William Morris, Poems (édition Tauchnitz), p
And if it hap that
My master Geoffroy Chaucer thou do meet,....
Then speak Ihe words :
Master, o thou great of heart and longue, eic
une impression passablement étrange, quand on le voit s'exprimer dans le langage des vieilles ballades.
Les préraphaélites ont exercé une grande influence sur la génération de poètes anglais apparue depuis vingt ans. Tous les hystériques et les dégénérés ont, après Rossetti, chanté la « damozel » et la Sainte Vierge; après Swinburne, célébré les désirs contre nature, le crime, Tenfer et le diable; après Morris, écorché la langue archaïque dans le ton des scaldes et à la manière des Contes de Canterhury; et si aujourd'hui toute la poésie anglaise n'est pas sans mitigation préraphaélite, elle le doit uniquement au hasard heureux d'avoir possédé, simultanément avec les préraphaélites, un poète aussi sain que Tennyson. Les honneurs officiels qui lui furent départis comme « poète lauréat », les succès sans exemple qu'il •obtint auprès des lecteurs, le désignèrent à l'imitation d'au moins une portion des petits ambitieux et des pasticheurs; et c'est ainsi que, à côté du chœur des mystiques portant des lis à la main, on a pu entendre aussi d'autres chanteurs des rues répétant plutôt les airs du poète des Idylles du Roi.
A la phase ultérieure de son développement, le préraphaélisme aboutit, en Angleterre, à 1' « esthélisme », et, en France, au « symbolisme ». Nous aurons à nous x^ccuper plus à fond de ces deux tendances.
Max Nordau. — Dégénérescence. I — i2
Le phénomène que nous avons observé chez les préraphaélites se renouvelle chez les symbolistes français. Nous voyons un certain nombre de jeunes gens se réunir pour fonder sciemment et intentionnellement une école qui prend un nom particulier, mais qui, en dépit de maints caquetages obscurs et de tentatives ultérieures de mystification, n'a aucuns principes artistiques communs, aucune visée esthétique claire, et ne poursuit qu'un but inavoué quoique facile à reconnaître, — celui de faire du bruit dans le monde, d'attirer par Tétrangeté l'attention sur soi^ et de parvenir de cette façon à la gloire et à la jouissance^ à la satisfaction de tous les appétits et de toutes les vanités dont était remplie jusqu'au bord l'âme dévorée d'envie de ces flibustiers du succès.
Vers 1880 il y avait, dans le Quartier latin, un groupe d'ambitieux à peu près du même âge, qui se rassemblaient chaque soir dans le sous-sol d'un café du quai Saint-Michel;
ils y buvaient des bocks, fumaient et faisaient des calembours très tard jusque dans la nuit ou même jusqu'au matin, se répandaient en abominations sur les écrivains reconnus et faisant de Targent, et vantaient leurs propres talents, encore inconnus du monde. Ceux qui y tenaient avant tout le crachoir étaient Emile Goudeau, hâbleur dont on ne connaît que quelques vers satiriques niais, Maurice Rollinat, l'auteur des Névroses, et Edmond Haraucourt, maintenant au premier rang des mystiques français. Ils se nommaient eux-mêmes les « hydropathes », mot absolument dépourvu de sens, né manifestement d'une réminiscence obscure des deux mots « hydrothérapie » et « névropathes », et qui, avec le vague qui caractérise la pensée mystique des faibles d'esprit, devait sans doute n'exprimer que l'idée générale de gens dont la santé n'est pas satisfaisante, qui se sentent souffreteux et suivent un traitement *. En tout cas, le nom choisi par eux-mêmes implique la vague conscience et l'aveu d'un état d'ébranlement nerveux. Le groupe possédait aussi une petite feuille hebdomadaire, Lutècey qui mourut au bout de quelques numéros.
