‹ Delacroix, raconté par lui-même (volume 2)Chapitre 3 sur 29 · Attila écrasant l'Italie · texte numérisé non relu

Attila écrasant l'Italie

Fig. 222.

Hésiode et la Muse.

D’autre part, Attila représenterait la guerre et le triomphe momentané de la barbarie. Reproduisons tout de suite, pour donner une idée exacte de l’ouvrage, la description très complète que Delacroix prenait la peine d’en faire lui-mêmie après son achèvement, en vue de faciliter la tâche de la critique appelée à en parler au public (0.

Les peintures de la bibliothèque de la Chambre des Députés sont distribuées dans la voûte de la galerie et dans les deux hémicycles qui en forment les extrémités. La voûte est divisée en cinq petites coupoles ou travées, présentant chacune quatre pendentifs. Ce sont donc quatre tableaux par chaque division, ou vingt tableaux dans toute la longueur.

Les sujets de ces peintures ont rapport à la philosophie, à l’histoire et à l’histoire naturelle, à la législation, à l’éloquence, à la littérature, à la poésie, et même à la théologie. Ils rappellent les divisions adoptées dans toutes les bibliothèques, sans toutefois en suivre la classification exacte.

Les SUJETS qui occupent les quatre pendentifs de la première des TRAVÉES, en commençant par l’extrémité Sud, sont :

1“ Pline l’Ancien pendant la fameuse éruption du Vésuve qui détruisit Herculanum et Pompeïa (Fig. 201). Il est représenté dans la campagne, assis sur des coussins, ayant près de lui ses esclaves effrayés. Il suit avec émotion les différentes phases du phénomène dont il va bientôt devenir victime. Un de ses serviteurs semble écrire sous sa dictée et recueillir des notes.

2° Aristote occupé à décrire les animaux variés qui lui sont présentés par des soldats macédoniens (Fig. 202). Alexandre envoyait ainsi à son ancien maître, de tous les points parcourus par sa conquête, les objets d’histoire naturelle dignes d’intérêt. Un jeune homme tient par les cornes et traîne aux pieds du philosophe un bouc d’une espèce particulière. Un vétéran porte entre ses bras une gazelle, qu’il lui présente. On voit, à terre ou près de lui, des coquillages, des plantes, etc.

3° Hippocrate refuse les présents du roi de Perse (Fig. 2oy). 11 est entouré d’Asiatiques et d’esclaves basanés, dans des attitudes suppliantes.

(i) Nous transcrivons ce mémoire d’après une copie faisant partie des dossiers de Burty et émanant des héritiers de Thoré, qui en possédaient l'original.

Ils viennent lui offrir des vases remplis de pièces de monnaie et des coffres précieux.

4" Archimède tué par un soldat au milieu de sa méditation (Fig. 204). Il a le dos tourné vers une ouverture par laquelle il va recevoir le coup mortel.

Sujets de la seconde travée.

1° Hérodote vient consulter pour son histoire les traditions antiques des Mages (Fig. 20^). Il est amené par un esclave et arrêté sur un palier intérieur, en présence de ceux qu’il est venu interroger. Les personnages mystérieux examinent avec curiosité ce Grec venu de si loin et, en même temps, la froideur de leur maintien semble peu propre à encourager les questions. L’un de ces hiérophantes, presque aveugle et courbé par l’extrême vieillesse, s’appuie au bras d’un serviteur muet.

2“ Les bergers de la Chaldée inventeurs de l’astronomie (Fig. 206). Appuyés sur leur bâton, ils contemplent l’immensité du ciel, assistent au lever des astres et notent dans leur mémoire leurs phases différentes.

3° Sénèque se fait ouvrir les veines (Fig. 20']). Il est debout et soutenu par ses serviteurs et ses amis éplorés. Ses jambes sont jusqu’à moitié dans une cuve de porphyre. Son sang coule et la vie va l’abandonner. Deux centurions, porteurs de l’ordre fatal, assistent aux derniers moments de l’illustre Stoïcien.

4° Socrate et son démon (Fig. 208). Le philosophe est assis dans un bocage, loin des hommes et près d’un ruisseau qui murmure. On voit voler derrière lui et se pencher à son oreille son génie ou démon familier, qui n’était peut-être que la solitude elle-même et le recueillement, dans lesquels les vrais sages ont toujours retrempé leur âme et puisé des inspirations profondes.

Sujets de la troisième travée formant le milieu de la galerie.

i" Numa et Egérie (Fig. 20g). Au fond d’un bois mystérieux et couché sur le gazon, le roi, de Rome s’entretient avec la nymphe. Cette dernière est assise au milieu des roseaux, et ses pieds baignent dans sa source limpide. Une biche étonnée s’arrête un instant à les considérer.

2° Lycurgue, le laurier à la mrnin, consulte la Pjdhie sur la durée des lois de Sparte (Fig. 210). La prêtresse est assise sur le trépied, au fond de la

caverne où elle rend ses oracles. Devant elle est un petit autel, sur lequel on voit un chevreau égorgé.

3“ Cicéron accuse Verrès devant le peuple romain (Fig. 211). Il fait apporter près de lui et montre avec indignation ces vases, ces statues que l’indigne proconsul arrachait aux peuples soumis à sa domination.

4° Démosthène harangue les flots de la mer pour s’aguerrir au tumulte et à l’agitation des assemblées du peuple d’Athènes 11 est debout,

à peine enveloppé d’un manteau, que le vent furieux élève autour de sa tête. Cachés à moitié par les rochers, deux jeunes paysans l’observent avec surprise.

Sujets de la quatrième travée.

Deux sujets de l’Ancien Testament ;

I* Adam et Eve après le péché, et chassés par l’ange (Fig. 2ij). Adam, debout, cache sa tête dans ses mains. Eve, tombée sur ses genoux, se retourne encore vers le céleste vengeur et semble conserver l’espoir de le fléchir.

2° La captivité à Bahylone (Fig. 214). Une famille éplorée, assise au bord du fleuve, contemple douloureusement les flots en pensant à la patrie absente. Dans la campagne, auprès des murs de la ville, des Hébreux dispersés, occupés à de vils travaux ou succombant sous la tristesse.

Deux sujets du Nouveau Testament ;

1° La mort de S* Jean-Baptiste (Fig. 21^). Le bourreau présente à la fille d’Hérodias la tête de S' Jean, dont le corps livide est étendu sur les degrés de la prison.

2° La drachme du tribut trouvée par S' Pierre dans l’ouïe d’un poisson (Fig. 216). Des pêcheurs s’approchent, étonnés du prodige. La mer est dans le fond. Des hommes, des femmes portent sur leur tête les fruits de la pêche ou tirent leurs barques sur le sable.

Sujets de la cinquième travée.

1° Alexandre, s’étant fait apporter le coffre précieux trouvé dans les dépouilles de Darius, y fait enfermer les poèmes d’Homère (Fig. 21']).

2" Ovide en exil (Fig. 218). Il est assis tristement sur la terre nue et froide, dans une contrée barbare. Une famille scythe lui offre de simples présents, du lait de jument et des fruits sauvages.

3“ U éducation d'Achille (Fig. 221). Assis sur la croupe du Centaure, son maître, emporté lui-même par une course rapide à travers les plaines et les montagnes, il poursuit de ses flèches les oiseaux et les animaux des forêts.

4° Hésiode endormi (Fig. 222). La Muse, suspendue sur ses lèvres et sur son front, lui inspire des chants divins.

Hémicycle formant l’extrémité de la galerie du coté Sud.

Orphée apporte aux Grecs, dispersés et livrés à la vie sauvage, les bienfaits des arts et de la civilisation (Fig. 2ip). Il est entouré de chasseurs couverts de la dépouille des lions et des ours. Ces hommes simples s’arrêtent avec étonnement. Leurs femmes s’approchent avec leurs enfants. Des bœufs réunis sous le joug tracent des sillons dans cette terre antique, au bord des lacs et sur le flanc des montagnes couvertes encore de mystérieux ombrages. Retirés sous des abris grossiers, des vieillards, des hommes plus farouches ou plus timides contemplent de loin le divin étranger. Les Centaures s’arrêtent à sa vue et vont rentrer dans le sein des forêts. Les Naïades, les Fleuves s’étonnent au milieu de leurs roseaux, pendant que les deux divinités des Arts et de la Paix, la féconde Cérès chargée d’épis, Pallas tenant dans la main un rameau d’olivier, traversent l’azur du ciel et descendent sur la terre à la voix de l’enchanteur.

Deuxième hémicycle, coté Nord.

Attila, suivi de ses hordes barbares, foule aux pieds de son cheval l’Italie renversée sur des ruines (Fig. 220). L’Eloquence éplorée, les Arts s’enfuient devant le farouche coursier du roi des Huns. L’incendie et le meurtre marquent le passage de ces sauvages guerriers, qui descendent des montagnes comme un torrent. Les timides habitants abandonnent, à leur approche, les campagnes et les cités ou, atteints dans leur fuite parla flèche ou par la lance, arrosent de leur sang la terre qui les nourrissait.

Delacroix n’a pas décrit avec moins de soin ses travaux du Luxembourg. Ils comprenaient la décoration d.e la coupole centrale de la bibliothèaue de la Chambre des Pairs et celle

d’un hémicycle au-dessus de la fenêtre voisine de la coupole en question.

23- — Homère accueillant le Dante dans son Élysée. (Coupole de la Bibliothèque du Luxembourg.)

