‹ DeleytarChapitre 15 sur 30 · DEL E V 1 A H · texte numérisé non relu

DEL E V 1 A H

LA PRISON

Avant de raconter ce qui advint à Agba après sa comparution devant le schériff, on doit dire pourquoi AI. Iloggers avait infligé à Schani le singulier traitement dont on a parlé.

Comme maitre de taverne , AI. Roggers , ajant toujours eu un assez grand nombre d'attelages de poste et de louage, était fort connaisseur en chevaux, et excellent cavalier.

Ce que lui avait raconté le quaker du naturel indomptable de Scham lavait frappé, et, par amour-propre, il s'était proposé de réduire ce cheval jusqu'alors intraitable.

Son premier soin fut de ne pas permettre que le Maure approchât du barbe, afin de le déshabituer de cet homme, mais aussi de traiter d'abord le cheval avec la plus grande douceur. Malheureusement on a vu , par la triste aventure du pauvre Johny et de son camarade, que ces tentatives ne furent point satisfaisantes. Alors AI. Iloggers employa les moyens de ri-

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gueur , croyaiil abattre par V affaiblissement physique le caractère farouche du barbe, qui, depuis sa séparation d'Agba et de Grimalkin , semblait devenir de plus en plus irascible et méchant.

tlussi, pour se défendre de ses coups et de ses morsures, commença-t-on par l'entraver rudement ; puis on réduisit peu à peu sa nourriture, et on le saigna souvent. Os moyens extrêmes réussirent d'abord. Les forces manquant à Scham , au bout de quelques jours il souffrit assez patiemment d'être pansé par d'autres que par le Maine , et même il se laissa monter par AI. Roggers, qui le lit ainsi manéger triomphalement dans sa cour, dûment garnie de litière.

Mais lorsque, satisfait de cet essai, AI. Roggers eùl ordonné d'augmenter peu à peu la nourriture du barbe, la méchanceté de Scham revint avec ses forces.

I n jour enfin , après avoir en vain tenté de désarçonner AI. Roggers , il renouvela la scène de Tom-Stag, c'est-à-dire qu'il se cabra, en se jetant si violemment contre la muraille, que le maître de la taverne du Lion- Couronne faillit à être étouffé.

.Alors s'npiniàlraui , par un singulier point

d'honneur, à vaincre une résistance si extraordinaire^ M. Iloggers remit Scham à un régime affaiblissant, en y joignant la privation de sommeil. Le barbe était donc soumis à cette dernière expérimentation, si consciencieusement pratiquée par le vieux groom au moyen de son éternel tambour, lorsque le fatal destin voulut quAgba, surpris dans son escalade, fui conduit chez le schériff.

Les faits étaient si accablants, !e (lagrant délit si positif, quAgba ne pouvait espérer d'échapper à son triste sort. De plus, singulièrement jaloux de cet ascendant que le Maure pouvait seul exercer sur ce cheval intraitable et mû par un sentiment d'envie et de rancune assez misérable, mais fort humain, M. Iloggers n'avait rendu aucun témoignage capable d'atténuer la faute du muet, en la rejetant, par exemple, sur l'attachement extraordinaire de ce malheureux pour son cheval.

Convaincu d'escalade nocturne et accusé de tentative de vol, Agba, conduit de la maison du schériff dans la prison de Newgaie, y demeura donc écroué en attendant le jour de son jugement.

Le hasard voulut qu'un geôlier se (rouvrit parent de mislrcss Kokborn, la femme de charge

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du quaker, cl que celle-ci, dans une \isile à son cousin monsieur le porte-clefs, fût instruite de r arrestation du Maure,

Bien que fort acariâtre, mistress Kokborn n'clail pas absolument mt'tlïiiii tt1 ; aussi, Lorsque smi cousin lui eut appris que le muet, convaincu d'escalade, était aussi accusé de tentative de vol, la femme de charge s'écria que cela était impossible ; que sans doute le Maure était païen et qu'il sérail un jour justement et éternellement brûlé comme tel, mais qu'il fallait pourianl avouer (pie ce païen, véritablement incapable d'une méchante action, n'avait sans doute lente cette escalade que poussé par l'envie irrésistible de voir sou cheval, dont celte malheureuse créature, ainsi que le ebat Grimalkin, était affolée. Enfin, pour preuve de ce qu'elle avançait, mistress Kokborn apprit au porteclefs une foule d'anecdotes sur le bizarre attachement du Maure pour le cheval et <\u cheval pour le Maure; non sans l'aire observer que le pied fourchu, en d'autres termes l'ennemi des hommes, pouvait n'être pas absolument étranger ;ï ers relations presque incroyables entre des êtres si peu chrétiens.

Ce récit, joint ;ï la pénible position (\n muet, intéressèrent assez le geôlier pour qu'il cou-

seillàt à mistress Kokboni de prévenir le quaker

du sort de son protégé; mais, craignant que son maître, après avoir tiré le Maure de ce mauvais pas , ne le reprit à son service , la femme de charge ne goûta pas cette proposition, et les habitants de Burry-Hall continuèrent d'ignorer le déplorable sort de leur ancien commensal. Néanmoins, grâce à ces renseignements donnés au porte -ciels par mistress Kokborn, cet homme s'intéressa davantage au Maure.

