‹ Découvertes d'histoire socialeChapitre 26 sur 39 · VALEUR, EN MONNAIE ACTUELLE, DE LA LIVRE TOURNOIS · texte numérisé non relu

VALEUR, EN MONNAIE ACTUELLE, DE LA LIVRE TOURNOIS

On sait que jamais, sous l'ancien régime, il n'a été frappé de livre tournois. Le mot « livre tournois » ne désignait pas une pièce de monnaie d'or ou d'argent, mais seulement une quantité de métal précieux, représenté par des monnaies de toutes sortes, très variables suivant les époques. La « livre tournois » n'existait que dans le langage ; elle ne servait pas à payer mais à compter, comme le sesterce des Romains ou le talent des Grecs, et aussi comme là livre sterling d'Angleterre qui valait 75 francs à la fin du xiii^ siècle et était descendue à 25 francs, jusqu'à l'année 1562 où elle se matérialisa sous l'aspect du « souverain » d'or actuel, en vertu d'un « act » d'Elisabeth.

Le public se chargeait d'apprécier en livres, sous et deniers, à leur juste valeur de poids et de titres, un nombre infini de disques d'or, d'argent et de billon, frappés en toutes provinces par toutes sortes d'autorités diverses. Le prix de la livre se déduisait lui-même de la valeur du kilo d'or ou d'argent : lorsque l'on disait, par exemple, au commencement du xiii^ siècle, que le marc d'argent de 245 grammes — le marc était le poids-étalon des métaux précieux — valait

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2 livres 10 sous, c'est comme si Ton eût dit que la livre | tournois représentait 98 grammes d'argent ; c'est-à-dire, intrinsèquement, 21 fr. 77 c. de nos francs modernes de 4 grammes et demi d'argent fin.

Comment ce mot « livre tournois », qui signifiait 98 grammes d'argent fin avant 1226, est-il venu à n'en plus signifier que 11 en 1600 et 4 1/4 en 1789? L'affaiblissement progressif de la livre tournois a eu deux causes : le changement de valeur des deux métaux (or et argent) par rapport l'un à l'autre, et l'ingérence de l'État dans les monnaies. Chaque fois que l'un des deux métaux devenait plus rare ou plus abondant, c'était toujours par une élévation nominale, en livres-monnaie, que se manifestait le changement de rapport. On ne réduisait jamais le prix, exprimé en livres, du métal qui baissait, on augmentait le prix de Vautre. Ainsi, au lieu de dire comme nous, aujourd'hui où l'argent a baissé de moitié sur sa valeur légale de 222 francs le kilo. « qu'il vaut seulement 111 francs », nos pères auraient dit de l'or — dont la valeur légale est de 3.444 francs le kilo — que sa valeur montait à 6.888 francs. Il aurait doublé le prix de l'or au lieu de diminuer de moitié le prix de l'argent. L'élasticité d'une monnaie de compte, qui n'était ni en or, ni en argent, facilitait singulièrement cette manière d'agir.

Mais on devine que, maintes et maintes fois répétées dans le cours de six siècles, ces hausses et ces baisses des deux métaux, qui dépréciaient inévitablement la livre, aient fini par la réduire à peu de chose. D'autant plus que, lorsque l'effet se produisait, les gouvernements ne manquaient pa> d'intervenir et accentuaient encore la baisse de ladite livre, sans le vouloir, comme on l'a vu ci-dessus au chapitre 11, page 27.

En d'autres cas, le gouvernement était seul l'auteur de la baisse lorsqu'e/i manière d'impôt il décidait qu'une certaiin' espèce, mise par lui en circulation et qui réellement valait 10 sous, en vaudrait 15 légalement. Le public n'était pas dupe; s'il cédait, il ne cédait qu'en apparence. Il consentait à appeler livre une quantité de métal fin moins grande qu'auparavant, en prenant pour 1.5 sous une monnaie qui, par son titre et son poids, ne valait précédemment que 10 sous.

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Mais il rehaussait nominalement, dans la même proportion, toutes les espèces d'argent ou d'or, nationales ou étrangères, en circulation dans le royaume. Celles qui valaient une livre se trouvaient dès lors valoir dans le commerce 30 sous et la valeur de la livre était ainsi devenue plus faible de 33 p. 100. Le prix du kilo d'argent en livres tournois, c'est-à-dire le nombre de grammes d'argent fin contenu dans une livre tournois, une fois déterminé pour chaque époque, il suffit pour établir la valeur des livres tournois en francs intrin^ sèques, de diviser par 4 grammes et demi — valeur légale d'argent fin de notre franc — le poids d'argent fin de l'an-» cienne livre tournois.

La livre tournois ayant été constamment, au cours de ce volume, traduite et exprimée en francs actuels, non seulement d'après sa valeur intrinsèque, mais d'après cette valeur, multipliée par la puissance d'achat d'un poids donné d'argent, je crois utile de donner ici un tableau de la livre tournois en francs actuels.

Sauf les cas extrêmement rares où le franc est qualifié d' « intrinsèque », je me suis exclusivement servi de francs contemporains, déduits de leur pouvoir d'achat variable suivant les dates. Le résumé des calculs qui ont servi de base à l'établissement de ce pouvoir d'achat de l'argent se trouve au tome IV, pages 576-577 de mon Histoire économique de la Propriété, des salaires, etc.

Le lecteur qui désire connaître la correspondance entre la livre-monnaie, le franc intrinsèque (valeur en grammes d'argent) et le franc relatif (valeur d'achat) trouvera ces renseignements au tableau ci-après.

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