‹ Démocratie, et politique étrangèreChapitre 63 sur 134 · Journal de Genève, 23 avril · texte numérisé non relu

Journal de Genève, 23 avril

LE SECRET DANS LA DIPLOMATIE i3S^

sait- il que tout le peuple réclame le contrôle de la politique extérieure de l'Allemagne,^ c'est-à-dire que la diplomatie secrète soit soumise à un contrôle permanent et public? Le gouvernement esl-il prêt à saisir le Reichstag, dès cette session, du projet de loi qui consacre ce désir et rende le peuple maître de la guerre ? » C'est là une proposition qu'il convient d'examiner avec le même e-sprit de méfiance que les autres vœux et réclamations de la sozialdemokratie; elles sont toujours inspirées par un intérêt allemand. C'est comme pour le désarmement : que MM. les Allemands commencent ! En 1913, dans un article accueilli par une revue française, le professeur Ostwald demandait à la France, noble, généreuse, idéaliste, de faire a le grand pas ». C'était le titre de l'article. Le c grand pas » aurait consisté à désarmer la première afin d'entraîner le désarmement général. C'était le moment où PAllemagne accumulait ses armements avec une hâte fiévreuse, en vue de l'agression prochaine...; il fallait désarmer, afin d'être hors d'état d'opposer la moindre résistance à l'Allemagne. Il en serait de même de la renonciation à la diplomatie secrète : l'Allemagne verrait dans notre jeu et nous ne verrions pas dans -le sien. Par quelle procédure internationale, en effet, parviendrait-on à forcer le gouvernement allemand à n'avoir pas de secrets pour le peuple et pour le Reichstag, qui se sont tour jours montrés serviles et peu curieux des desseins de leurs chefs? La suppression de la diplomatie secrète aurait, dans ces conditions, pour résultat de livrer à l'Allemagne les secrets diplomatiques du monde sans aucune réciprocité.

La propagande allemande dans les pays neutres et dans les autres a tendu un piège assez grossier et qu'il importe d'éviter. On nous invile à répéter celte phrase» creuse et qui ne correspond à aucune réalité, quç la suppression des traités secrets entraînerait presque mécaniquement la fin de toutes les guerres. On nous engage ainsi à donner inconsciemment raison au chancelier de Bethmann-IIollweg affirmant que les constitutions démocratiques de la France et de l'Angleterre

n'ont pas empêché ces puissances de conclure des iraités secrels, « ce qui fut la principale cause do la guerre^ ^). On veut nous prendre dans l'engrenage du système de la responsabilité partagée. Pour endormir nos méfiances, on concède que les empires du Centre ne sont pas absolument innocents; mais les États de I^Entcnte ne peuvent pas se prétendre non coupables puisqu'ils avaient une diplomatie secrète. Afin de pousser les neutres à cette attitude de Ponce Pilale, indifférente à l'innocence ou au crime, les Allemands répandent dans le monde, reproduits à des milliers <l'exemplaires, d'anciens articles du temps de paix, traduits avec plus ou moins de fidélité, dans lesquels des publicistes français accusaient la diplomatie secrète de M. Delcassé de préparer la guerre, laissant dans l'ombre les conditions auxquelles, d'après eux, la paix pouvait être conservée : renonciation de la France à sa mission historique, humiliation complète, soumission absolue aux volontés de l'Allemagne. Avec quelle prudence nous devons mesurer la répercussion, au delà de nos frontières, de nos polémiques intérieures!

Un membre germanophile de Vlndepéndent Labour Party^ M. Ramsay Macdonald, appuyé par MM. Andersen, Bruce Glasier et quelques autres, s'écriait au congrès socialiste de Bristol, à la fin de 1916 : « C'est dans la chaudière de la diplomatie secrète que l'on a fait cuire l'infernal bouillon de la guerre. » Est-il besoin de discuter pareille absurdité? Est-ce que vraiment la guerre a révélé un secret? Est-ce que tous ces fameux secrets diplomatiques ne sont pas des secrets de polichinelle? Est-ce qu'il y avait, je ne dis pas un homme d'État au monde, mais un seul lecteur de journal, un seul mail in the street ignorant que la Russie ne laisserait pas écraser la France et réciproquement? Et en quoi le secret dans le détail des clauses avait-il quelque chose de belliqueux? On serait mieux fondé à répéter

1. Déclarations de M. de Betlimann-Hollweg à M. Karl von Wiegand, représentant le New-York World, dans le Temps, 27 mai 1910.

la parole de Merlin de Thionville : « 11 n'y a que les ennemis de la paix qui ne veulent pas qu'il y ait des articles secrets ^ » Non ! ne donnons pas de prise à la légende que c'est l'agneau qui aurait commencé. La guerre est née exclusivement des appétits, des ambitions et de l'orgueil de l'Allemagne. Si l'Allemagne a déchaîné contre elle plus d'ennemis qu'elle ne pensait en rencontrer, c'est qu'elle a outrageusement violé des chiffons de papier qui, malheureusement pour elle, n'avaient rien de secret, et notamment le traité qui garantissait la neutralité de la Belgique. Il ne faut pas, par des affirmations dépourvues de tout fondement, la décharger de la moindre parcelle de l'écrasante responsabilité qui pèse exclusivement sur elle et que Ton disperserait injustement sur toutes les nations ou absur- <lement sur une entité politico-juridique : la diplomatie «ecrèle. Nous pouvons hardiment reprendre à notre compte le mot que le professeur Gilbert Murray appliquait à son pays : si, il y a quelques années, un ange avait été envoyé du ciel sur la terre avec mission de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la paix au monde, il n'aurait certainement pas commencé par réformer la constitution et la politique française.

5 \. — Est-il possible de réglementer, en le limitant, LE POUVOIR DU gouvernement DE CONCLURE DES TRAITÉS SECRETS?

Mais, si les traités wecrets sont nécessaires dans certaines circonstances, est-il nécessaire de laisser au gouvernement, pour les conclure, une liberté absolue, illimitée et sans contrôle ? Cambacérès ne l'avait pas pensé et il fît, devant la Convention, une tentative très intéressante, mais qui ne fut pas couronnée de succès. Quelles sont donc les garanties que l'on pourrait imajginer pour éviter les abus par le gouvernement de la faculté qui lui est reconnue ?

1"^ Conlrôle limité^ indirect ou secret lui-même, de la

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