V»* E. M. de Vogûé, op. cit., p. xœ et sqq
résultante naturelle de tout un siècle d'investigation psychologique, qui fut une bonne éducation de la raison, mais dont les résultats objectifs et immédiats ne pouvaient être que la fatigue, le dégoût même et même le désespoir de raisonner?... Naguère la science avait biffé le mot : mystère. Elle avait, du même trait, biffé les mots : beauté, vérité, joie, humanité... Le mysticisme a repris à la science intruse et accaparante non seulement tout ce qu'elle lui avait dérobé, mais peut-être bien aussi quelque chose de la propre part de la science. La réaction contre les négations insolentes et désolantes de la littérature scientifique... s'est faite... par une imprévue restauration poétique du catholicisme* ».
Un autre graphomane, Tauteur du livre imbécile Rembrandt éducateur, radote à peu près de la même façon. « L'intérêt pour la science, dit-il, et particulièrement pour la science de la nature jadis si populaire, diminue actuellement dans les larges cercles du monde allemand... On est en quelque sorte sursaturé d'induction; on a soif de synthèse; les jours de l'objectivité s'inclinent de nouveau vers leur fin, et la subjectivité frappe en revanche à la porte * ».
M. Edouard Rod dit : « Le siècle a marché sans tenir toutes ses promesses », et quelques lignes plus loin il parle encore de « ce siècle vieillissant et déçu ' ».
Dans un petit écrit qui est devenu une sorte d'évangile des imbéciles et des idiots, l'auteur, M. Paul Desjardins,
i. Charles Morice, op. cit., p. 5, 103, 177.
2, Rembrandt éducateur. Leipzig, 1890, p. 2.
3. Edouard Rod, Les Idées morales du temps présent. Paris, 1892, p. 66.
livre à des attaques conlinuelles contre 1' « empirisme scientifique», parle des « négatifs », parmi lesquels il ige « les empirisles ou mécanistes absorbés dans leur ique attention aux forces physiques et fatales », et prome bien haut son dessein « d'infirmer la valeur de la thode empirique * ».
Même un penseur sérieux, M. Fr. Paulhan, arrive, as son enquête sur les causes du néo-mysticisme frans, à la conclusion que la science exacte s'est montrée puissante à satisfaire les besoins de Thumanité. « Nous us sentons, dit-il, environnés d'un inconnu immense nous demandons au moins qu'on nous réserve un accès, ivolutionnisme, comme le positivisme, a fermé le pas- ;e... Pour toutes ces raisons, Tévolutionnisme devait, it en laissant de grandes idées, se montrer impuissant suffire à la direction des esprits * ».
Si écrasante que puisse sembler cette unanimité d'esits solides et estimables et de graphomanes imbéciles, e ne renferme cependant pas la moindre étincelle de rite. Prétendre que le monde se détourne de la science rce que la méthode « empirique », c'est-à-dire la ithode scientifique de l'observation et de l'enregistreint des faits, a subi un naufrage, cela est ou un menige conscient ou de l'irresponsabilité intellectuelle. Un 3rit sain et loyal doit presque avoir honte de prouver te proposition. La science a donné dans les dernières riodes décennales, grâce a l'analyse spectrale, des rengnements sur la nature des astres les plus lointains,
. Paul Desjardins, Le devoir présent, Paris, 1892, p. 5, 8, 39. . Fr. Paulhan, Le nouveau mysticisme, Paris, 1891, p. 120.
sur leur composition matérielle, leur degré de chaleur, la rapidité et la direction de leurs mouvements; elle a établi l'unité de toutes les formes de la force et rendu des plus vraisemblables l'unité de la matière ; elle est sur la trace de la formation et du développement des éléments chimiques, et elle nous a appris à comprendre la construction des compositions organiques, d'une structure si compliquée; elle nous montre les rapports des atomes dans la molécule et la position de la molécule dans l'espace; elle a jeté un jour surprenant sur les conditions d'action de l'électricité et mis cette force au service de l'homme ; elle a renouvelé la géologie et la paléontologie et débrouillé l'enchaînement des formes de la vie animale et végétale; elle a créé la biologie et l'embryologie, et, par la découverte et l'étude des microbes, éclairé d'une façon saisissante quelques-uns des mystères les plus inquiétants de l'éternelle transformation, de la maladie, de la mort; elle a trouvé ou perfectionné des méthodes qui, comme la chronophotographie, la photographie instantanée, etc., permettent de décomposer et d'enregistrer des phénomènes non directement observables pour les sens humains et qui promettent d'être des plus féconds au point de vue de la connaissance de la nature. Et en face de si magnifiques, de si grandioses résultats, dont l'énumération pourrait s'étendre au double et au triple, on ose parler d'un naufrage de la science et de l'impuissance de la méthode « empirique! ».
La science n'aurait pas tenu ce quelle a promis! Quand a-t-elle jamais promis autre chose que d'observer loyalement et attentivement les phénomènes, et, si pos-
sible, de déterminer les conditions dans lesquelles ils se produisent? Et nVt-elle pas tenu cette promesse? Ne la tient-elle pas constamment? Celui qui a attendu d'elle que du jour au lendemain elle explique tout le mécanisme de Tunivers comme un escamoteur explique ses trucs soidisant merveilleux, celui-là n'a aucune idée de la tâche réelle de la science. Elle se refuse tous les bonds et toutes les envolées. Elle avance pas à pas. Elle jette lentement et patiemment un pont solide sur Tinconnu, et ne peut lancer une arche nouvelle sur Tabîme avant d'avoir assis un nouveau pilier dans la profondeur et l'avoir amené jusqu'à la hauteur voulue.
