MISSIONS PROTESTANTES
Les observations qu'on va lire sont littéralement traduites du Courrier de Boston (30 mai 1839), journal protestant, qui les a extraites d'un ouvrage récemmentpublié aux Etats-Unis par un missionnaire protestant, le révérend M. Malcolm, témoin oculaire lui-même des faits qu'il rapporte avec une admirable franchise.
« Nous extrairons du voyage du révérend M. Malcolm quelques passages qui prouveront le peu de succès des missionnaires protestants, américains et autres, au sud-est de l'Asie : surtout si l'on compare le faible résultat de leurs travaux aux énormes dépenses qu'ils ont occasionnées. Ce défaut de succès a été si bien senti par les amis des missions, que, selon M. Malcolm, la seule question est aujourd'hui de savoir si les plans et les méthodes jusqu'à présent adoptés doivent subir quelque modification, ou si l'œuvre des missions doitêtre entièrement abandonnée. Sur le premier point, M. Malcolm est d'avis que le système des écoles, sur lequel on avait principalement compté, est resté sans résultat et ne saurait être poursuivi. A l'appui de cette opinion, il cite des faits qui nous mettront à même déjuger non-seulement de l'inutilité des immenses déboursés qu'exige le soutien des missions, mais encore des succès incoin parablemcnt plus grands (incomparably grealer success) qui ont accompagné les travaux des missionnaires catholiques et même le prosélytisme des musulmans. Nous laissons parler le révérend M. Malcolm.
« Plus de 250,000 écoliers reçoivent aujourd'hui l'instruction dans les écoles des missionnaires , et le nombre de ceux qui y ont été reçus jusqu'ici et qui ont vécu sous l'influencé des ministres, peut se monter à un million. Feu M. Rcichardt, de Calcutta, qui fut employé pendant longtemps au service de ces écoles, assurait que, parmi tant de milliers de jeunes gens , cinq ou six seulement s'étaientfaitschrétiens. A Vepcry,faubourgde Madras, où, pendant un siècle, une entreprise de ce genre a été puissamment soutenue par la Société des connaissances chrétiennes , les résultats ne sont guère plus encourageants, non plus qu'à Tranqucbar, où les missionnaires danois ont des écoles depuis cent trente ans. Dans tout Madras, où les écoles
(1) Nous avons cru (aire plaisir à nos lecteurs on leur donnant cei extrait des Annules de laPropugatiun de la foi enlholi^ue à la suite de l'intéressant travail de Mgr. W isemaii sur les missions protestantes. M-
DéMONST. livANG. XVI.
sont fréquentées par plusieurs milliers d'indigènes, on n'en compte pas plus d'une demidouzainequi aient embrassé le christianisme. Au collège anglo-chinois , élevé à grands frais à Malacca, il y a plus de vingt ans, on compte une vingtaine de conversions. L'école établie à Calcutta par l'Association générale écossaise, et qui, depuis six ans, réunit environ quatre cents écoliers, compte cinq ou six néophytes; celle qui a été fondée il y a seize ans à Chitlagong, et qui réunit plus de deux cents élèves, n'a vu jusqu'ici que deux de ses écoliers amenés à la connaissance de la vérité. A Arracan, les écoles n'ont pas encore produit une seule conversion. Dans tout l'empire des Birmans, je n'ai pas ouï parler d'un seul chrétien sorti des écoles. Dans les lieux où les écoles prospèrent le plus, un nombre considérable d'élèves ont, à la vérité, abandonné l'idolâtrie, mais sans embrasser le christianisme, et sont à présent des infidèles entêtés (conceitcd infidels), pires dans leur conduite que les païens; plusieurs, grâceà l'éducation qu'ilsont reçue, ont obtenu des fonctions et une influence dont ils.se servent contre la religion même » (1).
Il paraît que les distributions de livres n'ont pas été plus heureuses que les fondations d'écoles ; voici comment M. Malcolm s'en exprime :
« On n'a pas imprimé moins de sept traductions différentes des saintes Ecritures en langue malaise; et il paraît, en outre, par un rapport du docteur Milne, que, dès l'année 1820, on avait déjà composé quarante-deux autres ouvrages chrétiens dans la même langue : ils avaient été distribués par milliers parmi les Malais : mais je n'ai pas entendu parler d'un seul Malais converti dans toute la presqu'île.