Ensuite de la plainte portée par M. Roggers, la justice informa. Le palefrenier qui permettait au muet de loger dans son écurie lut interrogé, et ce que possédait Agba mis sous les scellés. Ce pauvre inventaire se termina bien vite : il se composait du vieux caban oriental d'Agba, de ses deux paires de gants en crin et en velours destinés à panser Scham ; enfin, d'un peigne et d'une sorte de composition onctueuse destinée à lisser l'ondoyante crinière du barbe. Quant à la généalogie et aux amulettes de Scham, Agba les portait sur lui, en regrettant amèrement de n'avoir pu les replacer au cou de son cheval, et de le laisser ainsi désarmé à la merci du mauvais sort de l'épi.

Lors de leur descente domiciliaire dans le coin d'écurie occupe par le Maure, les gens du

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schériff avaient trouvé Grimalkin bravement

couché sur le caban et sur le vieux sac de poil de chameau où étaient enfermées les richesses de son maître, et fort disposé à le défendre. Mais en vain Grimalkin jura, se cramponna au caban , et donna même un assez violent coup de griffe à l'un des policemen ; Grimalkin, débusqué de sa position, fut fait prisonnier et emporté à Yeugate dans le sac qu'il avait voulu si vaillamment disputer aux gens de loi.

Tout est consolation pour le malheureux ; aussi la joie d'Agba fut grande lorsqu' après le départ du schériff qui était venu lui demander s'il reconnaissait comme sa propriété les objets saisis dans l'écurie, le geôlier entra tenant Grimalkin, et qu'il lui rendit ce fidèle compagnon.

Sans doute cette société fut douce cl précieuse pour Agba; mais bientôt la mélancolie la plus noire et la plus désespérée vint accabler le Maure. En vain le porte-clefs lui apportait de temps en temps quelques douceurs secrètement envoyées de Burry-Hall par mislress Kokborn, qui, tout en gardant le silence envers le quaker, avait à sa manière pitié du malheureux muet. Grimalkin profitait seul de ces bonnes choses; le Maure mangeait à peine, et dépérissait à vue d'oeil.

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Sa prison était petite et sombre ; une lucarne gril Ire , étroite et fort élevée, y jetant une lumière vive et rare, l' éclairait à la manière de Rembrandt. Le Maure passait tristement ses jouis accroupi sur son lit de bois, sa tète appuyée sur ses genoux, ses yeux noirs et perçants, souvent baignés de larmes involontaires, attaches sur l'ouverture par laquelle il voyait au moins quelquefois un coin de ciel bleu. Pendant celte contemplation extatique, d'une main il caressait machinalement Grimalkin , et de l'autre il froissait quelquefois avec rage contre sa poitrine les amulettes de Scham.

Jamais le Maure ne s'était trouvé dans une position si affreuse. Seul au monde, loin de sou pays', accusé d'un crime des plus graves, ignorant ce dont on l'accusait, incapable de se défendre, et ne pouvant d'ailleurs offrir qu'une justification inadmissible, parce que personne n'eût compris le sentiment excentrique qui l'avait l'ait agir; torturé par le souvenir de la terrible position de Scham, se croyant pour toujours séparé du barbe , subissant enfin l'influence énervante du malheur , de la solitude cl de la prison , le Maure perdit bientôt tout espoir.

Alors, avec une résignation sloïque , il se

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courba sans murmurer sous le joug de la falalifé qui l1 écrasait, bien convaincu que, l'épi remportant décidément suc la balzane, Scham ne devait pas survivre aux horribles traitements dont l'accablait AI. Roggers. Aussi le Maure, malgré l'horreur des Orientaux pour le suicide, se résolut-il d'abandonner une vie si malheureuse. Selon sa croyance, il espérait alors retrouver bientôt et pour toujours, dans les riantes plaines du paradis de Mahomet, son beau Scham, plus fier, plus ardent que jamais.

En un mot, Agba prit le parti de se pendre avec le cordon de soie qui supportait la généalogie de Scham.

Pourtant il donna encore une dernière pensée à son cheval, à son pays, aux radieux souvenirs de la première gloire de Scham. Alors le barbe lui apparut comme une vision magique, tout élincelant d'or ou d'acier sous sa housse de pourpre; il le vit encore hennissant, tendant ses naseaux enflammés à la brise odorante et fraîche qui courbait la cime des palmiers; il le vit encore heurtant de son pied libre et impatient le sable' du désert, ou mollement couché à l'ombre de la tente du bey ; il le vit une dernière fois régner en maître et en sultan sur une troupe de blanches cavales, empressées, amou-

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relises, et jalouses de devenir les glorieuses mères de ees rejetons illustres que le capricieux destin avait semblé promettre à Scham en le douant d'une balzane blanche.

Puis, ces souvenirs douloureux augmentant encore la frénésie d'Agba, il monta sur son lit, attacha le cordon de soie à un des barreaux de la lucarne, et passa sa tète dans le nœud coulant qu'il y avait ménagé...

A ce moment la porte de la prison s'ouvrit brusquement.

vin.

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