Les Grecs illustres. (Coupole de la Bibliothèque du Luxembour'

Les Ro)nains illustres. (Coupole de la Bibliothèque du Luxembouri

Fig. 226. — Orphée et l'humanité héroïque. (Coupole de la Bibliothèque du Luxembourg.)

Voici, d’abord, un petit mémoire pour expliquer le sujet de la coupole.

On a représenté dans la coupole de la bibliothèque les limbes décrits par le Dante au 4“® chant de son Enfer. C’est une espèce d’Elysée, où sont réunis les grands hommes qui n’ont pas reçu la grâce du baptême. « Leur renommée leur a valu une distinction si précieuse. » Ces mots, tirés du poème, sont inscrits sur un cartouche élevé par deux enfants ailés et indiquant le sujet. La légende portée par un aigle dans une autre partie du ciel complète cette explication et signifie : <i.Je vis l'illustre compagnie du poète souverain, qui plane comme l'aigle au-dessus de tous les poètes. »

La composition est disposée en quatre parties ou groupes principaux. Le premier, qui est comme le centre et le plus important du tableau, se trouve en face de la fenêtre donnant sur le jardin (Fig. 22^). Il représente Homère appuyé à un sceptre, accompagné des poètes Ovide, Stace et Horace. 11 accueille le Dante, qui lui est amené par Virgile. Une source divine sort de terre sous ses pieds, et l’eau de cet Hypocrène est recueillie par un jeune enfant, qui semble l’offrir dans une coupe d’or au Florentin, le dernier introduit dans cette compagnie illustre. Sur l’un des côtés et en avant, Achille, assis près de son bouclier et rapproché du groupe que domine l’auteur de Y Iliade-.^ de l’autre, Pyrrhus, revêtu de ses armes, et Annibal ; ce dernier debout, les regards tournés vers la partie du tableau où l’on voit les Romains.

En retournant à gauche, on trouve le second groupe qui est celui des illustres Grecs (Fig. 224). Alexandre, appuyé sur l’épaule d’Aristote, son maître, se tourne vers le peintre Apelle, assis devant lui, comme se préparant à saisir ses traits. Aspasie enveloppée d’une draperie blanche, Platon appuyé sur un cippe et, derrière lui, Alcibiade coiffé d’un casque, et quelques figures, dans l’ombre d’un bocage de lauriers et d’orangers, entourent Socrate, qui discute familièrement. Un génie ailé présente à ce dernier une palme, symbole de l’oracle qui l’avait proclamé le plus sage des mortels. En avant et dans l’ombre, Xénophon, couronné de fleurs et tourné vers Démosthène, qui tient un rouleau sur ses genoux.

La troisième face ou division montre Orphée, le poète des temps héroïques, assis et sa lyre à la main (Fig. 226). La Muse, qui vole à ses côtés, semble lui dicter des chants divins. Hésiode, couché près de lui, recueille de sa bouche les traditions mythologiques de la Grèce, et la Lesbienne

Sapho leur présente les tablettes inspirées. Une panthère attentive s’étend à leurs pieds. Derrière ces personnages et dans une plaine riante, on voit errer ou se reposer d’autres ombres privilégiées. De jeunes femmes cueillent des fleurs sur les bords d’un ruisseau qui serpente dans ces lieux agréables, et des animaux des forêts s’approchent timidement pour s'y désaltérer.

Le quatrième côté est celui des Romains (Fig. 22^). Porcia, assise près de Marc-Aurèle, montre un vase qui contient les charbons ardents, instrument de sa mort. Caton d’Utique, s’adressant à sa fille et au sage empereur, tient à sa main le célèbre traité de Platon. Son épée repose sur la terre, la pointe vers ses entrailles. A gauche de ce groupe, on aperçoit Trajan dans l’ombre projetée par un grand laurier, et, sur un tertre plus éloigné, apparaît César en habit guerrier, tenant un globe et une épée, et, près de lui, Cicéron et quelques personnages romains. Deux nymphes, dont l’une entièrement nue et couchée sur une corne', Pautre assise sous le laurier et jouant avec un enfant, occupent le devant de cette partie du tableau. La partie de droite montre sur le premier plan Cincinnatus, appuyé sur sa bêche et dans un équipage rustique. Il sourit à un jeune enfant, qui s’est chargé de son casque et semble le génie de Rome, qui l’invite à prendre les armes.

Les lignes qu’on vient de lire ont paru dans V Artiste au moment de l’achèvement par Delacroix de son ouvrage (0. Il n’y est pas fait mention de quatre «médaillons monochromes », de forme hexagonale, qui accompagnent la coupole et forment pendentifs au dessous d’elle (Fig. 2g2 à 2j^). Mais, Delacroix en a donné la signification brièvement dans un manuscrit recueilli par Ph. Burty, où on lit :

Du côté qui fait face au jardin, V Eloquence : un homme déjà mur haranguant une multitude; la Poésie : une jeune femme tenant une lyre. Du côté opposé, la Théologie ou Saint-Jérôme dans le désert; la Philosophie : un homme entouré d’attributs et d’animaux de tous les règnes.

Le même manuscrit contient encore la description de Vlié-

(i) L'Artiste, iv“ série. Année 1846 (Livraison du 4 octobre). Tome VII, p. 221.

•micycle (Fig. 22y), laissé de côté dans la notice parue dans r Artiste. Elle est rédigée de la façon suivante.

Hémicycle au-dessus de la fenêtre

Après la bataille d’Arbelles, les soldats macédoniens trouvèrent parmi les dépouilles des Perses un coffre d’or d’un prix inestimable. Alexandre ordonna qu’on le fît servir à renfermer les poèmes d’Homère.

Il est représenté assis sur un siège élevé et près d’un vaste trophée élevé sur le champ de bataille. A ses pieds sont des captives menant des enfants, des satrapes dans la posture de suppliants. La Victoire, les ailes déployées, couronne le vainqueur. Derrière le groupe des figures qui portent le coffre, un char fracassé et le champ de bataille dans le lointain.

Frédéric Villot a raconté comment c’était à lui que Delacroix devait le choix des sujets dont nous venons d’énoncer, d’après leur auteur, l’adaptation aux surfaces à décorer. Je lui emprunte son récit

Un soir, Delacroix vint chez moi et m’annonça, tout joyeux, qu’on venait de lui confier les peintures de la coupole de la bibliothèque du Sénat ainsi que celle de l’hémicycle placé au-dessus de la fenêtre. Il était ravi, mais fort embarrassé, et ne savait qu’y représenter. 11 fallait surtout qu’il existât un lien pittoresque, ce fut son expression, entre la coupole et l’hémicycle. En pareille circonstance, et avant de se mettre à la besogne, Delacroix, fort méticuleux, fort logique, hésitait longtemps, et c’étaient entre nous des conciliabules sans fin. S’il avait une idée préconçue, généralement il ne la communiquait pas ; il m’interrogeait, me faisait faire des plans, gribouiller des feuilles de papier, chercher dans les classiques grecs et latins des maximes ou passages applicables à la circonstance. Enfin, il fallait retourner en tous sens la matière et en parler des jours et des nuits. C’est ce qui arriva lorsqu’il décora la chambre d’attente du roi et la bibliothèque du Corps législatif. Mais, cette fois, chose rare, nous ne fûmes pas condamnés à ces travaux forcés, à ces recherches pénibles. Le soir où

(i) Lettre de Villot à Seiisier, publiée par la Revue intcrimtionaJe de Vart et de la curiosité, 15 juillet 1869 (reproduite par Maurice Tourneux, dans Eugène Delacroix devant ses contemporains, p. 123).

il vint nous faire part de cette nouvelle, il me trouva lisant VEnJer du Dante, et il n’eut pas plus tôt achevé son invariable question en pareil cas ; «Que faudra-t-il mettre là?» que je lui dis : «J’ai précisément votre affaire : deux sujets admirables et qui se donnent naturellement la main. » Alors, je lui lus le passage où Dante raconte son arrivée dans les Champs- Elysées, l’accueil que lui firent Horace, Ovide, Lucain et Homère.

Quel signer dell’ altissiino canto

Che sona gli altri corne aquila vola.

Après avoir appuyé sur les divers épisodes qu’on pouvait faire entrer dans la composition, épisodes qui permettaient d’introduire des femmes, des hommes nus ou drapés, des animaux et un magnifique paysage, je lui proposai pour l’hémiicycle Alexandre Jaisant serrer dans une cassette d'or les œuvres d' Homère. Evidemm.ent, il fut tout d’abord saisi par la grandeur et la richesse de la scène; car il ne me fit pas ses objections ordinaires à ce que je lui proposais et, après un moment de silence, il me pria de tracer sur une feuille de papier bleu, que j’avais devant mioi, les principales dispositions des groupes. Ceci entrait encore souvent dans ses habitudes. Certes, son imagination, d’une fécondité inépuisable, n’avait pas besoin que je lui vinsse en aide, car il était bien sûr que cette fécondité ne lui ferait pas défaut; mais, il était bien aise de voir comment un autre, à sa place, s’y prendrait, les fautes qu’il ferait et qu’il importerait d’éviter; enfin, les variations heureuses dont un thème exprimé grossièrement serait susceptible. Bref, c’était, en quelque sorte, une expérience in anima vili, qu’il lui plaisait fréquemm^ent de pratiquer. J’ai encore ce dessin, et il est superflu d’ajouter que Delacroix ne lui emeurunta absolument rien.