« Pour ce qui concerne la distribution de la Bible et des traités religieux, on doit considérer combien petit est le nombre de ceux qui ont été convertis par celte voie, en comparaison des sommes prodigieuses dépensées
(1) La loyauté qui doit présider aux discussions religieuses nous fait on devoir de reconnaître que 1rs missionnaires protestants , plus heureux dans l'Inde méridionale, y ont réuni quelques centaines de prosélytes. Sur eo. nombre il faut compter plusieurs ramilles catholiques de» puis longtemps délaissées par les prêtres portugais et trop faillies pour se soutenir d'elles-mêmes. Le reste se compose de parias au service des fonctionnaires anglais et de. malheureux qui reçoivent le pain des prédicaulsa condition de le venir chercherai! temple.
[Sept.)
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pour cette Cm. Bn cITct, l'ai idité arec laquelle nos livres de religion lonl reçut par lei païens el lot mahométani ne doil pass'attribaer si désir de connaître l;i vérité ; le papier, lis caractère! imprimés, la Forme et la couleur des lirres sont pour eux un objel de cnriosilé aussi grand que le serait pour nous un manuscrit sur des feuilles de palmier.
l'n missionnaire païen, en Europe, qui distribuerait gratuitement, dans les rues de nos (îles, des manuscrits de ce genre, trouverait pins d'amateurs qu'il n'en pourrait contenter, et verrait chaque jour la loulc se presser autour de lui jusqu'à ceque la curiosité l'éleignil dans l'abondance. C'est ainsi que, dans l'Arracan, quelques milliers de traités religieux et des portions de la Bible ayant été distribués parmi les habitants, ceux-ci finirent par les détruire , sans qu'un désir sérieux de connaître la vérité se fût manifesté au milieu de cette innombrable multitude. Les Birmans surtout sont attirés chez les missionnaires par les plus frivoles motifs ; la plupart, sous prétexte de nous demander des livres, venaient plutôt pour voir des étrangers et pour admirer le costume de nos femmes. Ils regardaient toutefois avec élonnement les livresque nous leur donnions, et, en essayant d'examiner la reliure, ils les déchiraient sous nos yeux. Ce sont là des faits dignes de l'attention des amis des missions en Europe; il est désirable qu'ils ne se laissent pas induire en erreur par les rapports superficiels des missionnaires.
« Moi-même, en remontant l'Irraouaddi jusqu'à la ville d'Ava, capitale des Birmans, je distribuai des traités religieux dans quatrevingt-deux villes et villages; et j'en fournis à six cent cinquante-sept bateaux, dont plusieurs contenaient de quinze à trente passagers, outre ceux que je faisais souvent passer aux personnes qui se trouvaient sur le rivage. En général ces livres étaient reçus avec avidité, et la plupart de ceux qui en avaient un en demandaient un autre : un grand nombre se jetaient dans l'eau et nagaient à la suite du bateau; et souvent, lorsque nous étions amarrés au rivage , nous étions entourés d'une si grande multitude de solliciteurs, que nous pouvions à peine manger et dormir. Mais toutes ces démonstrations étaient loin de prouver dans ce peiip le le désir de s'initier à la foi chrétienne, nos livres n'étaient pour eux qu'un objel rare.
«( A Sincapour, où l'on a fait d'incroyables efforts pour la distribution des liv res et pour l'établissement des écoles , pas une seule conversion n'est venue récompenser tant de travaux et de dépenses. Cependant il n'est aucun point, dans tout l'Orient, où les livres religieux aient élé répandus avec une aussi grande profusion : on en a donne des mrlliers et des dizaines de mille; on en a abondamment pourvu, non seulement les habitants malais, mais encoro ceux de Java, de Sumatra, les Chinois, les musulmans , lesArabes, lesTélingas, etc., etc. Depuis longtemps on voit les distributeurs allant de maison en maison, et débitant leur marchandise
de in us côtés; d'autre pari les efforts pour
établir des écoles n ont pas manque : tout est reste inlrui lueux.
» Ce qui rend fort difficile, pour ne pas dire impossible, une traduction de nos livres de religion, intelligible pour les Malais, c'est la structure de cette langue : le malais, il est vrai, s'apprend sans peine : il n a pas de sons
difficiles à prononcer pour un Européen, la construction est extrémemenl simple, . i m s omis sunt en petit nombre ; la même expression désigne le nombre, le genre, les modeet le temps ; ou se scrl du même mol pour le
substantif, l'adjectif, le Terbe et l'adverbe; les temps mêmes des l arbes varient rarement, en sorte qu'on a bientôt appris ce qui est indispensable pour la conversation ordinaire. Mais elle est si pauvre en termes abstraits, qu'en parlant ou en écrivant sur des questions religieuses, on ne peut éviter des expressions nouvelles, qu'une longue habitude peut seule faire comprendre a l interlocuteur. Dans la traduction des livres de religion, il a fallu emprunter de nouveaux mots à 1 anglais, au grec, au portugais et surtout à l'arabe. Waller Hamilton rapporte, dans son journal (East-India-Gazetteer), que, sur cent mots d'un livre de prières traduit en malais, on avait trouvé trente termes polynésiens, seize sanscrits et sept arabes : ce qui ne laissait qu'environ une moitié de mots proprement malais.
