Legrain, op. cit., p
2. Le psychologue de profession lira peut-être avec quelque impatience ces détails si familiers pour lui. Mais ils ne sont pas superflus pour les lecteurs, même très cultivés, et malheureusement si nombreux, qui ne se sont jamais préoccupés des lois de l’activité cérébrale.
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braie, tissu composé d’innombrables cellules nerveuses reliées les unes aux autres par les fibres nerveuses. A ce tissu aboutissent les nerfs de la périphérie du corps et des organes intérieurs. Un de ces nerfs est-il excité (le nerf optique par un rayon lumineux, un nerf cutané par un contact, un nerf organique par une transformation chimique interne, etc.), il propage son excitation jusqu’à la cellule nerveuse de l’écorce cérébrale, dans laquelle il débouche. Cette cellule subit par là des transformations chimiques qui, dans l’état sain de l’organisme, sont en proportion directe de la force d’excitation. La cellule nerveuse directement atteinte par l’excitation du nerf périphérique communique de son côté l’excitation reçue à toutes les cellules voisines auxquelles elle est reliée par des trajets fibreux; le phénomène s’étend dans tous les sens comme une onde circulaire suscitée par un objet jeté dans l’eau, et il se dissipe peu à peu, absolument comme celte onde : plus vite ou plus lentement, avec une étendue plus ou moins grande, selon que l’excitation qui l’a occasionné a été plus forte ou plus faible.
Chaque excitation qui frappe un endroit de l’écorce cérébrale a pour conséquence à cet endroit une affluence de sang qui lui amène des matières nutritives h La cellule cérébrale décompose ces matières et convertit en d’autres formes de force la force emmagasinée en elles : ces formes sont les aperceptions et les impulsions motrices 2.
1. Les essais et observations de Mosso sur la surface cérébrale mise à nu par l’opération du trépan ont établi ce fait. Voir son étude sur La Peur, passim. Traduction française, 2° édition, Paris, 1892.
2. Les essais de Ferrier Font conduit, il est vrai, à nier qu’une excitation qui frappe l’écorce des lobes frontaux puisse avoir pour conséquence des mouvements. Le cas toutefois n’est pas aussi
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Comment une décomposition de matières se transforme en aperceptions, comment un fait chimique devient conscience, c’est ce que personne ne sait ; mais ce qui est hors de doute, c’est qu’à la décomposition de matières, dans les cellules cérébrales excitées, sont liées des aperceptions conscientes
Aux propriétés fondamentales de la cellule nerveuse appartient encore, à côté de la faculté de répondre à une excitation par une action chimique, une autre faculté : celle de conserver l’image de la quantité et de la qualité de cette excitation. Pour exprimer la chose en termes populaires, nous dirons que la cellule est capable de se rappeler ses impressions. Si maintenant une excitation nouvelle, quoique faible, la frappe, elle éveille en elle l’image d’excitations semblables qui l’ont frappée précédemment, et cette image rappelée renforce la nouvelle excitation et la rend plus nette, plus compréhensible à la conscience. Si la cellule n’avait pas de mémoire, la conscience serait éternellement impuissante à interpréter ses impressions et ne parviendrait jamais à une représentation du monde extérieur. Les excitations immédiates individuelles pourraient, il est vrai, être perçues, mais elles resteraient sans cohésion et dépourvues
simple que le voit Ferrier. Une partie de l’énergie que l’excitation périphérique rend libre dans la cellule du cerveau antérieur se transforme assurément en impulsions motrices, quand même l’excitation directe de cette partie de l’encéphale n’amène pas de contractions musculaires. Mais ce n’est pas ici le lieu de défendre ce point contre Ferrier.
1. L’hypothèse que la décomposition des combinaisons organiques dans les cellules cérébrales est liée à la conscience, que la synthèse de ces combinaisons l’est au repos, au sommeil et à l’être inconscient, émane de A. Herzen. Tout ce que nous savons de la nature chimique des excrétions pendant le sommeil et la veille, confirme la justesse de cette hypothèse.
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de sens, étant insuffisantes pour conduire, par elles seules, à la connaissance, sans la coopération d’impressions précédentes. La première condition d’une activité cérébrale normale est donc la mémoire.
