DANSEUSES A LA BARRE
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Mais laissons ces boutades.
Les prix atteints par certaines de ses œuvres, comme nous venons de dire, ne le troublaient guère. Il n'y attachait qu'une importance secondaire. 11 savait bien que ses plus siàrs, ses plus convaincus admirateurs n étaient pas ceux qui se disputaient ses toiles et ses dessins à coups de billets de banque, mais de plus humbles, qui cherchaient à en obtenir à force d investigations, de recherches, de patience, pour de modestes prix, les seuls que leurs ressources leur permissent. M. Robert de la Sizeranne 1 a écrit très justement : « Si un amateur paie une œuvre d'art quatre cents francs, c'est qu'elle lui plaît ; s'il la paie quatre cent mille, c'est qu'elle plaît à d'autres. >>
A cette même vente d'Henri Rouart, Degas, abordé par un célèbre amateur, dont la collection passée par les enchères quelque peu plus tôt, avait atteint un chiffre respectable de millions, semble ne pas savoir qui l'interpelle : « Vous ne me reconnaissez donc pas, M. Degas, je suis un tel. Oh ! réplique Degas, j'ai beaucoup connu votre frère. — Je n ai pas de frère. — Mais si, vous aviez un frère et il est mort, puisqu'on a vendu mes tableaux. »
Franc avec ses amis — d'une franchise doublée de finesse — il les troublait et les désarçonnait peut-être plus qu'il ne l'aurait voulu, témoin ce dire de Bonnat : « J'évite Degas, car causer avec lui me dégoûte pendant au moins huit jours de ma peinture ». Témoin cette réflexion â un ami graveur qui lui soumettait une de ses planches '• « Encore un effort, et vous pourrez lutter avec la photographie » ; témoin encore cet autre mot à Forain, venu le voir quelques jours après la déclaration de guerre de l'Allemagne, en uniforme flambant neuf :«Que vous étiez plus vous-même, jadis, avec le costume que vous portiez pendant la Commune ! »
On parlait devant Degas d'un personnage présent, déjà âgé, dont les cheveux étaient d'un noir d'ébène ; « pas un cheveu blanc, disait-on » ; « Ça viendra quand il voudra », répliqua Degas. L'homme âgé avait disparu.
Degas n'était pas tendre pour ceux qui trafiquaient des ouvrages qu'il leur avait offerts. Un jour, il brossa un portrait du peintre M. L., avec lequel il était lié, et le lui donna. A son tour, M. L. peignit celui de Degas et lui en fît cadeau. Un marchand, ayant appris cet échange de bons procédés, alla proposer un bon prix de la toile de Degas à M. L., qui ne refusa point l'aubaine. Degas l'apprit. A quelque temps de là, les
deux artistes se rencontrèrent ; l'accueil de Degas fut plutôt froid ; M. L., en comprenant immédiatement la raison, balbutia des excuses, alléguant sa position modeste : «Vous avez mal agi en vendant le portrait que j'ai fait de vous, dit alors Degas, d'autant plus que je ne pourrais vous rendre la pareille. »
Il avait horreur des amateurs, tout au moins en tant qu'acheteurs. Il leur interdisait absolument l'entrée de son atelier, n'admettant pas qu'on lui demandât le prix de ses tableaux et se refusant à tout débat. De ce côté, il était inflexible. Il ne consentait à se défaire de ses ouvrages qu'en faveur de quelques rares marchands, dont le principal est Durand-Ruel.
Un jour cependant, dans les toutes dernières années de sa vie, par exception, sur la recommandation d'un ami, il consentit à recevoir un riche Américain, lequel ne voulait acquérir une de ses œuvres que directement.
Degas lui montra d'abord une petite toile dont il demanda cent mille francs ; puis une seconde, beaucoup plus importante : cent mille francs ; un pastel : cent mille francs ; un dessin sur papier reporté sur toile : cent mille francs, toujours cent mille francs. « Je n'ai qu'un prix », murmura-t-il doucement, entre les dents, pour finir.
Inutile d'ajouter que l'Américain se retira, et que les choses en restèrent là.
Les questions sociales ont toujours laissé Degas parfaitement froid. II était d'avis que la peinture, en tant que peinture, n'avait rien à voir avec les revendications, les conflits, les soulèvements d'une caste ou d'une autre. L'égalité des droits ne l'inquiétait guère dans le domaine de l'art. En dehors du point de vue purement humanitaire, il émettait cependant, quand on le poussait dans ses derniers retranchements, quelques théories particulières, entre autres, celle-ci : « Il faut abolir l'héritage », et cela pour contraindre les jeunes gens à se créer eux-mêmes une position, à ne pas compter sur la fortune de leurs parents, à ne pas escompter leur décès. Les grands mots de justice et de liberté l'ont toujours trouvé sceptique. La politique n était point faite pour le passionner. Il s'en tint complètement éloigné jusqu à 1 époque de 1 affaire Dreyfus, mais depuis, fidèle lecteur de La Libre Parole et de V Intransigeant, il demeura inébranlable dans sa conviction de nationaliste et refusa obstinément de revoir d'anciens amis qui avaient pris parti pour ce qu'il considérait comme une monstruosité.
Degas, pendant quelques années, particulièrement de 1895 à 1900, fut poursuivi par l'idée de fonder un musée composé de ses propres œuvres renfermées dans son atelier, des toiles et dessins d'Ingres, Eug. Delacroix, Corot, Courbet, Manet, Couture ; des gravures et lithographies de Manet, Daumier, Gavarni, etc., etc., composant la collection formée par lui avec un soin passionné. Il eut, à ce propos, de longues entrevues avec ses amis, les frères Henri et Alexis Rouart, Bartholomé, E. Moreau-Nélaton (auquel on est redevable de cette merveilleuse donation de chefs-d'œuvre au Louvre, mais encore aujourd'hui abritée au musée des Arts Décoratifs), avec l'amateur Groult, dont les collections sont pieusement conservées par sa veuve dans son hôtel de 1 avenue Malakofî.
De ce musée, auquel s'intéressait le ministre Baudin, l'emplacement, le local, etc., furent minutieusement cherchés, médités, discutés. Rien de tout cela, néanmoins, ne prit un tour pratique et réalisable. Effrayé par des difficultés qui lui parurent insurmontables, Degas y renonça. Il s'était rendu compte, il faut y revenir, que léguer des œuvres d'art à l'Etat, créer ou enrichir des musées n'est pas aisé. Les bureaux, les comités sont toujours là pour accumuler les obstacles el décourager les meilleures volontés.
S'il n'a pas réussi à fonder le musée qu'il rêvait, il faut espérer qu'un jour viendra — et ce ne sera que justice ■ — où l'œuvre de Degas obtiendra une salle à part, au Louvre. Là nos fils et petits-fils, par leur admiration, vengeront Degas de l'indifférence de la plupart de ses contemporains.