‹ Dégénérescence (volume 2)Chapitre 27 sur 60 · Charles Morice, op. cit., p · texte numérisé non relu

Charles Morice, op. cit., p

LES SYMBOLISTES

la Revue contemporaine, et autres recueils caducs qui servaient d’organes à la table ronde du « François Ier ». Ces petites gazettes et les livres publiés par les symbolistes restèrent d’abord inaperçus en dehors du café en question. Puis il advint que des chroniqueurs de journaux du boulevard, dans les mains desquels ces écrits étaient tombés par hasard, leur consacrèrent, en l’absence d’autres sujets, des articles, mais uniquement pour se moquer d’eux. C’était là tout ce que les symbolistes demandaient. Peu leur importait la raillerie ou l’éloge, pourvu que l’on s’occupât d’eux. Ils étaient maintenant en selle et se révélèrent aussitôt comme d’incomparables cavaliers de cirque. Ils s’efforcèrent de trouver eux-mêmes accès dans les grands journaux, et quand l’un d’eux réussissait, comme le forgeron de Jüterbock, dans le conte connu, à jeter son bonnet par la porte imprudemment entrebâillée d’une rédaction, il suivait tête et corps tout entiers, s’emparait de la place et la transformait, en un tour de main, en une place forte du parti symboliste. Tout favorisait cette tactique : le scepticisme et l’indifférence de certains rédacteurs parisiens absolument desséchés, ne prenant rien au sérieux, incapables d’un enthousiasme ou d’une aversion, et ne connaissant que ce seul principe d’affaires : faire du bruit, éveiller la curiosité, devancer les autres avec du nouveau, de 1’ « épatant » ; le manque de critique et la badauderie du public, qui répète de confiance tout ce que son journal lui débite d’un air important; la lâcheté et la flagornerie de critiques qui, trouvant en face d’eux un groupe organisé et nombreux de jeunes gens que n’arrêtait aucun scrupule, avaient peur de leurs

LE MYSTICISME

poings tendus et de leurs yeux menaçants et n’osaient pas s’attaquer à eux ; la basse matoiserie des intrigants espérant faire de bonnes affaires s’ils spéculaient sur la hausse des actions du symbolisme. C’est ainsi que les pires et les plus méprisables traits de caractère des rédacteurs, des critiques, des écrivains avides de succès et des liseurs de journaux, concoururent à faire connaître, et, en partie même, à rendre célèbres les noms des habitués du « François Ier », et à éveiller dans la tête de beaucoup d’imbéciles des deux mondes la conviction que leur tendance domine la littérature du temps présent et renferme en elle tous les germes de l’avenir. Ce triomphe du symbolisme signifie la victoire de la bande sur l’individu. Il démontre la supériorité de l’attaque sur la défense, et l’efficacité de l’assurance mutuelle de réclame, même avec les aptitudes les plus chétives.

Si dissemblables qu’elles puissent être, les œuvres des Symbolistes ont entre elles deux caractères communs : elles sont obscures, souvent jusqu’à l’incompréhensibilité, et elles sont dévotes. Après tout ce qui a été dit ici sur les particularités de la pensée mystique, leur obscurité ne saurait étonner. Quant à leur piété, elle a atteint une importance qui oblige à l’examiner de près.

Quand, dans les dernières années, parut toute une série de mystères, jeux de la Passion, légendes de saints et cantates; quand, les uns après les autres, une douzaine, deux douzaines de nouveaux poètes et écrivains firent, dans leurs premières poésies, romans et articles, de brûlantes professions de foi religieuse, invoquèrent la Sainte Vierge, par-' lèrent extatiquement du sacrifice de la messe et s’agenouil-

LES SYMBOLISTES

lèrent en de ferventes prières, alors les réactionnaires, qui ont un intérêt de parti à faire croire à un retour de l’humanité civilisée aux ténèbres intellectuelles du passé, s’écrièrent : « Voyez! La jeunesse, l’espoir et l’avenir du peuple français, se détourne de la science; l’émancipation a fait banqueroute, les âmes s’ouvrent de nouveau à la religion, et l'Église catholique accomplit de nouveau son office sublime d’institutrice, de consolatrice et de guide de l’humanité civilisée ». On désigne démonstrativement la tendance symbolique par le nom de « néo-catholique », et quelques critiques voient dans son apparition et ses succès la preuve que la libre pensée est vaincue par la foi. « Le coup d’œil le plus superficiel sur l’état du monde nous montre », écrit M. Édouard Rod, « que, dans tous les domaines, nous sommes en pleine réaction ». Et plus loin : « Je crois à la réaction, dans tous les sens que ce mot comporte. Mais jusqu’où ira cette réaction? C’est le secret de demain 1 ».

Les hérauts jubilants de la nouvelle réaction demandent la cause de ce mouvement, et trouvent avec une unanimité étrange cette réponse : les esprits les meilleurs et les plus cultivés reviennent à la foi, parce qu’ils ont découvert que la science les a trompés, qu’elle n’a pas tenu ce qu’elle leur a promis. « L'homme de ce siècle, dit M. Mclchior de Vogüé, a pris en lui-même une confiance bien excusable... Le mécanisme rationnel du monde lui ect enfin apparu... Dans l’explication des choses on élimina... tout l’ordre divin... D’ailleurs, à

i. Jules Huret, op. cil., p. 14.

LE MYSTICISME

quoi bon rechercher des causes douteuses, quand le fonctionnement de l’univers et de l’homme devenait si clair pour le physicien, pour le physiologiste?... Le moindre tort de Dieu, c’était d’être inutile. De beaux esprits l’affirmèrent, et tous les médiocres en furent persuadés. Le xvme siècle avait inauguré le culte de la Raison : on vécut un moment dans l’ivresse de ce millénium. Puis vint l’éternelle désillusion, la ruine périodique de tout ce que l’homme bâtit sur le creux de sa raison... Il dut s’avouer que par-delà le cercle des vérités conquises, l’abîme d’ignorance reparaissait, toujours aussi vaste, aussi irritant 1 ».

M. Charles Morice, le théoricien et le philosophe des symbolistes, dénonce presque à chaque page de son livre : La Littérature de tout à l'heure , la science pour ses différents gros péchés. « Il est déplorable que nos savants n’aient point compris », dit-il dans son langage apocalyptique, « qu’en vulgarisant la science ils la décomposaient (?), que confier aux mémoires inférieures les principes, c’est les exposer aux incertitudes d’interprétations sans autorité, d’erronés commentaires, d’hétérodoxes hypothèses; car c’est lettre morte, le Verbe enclos dans les livres, et les livres eux-mêmes peuvent périr, — mais le courant qu’ils déterminent, le souffle émané d’eux leur survit, — et que faire s’ils ont soufflé la tempête et déchaîné (!) les ténèbres? Or, tel est le résultat le plus clair de tout ce fatras de vulgarisation... Ne touchons-nous pas ici (à propos de la morale des Fables de la Fontaine) la

Page 1