Delphine de Sabran, Marquise de Custine
Au cours de mes études sur le dix-huitième siècle, je me suis trouvé à maintes reprises en rapport avec le comte Pierre de Croze-Lemercier, qui possédait une riche collection d'autographes. Pendant des années cet aimable érudit, dont la nature charmante inspirait l'attachement, n'a cessé d'avoir pour moi les plus gracieux procédés, mettant à ma disposition avec une inlassable bonne grâce les documents qu'il possédait.
Très fin lettré, de Croze-Lemercier éprouvait pour toutes les choses de l'esprit un goût des plus vifs, et il avait publié en 1 894 sur le chevalier de Boufflers un volume plein d'agrément, qui a eu le plus légitime succès.
Comme nous partagions les mêmes goûts, l'intimité ne fut pas longue à naître en nous, et nos relations, purement littéraires au début, se transformèrent bien vite en une affectueuse et cordiale amitié.
De Croze-Lemercier avait depuis longtemps l'intention d'écrire la vie de Mme de Custine, et il avait réuni dans ce but de nombreux documents. Un jour où nous
nous entretenions de nos travaux et où il me parlait de ses projets, la pensée nous vint d'une collaboration. De part et d'autre l'idée fut acceptée avec joie.
Nous estimions que si on a beaucoup écrit sur Mme de Custine, elle est restée cependant fort mal connue. Ses papiers de famille, si nombreux et si complets, qui se trouvaient entre nos mains, devaient nous permettre de présenter enfin sous son véritable jour cette physionomie incertaine et changeante. Nous étions séduits par la pensée de raconter, avec preuves indiscutables à l'appui, cette vie si étrangement romanesque, commencée avec l'espoir d'un bonheur durable, puis troublée par des drames sans nom, terminée enfin dans la souffrance et le désespoir. Il nous paraissait d'une saine morale de montrer à nos contemporains, qui se complaisent si volontiers à gémir sur les malheurs de notre temps, ce qu'a été l'existence d'une femme pendant et après la tempête révolutionnaire, et jusqu'à quel degré de misère morale a pu tomber une créature délicieusement jolie, d'un naturel charmant, qui se croyait destinée à toutes les joies de ce monde, et qui, moins par sa faute que par celle des événements, n'a guère connu de la vie que les pires détresses.
Malheureusement, au cours de notre travail, de Croze- Lemercier fut atteint d'une maladie des plus graves et en quelques mois il était enlevé à la tendresse des siens, à l'affection de tous ses amis.