Paul Verlaine, op: cit., p
lité d’âme que met un homme sain à accomplir des actions indifférentes ou vertueuses; après leur perpétration, il est absolument satisfait de lui, tandis que l’impulsif conserve la pleine conscience de l’abjection de son acte, lutte désespérément contre son instinct, jusqu'à ce qu'il ne puisse plus résister, et éprouve, après l'acte, le plus terrible désespoir et un grand repentir. Un « impulsif » seul parle de lui-même sur un ton plein de reproches, comme du « seul Pervers » (P. 71), ou trouve les notes contrites des premiers sonnets de Sagesse :
Hommes durs! Vie atroce et laide d’ici-bas!
Ah ! que du moins, loin des baisers et des combats, Quelque chose demeure un peu sur la montagne,
Quelque chose du cœur enfantin et subtil, Bonté, respect! car qu'est-ce qui nous accompagne, Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il?
Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ : Une tentation des pires. Puis l’infâme..
Si la vieille folie était encore en route?
Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer?
Un assaut furieux, le sunrême, sans doute!
0 va prier contre l'orage, va prier!
C’est vers le Moyen-Age énorme et délicat Qu'il faudrait que mon cœur en panne naviguât, Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste.
Et là que j’eusse part.....
NOR Ce ss... bla chose vitale, Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,
Haute théologie et solide morale, Guidé par la folie unique de la Croix Sur tes ailes de pierre, 6 folle Cathédrale!
Comme le montrent ces exemples, la compagne ordinaire de l'érotisme maladif, la ferveur religieuse, n’est pas
non plus absente des œuvres de Verlaine. Cette ferveur revêt du reste, dans maintes autres poésies, une expression beaucoup plus nette. Je veux seulement citer des strophes caractéristiques empruntées à deux autres pièces de Sagesse .
O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour, Et la blessure est encore vibrante, | O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.
O mon Dieu, votre crainte m’a frappé, Et la brûlure est encore là qui tonne, (Qu'on observe ces expressions et ces répétitions constantes).
O mon Dieu, votre crainte m’a frappé.
O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil, Et votre gloire en moi s’est installée, O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil.
Noyez mon âme aux flots de votre vin, Fondez ma vie au pain de votre table, Noyez mon âme aux flots de votre vin.
Voici mon sang qué je n’ai pas versé, Voici ma chair indignée de souffrance, Voici mon sang que je n’ai pas versé.
Suit l’énumération extatique de toutes les parties du corps qu'il offre à Dieu en sacrifice; puis le poème se termine ainsi :
Vous connaissez tout cela, tout cela,
Et que je suis plus pauvre que personne, Vous connaissez tout cela, tout cela.
Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne. À la Sainte Vierge, le poète s'adresse en ces termes:
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.
Tous les autres amours sont de commandement,
1, Paul Verlaine, op. cit., p. 175, 178.
Nécessaires qu’ils sont, ma mère seulement Pourra les allumer aux cœurs qui l'ont chérie.
C’est pour Elle qu’il faut chérir mes ennemis, C’est pour Elle que j'ai voué ce sacrifice,
Et la douceur de cœur et le zèle au service.
Comme je la priais, Elle les a permis.
Et comme j'étais faible et bien méchant encore, Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, Elle baissa mes yeux et me joignit les mains,
Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.
Les cordes touchées ici sont bien connues de la clinique psychiatrique. Il faut rapprocher de ces épanchements la description que fait Legrain d’un de ses malades : « C’est toujours Dieu, la Vierge, sa cousine, qui reviennent dans ses discours ». (Il s’agit d’une manie héréditaire chez un conducteur d'omnibus). « Des idées mystiques viennent complèter la scène ; il parle de Dieu, du ciel, fait des signes de croix, des génuflexions, il dit qu'il suit la loi du Christ ». (L'objet de l’observation est un journalier). « Le diable veut me tenter, mais je vois Dieu qui me protège ; il faut que vous priiez pour moi, j'ai demandé à Dieu que tout le monde soit béni, etc. *
La perpétuelle alternance de dispositions opposées chez Verlaine, ce régulier passage subit du rut bestial à la dévotion extatique et du péché au repentir, ont frappé même des observateurs qui ne connaissent pas la signification de ce phénomène. « Il est », dit M. Anatole France, « tour à tour croyant et athée, orthodoxe et impie ? ». Oui, Verlaine est tout cela, mais pourquoi?