En attendant, elle ne parle pas de la cause première des phénomènes, tant qu'elle a encore un si grand nombre de causes proches à étudier. Maints représentants des plus éminents de la science vont même jusqu'à déclarer que la cause première ne fera jamais l'objet de la recherche scientifique et la nomment, avec Herbert Spencer, « l'inconnaissable », ou profèrent, avec Du Bois-Reymond, le découragé : Ignorabimus ! Mais tous deux, ici, procèdent d'une façon complètement anti-scientifique, et prouvent simplement que même des penseurs clairs comme Herbert Spencer et des savants prudents comme Du Bois-Reymond, sont encore sous le joug de la rêverie théologique. La science ne peut parler d'un inconnaissable quelconque, car cela présupposerait qu'elle est en état de limiter exactement les bornes du connaissable, ce qu'elle ne peut, puisque chaque nouvelle découverte les recule; l'hypothèse d'un inconnaissable implique en outre l'admission du fait qu'il y a quelque chose que nous ne pouvons connaître; main-
tenant : ou nous devons, pour pouvoir affirmer sérieusement Texistence de ce quelque chose, en avoir une connaissance quelconque, si légère et si peu nette soit-elle, ce qui prouverait alors que ce quelque chose ne peut pas être inconnaissable, puisque nous le connaissons effectivement, et rien en ce cas ne justifierait Taffirmation a priori que notre connaissance actuelle de Tobjet, si faible soitelle, ne s'élargira ni ne s'approfondira jamais; ou nous n'avons aucune idée, pas même la plus faible, de l'inconnaissable du philosophe, et dans ce cas il ne peut exister pour nous; toute la notion repose sur le néant, et le mot est une création oiseuse de la fantaisie qui se donne carrière. On peut dire la même chose de VIgnorabimus. C'est le contraire de la science. Ce n'est pas la conclusion logique de prémisses bien fondées, ce n'est pas le résultat de l'observation, mais une prophétie mystique. Personne n'a le droit de donner pour des faits des renseignements 5ur l'avenir. La science peut indiquer ce qu'elle sait aujourd'hui; elle peut aussi désigner exactement ce qu'elle ne sait pas. Mais dire ce qu'elle saura ou ne saura pas un jour, ce n'est pas sa fonction.
Certes, celui qui exige de la science qu'elle réponde imperturbablement et audacieusement à toutes les questions des esprits désœuvrés ou inquiets, celui-là sera nécessairement déçu par elle, car elle ne veut ni ne peut satisfaire à ses exigences. La théologie, la métaphysique ont naturellement un rôle plus facile ; elles inventent un conte quelconque et le débitent avec un sérieux abasourdissant; si on ne veut pas les en croire, elles insultent et menacent le client indiscipliné, mais elles ne peuvent rien lui prouver,
Max Norhau. — Dégénérescence. I — 13
elles ne peuvent le forcer à prendre pour de l'argent comptant leurs billevesées. La théologie et la métaphysique ne peuvent jamais être mises dans Tembarras. Il ne leur en coûte rien d'ajouter plus de paroles à leurs paroles, le rattacher à une affirmation arbitraire une autre affirmation, d'entasser un dogme sur un autre dogme. L'esprit sérieux et sain, avide de connaissance réelle, n'aura jamais ['idée de la demander à la métaphysique ou à la théo logie. A celles-ci s'adresse seulement le cerveau d'enfant iont le désir de savoir ou plutôt la curiosité est pleinement satisfaite par le ton doucement endormant d'un conte de aourrice.
La science n'entre pas en rivalité avec la théologie et a métaphysique. Quand celles-ci affirment pouvoir explijuer le phénomène cosmique, la science montre que ces prétendues explications sont du pur bavardage. Quant à îlle, elle se garde naturellement de substituer à une absurlité démontrée une autre absurdité. Elle dit modestement : [< Voici un fait, voici une hypothèse, voici une supposition Qn fourbe seul donne plus qu'il n'a ». Si cela ne suffit pas aux néo-catholiques, ils n'ont qu'à s'asseoir et à chercher eux-mêmes de nouveaux faits qui les aideront à ^claircir les ténèbres angoissantes du phénomène cosmique, de serait là une preuve de véritable soif de savoir. A la able de la science il y a place pour tous, et chacun de ieux qui s'associent aux observations communes est le )ienvenu. Mais cette idée ne vient pas même en rêve à ces )auvres d'esprit qui radotent de la « banqueroute de la icience ». Bavarder est tellement plus facile et commode jue chercher et trouver !
