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I. — Les DEMIFOUS D'APRÈS LE LIVRE DE TRÉLAT

L'étude médicale des demifous débute vraiment, en 1861, avec le beau livre de Trécar! sur la folie lucide, dans lequel on trouve vraiment d'excellentes descriptions cliniques de ces malades.

« Ce livre, dit TréLaT, est entièrement consacré à l'examen, à l’étude des demialiénés... Ces malades sont fous, mais ne paraissent pas fous parce qu'ils s'expriment avec lucidité. Ils sont fous dans leurs actes plutôt que dans leurs paroles. Ils ont assez d'attention pour ne laisser échapper rien de ce qui se passe autour d’eux, pour ne laisser sans réponse rien de ce qu’ils entendent, Souvent pour ne faire aucune omission dans l’'accomplissement d’un projet. Ils sont lucides jusque dans leurs conceptions délirantes. Leur folie est lucide... Il s’agit de signaler et de faire reconnaître comme malade plus d'un esprit regardé jusqu ici comme sain. »

Pixez parle déjà de ces malades qui, tout en donnant des signes de détraquement mental, « font les réponses les plus justes et les plus précises, lisent et écrivent comme si leur entendement était parfaitement sain ».

Une malade d’Esquiroz « parle au premier venu contre son mari, l’accuse de mille torts qu'il n’a pas. Inconsidérée dans ses propos, elle révèle des secrets qu’une femme tient ordinairement cachés; imprudente dans ses démarches, elle s’ex-

1. Trécar. La folie lucide éludiée el considérée au point de vue de la famille et de la sociélé, 1861.

pose à de justes soupçons. Son mari, ses parents veulent-ils lui faire quelques représentations, elle se fâche et prétend qu’on la calomnie. Elle raconte aux uns et aux autres mille faits controuvés, cherchant à répandre le mécontentement, la mésintelligence et le désordre. Il semble que le démon du mal inspire ses paroles et ses actions. — Si elle est en société, elle se compose avec tant de soin, que les plus prévenus reviennent sur son compte. Elle prend part à la conversation, adresse des choses obligeantes et des flatteries aux personnes de qui elle a mal dit la veille ou dans la matinée même ».

Il est de ces malades, dit GuisLaIN, « qui sont capables de désarçonner des logiciens solides. Leurs controverses sont parfois on ne peut plus spirituelles. Je me rappelle une dame qui était un vrai tourment pour moi, comme pour toutes les personnes de l'établissement. Chaque fois que la conversation s’engageait, J'avais à lutter contre ses assauts d'esprit. Toutes mes réponses étaient passées au creuset de l’analvse, et cela avec une profondeur de vues qui étonnait tout le monde ».

Et Trécar conclut cette vue d'ensemble en disant que ces demifous « sont les aliénés les plus contestés par les gens du monde... On ne saurait dire jusqu'où va l'empire que les aliénés lucides peuvent exercer sur eux-mêmes ». Certains pourront garder et laisser ignorer leur « conception délirante pendant plusieurs mois, pendant six mois, pendant un an, jusqu’au jour où, désespérant de vaincre la résistance qui les retient, leur secret leur échappera tout à coup dans un moment d’orgueil ou de colère ».

Pour entrer ensuite dans le détail de la description clinique, Trécar adopte une classification sans prétention scientifique! qui est plutôt une nomenclature clinique.

Je dirai un mot de chacun de ses types.

4. « L'important est de les faire connaître (les aliénés lucides) et c'est à quoi nous tenons avant tout, plus qu'à la rigueur de notre classement. » (Frérar, loco cit. pA29l.)

1° Zmbéciles et faibles d'intelligence.

