‹ Dégénérescence, Volume 1Chapitre 37 sur 60 · Le Pèlerin passionné^ p. 21 et · texte numérisé non relu

Le Pèlerin passionné^ p. 21 et

il étale une enflure oratoire qui rappelle les plus infé-' rieures productions de notre Hofmann de Hofmannswaldau. Un seul exemple de ce genre S et nous en aurons fini avec Jean Moréas.

J'ai tellement soif, ô mon amour, de ta bouche, Que j'y boirais eu baisers le cours détourné Du Strymon, l'Araxe et le Tanaïs farouche ; . Et les cent méandres qui arrosent Pitané, Et THermus qui prend sa source où le soleil se couche, Et toutes les claires fontaines dont abonde Gaza, Sans que ma soif s'en apaisât.

Derrière les chefs Verlaine, Mallarmé et Moréas, se presse la tourbe des petits symbolistes, dont chacun, il est vrai, se tient pour le seul grand poète de la bande, mais auxquels leur manie des grandeurs n'a pas encore donné de droits suffisants à ce qu'on s'occupe spécialement d'eux. On leur rendra toute la justice qui leur est due, en caractérisant leur nature d'esprit par la citation de quelques-uns de leurs vers. Jules Laforgue, qui « est comme Tunique, non point dans cette génération, mais dans la littérature », s'écrie :

Ah I que la vie est quotidienne !

et dans son poème Pan et la Syrinx, nous rencontrons des « vers » comme les suivants :

Syrinx ! Voyez et comprenez la Terre et la merveille de cette

[matinée et la circulation de la vie.

Oh, vous là! et moi, ici ! Oh, vous ! Oh, moi I Tout est dans ToutJ

Gustave Kahn, un des théoriciens et philosophes du symbolisme, chante ainsi dans sa Nuit sur la Lande :

i. Le Pèlerin passionné, p. 48.

238 LE MYSTRaSME

De te^ beau! yeux la paix descend comm» mt grand soir et des pans de tentes lentes descendent gennuées de tissés de rais lointains et de lunes inconnues, [pierreries

( Des pans de tentes lentes » qui « descendent » sont

charabia fou et entièrement incompréhensible, mais

it on peut expliquer rorigine. Les mots qui composent

)hrase forment une échoialie pure; c'est un alignement

sons similaires qui s'appellent Tun l'autre comme des

LOS. (La psychiatrie nomme eette manière de parler

la « verbigération ».)

uharles Vignier, V « élève favori de Verlaine », dit à sa

ilresse :

Là-bas c'est trop loin, Pauvre libellule, Reste dans ton coin Et prends des pilules....

Sois Edmond About Et d'humeur coulante, Sois un marabout Du Jardin des Plantes.

Et voici un autre de ses poèmes :

Dans une coupe de Thulé Où vient pâlir Tattrait de rhéufé.

Dort le séniie et dolent leurre De Fultime rêve adulé.

Mais des cheveux d'argent filé Font un voile à celle qui pleure, Dans une coupe de Thulé Où s'est éteint Tattrait de l'heure.

Et Ton ne sait quel jubilé Célèbre une harpe mineure, r . Que le hautain fantôme effleure '

D'un lucide doigt fuselé I...

Dans une coupe de Thulé. ^ ' ' ^

Ces vers rappellent si complètement le genre où s'essayent parfois^ en Allemagne, des étudiants joyeux, et que nous connaissons sous le nom de « non-sens fleuri », qu'en dépit des affirmations solennelles de critiques français, je suis convaincu que leur auteur a Voulu rire. Si cette supposition est juste, alors les vers cités, naturellement, ne caractériseraient pas Tétat mental de M. Vignier, mais celui de ses lecteurs, admirateurs et critiques.

Louis Dumur interpelle ainsi la Neva :

Puissante, magnifique, illustre, grave, noble reine !

Tsaristsa {sic!) de glace et de fastes! Souveraine!

Matrone hiératique et solennelle et vénérée!...

Toi qui me forces à rêver, toi qui me déconcertes,

Et toi surtout que j'aime, Émail, Beauté, Poème, Femme.

Neva! j'évoque ton spectacle et Fhymne de ton âme!

