Max Hiiber, der Schw erische Slaalsgedanke, Zurich
LA LIBERTÉ DBS NATTIONS 433
mands; c'est un trésor accumulé par une famille nationale; elle est l'écho des mœurs, des croyances, des douleurs subies en commun; elle rappelle les impressions, les souvenirs de Tenfance balbutiante; elle est instrument d'unité, puisqu'elle est l'instrument nécessaire de la communication des pensées..., etc. Et tout cela est vrai. Elle peut être, dans une certaine mesure, "l'un des éléments déterminateurs de la volonté de former une nation; mais il serait contraire au droit démocratique de la faire prévaloir sur celte volonté ^
Il en est de môme de la religion. Une même conception des mystères autorise à faire supposer une même nature d'âmes, et elle peut être considérée par conséquent comme une raison de concorde et d'union. Et l'histoire montre d'ailleurs des cas dans lesquels la religion a été un des éléments déterminants d la formation des États.
C'est ce qui est arrivé dans l'histoire des Pays-Bas. Troisgroupes ethniques, chacun avec sa propre langue, y vivaient côte à côte : les Hollandais, les Flamands, les Wallons. Hollandais et Flamands appartiennent à la même race, à la même langue, le flamand n'étant qu'une dérivation du hollandais : ils semblaient donc appelés à former un seul Etat ; mais un abîme a été
1. Le professeur Wagner, invoquait le principe des nationalités pour justifier l'annexion à l'Allemagne de l'AKsace-Loi raine. L'indice certain de la nationalité était pour lui la laniiue. Il ajoutait — et l'on peut se demander s il prétendaii parler sérieusement ou s'il maniait lourdement une irou.e cruelle : « Nous leur rendons le droit suprême, le droit le plus précieux d'un peui)le : celui d'appartenir à leur propre nationalité. Il est vrai qu'ils devront commencer par apprendre de nouveau à apprécier ce droit... » Elsass iind UAhvirujen und ihre W iedergeœinnung fur Deulschland. Traduit par Helmer, âan^Marches de lEsl,\T) mars l!)ll,p. 645. Uien n'indicpje mieux la {)ortée matérialiste, antilibérale, anlihumaine, antijuridique, de la déformation allemande de la théorie «les n;dioiuilités. — Les appétits allemands, basés sur la prétendue i)atcnté des langues, sont définis par la devise ([ui s'étîde en télé du journal Heimda// organe de 1' « Alldeutsclie SpracU-uinl Sciirifivenin " : h De Skagen à l'Adriatique, de MouIoj:im^ à Narva, de Besançon à la nier Noire ».
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creusé entre eux par une clifTérence de religion. La Hollande est devenue une des forteresses du calvinisme ; au contraire, les provinces belgiques, peutêtre grâce à la manière plus que forte du. duc d'Albe^ sont restées catholiques. Ainsi la religion sépara les Hollandais et les Flamands, proches parents de race et de langue; et, au contraire, la commune foi catholique a réuni Flamands et Wallons. A méoonnaître ces faits historiques, l'Europe de i8i4 a créé quinze ans de difficultés et de malaises, qui n ont cessé que lorsque, au lendemain de la Révolution de i83o, les grandes puissances se sont résignées à reconnaître l'inévitable : la formation d'un État belge, dont l'unité vient d'être définitivement cimentée par l'inqualifiable crime de l'agression allemande *.
De même, pour la Pologne, pour l'Irlande, la fidélité à la religion catholique a été une des manifestations de la persistance de la nationalité, en dépit de l'annexion à des États de religion dilTérente. D'autre part, dans l'idée panslave, il y a certainement un élément religieux.
Mais nous ne pouvons encore ici que répéter ce que nous avons dit des autres éléments extérieurs de la nationalité : si la religion peut, pour partie, former la volonté d'un groupe de se constituer en nation, elle ne saurait la remplacer. Si les habitants du Banat veulent devenir serbes, on ne saurait les en empêcher en invoquant leur religion difterente ^.
Dans la conception saine, française et démocratique, le principe des nationalités n'est que l'extension à la politique internationale du principe de la souveraineté du peuple. Un groupe national est respectable dès qu'il
1. A la veille de la guerre, le mouvement « flamingant » était vu avec sympathie pa^ les Allemands et les catholiques de Belgique, alors qu'en 1830, les catholiques étaient antihollandais.