« Parmi les imbéciles, il en est qui ont assez de mémoire, assez d'aptitude relative pour apprendre et savoir beaucoup... sans être pour cela capables de se diriger. Il en est qui savent bien lire et écrire; il en est qui font de la musique ou qui parlent deux langues... Beaucoup d'imbéciles ne savent point seulement écrire pour copier, mais faire très convenablement une lettre d'invitation avec toutes ses formules de politesse et de langage du monde. Ils font bien ce qu’ils ont l'habitude de faire. Nous avons vu une jeune fille capable s’acquitter du soin de toutes les quittances de loyer d’une maison considérable. Un certain nombre de jeunes gens des deux sexes, très corrects, même très élégants dans leurs vêtements, contribuant à l’ornement d’un bal, dansant bien, peuvent être assez dépourvus d'intelligence pour n’avoir pas à répondre de leurs actions... »

2° Satyres et nymphomanes.

«.… Il est des jeunes filles qui sont complètement dépourvues de pudeur... Une enfant de quinze ans, honnêtement élevée par ses parents, pendant que son père resté veuf faisait son état de facteur, appelait par la fenêtre les soldats qu’elle voyait passer... Une autre... à douze ans... sortait le soir sous prétexte d’aller chez des amis de sa famille et se tenait sur le trottoir pour arrêter et provoquer les passants. Elle les conduisait dans une maison qu'une autre jeune fille lui avait fait connaître. Ses parents ne furent instruits de sa conduite que par la police avec laquelle elle n’était pas en règle et qui lui chercha noise... »

L'observation XVI de TréLar a trait à un homme dont l’histoire paraît avoir beaucoup servi à Micnez Corpay. C’est un obscène, violent déraisonnable, dangereux, qui fait subir toutes les tortures physiques et morales à sa femme, admirablement courageuse et discrète. En même temps, ce même

GRASSET. — °*#11fOUS, l 5

homme « administre régulièrement ses biens, se fait exactement payer ses fermages, se montre économe dans ses dépenses... (Il) n’est pas regardé dans le pays comme un aliéné. On le considère seulement comme un grand original, c'est le nom qu’on lui donne ».

3° Monomanes.

Esouiroz qui, le premier, a étudié les monomanes à prononcé déjà le mot délire partiel que l'on préfère aujourd’hui. « Les malades atteints de cette variété de folie, a-t-il dit, ont vraiment un délire partiel. » .

Une malade de TréLar « répond très exactement aux questions qu’on lui fait, raconte avec précision, fait preuve de discernement et de sagacité, cause agréablement. Elle montre souvent de la bonté. Si elle est témoin d’un accident, d’une souffrance, elle cherche avec empressement à porter secours. Et pourtant... toute son activité se met au service de ses conceptions délirantes. Elle se tourmente et attaque sans relâche ceux qui l’entourent », son mari surtout, puis le médecin.

Une autre malade écrit une série de lettres très correctes, certaines « très remarquables », indiquant « autant de vigueur et autant de netteté dans la pensée que d’élévation dans les sentiments », parfois une grande « fierté de langage » et beaucoup « d’ « indépendance ». Rien « ne semble indiquer la nioindre atteinte à l'intelligence. Pendant quelque temps les conversationsles plus prolongées, les épreuves les plus étudiées. ne trahissent aucun état maladif ». Puis un beau jour la « monomaniaque est devinée ». Elle a écrit, à la fin d’une lettre « modèle de dialectique » : «je suis... nous sommes riches. » Alors elle écrit « au préfet de police, au préfet de la Seine, à l'archevêque... au ministre de l'Intérieur, au ministre des Finances, à l'empereur ». — « Cet esprit si clair et si précis se livre à la monomanie des inventions. Elle a un procédé pour abolir la fraude dont le trésor est victime par suite du lavage du papier timbré (lettre au ministre des Finances). L'examen

attentif qu'elle fait du sable apporté à la Salpêtrière, les pétrifications et les morceaux nombreux de charbon qu’elle y trouve, lui prouvent qu’il existe à Paris une source pétrifiante et dans les environs une mine de houille dont le gisement doit être à fort peu de profondeur (lettres au préfet de la Seine et au ministre de l’Intérieur). À la même époque, elle adresse à l'archevêque, au ministre de l'Intérieur, à l'empereur l’exposé d’un nouveau système universel. Elle a trouvé l’explication du Denderah, de la boussole et de la plupart des phénomènes naturels... » |

Au mêmegroupe appartiennent aussi les monomanes inventeurs, qui ne déraisonnent pas, mais se ruinent toujours.