Oui, c'est vrai : la science ne raconte rien d une vie après la mort, de concerts de harpes dans le paradis, et de la transformation de cancres et de bécasses hystériques en anges vêtus de blanc, aux ailes irisées. Elle se contente, infiniment plus plate et prosaïque, d'adoucir l'existence terrestre de l'homme. Elle diminue la mortatalité moyenne et prolonge la vie de l'individu qui ne la ' contrecarre pas par ses propres folies anti-hygiéniques, en supprimant les causes de maladies reconnues; elle crée de nouvelles commodités, et facilite la lutte contre les forces destructives de la nature. Le symboliste qui, après une intervention chirurgicale, est préservé par Tasepsie de la suppuration, de la gangrène et de la mort; qui se protège ?^
contre la fièvre typhoïde à Taide d un filtre Chamberland; 1
qui, en tournant négligemment un bouton, emplit sa J
chambre de lumière électrique; qui, par le moyen du télé- S
phone, converse par-delà les pays avec un être aimé, — le ^
symboliste doit tout cela à cette science qui, à l'en croire, a /;
fait banqueroute, et non à la théologie à laquelle il affirme :i
vouloir retourner. 5
Exiger de la science qu'elle ne donne pas seulement ^
des éclaircissements réels, quoique limités, et n'offre pas ?
seulement des bienfaits palpables, mais qu'elle résolve !^
aujourd'hui, à l'instant même, toutes les énigmes, qu'elle fasse l'homme omniscient, heureux, bon, — cela est absurde. J
Celte exigence, la théologie et la métaphysique ne l'ont $
jamais remplie. Elle est simplement la forme intellectuelle '%
de cette folle présomption qui, sur le terrain matériel, se manifeste par la soif de jouissance et la haine du travail. ;
Le déclassé qui aspire au vin de Champagne et aux
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femmes, au loisir et aux honneurs, et qui accuse Tordre social parce qu'il ne donne pas satisfaction à ses fringales, est frère du symboliste qui réclame la vérité et honnit la science, parce que celle-ci ne lui présente pas celle-là sur un plat d'or. Tous deux révèlent la même inaptitude à saisir la réalité de l'univers et à comprendre qu'il n'est pas possible d'atteindre, sans travail physique, la fortune, et, sans effort intellectuel, la vérité. L'homme honnête qui arrache péniblement ses dons à la nature, le savant laborieux qui ouvre, à la sueur de son front, les sources de la connaissance, inspirent le respect et une chaude sympathie. On ne peut, au contrabe, éprouver que du mépris pour les flâneurs mécontents qui attendent la richesse d'un numéro de loterie ou d'un oncle à héritage, et la connaissance d'une révélation qui doit venir les illuminer, sans un effort de leur côté, dans leur café habituel, au moment où ils sont en train de vider leur bock.
Les pauvres niais qui insultent la science lui reprochent aussi d'avoir détruit l'idéal et enlevé à la vie sa valeur. Ce reproche n'est pas moins stupide que l'imputation de banqueroute. Il ne peut y avoir d'idéal plus haut que l'accroissement de la connaissance. Quelle légende des saints est aussi belle que la vie d'un savant qui passe son existence courbé sur un microscope, presque sans besoins physiques, connu et estimé de peu de gens, travaillant uniquement pour sa propre conscience, sans autre ambition que celle d'établir peut-être un seul nouveau petit fait qu'un successeur plus heureux utilisera pour une brillante synthèse, et enchâssera comme moellon dans un monument de la science de la nature? Quel conte religieux a
enflammé de plus sublimes martyrs au mépris de la mort qu'un Gehlen, qui tombe empoisonné en préparant Thydrogène arsénieux découvert par lui; qu'un Crocé-Spinelli, qui trouve la mort dans son ballon monté trop rapidement, tandis qu'il observait la* pression atmosphérique; pour ne pas parler d'un Ehrenberg, que le travail de toute son existence finit par rendre aveugle, d'un Hyrtl, dont les préparations anatomiques au sublimé corrosif détruisent presque la vue, des médecins qui s'inoculent des maladies mortelles, de la troupe presque incalculable des voyageurs de découvertes au pôle nord et à l'intérieur des continents noirs? Et un Archimède n'a-t-il réellement pas trouvé de la valeur à sa vie, quand il adressait aux soudards de Marcellus cette adjuration : « Ne détruisez pas mes cercles »? La véritable et saine poésie a toujours, elle aussi, reconnu cela, et ses figures les plus idéales ne sont pas un homme pieux qui marmotte des prières d'une bouche baveuse, et contemple, les yeux convulsés, une -vision hallucinatoire, mais un Prométhée et un Faust, qui luttent pour la science, c'est-à-dire pour la connaissance précise de la nature.
L'affirmation que la science n'a pas tenu ce qu'elle a promis et que la génération montante se détourne d'elle pour cette raison, ne résiste pas un instant à la critique. C'est une affirmation purement en l'air. Ce point de départ du néo-catholicisme est absurde, les symbolistes eux-mêmes assurassent-ils cent fois que c'est le dégoût de la science qui les a rendus mystiques. Les allégations que même un esprit sain donne sur les mobiles réels de ses actions ne doivent être utilisées qu'avec la plus prudente
tique; celles que présente un dégénéré sont absolument itilisables. Car, chez lui, les impulsions d'action et de usée proviennent de Tinconscient, et la conscience îrente après coup, pour les idées et les actes dont elle lore elle-même la réelle provenance, des raisons spéîuses et jusqu'à un certain point plausibles. Dans tous les res sur la suggestion, on cite des pendants au cas typique
Charcot : on plonge une hystérique dans le sommeil pnotique et on lui suggère qu'à son réveil elle doit poiarder un des médecins présents. On la réveille, elle end le poignard et fond sur la victime désigt^e. On lui rache Tarme et on lui demande pourquoi elle veut tuer
médecin. Elle répond sans hésiter : « Parce qu'il m'a t du mal ». Remarquez bien qu'elle le voyait pour la emière fois de sa vie. Cette personne éprouvait à l'état veille le besoin de tuerie médecin. Sa conscience n'avait cune idée de ce que ce besoin lui avait été suggéré dans tat hypnotique. Que l'on ne tue jamais sans motif, c'est que sait la conscience. Forcée de trouver le mobile de tentative de meurtre, la conscience tombe immédialeînt sur le seul raisonnable dans le cas donné, et elle magine qu'elle en est venue à l'idée de meurtre pour er vengeance d'un tort subi.
