‹ Degas (volume 2)Chapitre 2 sur 12 · MENDIANTE ROMAINE · texte numérisé non relu

MENDIANTE ROMAINE

Pholo Dorand-Ruel.

sur une longue table ; au milieu du premier plan, le chapeau haut-de-forme sur la tête — presque tous d'ailleurs ont gardé leur coiffure — , un vieillard, l'oncle de l'artiste, M. Musson, essaie entre les doigts la force de résistance d'un flocon de coton ; derrière lui, un long yankee, assis également, lit un volumineux journal ; à droite, un commis debout, en bras de chemise, écrit sur un haut pupitre ; à gauche, un homme jeune — le frère du peintre — les jambes croisées, appuyé de dos contre la cloison des boxes des clercs, semble attendre. Alors que l'œuvre dénote une observation très subtile, M. Camille Mauclair la juge insignifiante. Que faut-il donc à ce critique, d'ordinaire mieux avisé? D'un dessm ferme, libre et serré tout ensemble, d'une maîtrise merveilleuse, remarquable par les expressions physionomiques poussées à leur dernière limite, ce tableau est. un chef-d'œuvre, un inestimable chef-d'œuvre, un des plus absolus de la peinture moderne, car il n'a pour ainsi dire pas d'équivalent. De cette composition se dégage une sensation de calme, qui tient à son ordonnance si vraie, si juste, à sa coloration si chaude, si harmonieuse, si riche dans sa sobriété. Cette œuvre rappelle à la fois les primitifs flamands et Holbein.

Observons un à un tous les acteurs de la scène, chacun a sa place, son occupation, fait bien ce qu il fait. Quant à la couleur, les noirs et les gris des vêtements jouent et chantent à l'envi avec les blancs des cotons, les verts des cloisons des fonds. Dessin et tonalités sont d'une si haute, SI belle qualité qu'ils forment un ensemble précieux d'une délicatesse et d'une distinction rares. Degas, bien qu'expert dans la distribution de la lumière, de l'atmosphère, n'a nulle part mis autant d'air que dans ce tableau.

Le Comptoir de cotons, dont il existe une esquisse très différente, parut à la seconde Exposition des Impressionnistes de 1876. Il inspira à Albert Wolff un article d'une violence inouïe, fait pour surprendre aujourd'hui : « On vient d'ouvrir chez Durand-Ruel, écrivait-il, une exposition qu'on dit de peinture. Le passant indifférent, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre, et à ses yeux épouvantés s'offre un spectacle cruel. Essayez donc de faire entendre raison à M. Degas, dites-lui qu'il y a en art quelques qualités ayant nom le dessin, la couleur, l'exécution, la volonté, il vous rira au nez et vous traitera de réactionnaire... »

L'aristarque francfortais qui pontifiait et vaticinait alors à la première page du Figaro, dérouté par le sujet, la nouveauté de son interprétation, en dehors des sacro-saintes rengaines, n'a rien vu, rien compris à l'art de Degas. Cette sortie n'arrêta pas le musée de Pau, qui, deux ans après, en

1 878, eut la chance de pouvoir acquérir la toile à 1 exposition de la Société des Amis des Arts béarnaise. Elle représente aujourd'hui une des gloires de ses collections.

A une date de précision difficile, probablement entre 1872 et 1876, Degas peignit un tableau des plus impressionnants, quoiqu'il n'offre rien de mélodramatique, et témoigne même d'une tranquillité et d'un calme étranges : Le Viol, désigné encore sous le titre d'Intérieur.

C'est dans une chambre banale, aux murs tapissés d'un clair papier à fleurs, à la cheminée surmontée d'une glace ordinaire, meublée d'un lit de fer recouvert d'une courte-pointe, d'une commode et d'un petit guéridon, où sont posées une lampe allumée et une boîte à ouvrage ouverte. A gauche, une jeune femme en chemise et jupon, assise de dos, la tête appuyée sur les mains, lassée, prostrée, pleurant au pied du ht ; à droite, un homme est debout, appuyé contre le mur, les mains dans ses poches, à demi hébété, brutal. Impossible d'exprimer le tragique de la composition, d'une exécution ferme et serrée, puissante et volontaire, rappelant d'ailleurs celle du Comptoir de cotons.

La toile, aujourd'hui aux Etats-Unis, fait partie, à New- York, de la collection Pope.

L,'Absinthe, appelée d'ordinaire plus simplement : Au Café, est encore une composition à part. La toile, peinte à la fin de 1876 et au commencement de 1877, aujourd'hui au Louvre grâce au legs de J. de Camondo, est célèbre depuis longtemps. En 1893, elle appartenait à un amateur écossais de Glasgow, M. Arthur Kay; elle fut exposée à Londres, aux Grafton Galleries et y souleva un véritable scandale ; d'acerbes polémiques amenèrent presque une émeute. Ne fut-on pas même obligé de retirer la toile de l'Exposition? Attaquée véhémentement par sir William Richmond, Walter Crâne, elle ne fut pas moins crânement défendue par Frédéric Wedmore et Max Coll, le conservateur de la Wallace Collection. Elle représente, accoudé sur la table de marbre d'un café de Montmartre, le graveur Marcellin Desboutins, son feutre légendaire posé en arrière sur sa chevelure frisée, une cigarette à la bouche, regardant au loin, pour mieux dire dans le vide ; et à ses côtés, devant un verre d'absinthe, une fille habillée à la mode de 1875 à 1880, un petit chapeau juché sur le sommet de la tête et les cheveux tombant sur le front, l'air hébété et absent O.

(I) L'actrice Hélène André consentit à poser pour ce » personnage ».

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