PORTRAIT D'HOMME EN CHAPEAU
Il sentait et appréciait d'une façon particulière « l'ardente naïveté des vieux maîtres » selon 1 expression de Ch. Baudelaire, quoique ce ne fût pas alors le moment de leur culte ; l'admiration allait ailleurs. Degas suivit à la lettre la recommandation d Ingres de copier les maîtres, non pas pour devenir un habile copiste mais pour en prendre « le suc de la plante ».
Nous savons un de ces dessins de Degas, d'une délicatesse rare, d'une finesse exquise, crayonné d'après un Portrait d'homme de Clouet ou de son école, du musée du Louvre. Personne ne connaissait notre grande galerie nationale mieux que lui.
La puissance d'originalité de Degas, loin d'être entravée par la sévère discipline de l'étude des grands classiques, n'en a été que fortifiée. Une telle étude n'a rien du servillsme, ne gêne en rien la personnalité.
Mais laissons les copies de Degas d'après les primitifs. Plus tard, de Poussin, — dont il admirait tout particulièrement la clarté, l'ordre, la grâce austère, sérieuse et mélancolique, les profondes harmonies, les formes expressives, revanches de l'esprit français sur les tendances italiennes, — il copia d'abord, en ébauche, il est vrai, la Bacchanale dont nous avons déjà parlé, séduit qu'il était par le merveilleux accord des figures et du paysage. Il reproduisit ensuite, en grandes proportions, l'Enlèvement des Sabines, où le peintre des Andelys témoigne si hautement de son intelligence saine, mesurée, fine et puissante à l'extrême. Cette dernière copie est admirable. Elle est Poussin, elle est Degas. Lui demander d'être exclusivement Poussin serait chimérique. Aimer les maîtres, n'est-ce pas se découvrir soi-même à travers leurs propres découvertes, et ajouter un anneau à la chaîne des chefs-d'œuvre qui, d'âge en âge, perpétue et affirme la tradition?
L'originalité, la personnalité du copiste ne pouvait l'initier qu'à une
large interprétation de 1 artiste du XVII® siècle, non pas à le traduire servilement. Il s'agissait, en la circonstance, d'une lutte d'égal à égal. L'interprétation du maître moderne est un chef-d'œuvre, tout comme le chef-d'œuvre du maître d'autrefois ; à la vision de Poussin s'ajoute celle de Degas qui, en cela, se conforme à l'exemple de ses devanciers. Rubens ne copiat-il pas VAdam et Eve, du Titien ,* Velazquez, le Parnasse de Raphaël?
Puisque nous parlons des copies exécutées par Degas, signalons une interprétation du portrait de Lady Goioer, son jeune enfant sur les genoux, du peintre anglais Lawrence, puis une pochade, brossée de souvenir, de l'Entrée des Croisés à Constantinople d'Eug. Delacroix, « restituant avec fidélité les harmonies subtiles, en même temps que la grandiose arabesque décorative de ce morceau épique », ainsi que l'écrit M. E. Moreau-Nélaton.
Inutile d ajouter que si Degas a exécuté les copies en question, ce n'était point pour emprunter aux maîtres leur technique, mais au contraire peur leur demander une méthode de travail différente et supérieure.
Puvis de Chavannes agissait différemment : il avait le souci de secouer l'obsession des influences, d'échapper aux réminiscences de ceux qui nous ont précédés. Il s en tenait éloigné, redoutant la persistance du souvenir. Trop personnel était Degas pour qu'il eût à éviter un tel danger.
Pholo Durand-Ruel.