PORTRAITS DE MANET
Collection Je M. Ernesl Rouart.
Degas se rendait aussi, parfois, vers 1898 et années suivantes, à l'époque la plus chaude de 1 été, à Saint- Valéry, où se trouvaient alors son frère, René Degas et le peintre Braquaval.
A Paris, il déjeuna longtemps dans un restaurant aujourd'hui disparu, situé rue de La Rochefoucauld, presque à l'angle de la rue Notre-Dame-de- Lorette, en face d'un petit marché couvert qui existe encore. Là venaient Gervex, Cormon, Humbert, H. Pille, Michel Lévy, les fils Carrier-Belleuse, Ch. Jacque et ses fils, Boldini, le graveur Le Coûteux, Gagliardini, parfois Gérôme, Forain, etc.. Poli avec tous, Degas y restait toujours un peu solitaire et hautain. Souvent, après son dîner, il se rendait à l'Opéra, se plantait dans une stalle, dans un coin des coulisses, au foyer de la Danse, dont il fut un habitué, et là, sans en avoir l'air, d'un œil détaché, qui semblait absent, il se documentait, à l'affût d'un geste, d'un mouvement, d'une mimique aussitôt saisis et enregistrés. Il fréquentait aussi les cafés-concerts des Champs-Elysées, l'Elysée-Montmartre, l'Alcazar, les beuglants de la Butte, les cirques ; c'étaient pour lui autant de lieux d'étude.
« Vous voulez me décorer, c'est donc que vous voulez me faire plaisir, eh bien! donnez-moi mes libres entrées à l'Opéra, ma vie durant! » Ainsi parle Degas au ministre d'alors, qui avait voulu le connaître, et qui s'empresse d'accéder à la requête.
SouvenI, le soir, vers huit heures, il montait au boulevard des BatignoUes, tout près de la place Clichy, au café Guerbois ; il y retrouvait ses amis Manet, Zacharie Astruc, Marcellin Desboutins, Fantin-Latour, Ph. Burty, EXiranty, Hippolyte Babou, etc. Plus tard, le café Guerbois fut abandonné pour celui de la Nouvelle-Athènes, situé quelque peu plus loin, au fond de la place Pigalle. Là apparaissaient encore, de temps à autre, Manet, Marcellin Desboutins, l'anglais George Moore, quand il était à Paris ; puis, presque quotidiennement, Zandomeneghi, Ary Renan, Forain, Toulouse-Lautrec, etc. Que de mots incisifs, devenus historiques dans le monde des arts, que d aphorismes, que de boutades à l'emporte-pièce, furent émis par Degas, Manet et autres, dans ces deux cafés Guerbois et de la Nouvelle-Athènes!
Entre temps, les amis délaissaient le café pour aller entendre un acte ou deux d'un mélo bien larmoyant qui les mettait en joie, aux théâtres de Montmartre et des BatignoUes, et y admirer moins, sans doute, le jeu des acteurs que l'enthousiasme du public ; d'autres soirs, ils entraient au cirque
Fernando, où Degas vit miss Lola, suspendue par les dents, ce qui lui fournit le motif d'une de ses plus surprenantes toiles.
Au nombre des fréquentations de Degas parmi les peintres, mettant à part Ed. Manet et Mlle Morisot — devenue la belle-sœur de Manet par son mariage avec son frère Eugène — nommons Napoléon Lepic, l'américain Whistler, Jeanniot, Pissarro, Monet, l'italien Chialiva, Mlle Breslau.
La séduction de Degas était extrême, mais il ne l'exerçait pas à l'égard de tous. Elle n'avait rien de banal. Il ne se livrait point au premier venu. Il cachait soigneusement sa sensibilité sous le masque de l'ircnie. Il ne donnait pas aisément son amitié ; en revanche, son affection était profonde, sûre, dévouée. Avec ceux qu il affectionnait, sa taciturnité disparaissait, sa froideur s'échauffait, son visage, quelque peu absent, se transformait ; il avait des mots de tendresse qui touchaient et ravissaient.
Très fidèle dans ses amitiés, comme nous venons de le dire, Degas n'avait garde d'oublier ceux que les circonstances, les hasards de l'existence avaient éloignés de lui. De temps à autre, il quittait Pans, se rendait en Provence, pour rendre visite à un ancien camarade de jeunesse, de Valerne — élève d'Eug. Delacroix, dans l'atelier que l'auteur de l'Entrée des Croisés à Constantinople avait ouvert en 1842, rue Neuve-Guillemin - — échoué à Carpentras, où il était professeur de dessin au collège. Quand celui-ci mourut, en 1896, Degas n'hésita pas à se rendre à Carpentras pour assister à ses obsèques.