Dès le lendemain de notre entrevue, il se mit à l’œuvre, c’est-à-dire à entasser croquis sur croquis, com.positions sur compositions. Puis, lorsque la scène principale fut trouvée ainsi que les épisodes, il en vint à l’esquisse peinte. Je me rappelle que, ce qui le préoccupait beaucoup, c’était que, dans la coupole, les figures, tout en suivant forcément la courbe de la voûte, n’eussent pas l’air penchées et se tinssent parfaitement debout. Il fit beaucoup d’essais pour résoudre ce problème important; car il comptait avancer, autant que possible, dans son atelier les différents morceaux qui devaient constituer par leur réunion la coupole, et il lui eût été infiniment désagréable d’avoir à recommencer le tout parce que les personnages seraient tombés sur le nez. Il ne parvint à trouver l’artifice à employer en

Fig. 297. — Alexandre faisant enfermer les poèmes d'Homère dans un coffre d'or trouvé parmi les dépouilles de Darius.

(Hémicycle de la Bibliothèque du Luxembourg.)

Fig. 229. — L'éducation d'Achille

Fig. 230. — Orphée éducaieur des Grecs. Aquarelle.

Fig. 231. — Attila écrasant V Italie. Aquarelle.

Philosophie.

Théologie.

Poésie.

Eloquence.

Fig. 232 à 235. — Pendentifs de la coupole de la Bibliothèque du Luxembourg :

pareil cas qu’après bien des tâtonnements, et à l’aide d’un petit modèle de voûte en bois ou en carton. Encore, si j’ai bonne mémoire, malgré toutes ces précautions, eut-il à rectifier sur place quelques mouvements qui, d’en bas, n’étaient pas complètement satisfaisants.

La préparation des deux entreprises simultanées qui viennent d’être détaillées avait eu à souffrir, comme nous l’avons lu dans la lettre à Gustave Planche, d’un arrêt momentané imposé par la maladie. Delacroix ressentait les premières atteintes de la pénible défaillance des voies respiratoires qui devait lui faire subir un long martyre de vingt années avant de prendre une forme aiguë et fatale. Aussi, le voyons-nous quitter Paris et ses pinceaux dans le courant du printemps de 1842. Il va se reposer à Frépillon, chez ses cousins Riesener. Dès son arrivée, il écrira à Pierret, de sa retraite, la plus charmante des épîtres, toute embaumée de la senteur des champs, et toute vibrante aussi de la chaude ardeur d’un sentiment tendre et expansif. Il faut la lire d’un bout à l’autre (b.

Samedi [5 mars 1842.]

Cher ami, ... J’ai bien fait le voyage. Je ne puis espérer encore un changement, puisque je ne suis ici que depuis un jour et demi. Je reconnais maintenant que, si j’avais observé plus tôt le régime du silence que je suis ici plus facilement, je serais guéri depuis longtemps; car, sous le rapport de la voix, je suis moins avancé que jamais. Mais, comme cette nature est séduisante ! Mon ami, il faut venir au mois de mars dans un village pelé des environs de Paris, comme ils sont tous, pour renverser en esprit tous les systèmes sur le beau, l’idéal, le choix, etc. La plus pauvre allée, avec ses baguettes toutes droites sans feuilles, dans un horizon plat et terne, en dit autant à l’imagination que tous les sites les plus vantés. Ce petit cotylédon qui perce la terre, cette violette qui répand son premier parfum vous ravissent. J’aime autant cela que les pins d’Italie, qui ont l’air

(i) Lettres, tome I, p. 195. (Ph. Burty s’est trompé en datant cette lettre de 1833.)

de panaches, et les fabriques dans le paysage, qui sont comme des assiettes montées pour le dessert. Vive la chaumière ; vive ce qui parle à l’âme !

Heureux qui possède un coin de terre; mais, si ce coin de terre a dix mille arpents, je n’en veux pas sans souvenirs qui m’y rattachent et qui rappellent à chaque pas ceux que j’ai aimés. Je préférerais à une villa magnifique le plus petit enclos où se serait passée ma jeunesse. Mais, il n’y faut plus penser.

Voilà mes rêveries ici. Peut-être y travaillerai-je un peu; mais, seulement pour me faire sentir plus de plaisir à aller me promener. Aimonsnous, mon pauvre vieux ami ; soyons-nous l’un à l’autre nos souvenirs vivants. Puisque les arbres ne veulent pas de nous, que chacune de nos rides nous rappelle au moins une joie envolée et, en même temps, les peines qui composent tout le tissu de notre frêle vie.

... Embrasse tous les tiens. Méprise ce qui est faux bien. Je t’ai démontré qu’il valait mieux un sentiment qu’un trésor; mais, tu le sais bien.

Adieu; je t’embrasse de tout cœur.

Eugène.

Au bout de quelques jours, le campagnard reprendra laplume, et ce sera pour se plaindre de sa santé. « Je me porte bien, dira-t-il ('), sous le rapport du digérer, du dormir, etc. Quant à la voix, c’est toujours de même, ou plutôt c’est beaucoup moins qu’il y a quinze jours. Quand j’ai commencé à sortir, je n’ai pas su à quel point j’avais besoin de me ménager sous le rapport de la voix et, quoique je n’aie pas alors crié sur les toits, j’ai passé mes forces sans m’en apercevoir. A présent, je suis en quarantaine. Dieu sait pour combien de temps. » Aussi, son humeur verse dans le noir. L’idée de Paris « l’épouvante ». « Il me semble, s’écrie-t-il, que vous vivez dans la fange, dans les guenilles, dans l’infection. Ne pourrons-nous quitter jamais ce foyer de platitude, d’aplatissement, d’agitation qui ne mène à rien? » Comme le désœuvrement complet

(i) Lettre inédite, du 13 mars 1842.

n’est pas dans son tempérament, il a apporté à la campagne la matière d’un petit travail, dont il s’est chargé pour le Magasin Pittoresque. Ce sont des dessins à faire pour des bois qui traduiront différentes scènes du Gœtq de Bertichingen de Gœthe (Fig. 2qp), dont il a déjà traité autrefois plusieurs épisodes en lithographie. Continuée à bâtons rompus pendant le cours de l’été et pendant la saison suivante, l’illustration en question ne paraîtra que dans le numéro de mai 1845. Entre temps, il profite de ses loisirs pour « se faire daguérotjper ». Deux images prises alors d’après sa personne sont conservées dans la famille de ses hôtes. Ce sont de précieux documents, où la physionomie déjà un peu éprouvée du valétudinaire s’est reflétée sans apprêt, avec un accent de vérité qui séduit et attache (Fig. et 2j8j.

Après un mois au plus de villégiature, Paris ressaisit son homme; mais, dès le début de juin, il s’enfuit encore une fois de la fournaise. On l’attend dans le Berri, à Nohant. George Sand l’appelle, et la charmante amie, qui lui lui a confié son fils Maurice comme élève, n’est pas toute seule dans son poétique ermitage. Depuis le jour où un caprice du hasard a placé Chopin sur son chemin, le jeune et délicieux Polonais ne se sépare plus d’elle. Le musicien, accointé avec le mélomane qu’est le peintre, a fait naturellement sa conquête. L’atelier de Delacroix a abrité quelque temps un piano de Pleyel, que Chopin y avait fait transporter et l’hôte du lieu a goûté le régal d’entendre le génial virtuose tirer de l’instrument ses étonnantes improvisations tout en posant, les mains sur le clavier, avec son amie assise derrière lui. Un des possesseurs de la suggestive ébauche sortie alors du pinceau du peintre, méconnaissant son puissant intérêt, aura l’impiété d’y porter la main et d’en faire deux morceaux, séparant ainsi les deux visages que l’artiste avait pensé réunir pour toujours. C’est opérer une

pieuse réparation que de les rassembler ici sous les yeux du lecteur (Fig. 2jfi à 24g). Pendant l’exécution de ce morceau si déplorablement mutilé, Delacroix s’était senti captivé par la sensibilité brûlante de Chopin. Aussi, quelle joie pour lui que d’être convié à flâner à la campagne avec un tel compagnon ! Mais, la flânerie absolue n’était pas longtemps l’affaire d’un corps comme celui-là. Oyez plutôt (').

... Le lieu est très agréable, et les hôtes on ne peut plus aimables pour me plaire. Quand on n’est pas réuni pour dîner, déjeûner, jouer au billard ou se promener, on est dans sa chambre, à lire ou à se goberger sur son canapé. Par instants, il vous arrive par la fenêtre ouverte sur le jardin des bouffées de la musique de Chopin, qui travaille de son côté; cela se mêle au chant des rossignols et à l’odeur des rosiers. Tu vois que, jusqu’ici, je ne suis pas très à plaindre; et cependant, il faut que le travail vienne donner le grain de sel à tout cela. Cette vie est trop facile; il faut que je l’achète par un peu de cassement de tête et, comme le chasseur qui mange avec plus d’appétit quand il s’est écorché aux buissons, il faut s’évertuer un peu après les idées pour sentir le charme de ne rien faire. Je pense même que, sans l’injonction de la médecine, je n’aurais pas laissé passer tout le beau soleil loin de l’Elysée d' Homère, qui me tend les bras au Luxembourg. Le travail qui m’attend s’augmente encore en perspective. Je fais des vœux bien ardents pour reprendre toutes les forces qui me sont nécessaires.

Dans la même lettre, Delacroix dit encore : « A peine installé, j’éprouve que mes projets de ne rien faire ne peuvent pas tenir et que je m’ennuierais horriblement si je n’entreprenais quelque chose. Je vais m’amuser avec le fils de la maison à entreprendre un petit tableau pour l’église du lieu. » C’est une Sainte Anne qu’il s’est mis à peindre (Fig. 2j6). Il s’est procuré une toile de fortune. Son hôtesse a déniché dans un coin d’armoire « un coutil de fil destiné à lui faire des corsets ». « Vous

(i) Lettres, tome I, p. 258.