L’excitation qui frappe une cellule cérébrale donne lieu, comme nous l’avons vu, à une propagation de cette excitation aux cellules voisines, à une onde excitatrice se répandant dans tous les sens. Comme chaque excitation est liée à la naissance d’aperceptions conscientes, cela signifie que chaque excitation appelle dans la conscience un grand nombre d’aperceptions, et non seulement celles qui se rapportent à la cause extérieure immédiate de l’excitation perçue, mais aussi celles qui n’ont été éveillées que parce que les cellules qui les élaborent sont situées par hasard dans le voisinage de la cellule ou du groupe de cellules frappés immédiatement par l’excitation extérieure. L’onde excitatrice est, comme tout autre mouvement d’onde, plus forte à son point de départ, puis elle va en décroissant dans les limites où sa périphérie s’élargit, jusqu’à ce qu’elle finisse par se perdre dans l’imperceptible. Cela explique que les aperceptions dont le substratum anatomique est situé dans le voisinage immédiat des cellules d’abord frappées par l’excitation, sont les plus vives; que celles nées dans les cellules plus éloignées ont un peu moins de netteté, et que cette netteté décroît de plus en plus, jusqu’à ce que la conscience finisse par ne plus les percevoir et qu’elles tombent, pour employer l’expression scientifique, au-dessous du seuil de la conscience. Ce n’est donc pas seulement dans la cellule vers laquelle elle est conduite immédiatement, mais aussi dans une quantité
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innombrable d’autres cellules qui lui sont voisines et sont reliées à elle, que chaque excitation éveille l’activité accompagnée d’aperception. Ainsi naissent simultanément, ou, pour parler plus justement, dans une succession d’une rapidité non mesurable, des milliers d’aperceptions d’une netteté régulièrement décroissante; et comme des milliers d’excitations organiques externes et internes frappent incessamment le cerveau, des milliers d’ondes excitatrices courent continuellement dans le cerveau, se croisant et se pénétrant de la manière la plus variée, et éveillant dans leur parcours des millions d’aperceptions qui surgissent, pâlissent et disparaissent. C’est à quoi Gœthe fait allusion, quand il dépeint en termes si magnifiques comment
.... Un coup de pédale met en mouvement mille fils.
Les navettes glissent comme des traits de-ci, de-là.
Les fils coulent inaperçus;
Chaque coup noue mille entrecroisements.
La faculté du souvenir n’est pas propre à la cellule nerveuse seulement, mais aussi à la fibre nerveuse, qui n’est qu’une modification de celle-là. Elle a de la mémoire pour l’excitation qu’elle a conduite, comme la cellule pour celle quelle a transformée en aperccption et en mouvement. Elle est plus facilement parcourue par une excitation qu elle a déjà conduite une fois, que par une excitation qu’elle doit transmettre pour la première fois d’une cellule à l’autre. Chaque excitation qui frappe une cellule s’étendra dans la direction de la moindre résistance, et celte moindre résistance lui est opposée par les voies nerveuses qu'elle a déjà parcourues précédemment. Ainsi se
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forment, pour la propagation d’une onde d’excitation, une route déterminée, une habitude de marche. Ce sont toujours les mêmes cellules nerveuses qui s’envoient réciproquement leurs excitations, une aperception éveille toujours les mêmes suites d’aperceptions et apparaît toujours accompagnée par elles dans la conscience. Ce fait s’appelle association d’idées.
Ce n’est ni l’arbitraire ni le hasard qui déterminent à quelles autres cellules une cellule excitée envoie routinièrement son excitation, quelles aperceptions d’accompagnement une aperception éveillée amène avec elle à la conscience. L’enchaînement des aperceptions est au contraire soumis à des lois que Wundt, notamment, a bien résumées.
