GILBERTE. CLAIRE
(Glaire apporte un carreau à dentelle de fil, garni de ses épingles et de ses fuseaux.)
CLAIRE
En personne ! Tante Claire va se mettre dans cette excellente bergère, au coin de ce feu réjouissant, et travailler à sa bonne dentelle. (Elle s'installe.) Tu devrais apprendre, petite, à faire de la dentelle de fil.
GILBERTE
Je n'aurais jamais la patience.
Tu as bien appris le piano. C'est quatre fois plus difficile, et comme résultat, ça ne vaut pas. La musique s envole et la dentelle reste!... Tu en trouveras des mètres et des mètres dans ta corbeille de mariage!... Et puis, vois-tu, il est très sage de préparer de bonne heure ses petites manies de vieillesse. On a eu bien raison, autrefois, de m'enseigner cela, car aujourd'hui, quand je joue de mes fuseaux, je vois ma belle jeunesse danser devant mes yeux. C'est si bon de se souvenir!
GILBERTE l'as toujours!
CLAIRE, vivement.
Il faut avoir le parti-pris des souvenirs agréables!...
Allons, viens prendre une leçon... Tu vois, on a un modèle qu'on fixe sur la roue... le rouleau mobile qui se trouve dans le milieu du métier, ça s'appelle la roue... Le modèle est percé de trous, selon le dessin, pour placer les épingles... On a plus ou moins de fuseaux suivant la finesse et la largeur de la dentelle...
Tante Glaire?
Mon enfant?
GILBERTE
CLAIRE
GILBERTE
Maintenant que les tableaux du père de Blanche se vendent très cher, est-ce que Blanche devient riche?
Pas du tout. Ce serait logique, pourtant. Mais la logique et les affaires, ça fait deux!
GILBERTE
Alors, quand elle se mariera. Blanche n'aura rien autre chose que la dot...
CLAIRE
Que lui a assurée ton père? Pas un sou de plus! Pourquoi demandes-tu ça ? Regretterais-tu cette libéralité?
GILBERTE
Ah ! grand Dieu, non ! Mon père a eu mille fois raison de la faire. Mais c'était généreux de sa part, car il n'avait, aucune sympathie pour Blanche.
CLAIRE C'est vrai. (Un silence. Montrant son travail à Gilberte). Les fu-
seaux vont toujours par deux pour toutes les espèces de point... Il y a le point d'esprit... il y a le point de toile... Il y a les araignées... Tiens, c'est ça qu'on appelle les araignées... (Elle les lui montre.) En ce moment, je fais du point de grille... Alors, on compte : un, deux, trois, puis on tord les lils autour de l'épingle pour arrêter... Tu y es?
GILBERTE
Oh! très bien... Sais-tu pourquoi papa n'aimait pas Blanche?
GLA [RE, étourdi ment.
11 était, comme on dit, jaloux du passé.
Je ne comprends pas.
CLAIRE, vivement.
Tu n'as pas besoin de comprendre,
GILBERTE
Oh! explique-moi. tante Claire... un peu... un tout petit peu...
CLAIRE
Ah ! mais non !
GILBERTE
Alors, si tu voulais me faire un plaisir, oh! mais tu sais, un gros plaisir, tu me raconterais... l'histoire...
CLAIRE
Quelle histoire?
GILBERTE
Tu sais bien... celle que tu m'as promise ce matin... l'histoire de la déception, du chagrin que...
CLAIRE
Ah! oui... Quel intérêt peux -tu prendre à des choses qui se sont passées quand tu n'étais pas au monde ?
GILBERTE
On m'a bien raconté le déluge ! Ça m'a amusée.
CLAIRE
Sans doute, mais...
Je t'en prie, tante Claire... tu serais si gentille... J'apprendrais à faire de la dentelle !...
CLAIRE, riant.
Si tu me prends par mon faible !... Attends que je compte... tu m'embrouilles... un, deux, trois... et que je place mon épingle... Tu as bien vu?
GILBERTE, «'asseyant tout près d'elle.
Oui..., oui...
CLAIRE
Il était une fois une jeune fille... charmante... aussi belle que... (Elle cherche une comparaison).
GILBERTE
Que maman !
CLAIRE, riant.
Juste !... Elle avait une sœur aînée, moins jolie, sans doute, plus effacée, quoique encore très bien, je te le garantis! Il n'y paraît guère aujourd'hui, mais dans ce temps-là !...
GILBERTE Et elle était si bonne, la grande sœur!
CLAIRE
Mon Dieu, (die avait ses jours, comme tout le monde, mais il faut lui rendre cette justice qu'elle n'eut jamais un liard de méchanceté, ni une ombre de jalousie! Et pourtant les épouseurs ne voyaient que la cadette !
Aucune ;itaertume ne lui vint d'être dédaignée... Au bal, pendant que les autres dansaient, elle restait sur sa chaise. Eh bien, elle s'amusait fort à regarder danseç les autres ! . . .
GILBËRTE
J'envie sa sagesse !
