuvent tirer plus ou moins du public ; le roman le plus répandu ne rapportera pas le quart de la pièce de théâtre la plus représentée; le livre d'histoire le plus réimprimé ne fera pas gagner le tiers du roman ; les vers les plus achalandés n'ont pas rendu la moitié du livre d'his-

toire; quant aux ouvrages de philosophie, d'érudition ou de science pure, ceux dont l'usage n'est pas obligatoire pour une clientèle scolaire vaudront aux plus illustres auteurs quelques poignées de louis.

Remarquons-le bien, ce qui a créé la lecture universelle n'est pas du tout l'enseignement universel de la lecture; ce ne sont ni les fondations d'écoles, ni les lois qui en facilitent ou en imposent la fréquentation. Cela c'est l'action « politique », toujours extrêmement bornée et assez impuissante. Tout autre a été l'action « économique », insensible, mais souveraine : une révolution s'est opérée de notre temps dans l'industrie typographique. Ce qui coûtait cher autrefois, — le papier [et le tirage, — coûte aujourd'hui très bon marché; la composition — à bon marché jadis — coûte cher aujourd'hui. Il en résulte que naguère il n'était pas très onéreux d'établir un livre, mais que le bénéfice ne s'accroissait pas avec un tirage à grand nombre; tandis que maintenant les frais de composition se réduisent à rien pour peu que l'on multiplie les exemplaires. Et cette multiplication est possible par suite des presses à vapeur et de la pâte de bois ou d'alfa.

Le progrès matériel a rapproché le livre du lecteur ; il a comblé le fossé qui les séparait : d'abord par l'invention des nouveaux papiers et des nouvelles machines à imprimer et à composer; ensuite, car le bon marché de l'objet n'eut pas suffi, par la hausse générale des salaires qui a permis aux particuliers les plus modestes de faire à cette dépense nouvelle une petite place dans un budget élargi.

Le gain de l'écriture — les honoraires des gens de lettres — ont-ils grandi en proportion de la dépense de lecture faite par la nation? On se figure sans peine que, les genres les plus lucratifs étant ceux qui s'adres-

sent à la foule, ne peuvent être aussi les plus relevés; parce que le nombre des gens quf pensent ayant augmenté infiniment moins que le nombre des gens qui lisent, il a fallu faire, pour les besoins énormes de ces derniers, une quantité d'écritures que. l'on puisse lire sans penser.

Et, par exemple, ce n'est pas surtout avec son talent littéraire que l'auteur dramatique <( fait de l'argent ». Sa pure valeur intellectuelle ne le nourrirait pas mieux qu'un philosophe. Mais il profite, en tant qu'ouvrier intellectuel, de tout ce qui dans le théâtre n'est pas d'une haute intellectualité : du besoin de divertissement et de toute la dépense d'agencement matériel faite pour satisfaire ce besoin. Ce que l'on paie en lui c'est le plaisir qu'il donne, bien plus que le mérite qu'il a; à preuve le succès de nombreuses pièces qui n'ont pas beaucoup de mérite mais qui donnent beaucoup de gros plaisir, du plaisir qu'il faut, et même de mille exhibitions qui n'ont pas de mérite du tout, mais dont les amateurs se régalent.

Ce n'est donc ni à leur groupement syndical, ni à la gestion habile et énergique de leurs intérêts que les auteurs dramatiques doivent l'accroissement de leurs gains, mais à ce fait que leur clientèle s'est grandement étendue et enrichie depuis 120 ans. Si les conditions matérielles de la vie ne différaient pas aujourd'hui de ce qu'elles étaient sous Louis XVI, au lieu des 60.000 ou 100.000 francs annuels de droits que distribuait la Comédie-Française de 1780 à 1789, elle en distribuerait peut-être le double ; et ce serait tout. Ceux qui écrivaient pour la scène n'auraient pu s'imaginer qu'il fût possible un jour de répartir à leur corporation une somme telle que les 5 millions de droits encaissés l'année dernière.

Où l'on voit à quel point le milieu économique nous

domine et comment seul il crée les salaires, c'est dans le partage cffectir des droits entre les auteurs dramatiques. L'inégalité a beaucoup augmenté entre eux, par ce seul fait matériel que la clientèle théâtrale s'étant multipliée, les pièces à succès se jouent beaucoup plus longtemps que naguère, rapportent par conséquent beaucoup plus ; tandis qu'avec le renouvellement rapide des spectacles d'autrefois, un plus grand nombre d'ouvrages avaient forcément accès à la scène et personne n'y pouvait faire de très gros profits.

En tout cas, les gens de lettres, les savants, les artistes de tout genre ont gagné beaucoup à l'avènement de la démocratie et même à un certain abaissement des fonctions publiques.

L'tOtat contemporain, issu d'un parti, a des favoris encore parmi les gens de lettres; à ceux de « son parti » il réservera les menues distinctions, le panache (]ui se donne par décret, y compris le panache de corbillard, les apothéoses d'outre-tombe ; mais du moins parmi nous, sauf les cuistres, personne n'a-t-il plus du roi-peuple cette peur que Hacine avait du grand roi, et c'est quelque chose.

Page 1