Un homme a ruiné sa famille par ses essais et par ses inventions. Il à trouvé le moyen de faire mouvoir indéfiniment une roue sans moteur. On le conduit à l'observatoire où AR4Go et pe HumBozpr discutent poliment ses idées et concluent : « pas de mouvement sans moteur, Monsieur... je vous affirme que vous vous êtes trompé. » Le malade fond en larmes. A trente pas de l'observatoire, il s’écrie en frappant la terre du pied : « c’est égal ; M. Arago s’est trompé. Je n’ai pas besoin de son moteur. Ma roue, à moi, tourne toute seule. Elle se meut dans l’eau stagnante. »

Un fort habile ouvrier opticien gagnait 8 à 10 francs par jour et mettait par son travail l'aisance dans sa famille. Mais il a l’idée, un jour, de faire une « invention sublime... il réunira dans ses mains l’œuvre entière de la photographie. Son procédé est si simple et si satisfaisant, si supérieur à tous les autres. En attendant, la famille entière est tombée dans la gène et même dans la misère. Tous les meubles, tous les effets ont été vendus ou mis en gage ».

4° Erotomanes.

Bien différents des satyres et des nymphomanes !, « les 1. Les mystiques sont plutôt des érotomanes que des nymphomanes.

Voir : GeorGes Dumas. Comment aiment les mystiques chrétiens. Revue des Deux Mondes. 15 septembre 4906.

érotomanes sont des amoureux que tourmente une passion ordinairement unique, nous disons ordinairement par ce qu’on a vu l’un de ces monomaniaques qui aimait à la fois deux sœurs d’un amour égal... [1 les aimait trop toutes deux pour pouvoir en épouser une; mais il lui était impossible de supporter la pensée qu'aucune des deux pût appartenir à un autre homme ». Il se suicida en apprenant le futur mariage de l’une des deux et on ne découvrit cette demifolie qu’à ce moment.

« Comme tous les monomaniaques, dit Esourror, les érotomanes sont nuit et jour poursuivis par les mêmes idées, par les mêmes aflections qui sont d'autant plus désordonnées qu’elles sont concentrées ou exaspérées par la contrariété. La crainte, l'espoir, la jalousie, la joie, la fureur semblent concourir toutes à la fois ou tour à tour pour rendre plus cruel le tourment de ces infortunés. Ils négligent, ils abandonnent, puis ils fuient leurs parents, leurs amis; ils dédaignent la fortune, méprisent les convenances sociales, ils sont capables des actions les plus extraordinaires, les plus difficiles, les plus pénibles, les plus bizarres. »

Quoique différents, l’érotomanie d’un côté, le satyriasis et la nymphomanie de l'autre peuvent se confondre ou se succéder chez ia même malade (observation XXXIII de TRéLaT).

5° Jaloux.

Ce demifou «devient incapable de continuer ses occupations et fatigue sans relâche sa famille de ses plaintes, de ses reproches, de l'expression de son désespoir. Pour lui ni pour ceux qui l'entourent il n’y a plus de repos, plus d'intérieur réglé, plus d'heures de repas, plus de sommeil. Si c’est un homme, il abuse de son autorité pour faire souffrir, il tourmente, il menace, il outrage, il persécute, il frappe, il meurtrit, il blesse, quelquefois il tue. Si c’est une femme, elle pleure, elle crie, elle fait régner la violence, la lassitude et le dégoût... Hommes ou femmes, (ils) ne goûtent et ne laissent

ÉTUDE MÉDICALE 69 goûter aucune tranquillité, interprètent tout en mal, dénaturent les faits, accusent Iles intentions, compromettent les absents et. finissent, à force de nuire, par devenir odieux ».

