Legrain, op. cit., p
Max NorpAU. — Dégénérescence. I — 4
créé pour lui le nom « d’oniomanie », ou folie d'acheter.
On ne doit pas le confondre avec le plaisir d'acheter, propre aux malades dans le premier stade de la paralysie générale. Les achats de ces derniers sont une conséquence de leur manie des grandeurs : ils font de grandes acquisitions, parce qu'ils se croient millionnaires ou milliardaires. L’oniomane, au contraire, n’achète pas de masses considérables d’un seul et même objet, comme le paralytique général, et le prix ne lui est pas indifférent, comme à celui-ci. Il ne peut simplement passer devant une pacotille, sans ressentir le besoin de l'acquérir.
La manière singulière de certains peintres, impressionnistes, pointillistes ou mosaïstes, trembleurs ou papilloteurs, coloristes rugissants, teinturiers en gris ou en blafard, nous deviendra immédiatement compréhensible, si nous avons présentes à l'esprit les recherches de l’école de Charcot sur les troubles visuels des dégénérés et des hystériques. Les peintres qui assurent qu'ils sont sincères et rendent la nature telle qu'ils la voient, disent souvent la vérité. Le dégénéré qui souffre de nystagmus, ou tremblement du globe oculaire, percevra, en effet, le monde comme quelque chose de trémulant, d’instable, sans contours fermes, et s’il est un peintre consciencieux, il nous fournira des tableaux qui rappelleront la manière dont les dessinateurs des Fliegende Blætter de Munich représentent un chien mouillé qui se secoue vigoureusement, et qui n’éveilleront pas une idée comique uniquement parce que l'observateur attentif y lira l'effort désespéré pour rendre pleinement une impression qui, avec
les moyens d'art créés par les hommes à vue normale, ne peut précisément être rendue.
Presque chez tous les hystériques existe l’anesthésie d'une partie de la rétine ‘. En règle générale, les endroits insensibles sont continus, et occupent la moitié extérieure de cette membrane. Dans ces cas-là, le champ visuel est plus ou moins rétréci et apparaît à l’hystérique non tel qu’à l’homme normal, — comme un cercle, — mais comme un tableau limité par une ligne capricieusement sortante et rentrante. Mais parfois les endroits anesthésiques ne sont pas continus et se trouvent répandus en forme d’ilots sur toute la rétine. Alors le malade aura dans son champ visuel toutes sortes de lacunes ou taches noires d'un effet curieux, et s’il peint ce qu’il voit, il inclinera à placer les uns près des autres des points ou taches plus ou moins gros non liés ensemble, ou liés d’une façon imparfaite. L’insensibilité n’a pas besoin d’être complète ; elle peut exister seulement pour certaines couleurs ou pour toutes les couleurs. Si l'hystérique a totalement perdu le sentiment des couleurs (achromatopsie), il voit tout uniformément gris, mais percoit les différences de degrés de clarté. L'image du monde se présente donc à lui comme une eau-forte ou un dessin à la mine de plomb, où l'effet des couleurs absentes est remplacé par les dégradations de lumière, par la plus ou moins grande profondeur et par la vigueur des endroits blancs et noirs. Des peintres insensibles aux couleurs éprouveront naturellement de la prédilection pour la peinture blafarde, et un public souffrant du même mal ne trou-
1. Dr Émile Berger, Les maladies des yeux dans leurs rapports avec la pathologie générale. Paris, 1892, p. 129 et sqq.
véra rien de choquant à des tableaux dyschromatiques. Mais si, à côté du lait de chaux d’un Puvis de Chavannes éteignant uniformément les couleurs, le jaune, le bleu et le rouge hurlants d’un Besnard trouvent aussi des fanatiques, cela tient également à une cause que la clinique nous dévoile. « Le jaune et le bleu, couleurs périphériques, c’est-à-dire perçues par le bord extrême de la rétine », nous enseigne Gilles de la Tourette, « continueront à être perçus jusqu'à la dernière limite. Ce sont, en effet... les deux couleurs dont la sensation dans l’amblyopie hystérique se conserve le plus longtemps. Mais. chez certains malades, fréquemment même, c’est le rouge et non le bleu qui disparaît le dernier * ». «
Le rouge offre encore une autre particularité, qui explique la grande prédilection des hystériques pour lui. Les expériences ont établi que les impressions amenées au cerveau par les nerfs sensitifs exercent une influence considérable sur la nature et l'intensité des impulsions que celui-ci envoie aux nerfs moteurs ?. Certaines sensations ont une action dépressive et inhibitive sur les mouvements; d’autres, au contraire, rendent ceux-ci plus vigoureux, plus rapides et plus intenses : elles sont dynamogènes ou productrices de force. Or, comme à la dynamogénie ou production de force est toujours attaché un sentiment de plaisir, chaque être vivant éprouve le besoin de chercher des sensations dynamogènes et d'éviter les sensations imhibitives et dépressives.
1. Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie, p. 339. 2. Alfred Binet, Recherches sur les altérations de la conscience chez les hystériques. Revue philosophique, 1889, 27° volume.
Or, lerouge est remarquablement dynamogène. « Ainsi », rapporte Binet, en décrivant une expérience tentée sur une hystérique atteinte d’insensibilité d’une moitié du corps, « nous mettons dans la main droite, anesthétique, d'Amélie Cle... un dynamomètre..…... La main donne en moyenne le chiffre 12. Si on fait contempler à ce moment à la malade un disque rouge, aussitôt Le chiffre de la pression inconsciente. double ‘.. ». On comprend donc que des peintres hystériques se plongent à cœur-joie dans le rouge, et que des spectateurs hystériques éprouvent un plaisir particulier à la vue de tableaux qui agissent sur eux d’une façon dynamogène et éveillent en eux des sensations agréables.
Si le rouge est dynamogène, le violet, au contraire, est inhibant et dépressif ?. Ce n’est point par hasard que le violet a été choisi par maints peuples comme couleur exelusive de deuil, et par nous comme couleur de demi-deuil. La vue de cette couleur exerce une action déprimante, et le sentiment de déplaisir qu'elle éveille répond à l’abattement d'une âme en deuil. Il est compréhensible que des hystériques et des neurasthéniques peignants auront une tendance à répandre en quelque sorte sur leurs tableaux une couleur répondant à leur état de fatigue et d’épuisement.
Ainsi naissent les peintures violettes de Manet et de son école, qui ne découlent pas d’un aspect réellement obser-