L'éducation de la Vierge (1842).

Fig. 237. — Eugène Delacroix en 1842. Daguerréotype

Fig. 238. — Eugène Delacroix en 1842. Daguerréotype

Fig. 239. — Gœti de Berlichingen secouru par des Bohémiens. Dessin pour un bois du Magasin pittoresque.

ne sauriez croire, dit-il à Villot, en lui racontant l’aventure (0, ce qu’il m’a fallu de peine et d’ennui pour m’organiser une toile à peindre. Il a fallu la clouer et la déclouer cinq ou six fois et, enfin, je suis obligé de peindre dessus sans l’imprimer. L’ébauche servira d’impression. Néanmoins, je suis bien aise de l’avoir entreprise. » « Pendant qu’il faisait cette peinture, écrira un jour George Sand, qui avait gardé l’œuvre pour elle, je lui lisais des romans. Ma bonne et ma filleule posaient. Maurice copiait à mesure, pour étudier le procédé du maîtreb), » C’est la copie du fils de la maison qui prit place dans l’église, au lieu de l’original. Grâce à ce travail improvisé, les jours avaient coulé fort agréablement pour Delacroix à Nohant; ' mais, s’adressant le 22 juin à son fidèle Pierret, il lui faisait prévoir quand même son très prochain retour. Voici la lettre 0).

... Je mène une vie de couvent et des plus semblables à elle-même ; aucun événement n’en varie le cours. Nous attendions Balzac, qui n’est pas venu, et je n’en suis pas fâché. C’est un bavard, qui eût rompu cet accord de nonchalance dans lequel je me berce avec grand plaisir. Un peu de peinture à travers cela, le billard et la promenade : voilà plus qu’il n’en faut pour remplir les journées. 11 n’y a pas même la distraction des voisins et amis des environs. Dans ce pays, chacun reste chez soi et s’occupe de ses boeufs et de ses terres. On y deviendrait fossile en très peu de temps. J’ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j’aime beaucoup, et qui est un homme d’une distinction rare. C’est le plus vrai artiste que j’aie rencontré. Il est de ceux, en petit nombre, qu’on peut admirer et estimer.

Sand souffre fréquemment de violents maux de tête et d’yeux, qu’elle prend sur elle de surmonter le plus possible et avec beaucoup de force, pour ne pas nous fatiguer de ce qu’elle souffre. Le plus grand événement de mon séjour a été un bal de paysans sur la pelouse du château avec le

(1) Lettres, tome I, p. 261.

(2) Lettre inédite de George Sand à Edouard Rodrigues, du 25 février 1866 (communiquée par M. J. Roland-Gosselin).

(3) Lettres, tome I, p. 262.

cornemuseux en réputation de l’endroit. Les gens de ce pays-ci offrent un type remarquable de douceur et de bonhomie. La laideur y est rare, sans que la beauté y saute aux yeux fréquemment. Mais il n’y a pas cette espèce de fièvre qui se dénote dans les habitants des environs de Paris. Les femmes ont toutes l’air de ces figures douces qu’on ne voit que dans les tableaux des vieux maîtres. Ce sont toutes des Sainte Anne...

Je t’embrasserai dans les premiers jours de juillet, comme je l’avais espéré. Trop de dures lois m’y contraignent et, peut-être aussi le plaisir de me retrouver avec ma famille de héros qui me demandent des bras, des jambes, des têtes, etc...

Le créateur des grandes pages en train de s’écrire sur les murs du Palais-Bourbon et du Luxembourg appartenait corps et âme, en dépit de sa santé chancelante, à ses gigantesques créations. Il avait beau avoir rencontré en Lassalle-Bordes un intelligent auxiliaire, habile à reproduire ses esquisses ; l’œil du maître était indispensable. D’ailleurs, la double entreprise était traversée de surprises et d’accidents fertiles en tracas. La coupole de la Chambre des Pairs une fois ébauchée et l’échafaudage démonté, la composition paraissait tellement « en l’air» que force était de tout laisser là et de recommencer la besogne en descendant toutes les figures. A la Chambre des Députés, autre mésaventure. La voûte sur laquelle était marouflée la toile de V Orphée se crevassait et le tableau se détachait du mur. « Delacroix, lisons-nous dans les notes de Lassalle-Bordes (6, pour assurer une plus grande durée à ses peintures, avait fait maroufler la toile sur les murs de cet hémicycle. Mais voilà qu’au plus fort de l’été, une crevasse se manifesta à la voûte, du haut en bas, le fer et le bois qu’on avait employés pour sa construction ayant joué en sens inverse par l’effet de la chaleur. L’ébauche était avancée et réussie. On fut obligé de prendre le parti d’enlever la toile pour réparer

(i) Lettres, tome II, p. x.

le mur. Il reçut pour cela une indemnité convenable. Et puis, l’année suivante, je recommençai ce travail, cette fois sur le mur enduit d’une préparation à la cire. Mais, autre ennui : la lézarde reparut l’année d’après par la plus grande chaleur, et se refermait quand le temps redevenait plus froid. » On remédia tant bien que mal à une défectuosité de construction si fâcheuse dans ses conséquences ; mais, il s’agissait d’une tare impossible à conjurer tout à fait. A l’heure qu’il est, en dépit des soins attentifs dont il a été l’objet, YOrphée est encore sillonné de fentes. Y' Attila, peint aussi directement sur le mur pour obvier au premier accident dont son pendant avait souffert, n’a pas échappé à une détérioration du même genre. D’autre part, un sort également néfaste attendait la coupole du Luxembourg, dont la toile, mal fixée à la paroi du mur, s’en détachait tout d’un coup en 1869, au grand détriment de la peinture. L’intervention intelligente de l’avisé disciple du maître qu’était Pierre Andrieu, son auxiliaire habituel après Lassalle-Bordes, parvenait heureusement à lui rendre la nouvelle jeunesse avec laquelle elle se présente aujourd’hui à nos regards. Mais, l’alerte avait été chaude. Les malheurs de la pauvre coupole ont fait l’objet d’une dissertation de l’homme auquel nous avons déjà emprunté le récit de sa genèse. Ecoutons de nouveau Villot faire appel à ses souvenirs et déplorer l’inaptitude de son ami à tolérer certaines exigences matérielles de son métier(0.

... Malheureusement, toute sa vie, Delacroix a été incapable de distinguer une bonne toile d’une mauvaise, une couleur solide d’une couleur pernicieuse ou fugitive. Il s’agissait avant tout que le grain de la toile, que la nuance de la couleur lui plussent; alors, les objections qu’on aurait pu lui faire pour le détourner de les mettre en œuvre eussent été inutiles. Je

(i) Lettre de Villot à Sensier (loc. cit.).

l’ai éprouvé plus de mille fois. Malgré les détériorations que ses peintures subissaient au bout de très peu de temps, détériorations qui le désolaient, il ne put jamais se résoudre à abandonner le funeste usage du bitume, de l’huile grasse, qui lui étaient commodes, à ne pas revenir sur des endroits frais qu’il voulait modifier. Les éléments les plus simples de physique, de chimie, de mathématiques, en ce qui concerne la perspective, faisaient complètement défaut à Delacroix, pour qui les sciences exactes étaient lettre close et presque antipathiques. Il appelait colleurs tous ceux qui s’en mêlaient, tenaient un compas, tiraient des lignes à la règle, tendaient soigneusement leurs papiers, classaient leurs gravures, etc. Pour lui, j’étais le colleur par excellence; il voulait bien m’employer en cette qualité dans certaines circonstances qui l’ennuyaient et indifférentes pour lui au fond. Mais, quand son colleur voulait le détourner de ses détestables pratiques et lui en proposait de bonnes, éprouvées depuis trois cents ans, suivies par les maîtres tels que Paul Véronèse, Titien, Rubens, etc., il répondait invariablement aux assertions de ce même colleur, bien qu’il lui mît sous les yeux les preuves et les textes contemporains à l’appui : « En êtes-vous bien sûr?'» Cette phrase, stéréotypée en pareil cas, terminait la discussion, car elle voulait dire poliment : «Allez vous promener; au fond, j’ai peut-être tort; mais, je veux, avant tout, rendre mon idée et me satisfaire. » Chose étrange, Delacroix, si rebelle aux conseils désintéressés fondés sur des faits scientifiques, se laissait prendre à toutes les inventions des marchands de couleurs, bien qu’il en eût été cruellement puni à diverses reprises. Les toiles absorbantes, demi-absorbantes, des combinaisons de cire, d’huile et d’essence (qui avaient déjà si mal réussi à Reynolds), des couleurs nouvelles et sans solidité trouvaient en lui un admirateur, pourvu qu’elles répondissent aux besoins du moment. Il en fut de même toutes les fois qu’on en vint à coller ses toiles dans des voûtes ou des plafonds. J’eus beau lui expliquer qu’il fallait multiplier les divisions, appliquer ces fragments comme le pratiquent les décorateurs qui peignent les plafonds immenses des salles de spectacle, employer des clous recouverts de peinture, recourir, en un mot, à une m^éthode qui, tout en fixant la toile, permettrait toujours de l’enlever facilement en cas d’accident dans les murs ou la charpente : tout fut inutile; il s’en remit exclusivement à l’expérience de MM. Haro père et fils. Leurs procédés étaient-ils bons? C’est ce que je ne veux pas discuter ici. Je me bornerai seulement à constater un fait : M. Haro père a collé la coupole du Sénat; elle est tombée par terre d’un

bloc, et la peinture se détachait par écailles de la toile. M. Haro fils a collé la toile du plafond de la galerie d’Apollon, et il a fallu la décoller pour qu’elle ne s’en allât pas d’elle-même. Les autres peintures monumentales, l’hémicycle du Sénat, les coupoles de la bibliothèque de la Chambre des Députés menacent ruine. La faute en est-elle à l’artiste, à l’architecte, aux marchands de couleurs? Sub judice lis est.