«C'est encore bien pis pour les Chinois: leur écriture n'étant pas alphabétique, mais chaque expression de la langue savante m représentant par un caractère particulier, il arrive de là qu'il n'y a pas de caractères pour un grand nombre de mots de nos langues d'Occident. Il serait donc impossible do traduire les Ecritures saintes par écrit dans la langue du peuple, quoiqu'on put peutêtre les faire comprendre par une explication orale ; d'ailleurs la différence des dialectes fait que le langage écrit ne peut être compris par la plupart de ceux qui savent lire, et qui ne forment pas la quarantième partie delà population.
« On demandera peut-être pourquoi l'on ne traduirait pas les Ecritures dans les différents dialectes parlés ? la raison en e-t simple: c'est qu'il n'y a pas de caractères spéciaux pour la plupart de ces dialectes; et quelque étrange que cette assertion puisse paraître, il y a une multitude de mots dans le langage ordinaire qu'on ne peut exprimer par écrit. II est pénible de voir que, malgré l'inefficacité el l'inutilité de ces traductions, la seule version de la Bible en chinois ait coûte plus de cent mille dollars (environ cinq cent ving! mille francs.
«Cependant, malgré ces difficultés, il y a quelque chose d'inexplicable dans la sterilile des missions protestâmes : car les missionnaires catholiques, avec de très-faibles ressources, ont obtenu beaucoup plus de succès ; ils ont fait un grand nombre de prosé- Iv les : leur culte est dev enu populaire, el partout il excite l'attention publique. Ni pourrait-il pas se luire que la surabondance des
LETTRES A M. JEAN POYNDER.
moyens possédés par les missionnaires protestants, leur richesse même et leur grandeur apparente, fussent quelques-uns des principaux obstacles ? lis ne sont pas placés au niveau des peuples auxquels ils s'adressent ; il ne peut jamais exister assez de familiarité entre eux et la foule pour attirer la confiance, la sympathie nécessaire pour faire une forte impression sur les esprits. A Sincapour, par exemple, où, comme on l'a dit plus haut, on a fait des efforts extraordinaires, on n'a pu jusqu'à présent convertir un seul Malais à la religion protestante; tandis que les missionnaires catholiques y ont deux églises, ont opéré nombre de conversions parmi les Malais, les Chinois et autres , et réunissent tous les dimanches à leurs églises un concours considérable d'hommes de toutes les religions. Quelles peuvent être les raisons de celte différence dans les travaux des uns et des autres ? Voici celles qui se présentent à mon esprit (dit toujours M. Maicolm) : Les missionnaires papistes dans l'Inde sont, en général, gens de bonnes mœurs ; ils vivent d'une manière beaucoup plus humble, ils se mêlent plus volontiers avec le peuple ; leurs honoraires, autant que j'ai pu l'apprendre,
ne sont que de cent piastres par an, et, n'étant pas mariés, ils savent vivre de peu. »
«M. Maicolm (ajoute le rédacteur du Journal) aurait pu ajouter que les missionnaires catholiques ne laissent après eux ni veuves , ni orphelins, pour.absorber les contributions données expressément pour le soutien des missionnaires actuels travaillant à la conversion des paysans. Saint Paul, écrivant aux premiers chrétiens qui se trouvaient dans une position à peu près semblable à celle de nos missionnaires vivant au milieu des peuples d'Orient, leur disait : — Je désire vous voir dégagés de sollicitudes, celui qui n'est point marié s'occupe du soin des choses du Seigneur, et de ce qu'il doit faire pour plaire à Dieu; mais l'homme marié s'occupe des choses du monde et de ce qu'il doit faire pour plaire à sa femme : il est partagé ( I Corinth., VII). Les missionnaires protestants ne pourraient-ils pas se soumettre à la vie de privation , d'abnégation et de mortification qu'embrassent avec tant de joie les missionnaires catholiques?»
'Annales de la Propagation de la foi, n" 67, pp. 660 et suiv.)