Voir aussi les Délraqués de Maurice MoNTÉGuT
2, Voir ma Conférence sur lIdée médicale dans Les romans de Paul Bourget, janvier 1904.
faisait rencontrer l’ennui dans les plaisirs qu’il avait le plus désirés », qui croit ne plus pouvoir sentir et souffre atrocement de cette prétendue anesthésie; l’Américain de Deux ménages (Voyageuses) qui avec sa neurasthénie (nervous exhaustion) paie « la rançon d’une existence de hard Work à tuer un Européen en quelques mois »; et dans le même recueil, Odile qui est l'histoire dramatique du suicide héréditaire avec l’admirable description de la tentation de la mort et de l’effroi qu’elle cause à ces malheureux névrosés; enfin Julie de l'Étape dont la demifolie est caractérisée surtout par une sensibilité déréglée.
Pau BourGer connaît si bien les demifous qu'il les plaint plus que les fous : « pour un fou, le pire des malheurs est de ne pas être fou tout à fait, et pour un amant de juger son amour !. »
Pour terminer cette énumération trop longue et très incomplète, je citerai dans le théâtre contemporain ? : le drame de BruyerRe, En Paix, qui « pose ce problème angoissant : enferme-t-on quelquefois dans les maisons d'’aliénés des hommes sains d'esprit », et surtout l'Enquête du professeur RoGer {G. Hexrior), «le modèle le plus parfait de la pièce bâtie sur une observation médicale, sans digressions savantes, sans hors-d’œuvre et sans remplissage romanesque. Il s’agit d'un cas d’épilepsie larvée, dont la crise subite et terrible naît en dehors de toute conscience et sans qu’il en reste la moindre trace dans la mémoire du sujet »…..
Que prouve ce chapitre ? Pas grand’ chose au point de vue scientifique. |
Il ne faut cependant pas refuser toute valeur à cette documentation littéraire. Ce serait aussi injuste que d’en exagérer la valeur.
4. Pauz BourGer. Physiologie de l'amour moderne, vxxvi, p. »22. 2. Voir Evyarès, loco cil., p. 211 et 220.
Il est faux de vouloir faire de la littérature un chapitre de la biologie‘ et par suite 1l ne faut jamais chercher une démonstration scientifique dans une œuvre littéraire. Le temps n’est plus où les « Goncourt invitaient le public désireux de s'instruire à fréquenter leur clinique », où «Zora, naïvement, s’estimait ouvrier de la même œuvre que CLAUDE BEerxarp », où Dauper déposait devant un tribunal avec une «amusante gravité doctorale... du ton d’un médecin légiste commis à l'expertise de l’état mental d'un accusé », ne doutant pas « que son témoignage ne dût faire foi, venant d’un homme de science, dont la profession était l’étude des troubles passionnels »; et où les romanciers et les dramaturges se considéraient tous comme « des spécialistes qui professent et au besoin donnent des consultations? ».
Il faut donc savoir que, par définition même et sous peine de ne pas faire de littérature, les littérateurs ne font pas de la science et que par suite le public ne doit pas prendre une œuvre d'art pour une œuvre de science.
Ce n’est donc pas une preuve scientifique de l’existence des demifous qu’il faut chercher dans les pages qui précèdent. mais c’est une preuve populaire, une preuve d'observation extramédicale ; ce qui a bien sa valeur et constitue même un commencement de preuve scientifique.
Si les littérateurs se contentaient de reproduire, en les dramatisant, dans les romans ou au théâtre, les descriptions scientifiques empruntées aux divers médecins de l’époque, cela n’aurait aucune valeur au point de vue qui m'occupe ici.
Mais, dans les œuvres littéraires ou dramatiques les plus médicalement documentées, 1l y a toujours une grande part d'observation personnelle à l’auteur : je ne parle ici que des œuvres ayant une réelle valeur.
1. Voir Les Limites de la Biologie. Bibliothèque de Philosophie contemporaine, 4e édition, p. 74. Paris, F. Alcan.
2, Lansox. La littérature et La science. Hommes et livres. Eludes morales el littéraires, 1895, p. 323.
C'est d’abord parce que ces documents médicaux leur paraissent conformes à la réalité observée par eux-mêmes que ces auteurs choisissent et utilisent ces documents médicaux. Si Brorxsox a pris à Cuarcor et à Ricner leurs descriptions de lVhysteria major pour Au-dessus des forces humaines, c'est qu’il avait rencontré et observé des personnages réels auxquels ces descriptions s’adaptaient merveilleusement.
Si, dans le roman russe contemporain, il y a tant de descriptions de demifous, c’est que, comme nous l’avons vu déclaré par OrcHaxsxy, ces demifous, vivant en liberté hors des asiles, existent en Russie par centaines de mille.
Cette part de l’observation personnelle éclate bien plus évidente et indiscutable quand on retrouve la description de ces demifous dans la littérature ancienne, dans SHAKESPEARE et même dans Dosroïewsxy dont les tableaux précèdent tous les grands travaux de la neurologie contemporaine sur ces types cliniques.
Il n’y a donc pas d’exagération à dire que l’abondance de ces descriptions de demifous au théâtre et dans la littérature de tous les temps et de tous les pays est un commencement de preuve de leur existence, commencement de preuve qui n’a rien de la précision scientifique que donneront les neurologues, mais qui aussi présente cet avantage d'être fourni par des intelligences qui ne peuvent pas être soupçconnées de voir des névrosés partout.
Ce chapitre ne doit d’ailleurs être considéré que comme un préambule ou une introduction.
Il faut maintenant essayer de démontrer que les demifous n'existent pas uniquement dans l'imagination des poètes, des romanciers où des dramaturges.
ss 6e pes