Haro, à qui Delacroix était inféodé comme fournisseur depuis ses premiers débuts, s’était servi de colle de seigle pour maroufler la coupole du Luxembourg; l’humidité, en détrempant cette colle, détachait peu à peu la toile de, son support. D’où le déplorable accident. Quant aux pratiques hasardeuses reprochées par Villot à son ami au début de son factum, il n’est que trop vrai que l’imprévoyance de Delacroix lui a parfois coûté cher. Combien parmi ses plus parfaits chefs-d’œuvre ont souffert de la façon dont ils furent exécutés. Je ne dis pas cela spécialement pour ses œuvres décoratives, qui, au contraire, se sont plutôt mieux comportées en général que certaines autres. En ce qui regarde ces travaux d’un ordre particulier, auxquels il tenait à imprimer une matité immédiate, l’artiste s’était approprié un procédé familier à Reynolds, qui consistait à mélanger avec la couleur à l’huile une pommade composée de cire délayée dans de l’essence de térébenthine. Lassalle décrit minutieusement la confection de cette pommade. « On achète, dit-il (ô, la cire en pastilles. Il est essentiel qu’elle soit pure de tout corps gras. On râpe la pastille. Cette râpure mise dans un pot, on la recouvre de térébenthine rectifiée et, douze heures après, on a obtenu une pommade que l’on mêle aux couleurs au fur et à mesure que l’on travaille. Il faut en mettre peu à la fois sur le coin de sa palette, parce qu’elle sèche promptement. » Le décorateur expert qu’était

(i) Notes inédites. (Dossiers de Burty.)

devenu Delacroix avait pour habitude de faire ébaucher son travail en grisaille. En outre de Lassalle, plusieurs autres élèves, tels que Léger-Chérelle, Planet, Desbordes-Valmore et Férussac, étaient dressés à reproduire de la sorte les esquisses qu’il leur fournissait. Cette ébauche s’exécutait avec la couleur à l’huile ordinaire. La cire n’intervenait que dans le coloriage postérieur à cette opération préliminaire. Voici comment Lassalle relate les pratiques auxquelles le maître l’avait initié ainsi que ses camarades, et qu’avec eux il appliquait sous sa direction (').

... Le plus souvent, je commençais par fixer le dessin par un trait avec du noir d’ivoire, que je laissais sécher. Le lendemain, je massais les ombres avec de larges teintes plates, toujours avec du noir et de l’huile. Les ligures étant ainsi massées, je rehaussais d’empâtements clairs les lumières avec du blanc de plomb pur. Je ne dois pas omettre de dire que Delacroix faisait donner à la préparation de ses toiles et des murailles une dernière teinte composée de blanc de plomb et d’une pointe de terre de Cassel et de terre d’Ombre. Cette préparation faisait la demi-teinte pour le commencement. Ce travail ayant séché, je passais alors à plat sur cette façon de grisaille le ton de chaque partie, ce qui me permettait d’ébaucher rapidement des groupes entiers avec harmonie, sans perdre la forme, et me soutenait dans une gamme claire jusqu’à la fin...

Delacroix avait longuement tâtonné et s’était livré aux recherches inquiètes dont parle Villot dans la page reproduite plus haut, accumulant les dessins dans ses cartons (Fig. 228 à 2gi) et passant avec fièvre d’une idée à une autre, avant d’arrêter les esquisses des hémicycles et des pendentifs de la Chambre des Députés (=). Puis, une fois le pas franchi, il avait mis, suivant son expression, « les bras d’autrui au bout des

(1) Notes inédites. (Dossiers de Burty.)

(2) Certaines compositions dont l’étude avait été poussée fort loin, comme, par exemple, les Jeunes filles de Sparte s'exerçant à la lutte (Fig. 228), se sont vues délaissées pour d’autres avant le passage du projet à l’exécution.

siens ». Cinq seulement des pendentifs sont son œuvre personnelle d’un bout à l’autre. Les autres ont été ébauchés par ses élèves. Lassalle s’en attribue dix, quatre à Planet et un à Léger (0. C’est Lassalle tout seul qui assumait la tâche de couvrir les deux hémicycles. C’est lui aussi qui assistait le plus assidûment le maître dans sa besogne du Luxembourg. Delacroix témoignait une prédilection pour son aide intelligente et adroite. Il avait introduit le personnage à son foyer; il l’avait admis dans son existence familière. Aussi ce témoin a-t-il pu tracer de lui un portrait intime, qui ne manque pas d’intérêt et qu’il me semble opportun de lui emprunter b).

... Delacroix était minutieusement propre, et dans sa personne, et pour sa peinture. Il fallait que sa palette fût préparée avec beaucoup de soin. Il avait dressé sa gouvernante à la faire et à la défaire; elle s’en tirait à merveille. Avant de peindre, il composait un grand nombre de tons sur sa palette, qu’il opposait avec un art infini, qui facilitaient la promptitude de l’exécution. 11 m’en a donné la clef sans réserve aucune, cela étant nécessaire pour l’aider comme il le voulait dans nos travaux. 11 ne pouvait pas travailler longtemps de suite, et sa mauvaise santé l’avait obligé d’adopter une manière de peindre qui lui permît d’interrompre et de reprendre facilement son travail. Lorsqu’un tableau était ébauché et à l'effet voulu, il le terminait à l’aide de hachures et de glacis. Il s’interrompait souvent et reposait ses nerfs en fredonnant quelque air avec une guitare, puis reprenait presque aussitôt la palette et peignait quelques instants encore avec une verve toute fébrile. Lorsque ses nerfs ne le servaient pas, il tombait dans une prostration pénible à voir; ce n’était plus le même homme...

L’homme à qui l’on doit ces lignes fut un collaborateur précieux pour Delacroix. Mais, il avait un grave défaut. C’était un individu sottement infatué de lui-même. Il n’hésitera pas à se poser comme une victime à qui son maître a volé sa

(1) Lettres, tome II, p. i.x.

(2) Lettres, tome II, p. xx.

gloire. A l’entendre, sans Lassalle, Delacroix, n’eût point été Delacroix : Lassalle est la moitié de Delacroix. Cette attitude est fort déplaisante. Toutefois, qui trompera-t-elle? Quels niais sa vanité pense-t-elle abuser lorsque, par exemple, dans une allégation tendancieuse, elle énonce (b ; « L’immense travail des deux bibliothèques, qui m’avait occupé sept ans, auquel je sacrifiais toujours mes travaux particuliers, fut retouché par le maître en moins de deux mois. » Qu’importe le temps en cette affaire? Le génie marche à pas de géants. Son horloge n’est pas celle du vulgaire.

Un des plus étonnants tours de force de Delacroix, ce fut, paraît-il, sa Pieta de l’église Saint-Denis du Saint-Sacrement. On sait que depuis 1840, il avait hérité de Robert-Fleury la commande d’une décoration pour la chapelle de la Vierge de cette paroisse. Des pourparlers intervenaient pour un échange avec Court, chargé de la chapelle d’en face (b. C’est seulement en 1843 qu’ils aboutissaient. Tandis que son confrère s’acquittait d’une Notre-Dame de Bon-Secours au fond du bas-côté de droite, il s’occupait de donner à ce tableau comme pendant, à l’autre bout, vers l’entrée de l’église, une Notre-Dame de Compassion (Fig. 2^0}. Le morceau devait être peint directement sur le mur. Il mesurait 3"“50 de haut sur 5 de large. Delacroix reproduisait en l’inversant une composition qu’il avait traitée dans une petite toile datée de 1837. J voyait la mère du Sauveur, crucifiée à son tour par la douleur et ouvrant ses bras au-dessus du divin cadavre étendu en travers de ses genoux, tandis que les amis éplorés du Maître s’empressaientautour de son affliction. Quatre mains de femmes soutenaient pieusement les extrémités du corps abandonné par la vie : les deux servantes du Christ, affalées autour de sa dépouille,

(1) Lettres, tome II, p. xii.

(2) Lettres, tome I, p. 279 et 280.

Pieta de Saint-Denis du Saint-Sacrement (1844).

Fig. 241

George Sand.

Fig. 242. — Chopin.

Fig. 243. — Chopin et George Sand.

Fig. 244. — Lion dévorant un cheval. Lithographie (1844).

Fig. 245

Attaque d’un cheval par une lionne.

mêlaient leurs larmes à celles de la Vierge inconsolable. L’esquisse avait présenté la scène encadrée entre deux rideaux soutenus par deux anges {Fig. i86), à la façon de V Annonciation dont il a été parlé plus haut. Mais ce cadre artificiel était abandonné. C’était encore Lassalle-Bordes qui ébauchait cette grande page. Delacroix ne se mettait à l’œuvre qu’au printemps de 1844. On célébrait alors le mois de Marie dans le vaisseau dont son atelier volant n’était séparé que par une mince cloison de volige. La douce harmonie des cantiques berçait sa laborieuse application et stimulait sa verve. Dix-sept jours lui suffisaient pour mener son travail à bien 0). J’ai dit qu’il avait accompli un prodige. Mais, le plus prodigieux de l’affaire, c’était qu’il eût trouvé moyen de réaliser cette page d’un coloris ardent et vibrant, véritable bouquet de fleurs aux teintes vives et chatoyantes, dans un coin d’édifice entièrement privé de lumière. Par les plus radieuses journées d’été, il fait nuit dans cette chapelle vouée aux ténèbres. L’échafaudage une fois démonté, l’obscurité dans laquelle son tableau se perdait causait à Delacroix une si pénible déception qu’il « l’abandonnait à son sort tel quel », sans convier ses amis de la critique. « Puis donc que vous désirez le voir, écrivait-il à Thoré (=), poussez la complaisance jusqu’à n’y aller que quand le temps sera un peu clair et le matin. C’est la seule chance de l’apercevoir. » La Ville avait alloué six mille francs au peintre pour sa Pieta. Mais elle ne s’était pas souciée de procurer un éclairage décent au chefd’œuvre dont il la gratifiait.

