LES BANDITS
Quinze jours plus tard les cottages de la montagne étaient de nouveau occupés et des coups de feu annon çaient que les proscrits se livraient à la chasse, leu passe-temps favori.
Le lac dormait encore sous sa couche de glace, la nei. ge blanchissait les coteaux abruptes, le vent du nor sifflait d’une façon lagubre dans les gorges profonde: on eût dit les gémissements des âmes en peine; mais ur ciel pur éclairait la campagne, les rayons du soleil sou: riaient parmi les buissons de houx et de pruniers sat: vages.
À lheure où les proscrits se réunissaient pour le rc pas du soir, on vit entrer un jeune garçon pâle, dégucnillé, le visage empreint d’une morne tristesse ; ses yeu: gonflés par les larmes avaient une expression de désol:tion navrante.
—Jack, dirent les montagnards, as-tu été malade ?
L'enfant, d’une voix brisée, fit le récit de ce qui st tait passé dans sa chaumière, il ajouta au milicu de «: sanglots :
—Je suis venu, car je n’ai plus rien à faire parmi c: riéchants qui ont tué ma bonne mère. M. le curé m'a dit qu’il fallait pardonner aux bourreaux de ma mèr-; mais non, continua-t-il en serrant ses deux mains sur
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‘on Coeur, non, je ne puis pas, Je me suis échappé et je viens vous dire: ils ont fait mourir ma mère, vengez-la.
—Nous la vengerons, répliqua le chef d'une voix forte,
Tous les montagnards, debout, levèrent la main vers ie ciel et s’écrièrent :
—Oui, nous la vengerons, nous en faisons le serment.
—Qui parle de vengeance? fit tout à coup une voix lun timbre étrange : qui veut usurper le droit de Dieu puissant ?
—Cest le solitaire, murmurèrent les proscrits avec un sentiment de crainte et de respect.
Le vénérable centenaire fixait son regard profond sur le visage de ces hommes farouches.
—Mon fils, dit-il en s'adressant au chef, à quel titre t'arroges-tu le droit de justice et de représailles? Tu “eux répondre au crime par le crime; tu flétris ton enemi et- tu imites sa conduite! Le jour où tu rendras ‘ompte de tes actions au Seigneur, Il te dira : tu as tiré ‘engeance de ceux qui t'ont offensé, je ne te dois aucune téparation.
Jack, continua le vieillard, n’écoute pas ces voix dansereuses de la haine qui remplissent ton âme; pleure, mon enfant, et prie, c’est la seule arme du chrétier ; ta mère a pardonné, détruiras-tu le mérite de son sacrifice ? laisse à Dieu le soin de châtier le mal: tôt ou tard, ‘heure du méchant viendra.
— Vraiment, fit Gaspard avec une certaine brusquerie, nos adversaires ont trop beau jeu contre nous, dis- Gples d’une religion qui nous ordonne de tout supporter tn silence; ils peuvent nous opprimer, nous massacrer tt. courbant la tête sous la hache du bourreau, nous de- ‘ons dire: que la volonté de Dieu soit faite, et leur pardonner du fond du coeur. Non, morbleu! ce ne sera pas ; ‘es maîtres exercés compteront avec moi, je rendrai as- Sassinat pour assassinat, incerdie pour incendie, et s’il
était en mon pouvoir d’anéantir jusqu’au dernier des Anglais, je le ferais avec joie; j’entasserais leurs cadavres dans les plaines où gisent les ossements pulvérisé: de nos ancêtres et les oiseaux de proit dévoreraient leur: chairs! Je voudrais voir en flammes leurs châteaux. leurs forêts, les parcs spacieux où s’épanouit un lux: insolent qui outrage la misère de leurs victimes; je vou: drais entendre leurs rugissements de douleur, repaîtr: mes yeux du spectacle de leur agonie et, dans le délir: de ma joie, je dirai: Ma patrie, tu es vengée; mon pèrt et ma mère massacrés, vous êtes vengés; ma femme rion fils, vous êtes vengés ; vous tous qui gémissez et qu souffrez, vous êtes vengés! Voilà la justice, voilà la r' paration, voilà le triomphe!
Le visage du bandit avait pris une expression férocses yeux étincelaient, l’écume bordait ses lèvres, sûr poing crispé menaçait dans le vide, il était effrayant à voir.