2. Le professeur Bornhak considère comme dérisoire la prétention des Croates de s'unir aux Serbes, parce que les Croates sont catholiques. Grenzboten, 23 février 191(5, p. 229. C'est aux intéressés eux-mêmes à juger si la question religieuse doit les séparer. Ces considérations nous expliquent pourquoi l'Autriche a vu d'un mauvais œil la conclusion, à la veille de la guerre, d'un concordat entre la Serbie et le Saint-Siège.
a le senlimenl et la volonté de constituer une unité. Par conséquent, l'élément caractéristique de la nationalité, c'est un élément psychologique, un élément de conscience. Sans doute cette âme de la nationalité s'appuie sur un corps composé d'éléments matériels et extérieurs : tradition historique, langues, races, configuration géographique du territoire occupé, etc. Mais dans la doctrine véritable, l'élément essentiel de la nationalité, c'est un élémentintime, un élément de conscience : la volonté de constituer un groupe indépendant où de se rattachera un groupe politique antérieurement formé. Un groupe national ne peut faire partie d'une communauté politique contre sa volonté. Contre cette conception, les professeurs allemands n'ont pas assez de sarcasmes : est-ce que les enfants sont consultés sur la maison où doit s'installer la famille? Le père décide, et les enfants n'ont qu'à obéir. Cependant, les professeurs allemands ont une doctrine de la nationalité : mais c'est une doctrine vidée de son élément psychologique, dépouillée de son âme; c'est une doctrine matérialiste qui repousse l'élément de volonté pour ne faire place qu'aux fatalités de race, « au déterminisme » géographique, historique, économique. Ce sont là de grands mois qui cachent de petites choses. C'est un pathos philosophique qui veut habiller de la robe professorale des prétentions politiques, des ambitions, des appétits. Les professeurs ne font que paraphraser la formule de Hegel à sa leçon d'ouverture à l'Université de Berlin : « Rien n'est plus absurde que de concevoir un État idéal en dehors de l'État réel. » La doctrine officielle allemande n'éprouve pas le besoin que l'État soit en même temps une patrie; elle n'est pas arrivée à la notion moderne du patriotisme, c'est-à-dire à cet attachement rationnel à une communauté politique dont le citoyen a le sentiment qu'il est un des éléments actifs. Il s'agissait, il y a quelques années, d'élever un monument au général Yorclt, à l'occasion du centenaire de i8i3, et on proposait d'inscrire sur le piédestal. « A la patrie allemande » : Dem dèutschen Vaterland. Mais l'aîné des descendants du général, le comte Yorck, trouva cette inscription trop
imprégnée de jacobinisme, el il exigea ces simples mois : DeDi preaszischen Staat *.
« En Allemagne, dit Ernsl Troeltsch, TÉtat n'est pas le produit des individus, de leurs intérêts et de leurs affinités ethniques. II est antérieur et supérieur aux individus comme un produit de l'histoire... L'unité nationale constitue assurément un grand avantage politique mais non une indispensable nécessité. Ce point de vue seul est capable de faire tomber la fièvre démocratique des nationalités qui bouleverse l'Europe^. »
Ce même esprit de matérialisme historique imprègne une étude récemment publiée par le professeur Conrad Bornhak : Das Nationalitatspritizip and cler Krieg ^. « La paix allemande, dit-il, ne se fera pas sur le principe des nationalités, car elle ne doit pas se faire sur des chimères et des idées fallacieuses. » Au concept surtout ps chologique de nationalité, il oppose Tidée de race. Et d'après cette notion, il juge les prétentions des États actuellement en conflit : Pourquoi, dit-il, l'Italie revendique- t-elle Trente et non pas « Nizza » ? Que Nice veuille rester française comme elle a voulu le devenir, c'est un fait, pour Bornhak, absolument dénué d'importance. L'Alsace-Lorraine n'est qu'en minorité de race française : elle est allemande sans s'en douter. <{ Le Reichsland, écrit Bornhak, n'est habité que pour un dixième par des habitants de langue française, près des frontières lorraines. Pour les autres neuf dixièmes, ce sont des Deutsche, Allemannen uiid Franken au nombre d'un million et demi; les Français atteignent à peine deux cent mille. La réunion à la'France serait contraire au principe des nationalités''.» Les Allemands se servent parfois du principe des nationalités, mais ils
1. Voir mes Insliliilions poliliques de V Allemagne, pp. 24 et