Les détracteurs systématiques de Delacroix découvrirent d’ailleurs suffisamment son ouvrage pour le vilipender. Pour se faire une idée des aménités dont certaines gens abreuvaient le protégé de Thiers, il faut jeter les yeux sur un article ano-

(1) Adolphe Moreau. E. Delacroix et son œuvre, p. xiv.

(2) Lettres, tome I, p. 296.

nyme paru le 20 octobre 1844 dans le Journal des Artistes

La pensée de la Pieta n’appartient en aucune manière à M. Delacroix. C’est une compilation des plus maladroites qu’on puisse voir. M. Delacroix a mis à contribution Michel-Ange, Le Brun, David et lui-même, M. Delacroix. Il a pillé et s’est pillé pour former un ensemble sans ensemble, un tout décousu, dépourvu de sentiment et d’âme, une réunion d’éléments opposés les uns aux autres, mentant à l’unité, à la sainteté de l’action. Il vole à Michel-Ange son idée mère, l’idée du groupe en marbre dont on peut voir le plâtre à l’École des Beaux-Arts, travail merveilleux, l’un des plus beaux ouvrages de Michel-Ange ; expression sublime du génie, de la science anatomique et de la puissance vraiment originale du plus grand statuaire des âges modernes; à Le Brun, sa Madeleine; à David, sa femme aux parfums ; à M. Delacroix, tout ce qu’il n’a pas pris à Michel- Ange, à Le Brun, à David

Qu’on ne s’y trompe pas, nous ne voulons pas attaquer un homme; mais, nous voulons signaler l’artiste qui ose se placer comme chef d’école, se poser en maître et répandre autour de lui les pernicieuses doctrines d’un mépris profond pour la vérité, la beauté, le style et la pensée. Nous ne disons pas : Cet homme est un charlatan; mais nous disons ; Cet homme est V équivalent d'un charlatan par l’importance qu’il se donne et par l’habileté qu’il déploie. Jamais il ne paraît, et il est toujours partout; jamais il ne demande, mais il obtient toujours tout. Nous rougirions de cacher nos convictions, nous nous trouverions coupables en les taisant vis-à-vis de ceux que nous désirons pouvoir éclairer de nos faibles lumières. Nous savons qu’ilya des temps de transition, des époques de passage, où l’art, reniant son passé souvent à toute outrance, cherche à s’élancer dans des voies nouvelles; mais, quand ceux qui prétendent se mettre à la tête du mouvement sont vicieux, maladifs, erronés dans leurs principes, ambitieux, avides, infatigables pour écraser ce qui n’est pas eux et, malgré cela, impuissants et sans valeur, nous cro}^ons qu’il y aurait de la lâcheté à ne pas les signaler dans leur oeuvre et dans leur conduite.

Quelques mots encore! Il y a cinq ans, M. Delacroix a été chargé du tableau dont nous venons de parler. Cinq semaines ont suffi pour concevoir, exécuter, terminer l’œuvre et dorer le cadre. Cinq ans d’attente pour

(i) Tourneux. Eugcne Delacroix devant ses contemporains, p. ii8.

arriver à un résultat si lamentable! Nous n’accuserons pas la Direction des Beaux-Arts de la Ville du choix qu’elle a fait de M. Delacroix, en lui confiant une tâche si grave : nous connaissons trop les idées saines et élevées qui président généralement à ses délibérations pour n’être pas convaincus que cette Direction a eu dans cette affaire la main forcée. Mais nous accusons les hommes placés dans les Conseils ou dans nos Assemblées législatives, intriguant ou sollicitant en faveur de gens qui doivent leur réputation non pas au talent, à la science, au savoir, mais aux coteries, mais aux camaraderies, à l’audace ! Que celui-là donc qui a voulu que M. Delacroix pût exécuter un tableau religieux aille contempler cette honteuse peinture ; qu’il rougisse, s’il est possible, d’avoir arraché à. l’Administration l’ordre de cette commande. Puisse cette leçon ne pas être perdue pour lui, mais surtout pour nous tous, qui n’entendons pas, en acquittant notre dîme annuelle et fiscale avec tant de fidélité, recevoir en échange des œuvres faites pour dégrader le sentiment de la divinité!

Agenouillez-vous donc devant toutes ces figures repoussantes, devant cette Madeleine aux yeux avinés, devant cette Vierge crucifiée, inanimée, plâtrée, défigurée, devant ce corps hideux, putréfié, affreux, qu’on ose nous présenter comme l’image du Fils de Dieul

En résumé, voici M. Delacroix. Il débute par parodier la scène'terrible, mais naturelle, du Naiijrage de la Méduse, en montrant dans son Dante un homme rongeant le crâne d’un autre homme. Puis, ensuite, il joue à la morgue, aux pestiférés, au choléra-morbus. C’est là son passetemps, son amusement! Après l’idéal de l’Empire, avec de tels moyens, il est sûr d’étonner. Il se fait croquemitaine pour effrayer les enfants ; il leur dit : Cela est du drame. Méphistophélès renaît en lui pour faire, à beaux deniers comptants, la grimace au siècle. Toute son allure n’est qu’une allure de singe ; nous l’avons démontré. Telle est son originalité.

L’année 1843 a vu Delacroix se distraire de ses peintures murales en se remettant à la lithographie. Il a complété VHamlet commencé en 1834 et l’a livré à un éditeur. L’affaire lui a bel et bien coûté « cinq cents beaux francs », qu’il lui a fallu compter à l’imprimeur Villain('). Vainement il a intéressé à

(i) Lettres, tome I, p. 282.

l’entreprise les journalistes qui lui veulent du bien, tels que Prosper Haussard, qui chante ses louanges dans le National (') ; il ne rentre pas dans la moitié de ses frais. Aussi, ses lithographies sur Gœt:^ restent-elles inédites et ses productions dans un genre où il est passé maître se bornent-elles désormais à un Groupe d' animaux, crayonné en 1844 (Fig. \ groupe saisissant, où le familier des lions, qui les met souvent en action dans ses toiles (Fig. 24^), a reproduit une de ces terribles bêtes en train de dépecer à belles dents le cadavre d’un cheval. En fait de dessin sur pierre, il se contentera, après cette dernière prouesse, d’enseigner ses secrets à autrui, dans un billet adressé à son élève Hippolyte Gaultron, où nous lisons (=) :

... Dans l’emploi de l’estompage, la plus grande liberté. Quand vous avez dessiné et même charbonné votre planche, frottez avec de la flanelle ; puis, redessinez et charbonnez jusqu’à ce que vous ayez modelé à votre fantaisie ; puis, avec un grattoir, vous enlèverez plus ou moins de noir, en ayant soin de ne pas aller jusqu’au grain de la pierre. Ce frottage étend et rend vague ce que vous avez trop prononcé dans votre premier jet et, dans le vague que cela cause sans effacer néanmoins, cela vous donne le moyen de redessiner encore et de corriger votre idée. Quand vous avez gratté et fait des clairs, vous pouvez encore mettre du noir et estomper de même jusqu’à ce que vous ayez rendu votre idée. Risquez un peu, vous trouverez de vous-même toute cette sorcellerie...

La campagne a arraché à deux reprises en 1843, comme en 1842, le travailleur à ses travaux des deux Chambres. Avril l’a conduit à Frépillon b). Juillet l’a emmené à NohanKh. Cette dernière villégiature a été précédée d’un crochet sur Vichy, où son vieux frère, le général, est venu faire, cette année-là, une

(1) Lettres, tome I, p. 286.

(2) Lettres, tome I, p. 284.

(3) Lettre inédite à Pierret, du 2 avril 1843.

(4) Lettre inédite à Pierret, du 21 juillet 1843.

Marc-Aurélc )nourant. (Salon de 1845.)

Fig. 247 et 248. — Croquis pour V Audience de Muley-abd-er-Rhaman

Fig. 249. — Muley-abd-er~Rha man , empereur du Maroc. (Salon de 1845.)