Quiconque n’est pas né aveugle et sourd, comme l’infortunée Laure Bridgman que citent tous les psychologues, ne sera jamais frappé par une seule excitation périphérique, mais toujours par beaucoup à la fois. Chaque phénomène du monde extérieur a, en règle générale, non une seule qualité, mais plusieurs, et comme ce que nous nommons qualité est la cause présumée d’une excitation sensorielle donnée, cela veut dire que les phénomènes s’adressent habituellement à plusieurs sens à la fois, qu’ils sont à la fois vus, entendus, sentis, et à la fois vus à des degrés divers de luminosité et de coloration, entendus avec des timbres différents, etc. Les phénomènes peu nombreux qui n’ont qu’une seule qualité et par conséquent n’excitent qu’un seul sens, — le tonnerre, par exemple, qui est seul entendu, quoique avec beaucoup de gradations, — apparaissent eux-mêmes accompagnés d’autres phénomènes : ainsi, avec le tonnerre, pour nous en tenir à cet exemple, il y a
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toujours ciel chargé de nuages, éclairs et pluie. Notre cerveau est donc habitué à recevoir à la fois de chaque phénomène plusieurs excitations qui émanent en partie des différentes qualités du phénomène lui-même, en partie des phénomènes qui apparaissent habituellement en même temps que le premier. 11 suffit maintenant qu’une seule de ces excitations frappe le cerveau pour éveiller aussi en lui les autres excitations du même groupe, grâce à l’association habituelle des images gardées. La simultanéité des impressions est par conséquent une cause d’association d’idées.
Une seule et même qualité appartient à beaucoup de phénomènes. 11 y a toute une série de choses qui sont bleues, rondes, lisses. La possession commune d’une qualité implique une ressemblance qui est d’autant plus grande, que plus nombreuses sont les qualités communes. Mais chacune des qualités fait partie d’un groupe de qualités habituellement associées et peut, par le mécanisme de la simultanéité, éveiller l’image gardée de ce groupe. Par suite de la ressemblance, les images gardées ou souvenirs de tous les groupes auxquels est commune la qualité qui crée leur ressemblance, pourront en conséquence être éveillés. La couleur bleue, par exemple, est une qualité qui appartient à la fois au ciel serein, au bleuet, à la mer, à certains yeux, à maints uniformes militaires. La perception du bleu éveillera le souvenir de plusieurs choses ou de beaucoup de choses bleues qui n’ont d’autre rapport entre elles que cette couleur qui leur est commune. La ressemblance est par conséquent une seconde cause de l’association des idées.
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C’est une particularité de la cellule cérébrale, qu’avec une aperception elle élabore toujours en même temps aussi le contraire de celle-ci. Vraisemblablement ce que nous percevons comme contraire n’est, dans sa forme primitive et la plus simple, que la conscience de la cessation d’une aperception déterminée. De même que l’épuisement des nerfs visuels par l’effet d’une couleur éveille en eux la sensation de la couleur complémentaire, ainsi, dans l’épuisement d’une cellule cérébrale par l’élaboration d’une aperception, l’aperception opposée semble être entraînée dans la conscience. Que cette interprétation soit juste ou non, le fait lui-même est établi par le « double sens contraire des racines primitives », trouvé par K. Abel \ Le contraste est la troisième cause d’association des idées.
Beaucoup de phénomènes apparaissent dans le même espace collatéralement ou successivement, et nous associons l’idée d’un endroit donné à des objets auxquels il sert habituellement de cadre. Simultanéité, ressemblance, contraste et apparition dans le même espace sont en conséquence, d’après Wundt, les quatre conditions auxquelles les phénomènes sont liés dans notre conscience par l’association des idées. James Sully a cru devoir en ajouter une cinquième : le fait que des aperceptions ont leur racine dans une même émotion 2. Mais dans tous les exemples apportés par l’éminent psychologue anglais, on peut démontrer aisément l’existence d’une ou de plusieurs des lois de Wundt.