L'hypothèse de M. Paul Janet sur la double personna- S offre une explication de ce phénomène de la vie psyique. « Tout homme, dit-il, présente deux personna- §s, une consciente et une inconsciente. Chez l'homme rmal, elles sont égales, complètes toutes les deux, équipées ; chez l'hystérique, elles sont inégales, déséquiliées. Une des deux personnalités, la première générale-
ment, est incomplète, l'autre restant parfaite * ». La personnalité consciente a la tâche ingrate d'inventer des motifs pour les actes de Tinconsciente. C'est comme dans le jeu connu, où une personne fait les gestes et où une autre dit les paroles correspondantes. Chez le dégénéré déséquilibré, la conscience assume le rôle d'une mère quelque peu simiesque qui sait trouver des excuses pour les sots et méchants tours d'un enfant malappris. La personnalité inconsciente commet des folies et des méfaits, et la consciente, qui reste là impuissante et ne peut les empêcher, cherche à les pallier par toutes sortes de prétextes.
La cause du mouvement néo-catholique n'est donc pas que la jeunesse ait à reprocher quelque chose à la science ou à se plaindre d'elle d'une façon quelconque. MM. de Vogué, Rod, Desjardins, Paulhan, qui assignent une pareille base au mysticisme des symbolistes, lui attribuent arbitrairement une origine qu'il n'a pas. Celle-ci est exclusivement imputable à l'état de dégénérescence des inventeurs de cette tendance. Le néo-catholicisme a sa racine dans l'émotivité et le mysticisme, ces deux stigmates les plus fréquents et les plus caractéristiques des dégénérés.
Qu'en France aussi, dans le pays de Voltaire, le mysticisme des dégénérés ait revêtu fréquemment la forme de la ferveur religieuse, cela peut, au premier abord, sembler étrange; mais l'examen des conditions politiques et sociales du peuple français pendant les dernières périodes décennales rendra la chose compréhensible.
1. Paul Janet, V Hystérie et V Hypnotisme d'après la théorie de la double personnalité. Revue scientifique^ 1888, l** volume, p. 616.
La grande Révolution proclama trois idéals : Liberté, Égalité et Fraternité. La fraternité est un mot innocent qui n'a pas de signification réelle, et, par conséquent, ne gêne personne. La liberté, elle, est désagréable aux classes supérieures, qui se plaignent beaucoup de la souveraineté du peuple et du suffrage universel ; mais elles supportent cependant sans trop de malaise une situation mitigée, après tout, par une administration chicanière, la tutelle policière, le militarisme et la gendarmerie, et dans laquelle la populace est encore tenue suffisamment en laisse. Mais Tégalité est pour les possédants une abomination insupportable. Elle est Tunique conquête de la grande Révolution qui ait survécu à toutes les transformations ultérieures du régime politique et soit restée vivante dans le peuple français. Car de la fraternité, le Français ne sait pas beaucoup; sa liberté, nous l'avons dit, a fréquemment pour symbole une muselière; mais Tégalilé, il la possède effectivement et y est fermement attaché. Le dernier des vagabonds, le souteneur des grandes villes, le chiffonnier et le palefrenier croient valoir autant que le châtelain, et ils le lui disent sans barguigner en plein visage, quand Toccasion s'en présente» Les motifs du fanatisme égalitaire des Français ne sont pas particulièrement nobles. Il ne résulte pas d'un sentiment de hautaine virilité et d'une affirmation de sa propre valeur, mais d'une basse envie et d'une intolérance mauvaise. Rien ne doit dépasser le niveau! Rien ne doit être meilleur, plus beau ou seulement plus en vue que la vulgarité moyenne ! Or, contre cette rage d'égalitarisme, se révoltent avec une violence passionnée les classes
supérieures, et avant tout celles que la grande Révolution a portées au sommet.
Les petits-fils des serfs ruraux qui pillèrent et détruisirent les châteaux seigneuriaux, en égorgèrent lâchement les habitants et s'emparèrent de leurs terres ; les descendants des boutiquiers et des savetiers des villes qui s'enrichirent par la politique des rues et des clubs, la spéculation sur les biens nationaux et les assignats, ainsi que par des fraudes dans les fournitures militaires, ne veulent pas être confondus avec la foule; ils veulent former un État privilégié ; ils veulent être reconnus comme caste supérieure. Ils cherchèrent, dans ce but, une marque distinctive qui fit voir immédiatement en eux des membres d'une élite sociale, et ils la trouvèrent dans le cléricalisme.
