Voir diz. 82 et
3. Brunetière, La Pléiade française. Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1900.
INTRODUCTION XIII
espoir, honte, jalousie, d'après la psychologie scolastique des traités d'amour inspirés de Platon ; puis les diverses circonstances dans lesquelles l'objet aimé lui apparaît, la tristesse de ses nuits, la douleur de la séparation et de l'absence, la joie du retour. A mesure qu'on avance dans la lecture du recueil, le sentiment s'épure, malgré des réveils et des regains de l'amour charnel; il s'élève enfin jusqu'à l'amour pur, triomphe de la raison, à la contemplation sereine de la beauté, et le livre se termine sur la pensée de la mort libératrice, victoire définitive de la volonté libre, sur la promesse et l'espoir de l'immortalité. On ne peut donc dire qu'il n'y ait pas dans la Délie une composition organique. Les lignes en sont, sans doute, assez flottantes, mais il n'en est pas moins vrai que la disposition générale n'est pas arbitraire ; parfois même certains dizains forment une suite et se prolongent l'un par l'autre. Ce plan général fut certainement préconçu du jour où Scève résolut de faire un chansonnier d'épigrammes ; mais il ne s'ensuit pas que l'ordre chronologique des dizains soit celui de leur disposition définitive. Il y a donc une part de vérité dans l'opinion de Brunetière; il y a eu volonté arrêtée de l'auteur de disposer son recueil conformément à la marche de la dialectique platonicienne.
La Délie est le plus obscur de tous les recueils pétrarquistes. On chercheraiten vain, même en Italie, une poésie plus énigmatique, sauf peut-être quelques pièces particulièrement artificielles de Dante et de Pétrarque. Le commentaire qui, dans la présente édition, accompagne le texte, est le résultat de l'enquête que j'ai dû faire pour tenter de le comprendre, pour éclaircir les énigmes que sont un grand nombre de ces dizains. Je ne me flatte pas d'avoir retrouvé toutes les sources de la pensée de Scève, ni d'avoir compris toutes ses intentions. Ce genre de recherches est toujours affaire très délicate, qui demande beaucoup de prudence, et une information qui ne saurait jamais être trop étendue. J'ai fait de mon mieux, mais je dois dire que, si j'avais voulu n'avoir
XIV INTRODUCTION
plus, à cet égard, ni regrets ni remords, cette édition n'aurait sans doute jamais paru. J'ai dû borner mes investigations à la France et à l'Italie ; peut-être aurais-je dû les étendre également à l'Espagne, lire des poètes tels que Inigô Lopez de Mendoza ou C-arcilaso de la Vega, auxquels il est possible que Scève doive quelque chose ; mais je ne pouvais aboutir qu'en me limitant. C'est assez dire qu'outre les erreurs que j'ai pu commettre, on pourra certainement me reprocher des omissions.
Une autre difficulté m'a encore embarrassé, qui tient aux habitudes littéraires des imitateurs de Pétrarque. Les pétrarquisants italiens et français se ressemblent tous; ils ont reproduit les mêmes thèmes avec les mêmes procédés, les mêmes images, les mêmes mouvements de style. Il est parfois très difficile, pour ne pas dire impossible, quand rien de saillant et de caractéristique n'affirme l'évidence de l'imitation, de reconnaître, parmi tant d'auteurs qui se copient, celui qui fut le modèle de l'autre. J'ai bien souvent, au cours de mes lectures, cru tenir une source de la Délie, et découvert ensuite qu'il y en avait d'autres semblables. J'ai cité cependant en note quelques-uns des passages <le ce genre, ou j'en ai donné la référence, pensant qu'il était utile d'indiquer que tel ou tel endroit de mon auteur, loin d'être original, n'était qu'une banalité, un cliché, un procédé traditionnel. Quelques-unes de ces citations ont eu d'ailleurs à mes yeux l'avantage d'éclairer parfois le sens d'une expression, d'une idée obscure et, au premier abord, inintelligible. J'ai même jugé bon, à cet égard, de citer des écrits postérieurs à 1544, quand ils pouvaient aider le lecteur à résoudre les difficultés du texte. Maurice Scève s'amuse à nous étonner par des détails savants, par des allusions à la Bible, à la mythologie, par une science étrange, empruntée aux Lapidaires, aux Bestiaires ; il connaît des animaux et des plantes, des « faitz de nature », comme on disait alors, qui n'ont jamais existé que dans les Trésors ou les Miroirs, et qui, pour la plupart, viennent de Pline l'Ancien. Chaque fois que j'ai pu expliquer ces allusions, déconcertantes pour le lecteur moderne, je n'y ai pas manqué, essayant ainsi de dépouiller l'auteur de tous les symboles, de tous les mystères sous lesquels il a dérobé sa pensée.
INTRODUCTION XV
C'est ainsi qu'on trouvera dans le commentaire :
i° Des rapprochements destinés à montrer la banalité de l'idée ou de l'expression ;
2° Des éclaircissements sur des détails obscurs ou des allusions difficiles à comprendre ;
3° L'indication de sources certaines, entre lesquelles il faut distinguer deux catégories : d'abord, les sources philosophiques, celles où l'auteur a puisé ses conceptions de l'amour, de la poésie, peut-être aussi son symbolisme, celles qui sont comme le ressort caché de son esthétique ; puis, les sources purement formelles, passages de poètes ou de prosateurs qu'il a imités ou même traduits, et qui lui ont fourni ses thèmes, ses mouvements de style, souvent aussi ses expressions.
Il ne m'est guère possible, en si peu d'espace, d'insister sur les premières; autant vaudrait, en effet, écrire l'histoire de la diffusion des théories platoniciennes. Celles-ci furent, après la publication des ouvrages de Marsile Ficin, rapidement vulgarisées en Italie1. Dès les dernières années du xve siècle, Bembo les met, dans ses Asolani, à la portée du grand public a ; Castiglione fait de même dans son Cortegianoi ; puis paraissent, toujours sur le même sujet de l'amour, les ouvrages de Mario Equicola *, de Leone Hebreos, et enfin, en 1542, les Dialogues d'Amour de
1. Les .Isolant de Bembo parurent pour la 1" fois en 1505 (Brunet). Aide en donna une édition en 15 15 ; il y en eut une autre en 1540. La traduction de Jehan Martin n'est que de 1545 (Bibl. Ars. BL. 19567, in-8").
2. Le Commento que Lorenzo dei Medici fit de quelques-uns de ses sonnets ne parut qu'en IS54 dans l'édition aldine; mais il circula certainement en manuscrit bien avant cette date, car Scève l'a plusieurs fois imité.