— Horreur! s’écria le vieillard en redressant sa haut: taille. Mes enfants, je vous adjure, au nom de Dieu, (| bannir de votre âme de semblables pensées. Gaspar! votre exaltation vous égare, notre sainte religion n°1 terdit pas la résistance légitime; elle a béni les juste: revendications de l’Irlande tant de fois écrasée, mai clle défend de conserver dans son coeur aucun sentimen de rancune. O mes enfants, je sais tout ce que la pra'i que de cett sublime vertu peut coûter à un Irlanda:: mais le peuple qui a conservé sa foi à travers trois sit cles de persécution est assez grand pour se montrer na gnanime; ce serait la suprême victoire de nos maîtres s’ils arrachaient de l’âme de l’Ilandaïs ses vertus catho liques.
La voix du solitaire était calme, grave, sereine, «ll imposait le respect à ces hommes aïgris; ses avertisse ments étaient presque toujours écoutés; plus d’une foi il avait fait tomber le poignard de leurs mains. At
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jourd'hui l’exaspération des montagnards était extrême devant la douleur du pauvre enfant, innocente victime dont ils avaient causé la perte. Des murmures se faisaient entendre; la révolte grondait dans ces âmes au lond desquelles le sentiment religieux était bien affaibli.
— Noble vieillard, reprit le chef, je vous vénère pour la majesté de votre âge et la sainteté de votre vie, mais je suis bien loin d’atteindre à cette mansuétude que votre âme renferme. Plus rapproché du ciel que de la terre, votre esprit plane en de pures régions, le trouble des passions ne peut l’ébranler. Moi, je suis. encore jeune, je suis homme, j'ai le coeur rempli d’une soif de ‘engeance non assouvie; je laisse la coupe de l'iniquité se remplir goutte à goutte lorsque viendra l'heure de la justice, je frapperai: il faut des vengeurs à l'Irlande.
—Vous n'avez pas le droit de parler ainsi, Gaspard ; sachez ceci, ô mes enfants, ce sont les péchés des Trlandais, ce sont leurs vices, ce sont des sentiments comme les vôtres qui perpétuent le malheur de notre pauÿre Patrie; la consolation du Seigneur ne peut descehdre Ur un peuple qui nourrit des pensées de haine: Jésus- Christ est mort sur la croix en pardonnant à ses bourreaux, il nous a donné l’exemple que nous devons sui- ‘re si nous voulons obtenir un jour l'entrée du royaume céleste,
—Jamais! s’écria Gaspard au comble de l’exaltation, Cussé-je être maudit de Dieu, j’accomplirai la tâche que ie me suis donnée, Ecoutez. J'avais vingt-cinq ans, j’éais heureux, car au sein de ma pauvreté rayonnait le bonheur qui embellit les plus tristes existences; je venais d’épouser la jeune fille que j'aimais; sa douceur, ses vertus, sa tendresse faisaient ma joie. Ma femme (tait belle, trop belle pour la femme d’un misérable paddy, le landlor& le jugea ainsi, mais Dora était fer- ‘ente catholique, elle avait une âme droite, incapable de
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céder aux promesses, ni aux menaces. Sous un prétexte inique, la ferme que nous occupions nous fut enlevée et je ne pus qu’à grand peine obtenir la location d’un Pauvre cottage, insuffisant pour nous faire vivre. La naissance d’un fils vint nous faire oublier nos épreuves, ma femme dont la santé s'était altérée par le chagrin ne put le nourrir, mais nous avions conservé une petite vache, notre seule richesse, et notre enfant n'eut pas à souffrir ; il était superbe et sa mère en le voyant si beau tetrouvait peu à peu sa gaieté et sa santé, L'hiver vint. avec lui les privations: il nous fut impossible de payer notre fermage, nous étions aussi fort arriérés à l'égard âu pasteur, Celui-là était inexorable, il avait une maison élégante à entretenir, plusieurs chevaux dans son écurie, des équipages, de nombreux serviteurs, une famille habituée à l’opulence, il fallait prélever ce luxe sur la misère des catholiques. Un jour notre vache fut cmmenée et vendue par les gens du ministre pour payer quelques shillings. L'enfant qui avait besoin de cette nourriture languit et mourut, sa mère au désespoir k suivit promptement ; l’ordre d'exvulsion qui nous fu signifié par la volonté du landlord lui avait porté I dernier coup. Quand j'eus conduit au cimetière la dé pouille mortelle de ma femme bien-aimée, je jurai su: sa tombe de vivre pour la venger. La justice divine mit sur mon chemin le baïlli, dur serviteur d’un maître implacable, je le tuai et je vins me réfugier dans ces montagnes.