1. Legrain, Du délire chez les dégénérés, p. 135, 140, 164. 2. Jules Huret, op. cit., p. 8.
Simplement parce qu'il est un « circulaire ». Par ce terme assez peu heureux qu'a imaginé la psychiatrie française, on entend des aliénés chez lesquels les états d’excitation et de dépression se suivent régulièrement. À la période d'excitation correspondent les impulsions irrésistibles au crime et les discours blasphématoires, à la période d’affaissement les accès de contrition et de piété. Le « circulaire » appartient à la pire espèce des dégénérés. Il est « ivrogne, obscène, méchant et voleur ‘ ». Il est de plus incapable de toute occupation régulière prolongée, puisqu'il est évident que, dans l’état de dépression, il ne peut accomplir aucun travail qui exige de la vigueur et dé l’attention. Le « circulaire » est condamné par la nature de son mal, s’il n'appartient pas à une riche famille, à être vagabond ou voleur; il n'y a pas de place pour lui dans la société normale. Verlaine a été toute sa vie un vagabond. Il s’est traîné en France sur toutes les grandes routes, mais a aussi vagué en Belgique et en Angleterre. Depuis sa sortie de prison il réside le plus souvent à Paris, mais n'y a pas de domicile, et se fait soigner dans les hôpitaux sous prétexte de douleurs rhumatismales qu'il a d’ailleurs pu trop facilement gagner dans ses nuits passées à la belle étoile. L'administration ferme les yeux et lui accorde le vivre et le couvert par égard pour son talent poétique. Conformément à la tendance de l'esprit humain, qui cherche à exalter ce qui ne peut être changé, il se persuade que son vagabondage, qui lui est imposé par son vice organique, est un état glorieux et enviable ; il le vante
1. E. Marandon de Montyel, De la Criminalité et de la Dégénérescence. Archives de l'Anthropologie criminelle, mai 1892, p. 287.
comme quelque chose de beau, d’artistique et de sublime, et contemple les vagabonds avec des yeux pleins de tendresse. Parlant d'eux, il dit (Grotesques) :
Leurs jambes pour toutes montures, Pour tous biens l’or de leurs regards, Par le chemin des aventures
Ils vont haïllonneux et hagards.
Le sage, indigné, les harangue ; Le sot plaint ces fous hasardeux ; Les enfants leur tirent la langue .
Et les filles se moquent d’eux.
Chez tous les aliénés et les imbéciles on rencontre cette conviction, que les gens raisonnables qui les jaugent sont
des « sots ».
…. Dans leurs prunelles
Rit et pleure — fastidieux — L'amour des choses éternelles,
Des vieux morts et des anciens dieux!
— Donc, allez, vagabonds sans trêves, Errez, funestes et maudits,
Le long des gouffres et des grèves, Sous l’œil fermé des paradis!
La nature à l’homme s'allie
Pour châtier comme il le faut L'orgueilleuse mélancolie
Qui vous fait marcher le front haut.
Dans une autre pièce (Autre), il crie à ses camarades de prédilection :
Allons, frères, bons vieux voleurs, Doux vagabonds, Filous en fleur, Mes chers, mes bons,
Fumons philosophiquement, Promenons-nous Paisiblement :
Rien faire est doux.
De même que le vagabond se sent attiré vers les vagabonds, l’aliéné se sent attiré vers les aliénés. Verlaine ressent une admiration sans bornes pour le roi Louis IT de Bavière, ce malheureux dément dont la raison était complètement éteinte longtemps déjà avant sa mort, et chez lequel les plus hideux instincts d'immondes animaux de la plus basse espèce avaient seuls survécu à la destruction des fonctions humaines du cerveau. Il lui adresse cet
hymne :
Roi, le seul vrai Roi de ce siècle, salut, Sire, Qui voulûtes mourir vengeant votre raison Des choses de la politique, et du délire
De cette Science intruse dans la maison,
De cette Science assassin de l’Oraison
Et du Chant et de l’Art et de toute la Lyre, Et simplement et plein d’orgueil en floraison Tuâtes en mourant, salut, Roï, bravo, Sire!
Vous fûtes un poète, un soldat, le seul Roi Décersiècle 2, Et le martyr de la Raison selon la Foi...
Deux choses frappent dans le langage de Verlaine. Premièrement, le fréquent retour du même mot, de la même tournure, ce « rabâchage » dans lequel nous avons vu un symptôme de débilité intellectuelle. Presque dans chacune de ses poésies reviennent plusieurs fois, sans changement, les mêmes vers et les mêmes hémistiches. et