‹ DelieChapitre 1 sur 363 · RUE SERPENTE · texte numérisé non relu

RUE SERPENTE

INTRODUCTION

Non seulement par son étendue matérielle, mais aussi par sa valeur au point de vue de l'histoire littéraire, la Délie est l'œuvre capitale de Maurice Scève1, presque la seule à propos de laquelle

i. Il ne s'agit point ici d'étudier sa vie et ses œuvres. Je dois simplement préparer le lecteur à l'étude de la Délie. Voici cependant des renseignements bibliographiques où l'on trouvera tout ce qu'on peut savoir sur la biographie de Scève :

Anonyme. — Bulletin du Bibliophile, juin 1839 (article sur Scève,

qui doit être de Breghot du Lut).

Baur (Albert). — Maurice Scève et la Renaissance lyonnaise. Paris,

Champion, 1906.

Bourbon (Nicolas) . — Nugarum libri octo. Lyon, S. Gryphius, 15 38

(lib. VIII, carm. li, pp. 456-457).

Boy (Ch.). — Œuvres de Louise Labé. Paris, Lemerre, 1887, t. II,

pp. 8, 16, 56, 12}, 151.

Breghot du Lut et Péricaud aîné. — Biographie lyonnaise. Paris et

Lyon, 1839 (Bibl. Nat. Ln*S 57).

Builloud. — Lugdunum sacro-prof anum (Bibl. de Lyon, mss. Coste,

n° 8711, t. II, fol. 290 A et 291 A). Colletet (Guillaume). — Notice sur Scève (Bibl. Nat., mss. nouv.

acq.fr. 3073^.456 sqq.).

Colonia (de). — Histoire littéraire de Lyon, t. II, pp. 507 sqq. Dolet (Est.). — Carminum libri IV. Lyon, 1538 (Bibl. Nat. Rés.

m Y c. 772), pp. 20-22. =r Genethliacon. Lyon, 1539 (Bibl. Nat.

Rès. m Y c. 776), fol. C 2 v°. = Commenlarii linguae latinae ,

t. II, Lyon, 1538 : v° Lingua, p. 403 (Bibl. Nat. Rés. X. 171). Douen (O.). — Clément Marot et le Psautier huguenot. Paris, Impr.

Nat., 1878, 2 vol. in-8", t. I, p. 236, note, et p. 458. Duchbr (Gilbert). — Epigrammaton libri duo. Lyon, 15 38 (Bibl. Nat.

Rés. p Yc. 1237), pp. 94, 98, 101, 104, 113, 118, 129, 155. Du Vbrdier. — Bibliothèque Françoise, éd. Rigoley de Juvigny, t. III,

pp. 50-51. — Prosopographie,èd. de 1605, t. III, p. 2466 (à l'année

Gerig (John L.). — The family of Maurice Sceve, 1909 (voir plus

loin, Bibliographie générale). — Bibl. Gaston Paris, G. P. 1665 . Girinet (Philibert). — Le Roi de la Basoche, traduit par C. B. (Breghot du Lut), 1838, p. 24 (Bibl. de la Sorbonne, ll, p. 38). Cet

ouvrage est la publication d'une copie des Notes sur l'histoire de

Lyon, du P. Menestrier(Bibl. de Lyon, mss., n° 1358). Il n'a donc

qu'une mince valeur documentaire. [Voir pour cette fête de la Délie a

VI INTRODUCTION

son nom soit cité par ceux qui s'occupent de la poésie vers le milieu du xvi« siècle.

Parue en 1 544, l'année même de la mort de Marot, cinq ans avant les premières œuvres de Ronsard et de du Bellay, elle prend, à cette date, une signification jusqu'ici insufhsammen définie. L'étude du texte et la recherche de ses sources permettront de mieux marquer cette signification.

J'ai à rendre compte ici de l'enquête que j'ai dû faire ; à dire dans quelles conditions l'ouvrage de Scève fut composé, sous l'influence de quelles idées et de quels modèles ; enfin, cherchant quelles furent sa fortune et son influence, à préciser le plus possible la position de Maurice Scève et de la Délie vis-à-vis des poètes de ISSO.

Si l'on met à part les dates de ses œuvres1, ce que nous savons de Maurice Scève se réduit à quelques faits, qui prêtent euxmêmes à la conjecture. Je les signale sans y insister :

10 En 1 s 33, il étudie à Avignon en compagnie de jeunes Italiens ses amis, et là, il participe aux fouilles qui, dans la chapelle

Basoche, où Scève joua un rôle important, Colonia, op. cit., t. II,

pp. 578 sqq.] La Croix du Maine. — Bibliothèque Françoi se, éd. Rigoley dejuvi-

gny, t. II, pp. 112-113.