1. Karl Abel, Sur le double sens contraire des racines primitives (en allemand). Leipzig, 1884,
2. James Sully, Les Illusions des sens et de l’esprit. 2e édition, Paris,
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Pour qu’un organisme puisse se maintenir, il doit êlre capable d'utiliser à son profit les forces naturelles et de se garantir contre les nocivités de tout genre. Il ne le peut que s’il a connaissance de ces nocivités et des forces naturelles à utiliser, et il le peut d’autant mieux et plus sûrement, que cette connaissance est plus complète. Dans l’organisme supérieurement différencié, le cerveau et le système nerveux ont la tâche d’acquérir la connaissance du monde extérieur et de l’employer à l’avantage de l’organisme. L’accomplissement de sa tâche est rendu possible au cerveau par la mémoire, et le mécanisme par lequel la mémoire est mise au service de la connaissance est l’association d’idées. Car il est clair qu’un cerveau dans lequel une unique perception éveille, par l’effet de l’association d’idées, toute une série d’aperceptions cohérentes, reconnaîtra, comprendra et jugera beaucoup plus vite qu’un autre, dans lequel n’existerait pas d’association d’idées; ce dernier, par conséquent, ne formera que des idées ayant pour contenu les perceptions sensorielles immédiates et les aperceptions qui naissent dans les cellules que le hasard du voisinage a placées dans le cercle d’une onde d’excitation. Au cerveau qui travaille avec association d’idées, la perception d’un rayon lumineux, d’une note, suffit pour former instantanément l’aperception de l’objet duquel émane cette excitation sensorielle et de ses rapports dans le temps et l’espace, pour unir ces aperceptions en idées, et de ces idées abstraire un jugement. Au cerveau sans association d’idées, cette perception donnerait seulement l’aperception qu’il a devant lui quelque chose de lumineux ou de sonore; en même temps s’éveilleraient des
aperceptions qui n’auraient rien de commun avec cet objet clair ou sonore; il ne pourrait donc se faire aucune représentation de l’objet excitateur du sens, mais il devrait d’abord acquérir toute une série d’autres impressions de plusieurs sens ou de tous les sens, pour connaître les différentes qualités de l’objet dont une seule note ou une seule couleur a été perçue d’abord, et les réunir en une aperception unique. Même, dans ce cas, le cerveau saurait seulement comment l’objet est constitué, c’est-à-dire ce que le cerveau a immédiatement devant lui, mais nullement comment cet objet se comporte vis-à-vis les autres choses, où et quand il a déjà été perçu, de quels phénomènes il était accompagné, etc. La connaissance ainsi acquise de l’objet serait par conséquent encore complètement inutilisable pour la formation d’un jugement exact. On voit maintenant quel énorme avantage l'association d’idées fournit à l’organisme dans la lutte pour l’existence, et quel immense progrès dans le développement du cerveau et de ses fonctions cette acquisition signifie.
Gela n’est vrai toutefois qu’avec une restriction. L’association d’idées en soi ne facilite pas plus au cerveau sa tâche de connaître et de juger, que ne le fait la tumultueuse apparition d’images conservées dans le voisinage du centre d’excitation. Les aperceptions que l’association d’idées appelle à la conscience sont, il est vrai, avec le phénomène qui a envoyé une excitation dans le cerveau et a été perçu par celui-ci, en un rapport un peu plus étroit que celles qui surgissent dans le cercle géométrique de l’onde d’excitation; mais ce rapport même est si lâche, qu’il ne prête aucun secours utile à l’interprétation du phénomène. Nous
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ne devons pas oublier que toutes nos perceptions, aperceptions et idées sont, par l’association d’idées, attachées les unes aux autres de plus près ou de plus loin. Comme, dans l’exemple cité plus haut, la perception du bleu éveille les aperceptions du ciel, de la mer, d’un œil bleu, d’un uniforme, etc., ainsi chacune de ces aperceptions éveillera à son tour les idées qui, d’après la loi de Wundt, leur sont associées : le ciel, la représentation d’étoiles, de nuages, de pluie; la mer, celle de vaisseaux, de voyages, de pays étrangers, de poissons, de perles, etc. ; l’œil hleu, celles d’un visage de jeune fille, de l’amour et de toutes ses émotions, etc. Bref, cette unique perception peut, par le mécanisme de l’association d’idées, éveiller à peu près toutes les aperceptions que nous avons jamais formées, et l’objet bleu que nous avons effectivement devant les yeux et percevons, n’est ni rendu plus clair ni expliqué par ce tumulte de représentations qui ne se rapportent pas immédiatement à lui.
Donc, pour que l’association d’idées remplisse sa fonction dans l’activité cérébrale et se comporte en acquisition utile de l’organisme, une chose doit intervenir : l’attention. C’est elle qui apporte de l’ordre dans le chaos des représentations éveillées par l’association d’idées, et qui les fait servir à la connaissance et au jugement.