On comprend ce choix. La foule, notamment celle des villes, est en France absolument incrédule, et la vieille noblesse historique qui, au xviii® siècle, se targuait d'irréligion, est sortie très pieuse du cataclysme de 1789j car elle comprit ou soupçonna le rapport intime entre les idées et symboles antiques de la foi, la royauté et la noblesse féodale. Par leur cléricalisme, les parvenus établissaient donc à la fois un contraste entre eux et la foule dont ils voulaient se séparer, et une ressemblance avec la caste au sein de laquelle ils brûlaient de se glisser ou de faire irruption.
L'expérience enseigne que l'instinct de conservation est souvent le pire conseiller dans les situations dangereuses. L'homme qui ne sait pas nager et qui tombe à l'eau lève involontairement les bras, ce qui a pour résultat que la tête plonge et qu'il se noie, tandis que sa bouche et son
nez resteraient hors de Teau, s'il tenait tranquillement bras et mains au-dessous de celle-ci. Le mauvais cavalier qui ne se sent pas sûr de lui remonte ordinairement ses jambes et tombe certainement, tandis qu'il conserverait vraisemblablement l'équilibre, s'il les laissait tendues. Ainsi la bourgeoisie française, qui sait très bien qu'elle s'est emparée des fruits de la grande Révolution et a renvoyé les mains vides le quatrième Jitat qui seul a fait celle-ci, a, en prenant le cléricalisme pour tradition sociale, choisi le plus mauvais moyen de se maintenir en possession des biens et privilèges mal acquis, et d'échapper à Tégalitarisme contre nature. Par là, elle éloigna d'elle les esprits les plus intelligents, les plus vigoureux et les plus cultivés, et poussa au socialisme beaucoup de jeunes gens qui, radicaux en matière de pensée philosophique, mais conservateurs au point de vue économique et peu épris de l'égalité, seraient devenus une force protectrice pour une bourgeoisie libre penseuse. Le socialisme, en effet, à côté de ses doctrines économiques radicales et de ses théories égalitaires impossibles, représente l'émancipation de la pensée.
Mais je n'ai pas à juger ici si le mimétisme religieux de la bourgeoisie française, qui doit la rendre semblable à la noblesse historique, exercera ou non l'action protectrice attendue; j'établis simplement le fait de ce mimétisme. Il a pour résultante que tous les riches parvenus tranchant du grand seigneur envoient leurs fils dans les écoles de jésuites. Être élevé par les jésuites, c'est là un signe de caste, presque comme de faire partie du Jockey-Club. Les anciens élèves des jésuites forment une franc-maçonnerie
noire qui pousse avec zèle ses protégés dans toutes les carrières, les marie avec de riches héritières, court à leur aide dans les situations fâcheuses, cache leurs fautes, étouffe les scandales, etc. Or, ce sont les jésuites qui, dans ces dernières années, se sont appliqués à inculquer leur propre manière de penser à la jeunesse dorée de France à eux confiée. Ces jeunes gens apportèrent dans les écoles de prêtres un cerveau héréditairement défectueux et inclinant en conséquence au mysticisme, et les écoles en question donnèrent ensuite à la pensée mystique des jeunes dégénérés la couleur religieuse. Ce n'est pas là une hypothèse arbitraire, mais un fait. M. Charles Morice, le théoricien esthétique et le philosophe des symbolistes, a, au témoignage de ses amis, reçu son éducation chez les jésuites*. De même MM. Louis Le Cardonnel, Henri de Régnier et autres. Les jésuites ont trouvé la phrase de la « banqueroute de la science », et leurs élèves la rabâchent après eux, parce qu'elle renferme une explication plausible de leur rêvasserie religieuse, dont ils ne connaissent pas les véritables raisons organiques, qu'ils ne comprendraient d'ailleurs pas, même s'ils les connaissaient. « Je retourne à la foi parce que la science ne me satisfait pas », c'est là une chose que l'on peut dire. Elle a même bon air, caï elle laisse supposer la soif de la vérité et la noble préoccu^ pation des grandes questions. Par contre, on confessera difficilement ceci : « Je suis pris de passion pour la Sainte- Trinité et la Sainte Vierge, parce que je suis un dégénéré et que mon cerveau est incapable d'attention et de pensée claire ».
L Morhardt, op, cit., p. 769.