Fig. 250. — La Madeleine au désert

saison, commandée par un état de santé fort défectueux. 1844 est marqué par un événement qui peut être considéré comme un fait important de la carrière que nous étudions. Delacroix, attiré par ses amis Villot, qui j possèdent une maison de campagne, à Champrosay, coquet village des environs de Paris qui confine à la forêt de Sénart, se décide à louer un pied à terre dans ce pays-là. C’est de cet ermitage, fraîchement inauguré, qu’il envoie un mot, le mercredi 12 juin, à son vieil ami Soulier, toujours attaché par ses occupations en province et domicilié à présent à Saint-Mammès, sur les bords du Loing, pour se féliciter de la proximité de leurs deux installations et échafauder des projets de rencontre(‘). «Je suis, dit-il, dans les embarras de l’installation... J’ai été hier acheter des bois de lits, chaises, etc. » Champrosay une fois entré dans sa vie, l’homme d’habitudes qu’est Delacroix s’y attachera de tout le besoin qu’il nourrit de retrouver le souvenir de lui-même dans les lieux confidents de sa pensée et de ses actes. Les domiciles ingrats de la grande ville n’ont pas la vertu de le retenir longtemps au même endroit. Après un bail de neuf années, il se détache précisément de la rue des Marais quelques mois après cette prise de possession d’un foyer rural. Non seulement il déménage, mais il change de quartier et traverse les ponts pour s’installer sur le flanc de la butte Montmartre. Il plante ses pénates au sj de la rue Notre-Dame-de-Lorette et s’offre un grand atelier avec vue sur des jardins, accompagné d’un appartement indépendant de toute promiscuité de voisinage, où il aura ses aises (=). Cet exode s’opère le 15 octobre 1844 0). Mais les plâtres de l’appartement sont frais; l’humidité qui y règne impressionne désagréablement le valétudinaire. Il en loue un autre à côté pour y

( 1) Lettre inédite.

(2) L’immeuble existe encore. Mais, depuis 1850, son numéro a changé. C’est le 58.

(3) Lettre inédite à H. Gaultron, du 14 mars 1844.

reposer provisoirement sa tête et reste plusieurs mois à n’occuper de son nouveau domaine que l’atelier (d.

C’est là qu’il va préparer sa participation au Salon de 1845. Pendant trois ans, ses travaux décoratifs l’ont obligé de s’abstenir des expositions officielles. Il est temps de reparaître en public. Il effectue sa rentrée au Musée Royal avec quatre toiles, dont deux particulièrement importantes parleur dimension. Le jury lui a, d’ailleurs, refusé sa de Nohant, présentée

sous le titre à' Education de la Vierge. Qui croirait que l’homme dont tant de chefs-d’œuvre avaient déjà affirmé le génie, dont la brosse magique avait illuminé les murailles du Salon du Roi et continuait ses miracles dans les deux bibliothèques confiées à sa verve, qui croirait que cet artiste hors pair tremblait encore devant un aréopage où les imbéciles et les envieux étaient légion ? « Mettons-nous en prière pour que MM. du jury laissent passer mon bagage », écrivait-il à Thoré (=) et, calmant les ardeurs compromettantes de son trop zélé défenseur, il ajoutait : « Je crois qu’il serait bon de n’y pas faire allusion d’avance, de peur que, par mauvaise humeur, ils ne réalisent cette crainte ». Sage précaution, grâce à laquelle l’ostracisme n’avait porté que sur un morceau secondaire. Les deux clous de cette exposition de l’artiste, c’étaient Marc-AurèJe mourant (Fig. 2^6) et V Empereur du Maroc (Fig. 2^p). Chacune de ces deux toiles ne mesurait pas moins de ypo à 4 mètres. La première découlait de la même source que les peintures en voie d’exécution à la Chambre des Députés. L’antiquité était maintenant une des provinces du vaste domaine soumis à la fantaisie de Delacroix. Après Trajan, il appartenait à Marc- Aurète d’en témoigner. Mais, en conviant le public à écouter les « dernières paroles » de l’Empereur stoïcien, l’auteur versait

(1) Lettres, tome I, p. 298.

(2) Lettres, tome I, p. 301.

quelque peu dans la tendance académique à surcharger la peinture d’une mission littéraire et philosophique. Qu’on lise plutôt le commentaire inséré au livret. « Les inclinations perverses de Commode s’étaient déjà manifestées. D’une voix mourante, l’Empereur recommande la jeunesse de son fils à quelques amis, philosophes stoïciens comme lui. Mais, leur morne attitude n’annonce que trop la vanité de ces recommandations et leurs funestes pressentiments sur l’avenir de l’Empire romain. » Une Sibylle^ « montrant, au sein de la forêt ténébreuse, le rameau d’or, conquête des grands cœurs et des favoris des Dieux» (Fig. 2^1), était sortie, comme Marc-Aurèle, du bagage classique accumulé par le peintre du Palais-Bourbon en vue de ses décorations, pour prendre place, avec lui, dans l’exposition du Musée. Figure vraiment éloquente, celle-là, dont le symbolisme est clair. Qui n’y lit une confession ingénue de la confiance dans la destinée qui anime l’artiste au cœur vaillant, qu’aucune épreuve ne rebute ? Son œil pénétrante distingué au fond des ténèbres du bois sacré la palme des élus qui brille à son intention : sa main s’apprête à la cueillir. Je n’ai jamais vu la Madeleine dans le désert^ troisième envoi de Delacroix à ce Salon, et je n’en connais pas de reproduction. « C’est une tête de femme renversée dans un cadre très étroit, a écrit Baudelaire (ô. A droite, dans le haut, un petit bout de ciel ou de rocher — quelque chose de bleu ; — les yeux de la Madeleine sont fermés, la bouche est molle et languissante, les cheveux épars. Nul, à moins de la voir, ne peut imaginer ce que l’artiste a mis de poésie intime, mystérieuse et romantique dans cette simple tête... » L’image se rattache plus ou moins, comme les précédentes, à l’ordre de sujets où évoluait le décorateur. Il existe une petite esquisse de la sainte pénitente, avec un ange

(i) Ch. Baudelaire. Curiosités esthétiques, p. 6. (Salon de 1845.)

associé à la ferveur de sa prière (Fig. 2^0), qui, grandie, eût fourni un pendant assorti aux Hébreux à Babylone ou à la Mort de S* Jean-Baptiste.

Avec V Empereur du Maroc, le peintre des Convulsionnaires et de la Noce juive est revenu aux visions directes de la nature. Ce n’est plus l’antiquité qu’il a aperçue à travers ses souvenirs de voyage : c’est un tableau d’histoire contemporaine qu’il s’est efforcé de réaliser. La notice fournie au catalogue témoigne de visées scrupuleuses à l’exactitude dans la reconstitution de l’épisode mis sur la toile. Elle établit la valeur documentaire de l’œuvre. Je la transcris donc intégralement.

Muley-Ahd-er-Rahman, sultan de Maroc, sortant de son palais de Méquine^, entouré de sa garde et de ses principaux officiers.

Ce tableau reproduit exactement le cérémonial d’une audience à laquelle l’auteur a assisté en mars 1832, lorsqu’il accompagnait la mission extraordinaire du roi dans le Maroc. A droite de l’Empereur sont deux de ses ministres; le plus près de lui est Muchtar, qui était alors son favori; l’autre est l’Amyn-Bias, administrateur de la douane. Le personnage le plus en avant, et qui tourne le dos au spectateur, est le Kaïd Mohammed-ben- Abou, un des chefs militaires les plus considérés, et dont le nom a figuré dans la dernière guerre et dans les négociations. L’Empereur, remarquablement mulâtre, porte un chapelet de nacre roulé autour de son bras ; il est monté sur un cheval barbe d’une grande taille, comme sont en général les chevaux de cette race. A sa gauche est un page, chargé d’agiter dé temps en temps un morceau d’étoffe, pour écarter les insectes. Le sultan seul est à cheval.

Les soldats que l’on voit sous les armes au loin sont des cavaliers qui ont mis pied à terre. Ils sont rangés les uns près des autres, jamais sur deux hommes de profondeur, et, lorsqu’ils montent à cheval, ils n’ont pas d’autre manière de marcher et de combattre, c’est-à-dire en front de bandière ou en demi-cercle, et les étendards en avant.

Delacroix avait d’abord eu l’idée d’introduire dans son tableau l’envoyé du roi de France. Plusieurs de ses croquis ont

Fig. 251. — La Sibylle. (Salon de 1845.)

Fig. 252. — Montagnard pyrénéen (1845)

Fig. 253 et 254. — Paysages pyréfiéens (1843). Aquarelles

Fig. 255. — Eugène Delacroix en 184^. Daguerréotype.

Fig. 256. — Eugène Delacroix aux Eaux-Bonnes. Croquis par Léon Laroche.

trait à la composition ainsi entendue (Fig. 24^] et 248). Mais, la reproduction définitive de l’audience ne comporte plus que l’élément indigène de la mission, représenté par Mohammedben-Abou. C’est une réception où le principal récipiendaire fait défaut. Néanmoins, telle quelle, cette toile constitue une page d’histoire de grande envergure en même temps qu’un chef-d’œuvre de couleur et d’harmonie. Son auteur l’envisageait avec une prédilection marquée. A l’heure des achats officiels, le ministère où, malgré l’éviction de Thiers, Delacroix comptait encore de puissants appuis, manifestait l’intention d’acquérir le Marc-Aurèle pour le musée de Toulouse. Aussitôt au courant de ces dispositions, l’intéressé se jette sur sa plume et, s’adressant à l’un des hommes en place qui s’intéressent à lui, « S’il est possible, écrit-il ô), que le ministère prenne V Empereur du Maroc au lieu de Marc-Aurèle., je le préfère infiniment pour toutes sortes de raisons. Vous serez donc bien bon de faire ce changement et de le faire ratifier avant le départ du ministre. » La substitution d’un tableau à l’autre ne souffrait pas de difficulté. C’était Muïey-ahd-ei'-Rhaman qui prenait le chemin de Toulouse. Marc-Aurèle rentrait rue Notre-Damede-Lorette. Une gravure Illustration, qui représente l’atelier du maître en 1852, le montre accroché parmi les toiles qui en garnissaient alors les murs (Fig. yao). Mais, en 1858, la ville de Lyon s’imaginait de s’approprier le morceau ; elle l’achetait pour son musée, où il compte comme une des pièces les plus remarquables.