Vers 1884, la société quitta son établissement habitué et dressa sa tente au « café François P' », boulevard Saint- Michel. Ce café est arrivé à une haute célébrité : il fut le berceau du symbolisme. Il continue à être le temple de quelques jeunes ambitieux qui espèrent obtenir, en se rangeant sous la bannière de l'école symbolique, les avan-
1. L'histoire des commencements de ce groupe a été écrite par un de ses adhérents, Mathias Morhardt. Voir Les Symboliques, Nou velle Revue du 15 février 1892, p. 765.
céments qu'ils n'ont pas à attendre de leur talent. Il est aussi la Kaaba vers laquelle se rendent en pèlerinage tous les imbéciles exotiques qui ont entendu parler de la nouvelle tendance parisienne et veulent être initiés à ses arcanes et mystères. Quelques-uns des « hydropathes » n*émigrèrent pas avec les autres. De frais adhérents prirent leur place : Jean Moréas, Laurent Tailhade, Charles Morice, etc. Ils abandonnèrent aussi l'ancien nom et furent connus un moment sous celui de « décadents ». Ce nom leur avait été attaché par un critique avec une idée de raillerie ; mais de même que les gueux des Pays- Bas se parèrent, avec une truculence fière, du nom destiné à les outrager et à les ridiculiser, eux aussi arborèrent à leurs chapeaux, comme un signe de révolte contre la critique, l'injure qui leur avait été lancée au visage. Bientôt, toutefois, les habitués du « François P' » se fatiguèrent de leur nom, et Moréas trouva pour eux le terme de « symbolistes », sous lequel ils furent universellement connus, — tandis qu'un tout petit groupe particulier qui se sépara des symbolistes continua à porter la dénomination de « décadents ».
Les « symbolistes » sont un exemple remarquable de celte formation débandes dans laquelle nous avons vu une des particularités des dégénérés. Ils réunissaient à la fois .tous les signes caractéristiques des dégénérés et des faibles d'esprit : la vanité sans bonies et l'opinion exagérée de leur propre mérite, la forte émotivité, la pensée confuse et incohérente, le caquetage (la « logorrhoée » de la psychiatrie), l'inaptitude complète au travail sérieux et soutenu< Plusieurs d'entre eux étaient bacheliers, d'autres
point. Tous étaient d'une ignorance profonde, et comnïe ils n'étaient pas capables, par faiblesse de volonté, par impossibilité d'attention, d'apprendre quelque chose systématiquement, ils se persuadèrent, d'après une loi psychologique bien connue, qu'ils méprisaient tout savoir positif et ne tenaient comme dignes de l'homme que la rêverie et la divination, « l'intuition ». Quelques-uns d'entre eux, comme Moréas et Guaita, qui depuis est devenu « mage », lisaient sans méthode toutes sortes de livres qui leur tombaient sous la main aux étalages des bouquinistes des quais, et rapportaient aux camarades, avec des tournures de langage grandiloques et mystérieuses, les fruits de leurs lectures ainsi happés. Les auditeurs s'imaginaient ensuite qu'ils se livraient à une étude pénible, tandis qu'ils acquéraient de cette façon ce bric-à-brac d'érudition qu'ils étalaient ensuite dans leurs articles et brochures, et où le lecteur sain d'esprit rencontre avec un joyeux étonnement les noms de Schopenhauer, Darwin, Taine, Renan^ Shelley, Gœthe, qui servent d'étiquette à des rognures informes et méconnaissables, à des balayures de bribes non digérées, de phrases incomprises audacieusement mutilées, et de fragments d'idées arrachés çà et là et empochés sans scrupule. Cette ignorance des symbolistes et cette vantardise puérile d'un feint savoir sont franchement avouées par l'un des leurs. « En doctrine religieuse et philosophique », dit M. Charles Morice, « bien peu de ces jeunes gens ont des informations précises. Mais des termes du culte ils retiennent de beaux vocables comme ostensoir, ciboire, etc., plusieurs gardent de Spencer, de Mill, de Shopenhauer {sic!), de Comte, de Darwin,
elque terminologie. Rares ceux qui savent profondé- 3nt de quoi ils traitent, ceux qui ne cherchent pas à re étalage et parade d'un parler sans autre mérite l'une vanité de syllabes ' ». Je laisse naturellement à . Charles Morice la responsabilité du manque de sens
la tournure de phrase finale.