Que Targument des jésuites, tel que Texposent MM. de ^^ogiié, Rod et autres, ait pu trouver aussi crédit en dehors les cercles ecclésiastiques et des jeunes dégénérés, au )oinl que l'on entend aujourd'hui répéter par les esprits lemi-cultivés : « La science est vaincue, à la religion apparient l'avenir », cela est étroitement lié aux particularités ntellectuelles de la foule. Celle-ci ne remonte jamais aux aits, mais répète les phrases toutes faites qui ont été dites levant elle. Si elle tenait compte des faits, elle saurait que le lombre des Facultés des sciences, des professeurs et élèves, les revues et livres, de leurs abonnés et lecteurs, des aboratoires, des sociétés savantes et des communications lUX académies, augmente d'année en année. On peut trouver par des chiffres que la science, loin de perdre du errain, en gagne continuellement. Mais la foule ne s'in- [uiète pas des statistiques précises. Elle se laisse tranquilement suggérer l'idée par quelques journaux écrits princilalement pour des membres de cercles et des catins dorées t dans lesquels les élèves des écoles de prêtres ont trouvé ccès, que la science recule devant la religion. De la science Ile-même, de ses prémisses, méthodes et résultats, elle l'a jamais rien su. A un certain moment, la science a été à 1 mode. En ce temps-là, les journaux écrivaient journelle aent : « Nous vivons à une époque scientifique » ; les iouvelles du jour enregistraient les voyages et les mariages es savants, les romans-feuilleton faisaient de spirituelles Uusions à Darwin, les inventeurs de cannes élégantes et de ►arfums nommaient leurs produits « parfums d'évolution » u « badines de sélection », et les gens à fausse prétenion de culture se prenaient d'une façon sérieuse pour des
tranche-montagne du progrès et de Témancipation intellectuelle. Aujourd'hui, les cercles sociaux qui font la mode, et les feuilles qui cherchent à leur plaire, décrètent que ce n'est plus la science, mais la foi, qui est le « chic » ; aussitôt les faits-divers des feuilles boulevardières racontent de petites histoires piquantes sur les prédicateurs; dans les romans-feuilleton on cite V Imitation de Jésus-Christ; les inventeurs se présentent avec de riches prie-Dieu et de recommandables chapelets, et le philistin sent avec une profonde émotion la fleur merveilleuse de la foi germer et s'épanouir dans son cœur. Quant à ses réels adeptes, la science n'en a guère perdu un seul. En revanche, il est naturel que la plèbe des salons, pour laquelle elle n'a jamais été qu'une affaire de mode, lui tourne le dos, sur le simple mot d'ordre d'un tailleur ou d'une modiste.
Voilà pour le néo-catholicisme que l'on veut donner, soit pour des raisons de parti, soit par ignorance et par snobisme, comme un mouvement intellectuel sérieux de l'époque.
Le symbolisme, toutefois, ne prétend pas être seulement un retour à la foi, mais aussi une nouvelle théorie de l'art et de la poésie. Examinons donc également ce côté de son essence.
Si nous voulons tout d'abord savoir ce que les symbolistes se représentent sous le nom de symbole et de symbolisme, nous nous heurtons aux mêmes difficultés que lorsqu'il s'est agi de déterminer le vrai sens de préraphaélisme, et cela pour la même raison : c'est que les inventeurs de ces dénominations ont pensé à cent choses différentes, contradictoires entre elles et peu claires, ou même n'ont
pensé à rien du tout.Un spirituel et habile journaliste, M. Jules Huret, a fait une enquête sur le nouveau mouvement littéraire en France, et obtenu de ses principaux représentants des renseignements qui nous font connaître sufflsamment le sens qu'ils attachent ou prétendent attacher aux expressions de leur programme *. Je vais reproduire ici quelques-unes de ces déclarations. Ce qu'est le symbolisme, elles ne nous l'apprendront d'ailleurs pas; mais elles nous permettront de pénétrer dans la pensée des symbolistes.
M. Stéphane Mallarmé, le chef de la troupe symboliste le moins contesté par les adeptes, s'exprime en ces termes : « Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu; le suggérer^ voilà le rêve. C'est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole; évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d'âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d'âme par une série de déchiffrements ».
Si le lecteur ne comprend pas immédiatement cet enchaînement de mots obscurs, qu'il ne s'arrête pas à déchiffrer l'énigme. Je traduirai plus tard le balbutiement de ce faible d'esprit dans la langue compréhensible des hommes sains.
M. Paul Verlaine, un autre grand-prêtre de la secte, fait la réponse que voici :
« C'est moi qui, en 1885, ai réclamé pour nous le nom de symbolistes. Les parnassiens et la plupart des
i. Jules Huret, Enquête sur dévolution littéraire, Paris, 1891.
romantiques manquaient de symboles en lin certain sens... De là Terreur de la couleur locale dans Thistoire, lé mythe rétréci par une fausse interprétation philosophique, la pensée sans aperception des analogies, le sentiment retiré de Tanecdote ».
Écoutons quelques poètes de second rang du groupe : « L'art », dit M. Paul Adam, « je le déQnirai Tinscription d'un dogme dans un symbole; il est un moyen pour faire prévaloir un système et mettre au jour des vérités ». M. Rémy de Gourmont confesse loyalement : « Quant à dévoiler la secrète signification de ce vocable (le mot symbolistes), je ne le saurais. Je ne suis ni théoricien, ni devin ». M. Saint-Pol-Roux-le-Magnifique fait entendre cet avertissement profond : « Qu'on y prenne garde, le symbolisme exaspéré aboutit au nombrilisme et à l'épidémique mécanisme... Ce symbolisme est un peu la parodie du mysticisme... Le symbolisme exclusif est anormal en notre siècle considérable de combative activité. Considérons donc cet art de transition comme une spirituelle niche faite au naturalisme, aussi comme un prodrome de la poésie de demain ».