Qu’est-ce que l'attention? Th. Ribot dit que « c’est un monoïdéisme intellectuel avec adaptation spontanée ou artificielle de l’individu1 ». En d’autres mots, l’attention est la faculté qu’a le cerveau de supprimer une partie des images conservées ou souvenirs qui, par l’association
1. Th. Ribot, Psychologie de l'attention. Paris, 2e édition, 1893.
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d’idées ou l’onde d’excitation, arrivent à la conscience à chaque excitation d’une cellule cérébrale ou d’un groupe de cellules, et de ne laisser subsister qu’une autre partie : les souvenirs qui se rapportent à la cause excitatrice, l’objet qui vient d’être perçu.
Qui fait ce tri parmi les images conservées? L’excitation même, qui met en action les cellules cérébrales. Les cellules le plus fortement excitées sont naturellement celles en rapport immédiat avec les nerfs périphériques apportant l’excitation. Un peu plus faible est déjà l’excitation des cellules auxquelles la cellule primitivement excitée envoie son excitation par la voie nerveuse habituelle; encore plus faible celle des cellules qui, par le même mécanisme, reçoivent leur excitation de la cellule excitée en seconde ligne. En conséquence, l’aperception la plus vive sera celle qu’éveille la perception immédiate; un peu plus faible déjà sera la représentation qu’éveille la première aperception par l’association d’idées; plus faible encore celle qu’amène de son côté la représentation associée. Nous savons de plus qu’un phénomène n’exerce jamais une excitation unique, mais plusieurs excitations à la fois. Si nous voyons, par exemple, un homme devant nous, nous ne percevons pas seulement un point de lui, mais une partie plus ou moins grande de sa surface, c’est-àdire tout un grand nombre de points différemment colorés et différemment éclairés ; en outre , nous l’entendons peut-être, nous le touchons peut-être aussi, et nous percevons en tout cas, en dehors de lui-même, quelque chose aussi de son entourage, de ses rapports dans l’espace. Ainsi naît dans notre cerveau toute une quantité de cen-
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très d’excitations, qui agissent simultanément de la façon décrite plus haut. Dans la conscience surgit une série d’aperceplions primitives qui sont plus fortes, c’est-àdire plus nettes que les représentations associées, réveillées à leur suite; et ces aperceptions plus nettes sont précisément celles causées par l’homme qui est devant nous. Elles sont en quelque sorte les points les plus lumineux parmi d’autres moins brillants. Ces points plus lumineux prédominent nécessairement dans la conscience sur les moins lumineux. Ils remplissent la conscience, qui les réunit en un jugement. Car ce que nous nommons jugement n’est, en dernière analyse, rien autre chose que l'apparition simultanée dans la conscience d’un nombre d’aperceptions et de représentations que nous mettons en rapport les unes avec les autres, simplement parce que nous prenons conscience d’elles en même temps. La prédominance que les aperceptions plus claires gagnent dans la conscience sur les plus obscures, les aperceptions primitives sur les représentations amenées à leur suite, leur permet, avec l’aide de la volonté, d’influencer un certain temps en leur faveur toute l’activité cérébrale, c’est-à-dire de supprimer les représentations plus faibles, — celles amenées à la suite des aperceptions primitives, — de combattre celles qui ne se laissent pas lier à elles, d’en renforcer d’autres qui les renforcent elles-mêmes et qui, au milieu de l’incessante apparition et disparition des aperceptions se chassant les unes les autres, leur assurent quelque durée; enfin, de les entraîner dans leur cercle d’excitation, ou de commencer seulement à les éveiller. L’intervention de la volonté dans cette lutte pour l’existence
Max Nordau. — Dégénérescence. i — 7
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des aperceptions, je me la représente ainsi : la volonté envoie aux muscles des artères cérébrales des impulsions motrices (probablement inconscientes) ; par là les vaisseaux sanguins sont élargis ou rétrécis selon le besoin, et l’afflux du sang est plus ou moins abondant *. Les cellules qui ne reçoivent pas de sang doivent cesser leur travail; celles qui en reçoivent une forte quantité peuvent au contraire fonctionner plus vigoureusement. La volonté qui, sous l’impulsion d’un groupe d’aperceptions obtenant temporairement la prédominance, préside à cette distribution de sang, ressemble donc à un serviteur incessamment occupé, dans un appartement, à allumer, sur l’ordre de son maître, ici la flamme du gaz, là à la monter davantage, ailleurs à la baisser ou à l’éteindre, de telle sorte que ce coin de l’appartement est alternativement clair, demi-obscur ou sombre 1 2. La prédominance d’un
1. Il est possible qu'il ne s’agisse pas d’un élargissement actif des vaisseaux sanguins, mais seulement d’un rétrécissement. On a nié dans ces derniers temps (entre autres le Dr Morat, La Semaine médicale , 1892, p. 112) qu’il y ait des nerfs dilatant les vaisseaux. Mais l’edet serait dans les deux cas le même. Car, par le rétrécissement des vaisseaux de quelques parties du cerveau, le sang chassé de celles-ci serait poussé dans les autres parties, et cellesci éprouveraient un plus fort afflux sanguin, absolument comme si leurs vaisseaux étaient activement élargis.
