L’ŒUVRE
Essai de Classification.
Commençons la revue des tableaux de Degas par ses premières peintures ; la plupart, empruntées aux scènes de la vie contemporaine, accusent déjà une acuité de vision et une sensibilité remarquables. Éloignées de toute allure épisodique, elles rendent les spectacles que l’artiste entend interpréter dans leur caractère général, dans leur signification la plus haute. On croirait que c’est à Degas qu’a pensé Paul Mantz, quand il a écrit qu un tableau est un ensemble de lignes et de couleurs, une combinaison de plans et d’effets, une chose voulue, raisonnée, où intervient la puissance créatrice de l’homme.
Certains de ces ouvrages — qui le croirait? — témoignent quelque peu de tendances historiques ; mais ceux-ci sont en petit nombre.
La première production de Degas venue jusqu’à nous est une figure de Vieille mendiante romaine, de profil, au type caractéristique, assise sur le pas d’une porte, dans la Ville Éternelle. Cette peinture est de 1857, point de départ de l’artiste. L’œuvre est déjà personnelle et précieuse par la recherche de la réalité, l’arrangement du vêtement, surtout du foulard à carreaux bleu et blanc, rayé de jaune, qui lui couvre la tête, et la jupe jaune, ce qui crée une curieuse harmonie.
De la même époque, sans doute, date une Femme à cheveux blancs, d’aspect quasi spectral, aux traite émaciés, assise, un châle iaune recouvrant ses vêtements. Cette toile appartient à M. Durand-Ruel.
Viennent ensuite deux toiles à motifs historiques : des Jeunes filles Spartiates provoquant des jeunes gens à la lutte, prétexte à nus, daté de 1 869 ; le sujet en rappelle un autre traité par Eugène Delacroix, pour un des pendentifs de l'hémicycle de la bibliothèque du palais du Luxembourg, mais est interprété, naturellement, dans un caractère tout différent, et Sémiramis construisant Babylone, dont un amateur averti possède une délicieuse esquisse. Inutile de dire que ces deux compositions, pour lesquelles Degas fit de si beaux dessins préparatoires, ne rappellent en rien le style prôné à l’École des Beaux-Arts, pas plus quelles ne témoignent de la recherche de la couleur locale chère aux Romantiques.
Au salon de 1865, Degas expose une peinture à l’essence (papier reporté sur toile) : Les Malheurs de la ville d'Orléans, où des cavaliers retournés sur la croupe de leurs montures, lancent des flèches sur des femmes nues, qui fuient derrière eux.
Dans cette peinture à l’absolue originalité de compréhension du sujet, déjà digne d’un maître, se joignent la justesse des poses, la pureté des lignes, la noblesse du modelé, la grandeur et l’ampleur des draperies alliées à la précision et à la sûreté des primitifs lombards et ombriens. Ces diverses compositions présagent le grand artiste de demain ; elles témoignent d’une analyse très poussée, où rien n’est sacrifié. Mais n’est-ce pas ainsi qu’il faut procéder pour arriver plus tard aux sacrifices utiles? N’est-ce pas de la sorte que procéda Corot?
D’autres tableaux historiques se succèdent, Achille et Bucéphale, enfin La fille de Jephté. Ce furent, croyons-nous, les derniers essais de Degas dans ce genre. Observons que, dans ces différentes compositions : Sémiramis construisant Babylone, Les Malheurs de la ville d'Orléans, Achille et Bucéphale, La Fille de Jephté, figurent d’impeccables et superbes chevaux comme nous allons en trouver un, tout à l’heure, dans le tableau de M " Fiocre (ballet de la Source) .
Arrivons à 1 un des chefs-d’œuvre du maître : le Comptoir de cotons, peint par 1 artiste dans la maison de commerce de son oncle, M. Musson, à la Nouvelle-Orléans, lors d’un voyage qu’il fit en 1873. Dans une vaste pièce aux murs vert clair, coupée par une haute cloison vitrée, une quinzaine d hommes aux costumes corrects se trouvent groupés, assis, debout, écrivant, lisant, examinant des échantillons de coton placés
(I) Acquise par l’Etat à la vente de l'atelier Degas (mai 1918t.