Des théoriciens et des philosophes du groupe, nous devons attendre des renseignements plus complets sur leurs moyens et buts. M. Charles Morice nous apprend effectivement : « Quant au symbole, c'est le mélange des objets qui ont éveillé notre sentiment, et de notre âme, en une fiction. Le moyen, c'est la suggestion : il s'agit de donner aux gens le souvenir de quelque chose qu'ils n'ont jamais vu ». Et M. Gustave Kahn dit : « Pour moi personnellement, l'art symbolique serait d'inscrire en un cycle d'œuvres
autant que possible toutes les modifications et variations intellectuelles d'un poète, épris d'un but déterminé par lui ».
II s'est déjà trouvé en Allemagne quelques imbéciles et idiots, quelques hystériques et graphomanes, qui prétendent comprendre ce verbiage et le ressassent à leur tour dans des conférences, des articles de journaux et des livres. Le philistin allemand auquel on a prêché de temps immémoral le mépris de la « platitude », c'est-à-dire du bon sens, et l'admiration de la « profondeur », c'est-àdire, en règle générale, du bouillonnement impuissant de cerveaux mucilagineux et gélatineux incapables de penser, devient visiblement inquiet et commence à se demander si, derrière ces suites de mots absolument dépourvues de sens, il ne se cache pas pourtant quelque chose. En France, on n'est pas tombé dans le panneau tendu par de pauvres sots et des farceurs de sang-froid, et l'on a reconnu le symbolisme pour ce qu'il est : de la folie ou du charlatanisme. Nous rencontrerons ces qualifications dans la bouche de représentants autorisés de toutes les tendances littéraires.
« Les symbolistes », s'écrie M. Jules Lemaître, « ça n'existe pas... Ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent ; c'est quelque chose qui est là, sdus terre, qui remue, qui grouille, mais qui n'affleure pas, comprenez-vous? Quand, à grand'peine, ils ont produit quelque chose, ils veulent bâtir, autour, des formules et des théories, mais comme ils n'ont pas le genre d'esprit qu'il faut pour cela, ils n'y arrivent pas... Ce sont des fumistes, avec une part de sincérité, je l'accorde, mais
des fumistes ». M. Joséphin Péladaa les traite de « curieux artificiers en métrique et lexique (qui) se groupent pour arriver et se nomment bizarrement pour être connus ». M. Jules Bois est beaucoup plus énergique : « Gestes incohérents, clameurs bégayées, — ce sont les décadents symbolistes... Cacophonie de sauvages qui auraient feuilleté une grammaire anglaise et un lexique de vieux mots déchus. Si jamais ils surent quelque chose, ils affectent de l'oublier. Vagues, incorrects, obscurs, ils ont le sérieux des augures... Vous, symbolistes décadents, nous mystifiez en une syntaxe abracadabrante et puérile ». Paul Verlaine lui-même, un des inventeurs du symbolisme, accommode de cette façon, dans un moment de sincérité, ses disciples : « Ce sont des pieds plats qui ont chacun leur bannière où il y a écrit : Réclame! ». M. Henri de Régnier pense, avec indulgence : « Ils (les symbolistes) éprouvent le besoin de se ranger sous une enseigne commune pour lutter ensemble plus efficacement contre les satisfaits ». M. Emile Zola parle d'eux comme d'une « bande de requins qui, ne pouvant pas nous manger, se mangent entre eux ». M. Joseph Caraguel dénomme la littérature symboliste « une littérature de vagissement, de balbutiement, de vague à Tesprit, une littérature d'avant les griots soudaniens ». Edmond Haraucourt reconnaît clairement le but visé par les symbolistes : « Il y a un parti de mécontents et de gens pressés. C'est du boulangisme littéraire! Il faut vivre . On veut tenir une place, être notoire, ou notable. On bat la caisse, qui n'est même pas une grosse caisse... Voilà leur vrai symbole : « Colis pressé ». Tout le monde prend le rapide. Destination : la gloire! »
Max NoRDAt;. — Dégénérescence. 1 — 14
M. Pierre Quillard affirme « qu'il n'y a pas d'école symboliste, et que, sous ce nom, on a réuni, bien arbitrairement, des poètes du plus réel talent et de purs imbéciles ». M. Gabriel Vicaire traite « leurs... proclamations de pures fumisteries de collégiens ». M. Laurent Tailhade enfin, un des principaux symbolistes, évente le secret : « Je n'attribuai jamais à ces jeux d'autre valeur que celle d'un amusement passager; nous essayâmes sur l'intelligence complaisante de quelques débutants littéraires la mystification des voyelles colorées, de l'amour thébain, du schopenhauérisme et de quelques autres balivernes, lesquelles, depuis, firent leur chemin par le monde ». Même en Allemagne, nous l'avons dit.
Mais injurier n'est pas expliquer, et si l'on est en droit de mettre à leur place le plus énergiquement possible des charlatans conscients qui, à la façon des arracheurs de dents, jouent sur les foires l'homme sauvage pour soutirer de l'argent aux badauds, la colère et la raillerie, vis-à-vis des imbéciles sincères, ne sont pas à leur place. Ce sont des malades ou des infirmes qui, comme tels, ne méritent que de la pitié. Sans doute, il faut dévoiler leur mal; seulement, depuis Pinel, les traitements rigoureux sont abolis même dans les asiles d'aliénés.