Les habitués du « François P' » paraissaient à une lire de l'après-midi à leur café et y restaient jusqu'à leure du dîner. Immédiatement après ils y retournaient, ne quittaient leur quartier général que longtemps après nuit. Aucun des symbolistes, naturellement, n'avait d'ocpation classée. De même qu'ils sont inaptes à l'étude îthodique, ces dégénérés Tétaient et le sont aussi à* ccomplissement d'un devoir régulier. Quand cette insufance organique se présente chez un homme des basses isses, il devient vagabond; chez une femme de la même isse, elle mène à la prostitution; chez les membres s classes supérieures, elle prend la forme du bavarge artistique et littéraire. L'esprit populaire allemand vêle un profond soupçon du rapport réel des choses, and il applique à ces flâneurs esthétiques le nom
« voleurs des jours », « Tagedieb ». Car le vol de ofession et le penchant insurmontable à l'oisiveté varde affairée et pleine d'importance découlent de la Jme source : la faiblesse native du cerveau.
Sans doute, les buveurs de bocks des cafés n'ont pas ascience de leur infirmité intellectuelle. Ils trouvent ur leur incapacité de se soumettre à une discipline et
i. Charles Morice, La Littérature de tout à Vheure. Paris, 1889,
de consacrer à un travail quelconque une concentration et une attention soutenues, des noms aimables et des désignalions décoratives. Ils nomment cela « nature artistique », « génialité au libre essor », « élan hors de l'atmosphère épaisse et basse de la banalité ». Ils raillent le plat philistin qui accomplit mécaniquement, comme le cheval du moulin, un travail régulier, et méprisent les épiciers étroits qui exigent qu'un homme exerce un métier bourgeois bien défini ou possède un titre officiellement reconnu, et témoignent, au contraire, une profonde défiance pour les arts sans pain. Ils glorifient les gens errants qui vagabondent lyriquement, carottent insoucieusement, et ils présentent comme leur idéal le coucheur à la belle étoile qui se lave dans la rosée, dort sous les fleurs, et s'habille dans la même maison que le lis des champs dont parle l'Évangile. La Chanson des GueuXy de M. Jean Richepin, est l'expression la plus typique de cette conception de la vie, dont les Chansons d'un Cornpagnon errant et les Lieds du Ménétrier y de Rodolphe Baumbach, nous offrent, dans la littérature allemande, un exemple analogue, quoique moins accusé. Le Pégase au joug de Schiller, aussi, semble tirer sur la corde de ces contempteurs du labeur quotidien réclamé par la société; mais seulement en apparence, toutefois, car notre grand poète ne prend point parti pour le paresseux impuissant, mais pour la force débordante qui voudrait faire plus de choses, et de plus grandes, que l'ouvrage •du garçon de bureau et du veilleur de nuit.
En dépit, d'ailleurs, de son imbécillité et de son amour de lui-même, le flâneur affectant des dehors d'artiste ne
peut dissimuler que sa manière d'être est en contradiction avec les lois sur lesquelles reposent la structure de la société et la civilisation, et il éprouve le besoin de se justifier à ses propres yeux. Il le fait en attribuant une haute importance aux rêves et aux caque tages où il gaspille son temps, importance destinée à éveiller chez lui l'illusion que ces rêves et ces caquetages ont la même valeur que les plus sérieuses activités, que même ils leur sont supérieurs • « Au fond, voyez-vous, dit M. Stéphane Mallarmé, le monde est fait pour aboutir à un beau livre * ». M. Charles Morice déplore avec émotion que le bel esprit soit dans « Tobligalion de s'interrompre entre deux hémistiches, pour aller... accomplir une période de vingt-huit jours d'instruction militaire »... « Les agitations de la rue », continue-t-il, « le grincement de la machine gouvernementale, — journaux, élections, changements de ministères, — n'a jamais fait tant de bruit; l'autocratie turbulente et bruyante du commerce a supprimé, dans les préoccupations publiques, la préoccupation de la Beauté, et l'industrie a tué ce que la politique laisserait subsister de silence* ». En effet, que sont tous ces riens : commerce, industrie, politique, administration, en regard de l'énorme importance d'un hémistiche?
Les radotages des symbolistes ne se perdirent pas complètement dans l'atmosphère de leurs cafés, comme la fumée de leurs cigarettes et de leurs pipes. Une partie d'entre eux se fixa et parut dans la Revue indépendante^
1. Jules Huret, Enquête sur révolution littéraire, Paris, 1891, p. 65.