Et René Ghil, un des symbolistes le plus souvent nommés (il est le chef d'une école dite « évolutive-instrumentiste », qui professe à la fois une philosophie et une théorie d'art), tire de sa lyre les sons que voici :

Ouïs ! ouïs aux nues haut et nues où Tirent-ils d'aile immense qui vire...

et quand vide et vers les grands pétales dans l'air plus aride —

(Et en le lourd venir grandi lent stridule, et . . Titille qui n'alentisse d'air qui dure, et I Grandie, erratile et multiple d'éveils, slride Mixte, plainte et splendeur ! la plénitude aride)

et vers les grands pétales d'agitations ^ ' .. Lors évanouissait un vol ardent qui stride....

(des saltigrades doux n'iront plus vers les mers..*.)

Il faut reconnaître une chose : tous les symbolistes déploient untadènt étonnant dans fin vention de leurs titi'es.

Le livre lui-même peut n'être que de la littérature d'asiles d'aliénés, le titre est toujours remarquable. Nous avons vu que Moréas a donné le nom de Syrtes à un de ses recueils de vers. Il aurait pu aussi bien l'intituler « le Pôle Nord », <c la Marmotte » ou « Abd-el-Kader », car ces mots ont tout autant de rapport que celui de Syrtes avec le contenu de la plaquette; mais on ne peut nier que, sur ce nom géographique, se posent un éblouissement de soleil africain et un reflet plus pâle d'antiquité classique faits pour plaire à l'œil du lecteur hystérique. Edouard Dubus intitule ses poésies : Quand les violons sont partis; Louis Dumur, Lassitudes; Gustave Kahn, Les Palais nomades; Maurice du Plessis, La Peau de Marsyas; Ernest Raynaud, Chairs prof ânes et Le Signe; Henri de Régnier, Sites ti Épisodes \ krWmv Rimbaud, Les Illuminations; Albert Saint-Paul, UEcharpe d*Iris; Viélé- Griffin, Ancœus, et Charles Vignier, Centon.

Quant à la prose des symbolistes, j'en ai déjà donné quelques échantillons. Je voudrais seulement citer encore quelques passages d'un livre que les symbolistes prônent comme une de leurs plus fortes manifestations intellectuelles : La Littérature de tout à Vheure^ de Charles Morice. C'est une sorte de revue du développement littéraire tout entier jusqu'à nos jours, une critique rapide des livres et des auteurs les plus récents, et une espèce de programme de la littérature de l'avenir. Ce livre est un des plus étonnants qui existent en aucune langue. Il a beaucoup de ressemblance avec Rembrandt éducateur, ce livre allemand dont nous avons parlé ; mais il dépasse encore celui-ci par le complet non-sens de ses juxtapositions de mots.

C'est un monument de pure « graphomanie », et ni Octave Delepieire dans sa Littérature des Fous], ni Philomneste (Gustave Brunet) dans ses Fous littéraires^ ne citent d'exemples d'une plus complète confusion mentale qu'on ne la rencontre à chaque page de ce volume. Nous livrons à l'appréciation du lecteur la profession de foi suivante de M. Charles Morice : « Quoique en ce livre de seule esthétique, — pourtant d'esthétique fondée sur la métaphysique, — on entende autant que possible s'abstenir de purement philosopher, il faut bien donner une approximative définition d'un mot qu'on emploiera plus d'une fois et qui, dans le sens principal où il est pris ici, n'est pas indéfinissable. — Dieu est la cause première et universelle, la fin finale et universelle, le lien des esprits, le point d'intersection où deux parallèles se rencontreraient, l'achèvement de nos velléités, la per-fection correspondante aux splendeurs de nos rêves, Tabstraction même du concret, l'Idéal in vu et inouï et pourtant certain de nos postulations vers la Beauté dans la Vérité. Dieu, c'est par excellence LE « mot propre », — le mot propre, c'est-à-dire ce verbe inconnu et certain dont tout écrivain a la notion incontestable mais indiscernable, ce but évident et caché qu'il n'atteindra jamais et qu'il approche le plus possible. En esthétique, pour ainsi dire, pratique, c'est l'atmosphère de joie où s'ébat l'esprit vainqueur d'avoir réduit l'irréductible Mystère aux Symboles qui ne périront pas * »^ Que des théologiens trouvent tout à fait compréhensible

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