Les symbolistes, en tant que dégénérés et imbéciles sincères, ne peuvent penser que d'une manière mystique, c'est-à-dire vague. L'inconscient est en eux plus fort que le conscient, l'activité des nerfs organiques prédomine sur celle de l'écorce cérébrale grise, leurs émotions sont maîtresses de leurs aperceptions. Quand des gens de cette espèce ont l'instinct poétique et artistique, ils veulent
naturellement exprimer leur propre état d'esprit. Ils ne peuvent employer de mots précis à signification claire, car ils ne trouvent pas dans leur propre conscience d'aperceptions nettement dessinées et univoques qui puissent être comprises dans de tels mots. Ils choisissent en conséquence des mots vagues interprétables à plaisir, parce qu'ils répondent le mieux à leurs aperceptions qui sont de même nature. Plus indécis et plus obscur est un mot, mieux il se prête aux besoins de Timbécile, et cela, on le sait, va si loin chez Taliéné, qu'il trouve pour son aperceplion devenue absolument informe des mots nouveaux qui ne sont plus seulement obscurs, mais' dépourvus de tout sens. Nous avons déjà vu que pour les dégénérés typiques le réel n'a aucune signification. Je rappelle seulement les remarques précédemment citées de Rossetti, Charles Morice, etc., sur ce point. Le langage clair sert à la communication du réel ; il n a par conséquent aucune valeur pour le dégénéré. Celui-ci n'estime que le langage qui ne le force pas à suivre attentivement la pensée de celui qui parle, mais lui permet de s'abandonner librement au vagabondage de sa propre rêvasserie, de même que son propre langage n'a pas pour but de communiquer une pensée déterminée, mais doit simplement être le pâle reflet de son crépuscule intellectuel. C'est ce que veut dire M. Stéphane Mallarmé, quand il s'exprime ainsi : « Nommer un objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance... Le suggérer, voilà le rêve ».
La pensée d un cerveau sain a, de plus, un décours réglé par les lois de la logique et le contrôle de l'attenlion. Elle prend pour contenu un objet déterminé, le
façonne et Tépuise. L'homme sain peut raconter ce qu'il pense, et son récit a un commencement et une fin. L'imbécile mystique, au contraire, pense uniquement d'après les lois mécaniques de l'association d'idées, sans attention à un fil conducteur. II a une fuite d'idées. II ne peut jamais indiquer exactement à quoi il pense, il ne peut que désigner l'émotion qui domine momentanément sa conscience. II ne peut que dire en général : « Je suis triste », « je suis gai », « je suis tendre », « j'ai peur ». Sa pensée est emplie d'aperceptions nuageuses fuyantes et flottantes qui reçoivent leur coloris de l'émotion régnante, de même que la fumée, au-dessus d'un cratère, revêt la rutilance de la flamme qui bouillonne au fond de l'abîme volcanique. S'il compose des poésies, il ne déroulera donc jamais une suite logique d'idées, mais cherchera à représenter, par des mots obscurs d'un coloris émotionnel déterminé, une émotion, une « disposition d'esprit ». Aussi ce qu'il apprécie dans les œuvres poétiques, ce n'est pas un récit clair, l'exposé d'une idée déterminée, mais seulement le reflet d'une disposition d'esprit qui en éveille aussi en lui une .autre, pas nécessairement la même. Les dégénérés sentent très bien cette différence entre une œuvre qui exprime un travail vigoureux de pensée et une autre où flotte simplement une fuite d'idées à teinte émotionnelle, et ils cherchent instinctivement une expression distinctive pour le genre de poésie dont seuls ils ont la compréhension» En France, ils ont donc trouvé pour lui le mot symbolisme. Si dénuées de sens que semblent les explications données par les symbolistes eux-mêmes de leur mot d'ordre, le psychologue distingue néanmoins nettement dans leur bal-
butiement et bégayement que, par un « symbole », ils comprennent un mot ou une suite de mots qui expriment non un fait du monde extérieur ou de la pensée consciente, mais une aperception crépusculaire à interprétations diverses qui ne contraint pas le lecteur à penser, mais lui permet de rêver, c'est-à-dire qui transmet des « dispositions d'esprit » ou émotions vagues, et non pas des processus intellectuels.
Le grand poète des symbolistes, leur modèle admiré, ^ celui duquel ils ont reçu, de leur aveu unanime, la plus forte impulsion, c'est Paul Verlaine. En cet homme nous trouvons réunis, d'une façon étonnamment complète, tous les stigmates physiques et intellectuels de la dégénérescence, et à aucun écrivain, à ma connaissance, ne s'appliquent aussi exactement trait pour trait qu'à lui, à ses dehors somatiques, à l'histoire de sa vie, à sa pensée, à son monde d'idées et à son langage particulier, les descriptions que les cliniciens font des dégénérés. M. Jules Huret décrit ainsi son extérieur : « Sa tète de mauvais ange vieilli, à la barbe inculte et clairsemée, au nez brusque (?); ses sourcils touffus et hérissés comme les barbes d'épi couvrant un regard vert et profond ; son crâne énorme et oblong entièrement dénudé, tourmenté de bosses énigmatiques, élisent en cette physionomie l'apparente et bizarre contradiction d'un ascétisme têtu et d'appétits cyclopéens * ». Comme cela apparaît dans ces expressions ridiculement recherchées et en partie complètement absurdes, Tirrégularité du crâne de Verlaine, ce que M. Hurei