2. Lorsque j’écrivais ce passage, j’étais convaincu que la théorie
physiologique de l’attention qui y est exposée avait été trouvée par moi seul. Mais depuis la publication de ce volume j’ai lu l’ouvrage d’Alfred Lehmann : L’Hypnose et les états normaux qui s’y rattachent, Leipzig, 1890, et j’y ai retrouvé (p. 27) à peu près
mot à mot ma théorie. Lehmann l’a donc publiée deux années avant moi, ce que je reconnais loyalement ici. Le fait que nous nous sommes rencontrés en ce point indépendamment l’un de l’autre témoignerait que l’hypothèse des actions réflexes vasomotrices est plausible. Wundt ( Hypnotisme et Suggestion, Paris, 1893, p. 42-47) critique, il est vrai, le travail de Lehmann, mais il paraît admettre cette hypothèse, qui est aussi la mienne; du moins il n’élève pas d’objection contre elle.
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groupe d’aperceptions ne lui permet pas seulement de mettre à son service, pendant la durée de son règne, les cellules cérébrales, mais l'organisme tout entier, et non seulement de se renforcer à l’aide des représentations qu’elle évoque par l’association d’idées, mais aussi de chercher de nouvelles impressions sensorielles et d’en écarter d’autres, afin d’obtenir par les unes de nouvelles excitations favorables à leur existence, de nouvelles aperceptions primitives, et d’exclure, par l’écartement des autres, les excitations qui menacent leur existence. Je vois, par exemple, dans la rue, un passant qui, pour une raison quelconque, est capable d’exciter mon attention. L’attention supprime immédiatement toutes les autres aperceptions qui étaient encore dans ma conscience, et laisse seulement subsister celles qui ont le passant pour objet. Pour renforcer ces aperceptions, je le suis des yeux, c’est-à-dire que les muscles ciliaires, les muscles oculaires, puis les muscles du cou, peut-être encore ceux du tronc et des jambes, reçoivent des impulsions motrices qui n’ont d’autre but que de me procurer, de l’objet de mon attention, toujours de nouvelles impressions sensorielles par lesquelles les aperceptions qui le concernent se renforcent et s’augmentent continuellement. Les autres personnes qui, pendant ce temps, surgissent dans mon champ visuel, je ne les remarque pas; les sons qui frappent mon oreille, je ne m’y arrête pas; je ne les entends peut-être même pas, si mon attention est assez forte; je les entendrais au contraire immédiatement, s’ils émanaient du passant ou se rapportaient à lui. C’est là cette « adaptation de l’organisme tout entier à une idée prédo-
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minante » dont parle M. Ribot. C’est elle qui nous donne la connaissance exacte du monde extérieur. Sans elle, cette connaissance serait beaucoup plus difficile à obtenir et resterait beaucoup plus incomplète. Cette adaptation durera jusqu’à ce que les cellules porteuses des idées prédominantes se fatiguent. Alors elles devront nécessairement céder leur prédominance à d’autres groupes de cellules, et celles-ci à leur tour acquerront la puissance d’adapter l’organisme à leurs buts.