Il y a même « des mères jalouses de leurs filles et capables de se.porter dans leur passion aux plus terribles extrémités ».

6° Dipsomanes.

Bien différents des ivrognes « qui s’enivrent quand ils trouvent l’occasion de boire », « les dipsomanes sont des malades qui s’enivrent toutes les fois que leur accès les prend ».

« Un officier de hussards, brillant officier toute la matinée, toute la journée, brave au combat, instruit et aimable dans la conversation, charmant pendant tout le commencement du diner, n’avait jamais eu souvenir de la fin du repas. Son soldat l'emportait tous les soirs et le couchait ivre-mort. Les conseils de l’amitié, l’autorité des chefs n’avaient rien fait. Son service étaitirréprochable, mais toutes ses soirées paraissaient irrévocablement vouées à l’intempérance la plus immodérée. »

Un jeune homme était agréé comme fiancé dans une excellente famille. Il « avait de l’esprit, de l'instruction, il plaisait » à tout le monde. Et pourtant il était en même temps « assez déchu déjà pour entrer chez les marchands de vin, chez les liquoristes et pour boire à leur comptoir ».

1° Dissipateurs et aventuriers.

« Un Belge, n'ayant que trente mille francs, qu’il eût pu utiliser et faire fructifier par le travail, s'était mis à courir en voiture à quatre chevaux jusqu’à ce qu’il n’eût plus un sou. »

« Les dissipateurs aventuriers sont aussi des démoralisateurs. Souvent leur contact est funeste à ceux qui les entourent, non seulement au point de vue de leur fortune, mais encore pour leurs mœurs et pour leur probité. »

8° Orqueilleux.

Rien n'arrête ces malades. « Rien ne les intimide; rien ne les modifie. [ls n’écoutent ni ne sentent; ils ne respectent ni la force, ni la faiblesse, ni la vieillesse, nil’enfance... Chefs de famille, (ils) sont loin de sentir la responsabilité de leur position et compromettent les intérêts de tous sans consulter personne. Ils ruinent leur femme, leurs enfants et prétendent, après l'épreuve qui les condamne, conserver la même autorité et le même pouvoir. Ils ont une volonté de fer; nul autour d’eux nest doué d’assez de fermetè pour leur résister. »

Un homme à « un orgueil excessif qu’on trouve dans tous les détails de sa vie. Il à toujours commandé à la fois à son tailleur dix pantalons d’hiver, vingt pantalons d'été, autant de gilets. Il avait une trentaine de paires de lunettes et, par une bizarrerie singulière, en se couchant, il posait sous son lit celles qu’il avait sur le nez, là où la plupart des personnes placent leurs pantoufles. Il croyait se placer plus haut en aidant les auteurs à publier leurs livres, les journaux à assurer leur existence, les sociétés commerciales à se fonder. Aussi s’enquérait-il continuellement de gens ayant besoin d'argent. »

M'° R... est une « monomaniaque pétrie d'orgueil, prenant le nom d’Étoile d'Or et attachant à ce nom l’idée d’une influence surnaturelle sur sa destinée ».

D'une autre orgueilleuse le langage n'était d’ailleurs «jamais grossier, jamais de mauvais ton; il était presque toujours correct, Souvent méchant, quelquefois très spirituel. Elle savait toutes les plaisanteries de Morière sur les médecins et même celles de BEAumarcHAIS ; mais elle y ajoutait de son cru et n était pas toujours trop au-dessous de ses modèles ».

« Ces malades n’aiment personne, sont incapables de reconnaissance, de dévoüment, de regrets affectueux. Ils n’ont qu’une pensée, qu’un mobile, leur personnalité, leur orgueil. Ils aiment qu’on souffre pour eux, qu'on se prive pour eux,

qu'on leur sacrifie à tout prix son sommeil, son appétit, son travail, ses affections, sa vie ».

9° Méchants.

J'indique ici simplement ce groupe qui aura mieux sa place dans notre cinquième chapitre (demifous nuisibles; méfaits des demifous).