L’été qui suit le Salon de 1845, où ces œuvres ont été présentées au public, Delacroix souffre plus cruellement que jamais de sa gorge. Le médecin lui prescrit une saison aux Eaux-Bonnes. Cette ordonnance va en faire un familier de mon

(i) Lettres inédites d’Eugène Delacroix, publiées par J. -J. Guiffrey. {L'Art, année 1877.)

grand-père, Adolphe Moreau, ainsi que de mon père. Je ne puis mieux faire que de céder la parole à ce dernier (').

... Au mois de juillet 1845, affection du larynx le conduisit aux Eaux-Bonnes, où ma famille se trouvait alors. Une lettre d’un ami commun chargeait mon père de préparer un appartement à Delacroix, qui se dirigeait par étapes vers ces sources bienfaisantes. Cet ami, c’était celui-là même que le maître instituera plus tard son légataire universel et qui, à son tour, pour honorer sa mémoire, devait recueillir ses écrits artistiques dans un volume réservé à un petit nombre d’amis. Les soins de sa santé, des motifs de famille arrêtèrent Delacroix en route, à Bordeaux notamment, où les souvenirs de sa jeunesse, l’affection d’un frère, le retinrent malgré lui. Ce ne fut guère qu’au milieu du mois qu’il nous arriva un jour, fatigué d’une longue route, aspirant au repos et surtout au silence, le seul remède peut-être qui convînt à son mal; celui auquel, cependant, avec les amis il s’astreignait le plus difficilement, tant il s’abandonnait volontiers aux épanchements intimes d’une conversation artistique ou littéraire. Les eaux, un exercice modéré, un grand calme le remirent vite ; bien vite aussi, comme par une sorte d’attraction naturelle, il devint le centre de ces réunions en plein air, sur la Promenade Horizontale, où d’autres peintres de talent lui faisaient cortège. C’étaient Roqueplan, malade de cette terrible affection de poitrine qui l’emportera quelques années plus tard, et qui déjà faisait sentir son influence sur son talent jusqu’à changer ses procédés d’exécution ; Paul Huet et Beaume, conduits à Bonnes, eux aussi, pour des motifs de santé ; Eugène Devéria, déjà guéri, et que la reconnaissance avait fixé dans ce beau pays ; Wickemberg enfin, le plus jeune de tous et qui devait succomber le premier. En dehors de ce groupe choisi, Delacroix vivait seul et fuyait ces relations banales que fait naître le séjour des eaux. Il s’enfermait dans sa chambre, au retour de ses courses solitaires dans la montagne, pour résumer d’un trait rapide les impressions de la veilie ou du jour; tantôt, c’étaient des types du pays, villageois d’Ossau, Espagnols de passage, ou bien quelques-uns de ces ciels magiques qui, par les jours d’orage, couronnent d’une façon si grandiose les lignes des monts pyrénéens. Pour rendre ces impressions, il employait indifféremment le crayon

(i) Adolphe Moreaü. E. Delacroix et son œuvre, p. iv.

ou l’aquarelle, et de préférence le pastel, procédé expéditif et docile sous ses doigts exercés. Ce n’étaient sans doute que de simples notes, mais dont sa vive imagination savait ensuite tirer un merveilleux parti pour suppléer à l’étude directe de la nature...

Delacroix a décrit lui-même, dans ses lettres à ses intimes, les misères de cette existence au milieu d’une colonie de malades et de fâcheux, compensées jusqu’à un certain point par les charmes d’un paysage grandiose et des spectacles d’un attrait puissant. Ainsi, par exemple, ce billet à Villot(').

... Ces eaux sont comme toutes les eaux pour le personnel : force cravates extraordinaires dès le matin, force toilettes d’une étrangeté pyrénéenne, et force sots et ennuyeux, qu’on ne rencontre nulle part que là. On donne des bals et des raouts, entouré qu’on est de pulmoniques qui sont prêts à exhaler leur dernier soufüe. J’ai déjà été chassé du plus bel hôtel de l’endroit par le tapage des pianos qui faisaient danser ces dames jusqu’à II heures du soir... Ce qui vaut mieux que les habitants étrangers, ce sont les naturels hommes et femmes, dont le costume est charmant, les femmes surtout. Le pays est magnifique. C’est la montagne dans toute sa majesté. Il y a vraiment à chaque pas, à chaque détour du sentier, des sites ravissants. Ayez, avec cela, les pieds d’une chèvre pour escalader les montées, et vous aurez la jouissance complète du pays...

Tout compte fait, le voyageur, dont un croquis pris par un compagnon de ma famille a fixé l’aspect sous la casquette de touriste (Fig. 2^6) en même temps que mon grand-père luimême braquait sur sa personne une lentille de Daguerre (Fig. le voyageur, dis-je, se montre satisfait de son voyage. « Je te plains bien de ne pas voyager, fait-il en prenant congé de Pierret, après lui avoir narré son existence Malgré les inconvénients et les fatigues, c’est une grande diversion aux ennuis de ce bas monde. On a vécu davantage, au demeurant, en moins de temps. C’est un profit tout clair, puisqu’on ne fait

(1) Lettres, tome I, p. 307.

(2) Ibid.

pas sa barbe plus souvent pour cela et qu’on n’en monte pas la garde davantage. » Le larynx du malade avait-il bénéficié du déplacement ? Je ne sais. Mais, pour le talent du peintre, la chose ne fait point de doute. Les « simples notes » de crayon, d’aquarelle ou de pastel dont parle mon père forment un butin précieux et hors pair (Fig. 2^2 à 2^^). Désormais, les visions pyrénéennes se mêleront, dans la mémoire où elles se sont gravées, aux souvenirs toujours vivaces du Maroc, et de ce fécond amalgame naîtront les paysages aux horizons accidentés, où les nuages tumultueux s’accrochent aux cîmes capricieuses, repaires de fauves ou champs d’ébats pour les héros de la fable et de l’histoire, qui n’appartiennent qu’à Delacroix et équivalent à une signature. Il n’est pas indifférent d’ajouter qu’une des préoccupations du voyageur avait été de profiter de son passage par Bordeaux pour s’attacher à la piste de certaines reliques de Goya, qui lui avaient été signalées (^). Nous le voyons fouiller une imprimerie, en quête sans doute d’un vieux lot d’estampes du maître. Delacroix n’était pas ce qui s’appelle un collectionneur ; mais, Goya avait le don d’échauffer son émulation. Il l’a copié plus d’une fois. Son esprit en a toujours été occupé.

Dans le courant de cette année 1845, qui l’avait conduit aux Pyrénées, Paris, à son tour, lui réservait un spectacle attrayant et suggestif. Un certain capitaine Catlin amenait dans là capitale, pour l’y exhiber, une poignée de sauvages tirés du fin fond de l’Amérique (^). Comme les Maures d’Afrique, ces Indiens lowais, avec leurs accoutrements primitifs et leurs âmes d’un autre âge, transportaient l’imagination de leur spectateur enthousiasmé en pleine antiquité classique. C’étaient Ajax et Achille en personne, dressés par miracle sous ses yeux

(1) Lettres, tome I, p. 308.

(2) Lettres, tome I, p. 310, notç.

257 et 258. — Études d'indiens (1845).

Fig. 259. — • Sépulture du général Delacroix et monument funéraire de son père.

Fig. 260. — Le général Charles Delacroix.

Fig. 261. — Le Christ au Jardin des Oliviers. Pastel.

Fig. 262. — Le Christ au Jardin des Oliviers.

enchantés. On ne laisse pas échapper une aubaine comme celle-là. Son crayon s’en donnait à cœur-joie (Fig. 257 et 2ÿ8). Les Grecs du Luxembourg et leurs congénères ont, à coup sûr, un peu du sang des sauvages de Catlin dans les veines, mêlé à celui des Arabes de Barbarie. Delacroix mettait la dernière main à sa fameuse coupole de la Chambre des Pairs, lorsque, sur la fin de 1845, un douloureux message le rappelait dans le Midi. Son frère se mourait. Au reçu de la triste nouvelle, il se hâtait de se mettre en route ('). Le général (Fig. 260) vivait dans la retraite aux environs de Bordeaux. Son Eugène y arrivait trop tard; le cher vieillard avait cessé de vivre. Il ne lui restait plus qu’à préparer ses funérailles. Après s’être acquitté de ce soin avec une tendresse émue, il s’occupait avec un zèle touchant de la confection de sa sépulture. Charles Delacroix était transporté dans le cimetière des Chartreux, où son père, l’ancien préfet, avait été autrefois inhumé. Faute d’avoir pu réunir les restes de ce dernier, qui n’avaient pas été retrouvés, à la dépouille mortelle de son fils aîné, la piété d’Eugène faisait dresser sur le terrain où le général avait été enterré un monument surmonté de l’image paternelle. Il expédiait, à cet effet, de Paris, un buste en marbre de l’ancien préfet, qui se trouvait entre ses mains. Un architecte bordelais, nommé Roché, qu’il chargeait du soin de le disposer sur un piédestal dominant la sépulture de son frère (Fig. 2^p), recevait également de lui de méticuleuses indications pour cette tombe et pour l’épitaphe à y inscrire (^). On ne lira pas sans intérêt cette inscription, que l’artiste s’était appliqué à composer lui-même, dans des termes auxquels il attachait de l’importance. Elle est surmontée des armoiries qui étaient celles de l’ancien baron de l’Empire. En voici la reproduction fidèle :

(i) Lettres, tome I, p. 311.

{2) Lettres, tome I, p. 313.

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