‹ Dédicaces et lettres autographesChapitre 20 sur 21 · A M. ET MADAME JANIN · texte numérisé non relu

A M. ET MADAME JANIN

J'affrontais un détroit qui vit plus d'un naufrage ; Le théâtre français était cet Hellespont ; J'aurais sombré, sans doute, emporté par l'orage, Mais de vos quatre mains vous m'avez fait un pont.

Oui^ vos petits doigts blancs, Madame, faisaient rage. Et vous en qui le cœur au talent correspond, Vous m'avez salué d'un éloquent suffrage.

Quand vous dites: C'est bien ! un écho vous répond.

Tous les deux, chers amis, on vous a vus répandre Les pleurs de Tamitié pour ce vaillant Léandre Cruellement immolé par Cypris.

Et maintenant pleurez sur le pauvre poète

Qui trouvant le naufrage au bout de la tempête.

Fut méchamment mis à mort par Empis, i^' janvier 1859.

Louis Ratisbonne.

Jules Vallès est original dans ses dédicaces comme dans ses livres. Je trouve sur un exemplaire de V Argent, par un homme de lettres devenu homme de Bourse (1857), cet envoi goguenard à Jules Mirés :

Je suis descendu du Panthéon jusqu'à la Bourse et j'ai fait cet enfant en route... Voyez comme il a l'air drôle avec ce nombril en argent, cette enseigne au front : un vrai petit Juif. Soyez son parrain.

Et Mirés accepta sans vergogne.

Emile de Girardin n'y allait point par quatre chemins. Il envoyait ses Études politiques (1842,) à Esther Guimond, avec ces lignes courageuses :

A la femme de sens et d'esprit digne de devenir la maîtresse d'un grand, ministre. L'auteur.

-SS- II ne se trompait point. La Guimond, morte en 1879, marquait, suivant l'expression de Tun de ses biographes, les gens à Teau-forte. « On ne pouvait pas lui en faire accroire. Elle reconnaissait tout de suite la fausse monnaie dans Tart comme dans Thumanité. Aussi jamais un cuistre, même de la haute cuistrerie, n'a pu se vanter de s'asseoir à sa table ni d'être de ses amis. »

Sur la première édition de son Voyage en Orient j Gérard de Nerval a noté, en termes énigmatiques, un joyeux souvenir de jeunesse :

A Jules Janin, mon vieil ami de la rue /du Doyenné,

Histoire de lui rappeler Tincident de la femme du commissaire.

Gérard.

Quelle fin eut ce doux rêveur dans la rue de la Vieille-Lanterne, qui a disparu, pour l'honneur de Paris !

Elle avait deux mètres de large, cette rue ; on y arrivait par un escalier branlant, nauséabond. Des égouts s'y croisaient el l'agitaient de bouillonnements impurs. C'était sinistre, sans air et sans lumière, glissant, gluant, pestilentiel. A gauche, en descendant dans ce boyau formida-

ble, s'ouvrait, à hauteur d'homme, un soupirail garni de sept barreaux rongés de rouille.

« C'est là que transi sous la neige épaisse, s'arrêta, dans une nuit de janvier, le cœur glacé, la tête brûlante, l'esprit funèbre, ce pauvre Gérard ; c'est à ce quatrième barreau que ses doigts engourdis nouèrent le lacet... On comprit, quand on le trouva au matin, qu'il avait dû soulever ses deux pieds afin que la mort pût le prendre ; et de fait, ce n'est pas à terre qu'elle devait saisir cet esprit ailé ! »

Dès 1841, on l'avait cru perdu.