C’est donc seulement par l’attention, comme nous l’avons vu, que la faculté d’association d’idées devient une qualité profitable à l’organisme, et l’attention n’est autre chose que la faculté que possède la volonté de déterminer dans la conscience l’allumage, le degré de clarté, la durée et l’extinction des représentations. Plus forte est la volonté, et plus complètement nous pouvons adapter notre organisme tout entier à une aperception donnée, plus nous pouvons nous procurer d’impressions sensorielles servant à les rendre plus nettes, attirer par l’association d’idées des souvenirs qui les complètent et les rectifient, d’autant plus décidément supprimer les aperceptions qui les troublent ou leur sont étrangères, en un mot, plus sera étendue et exacte notre connaissance des phénomènes et de leur véritable rapport.
La civilisation, la suprématie sur les forces de la nature,, sont uniquement le résultat de l’attention; toutes les erreurs, toutes les superstitions, des suites de son absence. Les fausses idées sur le rapport des phénomènes naissent de l’observation défectueuse de ceux-ci et sont rectifiées par une observation plus exacte. Or, observer, ce n’est
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autre chose qu’amener intentionnellement au cerveau des impressions sensorielles déterminées et élever par là un groupe d’aperceptions à une telle force et à une telle clarté, qu’il peut acquérir dans la conscience la prépondérance, éveiller par l’association d’idées les souvenirs qui leur sont adéquats, supprimer ceux qui sont inconciliables avec elles. L’observation, qui est la base de tous les progrès, est donc l’adaptation, par l’attention, des organes des sens et de leurs centres de perception à une aperception ou à un groupe d’aperceptions prédominant dans la conscience.
L’état d’attention ne laisse subsister dans la conscience aucune obscurité. Car, ou bien la volonté renforce chaque aperception surgissante jusqu’à la pleine lumière et à la netteté, ou bien, si elle ne le peut pas, elle l'éteint complètement. La conscience de l’homme sain, à volonté énergique et par là attentif, ressemble à une pièce vivement éclairée dans laquelle l’œil voit distinctement tous les objets, où tous les contours sont nets et où ne nagent nulle part d’ombres indécises.
L’attention a ainsi pour prémisse une volonté forte, et celle-ci, à son tour, est le propre d’un cerveau normalement construit et non fatigué. Le dégénéré, dont le cerveau et le système nerveux sont caractérisés par des arrêts de développement ou des anomalies congénitales, l’hystérique, dans lequel nous avons reconnu un épuisé, manquent absolument de volonté ou ne la possèdent qu’à un degré diminué. La conséquence de la faiblesse ou du manque de volonté est l’incapacité d’attention. Alexandre Starr a publié vingt-trois cas de lésions ou affections des lobes frontaux du cerveau dans lesquels il était « impossible (aux
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malades) de fixer leur attention 1 », et M. Ribot remarque :
« L’homme surmené par une longue marche..., le convalescent sortant d’une grave maladie, en un mot tous les débilités, sont incapables d’attention... Cette impuissance coïncide en somme avec toutes les formes d’épuisement2 ».
L’activité cérébrale des dégénérés et des hystériques, non surveillée ni guidée par l’attention, est capricieuse, dépourvue de plan et de but. Les représentations sont appelées à la conscience par le jeu d’association d’idées illimitées et peuvent s’y donner libre carrière. Elles s’allument et s’éteignent automatiquement, et la volonté n’intervient pas pour les renforcer ou les supprimer. Côte à côte apparaissent des représentations qui sont étrangères les unes aux autres ou s’excluent mutuellement. Comme elles sont contenues dans la conscience simultanément et à peu près avec la même intensité, la conscience, conformément à la loi de son activité, les réunit en une idée qui, nécessairement, est absurde, et ne peut exprimer les rapports réels des phénomènes.
Le manque ou la faiblesse d’attention conduit donc en premier lieu à de faux jugements sur l’univers, sur les qualités des choses et leurs rapports entre elles. La conscience obtient une image défigurée et vague du monde extérieur. Mais il y a une seconde conséquence. Le décours chaotique des excitations le long des voies de l’association d’idées et du voisinage anatomique éveille l’activité de groupes cellulaires proches, plus éloignés et
1. Brain, janvier 1886. Cité par Th. Ribot, Psychologie de l’atlen tion, p. 6S.