Jusqu'à ce que la vieillesse s'appesantît sur lui — et pour Degas elle vint tardivement — quoiqu'il ne fût pas un mondain, il sortait assez fréquemment. Il avait des maisons amies où il dînait à des intervalles assez réguliers. D'abord chez les frères Henri et Alexis Rouart ; puis chez le sculpteur Bartholomé ; chez Mlle d'Anethan, sœur du ministre de Belgique à Pans, où il retrouvait Puvis de Chavannes, avec lequel il s'oubliait en longues causeries ; chez une américaine, Mme Holland, où il rencontrait encore Puvis de Chavannes, Maupassant, Alexandre Dumas fils, parfois Meissonier ; chez Manzi, avec Carrière, Barthclomé, en hiver, dans son appartement de la rue de Londres, en été dans une villa de Chatou ; chez son ami d enfance Valpinçon ; chez Ludovic Halévy — il avait de tout temps connu la famille de Mme Halévy, les horlogers Bréguet — en compagnie parfois de George Moore, ordinairement de Cavé-Boulanger, Taschereau, etc.; chez miss Mary Cassait que l'on peut appeler son élève, où fréquentaient le poète Stéphane Mallarmé, Clemenceau, le peintre Jacques Blanche, qui
Collection Cawlhtr Mulock,
Hholo Durand Ruel.
MISS LOLA AU CIRQUE FERNANDO (Peinture)
brossa son portrait, — cause, plus tard, d'une brouille entre les deux artistes.
Chez Alexis Rouart, où Degas dînait tous les quinze jours, le mardi, avec le frère du maître de la maison, Henri Rouart, le D^ Descouts, médecinlégiste de la Ville de Paris, un professeur de dessin d'un établissement universitaire et l'abbé de Kerganou, prêtre breton des plus distingués, il fut un jour question de la décoration des services de table. L'abbé de Kergariou, qui s'était quelque peu occupé de céramique, proposa incontinent à Degas, Henri Rouart et au professeur de dessiner chacun sa douzaine d'assiettes, ce qui fut aussitôt accepté. Henri Rouart peignit sur les siennes des paysages ; une des assiettes décorées par le professeur, montre Degas en train de raser Cabanel portant en sautoir le grand cordon de la Légion d'honneur ; une autre, dans un angle, la carte de Degas, cornée, avec deux rasoirs en exergue. Pour Degas, il peignit sur ses assiettes des sujets de courses, des scènes de danse, de café-concert, etc. Toutes ont été cuites et se trouvent aujourd'hui chez le fils d'Alexis Rouart, M. Henri Rouart, qui les conserve précieusement.
Un certain temps, le soir venu et l'obligeant à quitter l'atelier, Degas descendait rejoindre les frères Henri et Alexis Rouart chez un petit antiquaire de la rue Laffitte, Meyer. Parfois, après déjeuner, avec un des Rouart et le peintre Tillot, aux environs de 1895, il allait faire exécuter des agrandissements photographiques chez un marchand de couleurs de la rue Fontaine, Tasset, où Degas eut un moment un kodak, s'i intéressant aux aspects de mouvements de l'être humain que déroulait l'objectif.
Ses rapports avec les marchands de tableaux, à part EXirand Ruel, un ami pour lui, furent plutôt restreints et espacés.
Dans ses commencements, il vendit quelques toiles au père Martin, le paradoxal marchand, au cœur d'or sous une enveloppe un peu fruste, qui tint successivement une petite boutique rue Mogador, puis rue Laffitte à quelques pas de la place Notre-Dame-de-Lorette, et émigra ensuite dans un entresol de la rue Saint-Georges. Parmi ses acheteurs d'alors, il faut aussi compter le doux et humble Portier, autre marchand de cette race, aujourd'hui disparue, qui aimait avant tout la peinture. Portier lui prenait quelques-unes de ses productions pour ne les céder qu'avec regret à certains amateurs intelligents et avisés. Plus tard, Degas eut affaire, occasionnellement, avec Beugnet, Brame, Tempelaere, en dernier lieu avec Vollard.
Dans un ménage de vieux garçon, la domesticité a toujours de l'impor-
Atelier de l'Arlisle.
Photo Durand-Ruel.
SABINE NEYT Dessin
tance. Degas n'a jamais eu qu'une bonne, invariablement d'âge mûr. Aux environs de 1875, il était servi par une hollandaise, Sabine Neyt, que lui avait procurée Mme Fèvre, sa sœur. Il la garda une douzaine d'années. Elle ne le quitta, d'ailleurs, que pour se retirer, vieille et usée, chez une nièce. Des discussions futiles et cocasses éclataient cependant, à tout instant, entre la servante et le maître, qui, à bout d'arguments, lui donnait journellement congé. Le lendemain matin, Sabine, comme si rien ne s'était passé, entrait dans la chambre de Degas pour prendre ses vêtements à brosser, ses chaussures à cirer. A demi réveillé, celui-ci se dressait sur son ht, lui criant qu'elle n'était plus à son service, lui jetant à la tête, au hasard, veston, gilet, pantalon, pantoufles, etc.. La servante disparaissait sous cette avalanche, puis rapportait, dix minutes après, les effets