BOUDERIE
été l'irréductible adversaire du néo- classicisme, du pseudorenouveau de l'antique, de la peinture littéraire, symbolique, etc. L'art de Degas reste, avant tout, psychologique, nullement ornemental, car il subordonne toujours l'effet décoratif à l'expression réaliste de la vie. La peinture, pour Degas, n est point de la littérature, comme elle le fut pour tant d'autres, pour Gustave Moreau, pour Odilon Redon. Elle n'a rien de théorique, de systématique, elle ne va jamais à la stylisation, c està-dire à l'abandon de la nature.
Photo Durand-Ruel.
TÊTE DE FEMME Quel regret ne ressent-on
pas en songeant que Degas, à part quelques réunions de portraits d'assez grandes dimensions, datant surtout de sa jeunesse, n'a peint que des tableaux de chevalet! Il est vrai que l'œuvre d'art ne se mesure pas à l'aune. Que n'a-t-il eu l'occasion d'affirmer sa maîtrise dans la fresque et la décoration murale? Quel rêve eût été un foyer de théâtre peint par lui, un édifice public, un hôtel privé décoré par un tel peintre ! Des commandes officielles, des commandes de ce genre, il n'en reçut jamais. Quel chef-d'œuvre neuf, imprévu, n'eiit-il pas créé, en dehors de toutes les habitudes moutonnières ! Là, comme partout, ses idées personnelles eussent peut-être régénéré des genres qui se traînent, languissent et meurent dans la routine.
Les membres de l'Institut, les professeurs de l'Ecole des Beaux- Arts, les dirigeants, comme les appelle Gustave Geffroy, les représentants patentés et récompensés de la peinture officielle, qui « font profession d'ignorer l'art du dehors, la vie qui assaille et renverse leurs constructions vermoulues », eurent grand soin de paraître ignorer Degas. Seul Gustave Geffroy, que nous venons de citer, devenu directeur des Gobelins, tenta d'obtenir des cartons de lui pour les faire tisser à la manufacture nationale ;
Musée du Louvre. — Collecllon I. de Camondo
CLASSE DE DANSE (Peinture)
mais sa requête ne fut point accueillie. Il était trop tard.
Ajoutons, pour nous consoler, que Degas a travaillé « pour les musées sans qu on en ait rien su. " Quoi qu'en eût dit le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld à Eug. Delacroix, à propos de sa Mort de Sardanapale,ce n'est quelquefois pas folie d'espérer avoir raison contre tout le monde.
La révision des jugements de jadis, alors que l'admiration publique allait aux compositions, à l'exécution sèche de Meissonier, au dessin méticuleux de Gérôme, aux mythologies en baudruche de Bouguereau, au plafond impersonnel du foyer de l'Opéra de Paul Baudry, a depuis longtemps commencé pour Degas. Son admirable savoir, sa parfaite maîtrise ne sont plus discutés. Plus un seul critique n'oserait aujourd'hui qualifier son dessin de « lâché », ni ses compositions, de « caricatures prétentieuses ». Déjà, au surplus, il occupe sa place dans nos grandes galeries. Ne brille-t-il pas au Louvre, au milieu de ses égaux, les maîtres d'autrefois, grâce à ses chefs-d'œuvre du legs L de Camondo, au Kensington Muséum à Londres, avec le Ballet de Robert le Diable, au musée de Pau avec le Comptoir de cotons à la Nouvelle-Orléans, à celui de Bayonne, avec les deux portraits de Léon Bonnat et d'Albert Melida, au musée du Luxembourg, avec les toiles et les pastels laissés par CaïUebotte?
Nous ne sommes pas encore si loin de l'entrée au Luxembourg de ce legs, — il conviendrait mieux de dire d'une partie de ce legs, — puisque, des soixante-six toiles et dessins qui le composaient, trente-huit seulement furent acceptés. Il n'est pas inutile de rappeler la violente philippique que M. Hervé de Soisy, sénateur inamovible, porte-parole de l'Académie des Beaux-Arts, à l'approbation et aux applaudissements de la plupart de ses collègues, osa alors, en mars 1897, prononcer à la tribune de la haute Assem-
Musée de Bayonne. Photo Aubert.