Je citerai seulement cette malade qui, en dehors deses accès, était assez lucide pour se rendre chez le ministre des Finances M. de Villèle, lui développer le plan d’un journal financier et l’enthousiasmer « à tel point que le ministre lui fait toutes les promesses qu’elle désire, parle toute la soirée de la communication qu’il a reçue et ne renonce à y donner suite que quand on lui prouve qu'il n’a eu affaire qu'à une folle ».

10° Æleptomanes.

Ce sont les malades « qui sont invinciblement poussés à s'emparer de ce qui ne leur appartient pas », comme nous avons vu les dipsomanes invinciblement poussés à boire.

Les imbéciles « montrent infiniment d'habileté, infiniment de ruse dans leurs vols, soit pour les accomplir, soit pour détourner les soupçons et les faire planer sur d’autres ».

« Un Irlandais de noble race, qui avait été très riche et qui était encore dans l’aisance, prenait tous les jours, et depuis longtemps, des livres de luxe aux étalages de librairie... Il lui est arrivé de prendre jusqu’à quinze volumes en un jour... Il inspirait une confiance extrême aux libraires dont il fréquentait les magasins. »

Un jeune Kalmouk, observé par BERGMANN, « était tombé dans une profonde mélancolie, parce que son confesseur lui avait défendu de voler. Commeil était très souffrant, on devint plus indulgent pour lui, mais à condition qu'il rendrait les objets dérobés. Il vola pendant la messe la montre de son confesseur et la lui rendit après la cérémonie... Dans la ville de Geseke, continue le D' Beremanxx, on voyait un épileptique

T2 DEMIFOUS ET DEMIRESPONSABLES

qui, commela pie, volait tout ce qu'il trouvait et allait cacher tout ce qu’il avait volé ».

11° Suicides.

Esquiroz rapporte d’après Rusx, l’histoire de deux frères jumeaux C. L. et J. L., qui « demeuraient à deux milles l’un de l’autre. Le capitaine J. L., revenant de l’assemblée de Vermont, se cassa la tête d’un coup de pistolet ; il était triste et morose quelques jours auparavant. Vers le même temps, le capitaine C. L. devint mélancolique et parla de suicide. Quelques jours après, il se lève de grand matin, propose à sa femme une partie de cheval, se rase; après quoi, il passe dans une chambre voisine et s’y coupe la gorge ».

Des Sept Mis de M. G"s mul «<wéproure devreévernsnde fortune, quelques-uns, au contraire, augmentent leur patrimoine ; tous jouissent d’une bonne santé apparente, d'une existence honorable et d’une grande considération. Les sept frères, dans l’espace de trente à quarante ans, se sont suicidés ».

TréLAT conclut ainsi son chapitre, qui contient beaucoup de faits semblables à ceux-ci : « les suicides, hommes et femmes, dont nous venons d’esquisser l’histoire, étaient parfaitement lucides. »

12 Inertes.

Paragraphe peu important dans l’œuvre de Trézar. Nous

retrouverons ces malades, bien mieux étudiés, dans la période contemporaine.

13° Maniaques lucides.

Ce « sont des malades qui, tout en ayant des accès de manie bien caractérisés, exercent assez de puissance sur euxmêmes pour les contenir et, jusqu’à un certain point, les ajourner. L'état de la plupart d’entre eux est longtemps ignoré dans le monde. Ils sont toujours lucides, ils le sont

jusque dans leurs accès et ces accès n’éclatent ordinairement que dans l’intérieur de la famille. Ceux qui les voient chez eux Ou ailleurs les tiendront pendant plusieurs années pour gens raisonnables. Ces malades peuvent sortir chaque jour, faire et recevoir de nombreuses visites, voyager, rendre et recueillir des hommages, obtenir des succès, contracter des liens intimes, mais non solides... Leurs emportements maniaques ont quelque analogie avec les accès de colère et paraissent souvent, comme les accès, avoir une cause accidentelle ».

