‹ Degas (volume 2)Chapitre 7 sur 12 · JEUNE FEMME AUX CHEVEUX ROUX · texte numérisé non relu

JEUNE FEMME AUX CHEVEUX ROUX

Photo Durand-RueL

une partition, les bras recouverts de manches de tulle blanc, les mains légèrement posées sur les touches de l'instrument. Le fond consiste en un panneau terminé par une cheminée surmontée d'une glace. Nous parlerons plus loin des gravures.

Du frère d'Ed. Manet, lequel épousa Mlle Berthe Morisot, voici un superbe portrait à l'huile, encore un chef-d'œuvre. Le modèle est représenté en pied, en complet gris et couché sur le sable, au bord de la mer. N'oublions pas un buste, au pastel, de Mme Gobillard-Morisot, et deux exquises mines de plomb la figurant encore, assise ; l'une et l'autre font involontairement penser à Ingres.

Notons ensuite Les Amateurs, portrait de deux amis de l'artiste, Paul Lafond et Alphonse Cherfils, assis côte à côte, celui-ci un tableau dans les mains, l'autre regardant avec attention. Laissé presque à 1 état d esquisse, le panneau, dont le fond n'est même pas couvert partout, n'en est pas moins plein d'esprit, de finesse, et d'une exécution hors de pair.

Signalons un portrait du peintre Z. Zakarian, une tête sans plus, qui restera au nombre des meilleures effigies de Degas ; un portrait de Marcellin Deshoutins assis, la pipe à la bouche, son feutre, qu il ne quittait jamais, sur la tête, en train de graver, un ami derrière lui le regardant travailler (acquis par l'Etat pour le Luxembourg) ; un autre du père Perrot, maître de ballet à l'Opéra, assis, un gros bâton dans la main gauche. Gardonsnous d'omettre un Buste de Savoisienne coiffée d'un large bonnet tuyauté, les cheveux plats séparés par une raie médiane, à l'ample collerette, blanche comme le bonnet, descendant sur un corsage sombre ; un autre Buste de femme à la chevelure châtain, les mains ramenées vers la bouche, en un geste de souffrance ; le portrait plus qu'à mi-corps, à contre-jour, d'une Femme assise, légèrement penchée en avant, tenant dans les mains, sur les genoux, des cartes photographiques ; les Portraits du peintre Levert, en chapeau haut de forme gris, du peintre de Valeme, de Mlle Tribiaullet, au pastel, ayant fait partie de la collection Cheramy ; Trois têtes de Mlle Salles, de l'Opéra, encore au pastel, sur un même carton, côte à côte, tout à fait remarquables ; un dessin au crayon de Mlle Sanlaville, aussi de l'Opéra, en buste ; de Miss Mary Cassatt, debout, en pied, en toilette de ville, appuyée sur son ombrelle, que nous retrouverons dans une eau-forte, dont il existe une variante ; un Buste de femme, de profil, coiffée d'un chapeau de paille orné de fleurs, tenant un petit chien noir dans les bras ; deux portraits de femmes assises, l'une coiffée d'un chapeau noir à brides

également noires ; l'autre, à cheveux bruns vêtue d'une robe de mousseline blanche à pois ; une Tête de jeune femme, des sequins dans les cheveux ; un Portrait de petite fille, de face, le visage large et commun.

Citons aussi le portrait au pastel de Mme Dietz-Monin, assise, vue de trois quarts, en robe décolletée, un boa autour du cou, coiffée d'un chapeau à plumes, levant le bras gauche et portant un réticule au bras droit. Ce portrait a fait partie de la collection H. Rouart, le modèle n'ayant pas voulu en prendre livraison. L'œuvre est surprenante de vitalité, d'une extraordinaire vérité de mouvement, d'une rare signification psychologique. De cette œuvre, ainsi que de beaucoup d'autres, Degas aurait pu dire ce que La Tour disait de ses modèles : « Ils croient que je ne saisis que les traits de leur visage, mais je descends au fond d'eux-mêmes, à leur insu, et je les emporte tout entiers. » Ces portraits d'H. Rouart, devant une voie ferrée, de Duranty, sa bibliothèque derrière lui, assis à sa table de travail, des deux amateurs considérant un tableau, de Mme X... levant le bras, sont ce que l'on pourrait appeler des portraits en action, des portraits de combat. Ils constituent des documents d'histoire infiniment raffinés et subtils.

Ce sont encore des portraits, de vivants et terrifiants portraits, observés à la Cour d'assises que ces trois sinistres têtes de criminels, au type bestial, aux maxillaires proéminents, aux yeux fuyants et faux, ignobles faciès d assassins.

Les conditions de la vie moderne sont infiniment différentes de celles de la vie d'autrefois. Notre temps se passe dans une sorte d'activité fiévreuse ; l'industrie, en particulier, a perturbé les apparences décoratives et ornementales. Jadis, la vie était frivole, et les distractions sérieuses, témoin les tragédies qui ravissaient nos ancêtres. Aujourd'hui, la vie est sérieuse et les distractions sont frivoles.

Nos attitudes, nos allures se sont fatalement adaptées à des milieux qu'ignoraient de tout point nos pères. Certains d'entre nous restent de longues heures dans les cafés et les brasseries pendant le jour, dans les théâtres et les cafés-concerts pendant une partie de la nuit. Degas est l'interprète averti de ces gens et de ces lieux. Il est un des premiers — si ce n'est le premier — qui ait rendu les lumières factices au milieu desquelles nous passons une partie de notre existence ; les effets des rampes de gaz, des lumières électriques sur les gens de la rue, assis à la terrasse d'un café, sur les arbres des boulevards ou des Champs-Elysées, sur les acteurs et les danseuses en scène, sur les chanteurs et chanteuses des beuglants, les gym-

LYDA (Peinture à l'essence)

hoto Durand-Ruel,

nastes et les acrobates des cirques, éclairés nettement de bas en haut. Degas est l'interprète du Pans maquillé, canaille même, mais non pas polisson comme l'entendait le XVIII® siècle. Ses danseuses de théâtre, ses chanteuses de café-concert n'ont rien d'affriolant, ses filles assises à des tables de brasserie n'ont rien de fabriqué, d'enjolivé, ce ne sont que des filles, rien que des filles. Quelque bestiales qu'elles paraissent, elles ne sont ni exagérées, ni chargées. Ce ne sont point des caricatures, mais des portraits synthétiques. Il les montre besogneuses, suspectes, inquiétantes, lamentables animaux humains exhalant l'odeur de l'atmosphère viciée où elles respirent et se meuvent. Nullement désirables, elles n'offrent rien de capiteux.

S'il scrute ses modèles jusqu'au tréfonds de leur moelle, s'il les stigmatise avec clairvoyance, s'il décrit minutieusement leurs tares, c'est son observation aiguë et intense qui l'y incite. Cette observation est si peu intentionnelle et individuelle qu'elle élève ses personnages jusqu'au type, jusqu'au symbole. Le mépris hautain, dur et cruel qui semble se dégager des créations de Degas n'est donc pas cherché de parti-pris, mais bien la conséquence fatale et inéluctable de sa vision, qui, par suite ne descend jamais à l'anecdote, au pittoresque du moment.

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