Publiées par ChampoUion-Figeac. Paris, Impr. roy
INTRODUCTION
Délie n'est pas originale, même en France, à la date de 1544, et que Scève n'a guère dit autre chose que ce que disaient ses contemporains. Ses modèles même ne lui appartiennent pas exclusivement. Il ne s'est distingué que par son obscurité.
Cette question de l'obscurité de la Délie ne saurait être résolue que par une étude longue et minutieuse de son symbolisme et de ses sources ^ Je dois dire cependant dès maintenant que Scève, par cette recherche du mystère que nous révèle son œuvre, continue une tradition très ancienne, répandue au Moyen Age en France et en Italie, et dont l'origine se trouve dans le De Continentia VirgiliidQ F. Planciades et le Timée de Chalcidius. D'après cette tradition, les poètes auraient caché sous des fables les plus profonds secrets de la science et de la philosophie. Pétrarque ^ lui-même, le grand maître de Scève, s'est fait l'écho de ces idées, qui furent communément adoptées au Moyen Age, et, comme avait fait Dante avant lui, il usa souvent d'un symbolisme obscur. Le chantre de Laure même se vante à plusieurs reprises de l'intention qu'il a de se faire difficilement comprendre, et pense que la poésie doit être mystérieuse. Au xvie siècle, ces théories sont toujours vivaces, et l'on se fait toujours de la nature et de l'art la même conception symboliste. La poésie, dit Marsile Ficin, est par sa nature même remplie
t. Cf. Mâle, L'art religieux au xiii* siècle en France, Colin, 1902, p. 43 sqq. Il faudrait citer ici les ouvrages de Marsile Ficin, de Pic de la Mirandole, de H. C. Agrippa, etc. Je renverrai seulement aux ouvrages suivants : Fr. Fiorentino, // risorgimento filosofico net quattrocento, Naples, 1885, et surtout A. délia Tore, Storia delV Accademia platonica di Firen\e, Florence, 1902, in-4°; — Mabilleau, Etude historique sur la philosophie de la Renaissance en Italie, Paris, Hachette, 1881; — A. Lefranc, articles cités plus haut.
2. Pétrarque, Rer. senil. lib. IV, ep. 4. De quibusdam fictionihus Vergilii p. 785 (éd. de Bâle, Henricpetri, 1554). — De contemptu mundi. Dial. II, p. 351, Contra medicum quemdam..., passim, et p. 1092 : « Poetae studium est veritatem rerum pulchris velaminibus adornare, ut vulgus insulsum... lateat, ingeniosis autem studiosisque lectoribus et quaesitu difficilior et dulcior sit intentu. » — Epist., lib. II, Ep. Zoilo :
INTRODUCTION
d'énigmes ^ » Castiglione, dans le Cortegiano (1528), met dans la bouche d'un des interlocuteurs de son dialogue la défense d'une véritable théorie de l'obscurité dans l'art. « Si les paroles, dit-il, dont on use dans la conversation, ont en elles quelque obscurité, le sens ne pénètre pas dans l'âme de l'auditeur, et, passant sans être entendu, est en pure perte ; mais cela n'arrive pas à la parole écrite ; car si les mots dont use l'écrivain portent en eux un peu, je ne dirai pas de difficulté, mais de subtilité cachée (acuîezza recondita), ils donnent en quelque sorte plus d'autorité au style, font que le lecteur avance plus lentement, s'élève au-dessus de lui-même, considère plus attentivement ce qui lui est dit, se délecte de l'esprit et de la doctrine de l'auteur, et avec bon jugement, se fatiguant un peu, goûte le plaisir qu'on éprouve à la poursuite des choses difficiles 2. » Plus loin, il dit encore : « Mais nous, bien plus sévères que les anciens, nous nous imposons hors de propos certaines lois; ayant devant les yeux les chemins battus, nous cherchons à marcher par les chemins de détour. Aussi, dans notre propre langue, dont l'office est, comme celui de toutes les autres, d'exprimer clairement les idées, nous délectons-nous de l'obscurité ; nous voulons user, dans notre langue vulgaire, de paroles qui sont incomprises du vulgaire, aussi bien que des hommes qui ont reçu une éducation littéraire. » (Ed. Cian, 1910, p. 86.)
L'Italie avait donc ses partisans de l'obscurité . En France, Rabelais se moquait de cette manie des énigmes 3, tout en la
quaedam divina Poetis Vis animi est, veloque tegunt pulcherrima rerum, Ambiguum quod non acies, nisi lyncea rumpat. Cf. encore Pétrarque, canz. 22 et 24 :
Intendami chi puô, che m'intend'io. . .
Una chiusa bellezza è pin soave.
(Voir de Nolhac, Pétrarque et VHumanisme, Paris, Bouillon, 1892, p. iio sqq.)
1. MarsileFicin, Commentariiin Platonem(i 548), lib. VI, i^Alcih., p. 3 3 , — Nicolas de Cusa, vers 1454, écrivait déjà que les choses invisibles de Dieu se connaissent par les choses visibles des créatures, (Cf. Fiorentino, Il risorginiento filosojico.,. Naples, 1885, p. 118.)