Trécar dit enfin dans ses Conclusions générales : les fous lucides, nos demifous, « ont, à un examen superficiel, des airs de raison, peuvent acquérir plus ou moins d'autorité sur les personnes qui ne les voient que de temps en temps, Sy créer des partisans et faire naître ainsi et entretenir le désaccord et la division dans leurs relations et jusque dans leur famille.

» Quelles que soient leurs variétés infinies et leurs dissemblances, ils se réunissent sous deux traits communs, sous deux signes pathognomoniques qui ne manquent presque jamais chez ces aliénés : 1° nulle part on ne trouve autant d'ingratitude que chez eux... ; 2 ils n’écoutent aucune représentation, ne suivent aucun conseil, ne modifient aucune de leurs déterminations. »

Je n’ai pas craint d’allonger un peu l’analyse du livre de Trécar par ce qu'il me paraît donner et établir d’une manière définitive la base clinique de la description scientifique des demifous.

Les contemporains ont complété et approfondi cette analyse, ont modifié la conception générale qui réunit les faits ; mais les faits eux-mêmes, très bien observés par TRÉLAT, restent avec leur valeur documentaire indiscutable.

IT. — LEs DEMIFOUS D'APRÈS LA NEUROCLINIQUE CONTEMPORAINE!

On peut cliniquement étudier la demifolie dans trois groupes distincts de faits :

1° Il y a des symptômes de demifolie chez certains fous internés dans les asiles. On observe souvent des délires partiels : pour tout le reste de leur activité psychique, ces malades ne sont que demifous. Tout le monde connaît les aliénés avec lesquels on peut causer longuement sans observer autre chose que de la bizarrerie ou un certain degré d’originalité, jusqu’au moment où ils sont amenés à dire qu'ils sont empereurs du désert ou persécutés par les loges ? ;

2° Les aliénés, qui guérissent pour un temps et qui sortent de l’asile, restent sous la menace d’une rechute de leur maladie et sont très souvent des demifous dans ces périodes intercalaires de santé relative;

3° Le plus important des trois groupes est certainement celui des demifous qui ne sont jamais fous ; qui n’ont jamais, même transitoirement, de vrais accès de folie, de vraies périodes d'irresponsabilité; qui restent des demifous toute leur vie ou à peu près.

D'ailleurs, comme le groupe des fous lui-même, le groupe des demifous est formé d’un grand nombre d'éléments difrérents et quelque peu disparates.

Pour mettre de l’ordre dans cette étude, j’analyserai d’abord

1. Voir spécialement, pour tout ce paragraphe : RéGis. Précis de psychiatrie, Nouvelle Bibliothèque de l'étudiant en médecine, 3e édit., 1906, et GizBerr Bazzer. Trailé de Palhologiementale, 1903. Toutes les citations de ce chapitre sans aulre indication appartiennent au livre de R£Grs.

2. De divers côtés, on a récemment publié de curieux documents sur le Musée de la folie (Marie) et sur Les écrits el Les dessins des maladies nerveuses el mentales (Rocues De Furs4c). Il ressort de ces travaux que les œuvres artistiques des fous sont, « pour la plupart, d’une modération et d'une mesure qui étonnent le visiteur. On voit, dans nos salons annuels, dit Marre, des œuvres autrement excentriques et baroques! »

les symptômes que l’on observe chez les demifous ; je passerai ensuite en revue les maladies dans lesquelles on observe la demifolie.

À. — Symptômes que l’on observe chez les demifous.

Ces symptômes sont naturellement les mêmes que chez les fous. Ils ne se distinguent chez le semialiéné que par leur plus grande limitation, leur moindre profondeur, leur moindre intensité, leur moindre durée et parfois leur moindre ténacité.

Je peux donc, pour les décrire, rappeler d’abord la classification que j'ai proposée! pour l'étude des phénomènes psychiques et que résume le tableau suivant :

Classification des fonctions et des actes psychiques en général.

| A. Actes psychiques de récep- { 1. Sensation et émotion. tion et de représentation . 2. Perception et formation de | ridée.

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