Menasci (Guido). — Nuovi saggi di letteratura francese. Livourne,

1908, pp. 75 sqq.

Pakadin. — Mémoires de Vhistoire de Lyon. Lyon, Gryphius, 1573,

in-fol., pp. 329-351.

Pernetti. — Les Lyonnais dignes de mémoire. Recherches pour servir à

Vhistoire de Lyon. Lyon, chez les frères Duplain, 1757, 2 vol. in-8°

(Bihl. Nat. Lk7 4304), t. I, pp. 264 sqq. Scheuring (N.). — Préface à son édition de la Délie. Lyon, 1862. Roville (G.). — Il Petrarca con dichiara\ioni più slampate. Lyon,

G. Roville, 1 558, p. 14.

Roville (J.). — Promptuaire des Médailles . Lyon,J. Roville, 1577,

p. 251 (Bibl. Nat., Inv. J. 4730;.

Texte (J.). — Note sur la vie et les œuvres de Claude de Tailîemont

(Bulletin historique et philologique, 1894). Tournes (J. de). — // Petrarca per Giovan di Tournes. Lyon, 1545.

Préface (Bibl. de l'Arsenal, B. L. 4397, in-16). Visagier ou Vulteius (J.). — Epigrammatum libri JIII. Lyon,

1,37, pp. 38,44. 90, 187, 230,240, 244, 249, 256, 197, 175, 181. 1. Voir plus loin la Bibliographie des écrits de Maurice Scève.

INTRODUCTION VII

des Cordeliers, aboutirent à la découverte du prétendu tombeau de Laure •.

2° Il débute dans les lettres en 153s, par la publication d'une traduction de l'Espagnol Juan de Flores, la Deplourable fin de Flamete2, et par la composition du Blason du Sourcil ', qui lui valut les éloges de Marot et commença sans doute sa réputation.

30 II est, en 1 548 ♦, l'un des organisateurs des fêtes données à Lyon pour l'entrée de Henri II.

Voilà les seuls faits certains que l'on connaisse de son existence, c'est-à-dire à peu près rien. La date de sa naissance, celle de sa mort sont également ignorées. Après la publication de son dernier ouvrage, le Microcosme, en 1562, sa trace se perd complètement. Il semble d'ailleurs lui-même avoir pris soin de se dérober à notre curiosité ; il n'a jamais signé ses écrits autrement que par ses initiales ou des devises énigmatiques 5 ; dans

1. Sur ce fait, voir les préfaces aux édit. de Pétrarque par Roville et par], de Tournes, citées plus haut. Cf. aussi de Sade, Mémoires pour la vie de F. Pétrarque, Amsterdam, 1764^767, notes à la fin du t. I, et t. III, p. 38 ; — Bartoli, Storia délia lett. italiana, Florence, 1884, t. VII, p. 198 sqq. ; — Gustav Kœrting, Petrarca's Leben und Werke, Leipzig, 1878, p. 693 sqq.; — Baur, op. cit., p. 28. — L'affaire fit du bruit, et c'est sans doute pour s'en moquer que Rabelais a raconté (liv. I, chap. 1) la découverte de la généalogie de Gargantua dans un tombeau de Touraine.

2. L'ouvrage de Juan de Flores est introuvable. Je crois qu'il n'existe qu'à la bibliothèque de Madrid. Pascual de Guayangos, réminent érudit espagnol, en a donné une reproduction photolithographique tirée à 107 exemplaires, très rare elle-même. C'est un in-8° de 114 pages, gothique, sans lieu ni date, ni titre. Le titre de la reproduction est le suivant: Brève tractado \ de \ Grimalte y Gradissa | compuesto por | Johan de Flores | Madrid | mdccclxxiii. On en trouvera l'analyse dans Reynier, le Roman sentimental avant VAstrée, p. 86 sqq.

3. Voir Picot, Français italianisants, t. I, p. 236, n. r. — Cf. Délie, diz. 270, et n. 2.

4. Voir plus loin, Bibliographie des écrits de Maurice Scève, année 1548.

5. Souffrir se ouffrir (Deplourable fin de Flamete); Souffrir non souffrir (Délie) ; Non si non la (Microcosme). — Les deux premières devises sont inspirées par Pétrarque. La dernière avait été la devise de ce Guillaume de Byssipat, seigneur de Hanaches, dont Guillaume Crétin a pleuré H mort (Œuvres de J. Lemaire, éd. Stecher, t. III, p. 156):

Le bon viconte ha pris pour son dismage A coups de traict, lances, piques et haches. Ce mot portoit : Non sinon la, hanaches. Jésus luy doint Paradis, s'il ne l'ha, Et jamais n'aille ailleurs, non sinon là.