« C'était un soir de carnaval, le carnaval finissait. Ces horribles boutiques remplies de danses, de mascarades et de folies de tout genre, allaient s'ouvrir ; les pères de famille rentraient chez eux, les fous allaient à la fête... A cette heure de désordre, chaque rue de Paris est la rue Scélérate, rien n'arrête ceux qu'appelle le bal masqué : chacun pour soi et le gendarme pour tous.

tt Gérard allait seul en chantant on ne sait quelle poésie mystérieuse. L'aspect de ces gens qui n'avaient ni leur habit ni leur visage de chaque jour le frappa d'épouvante, et il ne comprenait plus rien à ce qui se passait autour de lui. Alors, pour être comme les autres, il jeta son chapeau à un pauvre qui lui tendait le sien ; — après le chapeau ce fut l'habit. On le prit

pour un masque qui allait au bal. Hélas ! hélas ! c'était le plus charmant esprit de ce temps-ci qui allait aux Petites-Maisons (i). »

Gérard de Nerval fut arrêté, conduit au violon^ et le lendemain, réclamé par Théophile Gautier et Antoni Deschamps, on le confia aux soins du docteur Blanche, à Passy . Sa folie était douce ; c'était une folie d'auteur et de poète. Il sortit de la maison de santé sans être guéri, et le 16 mars, n'ayant pas rencontré Jules Janin chez lui, il lui laissa ce billet d'une tristesse éloquente :

Il fait si beau que l'on ne peut se rencontrer ni s'embrasser dans les maisons. Je vais tâcher de revenir. Addio. Ilcar. G.Nap. délia torreBrunya. Ce 16 mars.

* Guérit-il jamais? C'est douteux. Il croyait avoir fait un rêve sur l'Orient, du moins il le dit dans une lettre écrite en mer, près de Malte, le 16 novembre 1843 :

En somme, l'Orient n'approche pas de ce rêve éveillé que j'en avais fait il y a deux ans, ou bien c'est que cet Orient-là est encore plus loin ou plus haut...

Quelques jours avant de mourir, il envoya à Jules Janin une feuille d'épreuve du Rêve et la Vie^ avec ces mots crayonnés au dos :

(1) Jules Janin. -^Débats du 4" mars 1841.

Mon cher Janin,

Merci. Je suis sorti avec les honneurs de la guerre, mais non avec armes et bagages, comme on disait à Sainte- Pélagie. On m'a gardé provisoirement mes meubles ; mais il paraît qu'il le fallait. Je vais donner une représentation à mon petit bénef àla Porte-Saint-Martin.

Comme vous m'avez tiré de peine, je me fais le plaisir de vous donner ceci à lire. Je vous apporterai la première partie qui parait le 15 et les Filles du feu^ que diverses circonstances m'ont empêché de vous donner.

Votre ami,

Gérard.

Un détail sinistre :

On a calculé que le soupirail où Gérard de Nerval s'est pendu, était précisément l'endroit qu'occupe actuellement une des places du théâtre du Châtelet. Ainsi chaque soir, un spectateur rit ou baille, suivant son humeur, et suivant la pièce que Ton joue, sur le point même où un poète, réduit au désespoir, s'est débattu dans Tagonie du suicide le plus navrant.

Mais quelle analogie terrible ! Un poète aussi, un esprit délicat aussi, un de ces favoris des muses qui s'enivrent en un instant de tous les triomphes et de toutes les gloires, est devenu fou comme Gérard, et, comme Gérard, il adresse à Jules Janin des billets désordonnés :

J. J. mon ami,

Je me mets à faire une comédie en vers grecs. Je réduis pour cela le Chemin de Corinthe à un seul acte.

Si j'échoue? c'est impossible, puisque la comédie est charmante. D'ailleurs que je la rate, — on ne la jouerait pas bien souvent, — mais on lui fera bien une saison dans les congrès scientifiques en Allemagne, où ils sont très forts sur le grec...

Armand Barthet.

Le plus triste, c'est que ce malheureux avait conscience de son état. Voici une lettre pleine d'angoisses et de trouble :

Samedi, 31 décembre 1872.

Mon cher Janin,

Je ne viens pas m'excuser, car la fièvre n'est pas responsable ; je viens seulement vous raconter le singulier phénomène dont j'ai été moi-même lé théâtre.

Au commencement de la semaine qui finit, peut-être sur la fin de l'autre, je passe une nuit tout entière — de lu heures du soir à 7 heures du matin, — à vous écrire une lettre de 40 pages. Je vais me coucher, — je dors, je me lève, je descends pour entasser mes feuillets dans une enveloppe et les mettre à la poste, — je n'en trouve plus vestige.