CLAIRE
La sagesse, mon enfant, c'est comme la salade : ça se cultive... Or, un jour, notre jeune fille — la plus belle — se trouva bien embarrassée... Elle avait fait la connaissance, dans une soirée, d'un jeune peintre fort gentil... oh! mais, tu sais, très gentil... un garçon doux, timide, rêveur... enfin, charmant! Et justement, à la même époque, il se trouva qu'un ami de la famille y introduisit un autre jeune homme, fort bien aussi, celui-là... très intelligent, très énergique... c'était un explorateur qui avait fait déjà plusieurs voyages périlleux... Tu vois ça d'ici?
GILBERTE
Oui... oui... Après? Après?
CLAIRE
Yoilà-t-il pas que nos deux jeunes gens, qui ne s'étaient jamais vus. s'enflamment, pour ainsi dire, ensemble, si bien qu'il tombe à la maison, presque le même jour, deux demandes en mariage !
(3o BEMI-S(EUHS
GILBERTE
Deux demandes?
GLAIRE, gaiement.
Deux ! pour la même ! Ce n'était pas de chance de pour l'autre !...
GILBERTE
J'ignorais cette circonstance... Et alors?
CLAIRE
Tu devines l'émotion et les discussions qui suivirent. Ah ! les langues marchèrent ! Les prétendants étaient tous deux fort distingués. Auquel donner la préférence? Ils se valaient chacun dans son genre... La jeune fdle, hésitante, pesa, au moyen de je ne sais quelle balance subtile, les mérites particuliers de ses adorateurs, les chances de bonheur offertes par l'un et par l'autre, et la balance pencha, grâce aux conseils des parents qui s'effrayaient des goûts aventureux du voyageur, du côté de l'artiste...
GILBERTE, d'une voix sourde.
.le sens tout ce que mon père dut souffrir de cette humiliation !...
CLAIRE
Il n'y avait pas d'humiliation, mais le coup fut terrible, car il aimait d'une passion folle qui ne s'est éteinte qu'avec sa vie.
1)EMI-S(EUKS (>I
GILBERTE
Oui... oui... je sais... Et que fit-il alors?
CLAIRE
Il manqua totalement de raison. Son chagrin lui inspira, contre son rival, un tel ressentiment, que, sous un prétexte futile, il l'insulta et le provoqua !
GILBERTE
Je comprends ça, moi !
CLAIRE
Tu comprends ça? Moi pas! J'admets qu'on aime, j'admets qu'on haïsse, j'admets, à la rigueur, qu'on se dise des mots violents, mais que, par raison de haine, de jalousie ou d'amour, on en arrive à vouloir se massacrer? Ça, non, je ne puis l'admettre! C'est une insulte au bon sens !
GILBERTE
Ça dépend des natures...
CLAIRE
Le bon sens, c'est le bon sens pour tout le monde ! Pourquoi se massacrer, grand Dieu! puisque chacun doit s'en aller à son heure?... Heureusement, ta mère put se jeter à temps entre les deux hommes, et après une scène insensée, dont elle resta ébranlée longtemps, le provocateur fit des excuses, et s'embarqua pour les
02 DKMI-SŒUUS
colonies, où, pour se consoler de sa déception, il eut la bonne idée de faire fortune !
GILBERTE
Cette histoire m'a remuée comme si elle était d'hier, comme si je l'avais vécue moi-même... comme si je la vivais encore !
CLAIRE, souriant à sa pensée.
La vie est vraiment bizarre! Dire que tout cela est arrivé, et aurait pu ne pas arriver! Il s'en est fallu de l'épaisseur d'un cheveu que l'explorateur fût choisi tout d'abord et alors Blanche n'existerait pas ! Il n'y aurait pas de Blanche. Pas plus de Blanche que sur la main ! Si, par contre, son père avait vécu, comme il devait vivre, en somme, ou bien si Darcy n'était pas revenu des colonies, nous n'aurions pas de Gilberte ! Pas l'ombre d'une Gilberte! On existe. Il nous semble que c'est fort important, et même nécessaire, et que le monde ne pourrait se passer de nous ! Eh bien, pas du tout! On est le résultat d'un enchaînement de circonstances qui avaient mille chances de ne pas se produire. Et alors où serait- on? C'est troublant... et comique ! . . .
GILBERTE, toute à son idée.
Ainsi, dos pères se haïssaient, ils ont voulu se battre!... Le malheur de l'un a l'ait le bonheur de I autre!... C'est peut-être pour cela que nous ne pouvons nous aimer de tout cœur, Blanche et moi...
CLAIRE, regardant Gilherte.
Oh ! oh ! je crois que j'ai eu tort de te raconter mon histoire. Ce n'est pas raisonnable pour un sou, ce que tu dis.
GILBERTE
On trouve dans son héritage des sympathies et des aversions qu il faut bien accepter!
CLAIRE
Veux-tu te taire, petite Corse! Au lieu de te tourmenter et de tourmenter ta mère, songe au mariage. Il y a un charmant garçon qui t'attend en Bourgogne. Le cousin Darcy ne te plaît donc pas ?
GILBERTE
l'ourse marier, il faut avoir, sinon le cœur joyeux, au moins le cœur tranquille. Je ne puis pas quitter cette maison. Il me semble quun devoir m'y retient.
CLAIRE
Quel devoir ?
GILBERTE
Je ne sais pas..