VIII INTRODUCTION

toutes ses productions, sa pensée s'enveloppe de nuages, disparaît sous des images et des symboles, et, inconvénient très grave, quand il s'agit d'un poète dont les intentions sont si difficiles à comprendre, nulle part il n'a jamais exposé dogmatiquement ses idées.

La femme qu'il a chantée sous un nom supposé, et qui fut peutêtre Pernette du Guillet x, reste également mystérieuse, et s'il a éprouvé pour elle une passion profonde, aucun accent de réalité vivante n'en a passé dans ses vers1.

Les seuls documents positifs que nous possédions sur lui sont 'es écrits, épigrammes, sonnets, pièces françaises ou latines, que ses amis lui adressent ou dans lesquels ils parlent de lui. Nous pouvons également tirer quelques conclusions utiles de la présence de plusieurs de ses écrits dans les recueils collectifs du temps ; mais ici encore bien des bizarreries nous embarrassent, bien des problèmes se posent. C'est ainsi que les premiers vers de ce pétrarquisant nourri de platonisme, de cet idéaliste grave et sérieux, de cet italianisant délicat et précieux, se rencontrent, en très

2. On ne saurait, je crois, soutenir la thèse de l'irréalité de Délie; ce qu'on peut dire, c'est que, sous ce nom, Scève n'a pas chanté une femme, mais l'idéal féminin. Qu'il ait aimé P. du Guillet, c'est fort possible, même très probable d'après les vers de cette dernière; mais il parle de plusieurs amours, dans la Délie. En effet, dans la préface de sa traduction de la Flametè de J. deFlores.il parle, en r536.de son « expérimentée tourmente d'amours », et se compare au « marinier en la naufrageuse mer d'amour », d'où il déclare qu'il s'est « eschappé ». Voilà donc un premier amour antérieur à 1536. En 1537, Visagier nous parle de Délie, que Scève chante nomineficto (éd. de 1537, p. 90), ce qui fa,t un second amour. Enfin le dizain 224 de la Délie semble bien nous en montrer un troisième. Délie représente donctoutes les femmes que l'auteur put aimer, c'est-à-dire un idéal. Qu'on remarque d'ailleurs ce que Boyssonné écrit à Visagier au sujet d'une certaine Glaucia, dont ce dernier ne sépare pas le nom de celui de Délie (Daelia Rhodano, jam Glaucia nota Garumnae..., p. 90) : « Quae de Glaucia scribis, scis quid aliquando ad Christophorum Richerium scripserim, illam esse deam quae favere ingeniis ab Homero dicta est, Palladem scilicet, quam nos, ficto nomine, omni cura diligentiaqueperpetuocolendam duximus. » C'est évidemment une femme réelle, puisque Visagier déplore qu'elle ne soit pas née d'un sang illustre (nec claro sanguine nata); mais l'auteur de la lettre en parle comme si elle n'était qu'un prétexte à faire des vers. (Cf. Bûche, Rev. Lang. Rom., juillet 1094, Correspondance de J. de Boyssonni.)

INTRODUCTION IX

fâcheuse compagnie, dans des recueils erotiques et grossiers, où la licence est poussée jusqu'à la gravelure et l'obscénité. Il est représenté par deux pièces en 1542 dans la Fleur de Poésie francoyse «, recueil d'inspiration gauloise et réaliste, alors que dans le recueil de 1 5 34, les Fleurs de Poésie Jrancoy se, anthologie d'inspiration idéaliste, on le chercherait en vain*.

Ses relations avec les poètes contemporains de la première moitié du siècle nous apprennent peu de chose, et nous laissent fort embarrassés pour décider de ses préférences littéraires. Il est lié avec Marot et les amis de Marot qui fréquentent à Lyon : Charles Fontaine, François Habert, Charles de Sainte-Marthe, peut-être même Mellin de Saint-Gelays et Bonaventure des Périers ' ; par son frère, l'humaniste Guillaume Scè^e, il connaît lé groupe littéraire du Toulousain Jean deBoyssonné4, JeanVisagier (Vulteius), Antoine du Moulin, Nicolas Bourbon de Vandeuvre ; Etienne Dolet est son ami, ainsi qu'Antoine du SaixJ, peut-être Héroët6, et l'imprimeur Jean de Tournes. D'après leurs écrits et les éloges qu'ils lui décernent, Scève apparaît comme le chef aimé de tous les littérateurs et savants de Lyon, dès les années 1537 et 1538. Il est même apparenté à quelques-uns, tels que les frères de Vauzelles? et le bailli du Dauphiné, Guillaume

Page 1