Mes 40 feuillets avaient disparu comme si je ne les avais pas écrits. Est-ce un rêve ? est-ce du délire ?

Deux ou trois jours après je me dis :

— Mais puisque ma lettre à Janin est perdue, il faut lui en écrire une autre, — et pendant la nuit suivante, de 9 à 3 heures, je griffonne à votre adresse un cahier de papier à lettres.

Ainsi je vous y tutoie.

Je vous parle de Clésinger comme d'un criminel ; — de monsieur de M... avec upe exagération sans mesure, — et

je vous prie surtout de m'envoyer une bourriche d'autographes pour enrichir la collection d'un millionnaire.

Pardonnez aux nerfs, mon cher Janin ; espérons que la santé me reviendra, puisque ma tête se guérit déjà.

Soyez assez bon pour rassembler les feuillets de cette lettre ridicule ; je souffrirai tant que je n'aurai pas vu brûler sous mes yeux ces tirades incohérentes, sans motif et sans but. Il me semble sérieusement que j'ai traversé Charenton.

C'est ce matin seulement, à plus de huit jours de ma première lettre (non partie) et à trois jours de la seconde, que tout à coup en me réveillant, il me semble qu'un rideau s'ouvre devant mes yeux, et me montre ce que j'ai fait.

Plaignez-moi, mon cher Janin. Je regrette ma première, pour examiner un peu ce que peut dicter la ûèvre. C'est que je me rappelle ! c'est qu'elle était très sérieuse, établissant comme les bases d'une longue étude, les jalons principaux de l'histoire de la littérature (poésie surtout), depuis Homère jusqu'à Musset. Le plus singulier de tout cela, c'est la disparition subite de cette lettre qui aurait fait la matière d'un feuilleton tout entier.

Ce qui me console et me fait croire à ma guérison complète, c'est la perception claire de ce que j'ai fait dans ma fièvre ou mon délire, car je ne saurais qualifier ce que j'ai éprouvé. Bon appétit, souffrance aucune, point d'accroc à mes habitudes (sauf ce travail de nuit, auquel je ne suis plus accoutumé).

Ne m'oubliez pas, s'il vous plaît, mon cher Janin, et renvoyez-moi cette lettre maudite. Je ne serai pas guéri, tant que je ne l'aurai pas dans les mains.

Arm. Barthet.

P. -S. — Ainsi, tout en vous tutoyant, je me rappelle

que je vous appelais : Gros papa. J'ai peur que de pareils effets se renouvelant, s'aggravent. J'aimerais mieux mourir tout d'un coup.

La lettre fut brûlée, mais Armand Barthet ne guérit pas.

Alexandre Dumas , — le grand Dumas, — était un homme de beaucoup d'esprit et de beaucoup de cœur. Ses dédicaces portaient Tempreinte de cette double influence. Sur le manuscrit de Y Invitation à la valse, comédie en un acte, il traça ces lignes :

Fait pour ma chère petite enfant lâabelle, à laquelle ce manuscrit appartient.

10avriH857.

Et à la dernière page :

Non corrigé et tel qu'il doit être offert à un bibliophile, pour lequel les fautes sont des preuves d'authenticité.

Alex. Dumas.

Les traits de désintéressement d'Alexandre Dumas sont innombrables ; Tor lui ruisselait entre les doigts. En voici pourtant un, d'une délicatesse extrême, que je trouve dans une lettre

inédite, et ce serait un crime de ne point le faire connaître :

Mon cher Janin,

Vous savez la mort de la pauvre petite Maillet ; nous l'avons rendue à la terre ce matin.

Elle laisse une vieille mère et un tout petit enfant.

La mère a 87 ans. Aidez-nous de tout votre pouvoir, — souscriptions, représentations à bénéfice, etc., — à la faire entrer à Thospice des vieillards.

Quant à l'enfant, si son père ne le réclame pas, je m'en charge. Il n'a que trois ans, il ne mange pas encore beaucoup. Je travaillerai une heure de plus par jour, et tout sera dit.

A vous.

Al. Dumas.

Je rouvre ma lettre pour vous dire que Dorval vient de mourir. Sa famille m'appelle ; j'y cours.

Alexandre Dumas était à Lyon, quand Jules Janin échoua à T Académie, en avril 1865. Il lui télégraphia :

Triple félicitation ! Tu n'es pas le collègue de Doucet, tu restes mon confrère et tu as fait un article charmant.

Alexandre Dumas.

Son fils dédia à TErmite de Passy la belle édition de la Dame aux Camélias ( Paris , Michel Léyy frères, 1872), par la lettre suivante :

Mon cher maître,

Voici vos épreuves.

Je me suis permis de vous dédier cette édition particulière.

Acceptez-vous la dédicace ?

Le livre est un peu mieux écrit maintenant, et beaucoup mieux imprimé.

Bien à vous.

A. Dumas.

Cette Dame aux Camélias qu'Ai. Dumas lui-même appelle Marie Duplessis, se nommait en réalité Marie-Alphonsine Plessis. Elle dort au cimetière Montmartre, à gauche, à peu de distance de la grande entrée, et on lit sur sa tombe :

Ici repose

Alphonsine Plessis

née le 15 janvier 1824,

Décédée le 3 février 1847.

De Profundis^

Elle signait, du reste, Marie Duplessis. Un billet de 200 francs « payable à fin décembre 1846, P que j'ai sous les yeux, porte cette signature, avec l'indication du domicile ; Boulevard de la Madeleine, 11.

Sans être aussi poétique que l'a faite Jules Janin, Marie Duplessis était loin d'être la mangeuse de pommes de terre frites de Nestor Ro-

queplan. n y avait chez elle une distinction innée.

Marie Duplessis, écri?ait M. des Moutis à Jules Janin, le 22 octobre 1868 ; Marie Duplessis apprit a?ec moi, sous la même férule, à lire et à écrire. Elle était ma compatriote, ma camarade d'enfance et ma meilleure amie. Elle n'était pas parisienne, comme vous l'avez pu croire, mais normande ; elle n*était pas non plus de si basse condition qu'on l'a cru...

Celui qui vous parle, monsieur, lisait avec elle, effleuré par sa noire et soyeuse chevelure, il y a de cela quelque trente ans, dans une pauvre bourgade de Normandie, le Journal des Enfants^ et tout d'abord et plus que tout le reste, les articles signés de vous. Le livre, je Tai encore ; les articles, je les sais par cœur. Qui m'eût dit alors qu'à son tour, elle aurait de vous ses quelques pages d'oraison funèbre, m'eût trouvé sans doute incrédule...

Dans une lettre du 23 juin 1878, M. des Moutis complétait ainsi le portrait de la jeune fille d'Exmes :

Son prototype moral et littéraire est bien évidemment la charmante Manon, de l'abbé Prévost ; à des époques différentes, c'est la même ingénuité, la même insouciance, la même grâce décevante et inconsciente d'elle-même.

Vous savez peut-être, monsieur, que dans les derniers mois de sa vie, Marie Duplessis s'était éprise d'art dramatique. Elle avait appelé un professeur, M. Morin, je crois, mais peu importe. En supposant qu'elle y eût persisté, ce dont je doute, il n'est pas vraisemblable qu'elle y eût réussi. Avec son charme incomparable, sa grâce

exquise, elle est restée toujours un peu enfant, un peu étourdie, trop impatiente, trop ennuyée surtout, pour écrire quelque chose de suivi.

Je termine ici cette fantaisie à Mtons rompus sur les Dédicaces autographes. Ce que je voulais, c'était rappeler certaines de ces dédicaces qui me plaisaient par leur grâce, leur esprit, leur originalité. Si j'ai eu mauvais goût, si le choix des lettres données n'a pas été heureux ; si, en un mot, le lecteur n'est pas content, il n'a qu'à fermer ce livre, maintenant qu'il l'a lu.

Dans ma préface, je me serais bien gardé de lui donner ce sage conseil.

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