—Mon fils, interrompit le solitaire, comment pouvez-vous dire que Dieu vous ait fourni l’occasion d’accomplir un crime? (C’est un blasphème. Il a voulr éprouver votre foi et vous avez succombé à la tentation.
—Je ne n’en repens pas, non, je ne m’en repens pa:. Il y a quatre ans, le pasteur anglican fut trouvé dans un fossé contusionné, le bras cassé, c’est moi qui lui envoyai ce premier avertissement. Vers la même époque,
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plus jeune fils du landlord fut retiré, trop tôt malheureusement, de l'étang où je le jetai; l'incendie qui cla à dans une aile du château. c'est moi qui l’allumai : on a mis ma tête à prix, mais, avant qu'un traître gagne “es cinq livres sterling, Gaspard à encore quelques omptes à régler.
—Que Dieu touche votre âme sndurcie, fit le vieillard en levant vers le ciel sa belle tête vénérable; rien n'ex-
use le crime et l'assassin est maudit.
Le solitaire, attristé à la vue de cette perversité, 1ega- “na lentement sa pieuse retraite où il s’agenonilla et vria longtemps.
Gaspard, que cette scène avait vivement ému, se promenait de long en large, usant par un exercice violent profonde colère qui étreignait son âme ardente et vinicative, C’était un homme de quarante ans, aux formes ithlétiques; sa tête avait été belle, une longue barbe nculte couvrait le bas de son visage, l'expression de ses traits était dure, ses yeux avaient un éclat sinistre.
Il revint vers ses compagnons et leur dit:
—Demain, une expédition se rendra à la côte, afin recevoir le navire qui renferme notre chargement l'alcool ; quoiqu’en dise le bon solitaire, on ne peut refuser à l’Trlandais le whiskey, sa seule consolation ; nous ‘avons beaucoup fourni et John Buck a été obligé, at-il dit, d’éteindre ses fourneaux. Je vais dési- “ner six d’entre vous qui partiront sous le commandenent de Clary O’Warn.
Celui-ci jouissait parmi ses compagnons d’une con- “‘lération due à l'ancienneté de sa race. Les Irlandais “oublient pas; ils vénèrent encore les descendants de leurs anciens rois ou des chefs de clans qui s’illustrèrent par leurs faits d’armes. Les O’Warn étaient fameux dans l’histoire de l'Irlande, les bardes avaient célébré leurs exploits dans des chants empreints de la douce poésie de la langue gaëlique.
di
Robert O’Warn le plus connu d’entre eux, vivait sous le règne d’Elisabeth, époque marquée par de si sanglantes persécutions contre les catholiques irlandais, il prit part à la grande insurrection d'Hugh O’Xeil, terrible conspiration que le gouvernement anglaus désespéra un instant de vaincre et que l’obstination du général espagnol, allié des Irlandais, perdit à la bataille de Kinsale.
Robert O’Warn, la veille de cette bataille qu’il désapprouvait, s’entretenait avec son écuyer Davy, son frère de lait, son compagnon fidèle qui ne le quittait amais et en maintes circonstances avait exposé sa vie pour lui.
—Qu’'as-tu, mon ami? lui disait Robert, toi si gai camarade, je ne t'ai jamais vu triste à la veille d’une bataille.
—Non, cher se'rneur, combattre les Anglais ne me cause pas d’amertsne, demain au moment de l'action je retrouverai tout mou entrain; mais ce soir, je ne sais pourquoi de sombres pensées envahissent mon esprit Cher seigneur, le jour de demain sera le dernier de m: vie.
—Ne dis pas cela, Davy, tu me ferais perdre mon courage.
—Ce serait dommage, saigneur, vous brave entre tous, vous digne descendant de nos chefs respecté. Peut-être demain verrons-nous le triomphe de lFrlande. Dieu veuille accorder le succès à nos armes.
Robert O’Warn ne se faisait point d’illusion et partageait l'inquiétude de son fidèle compagnon; le lendemain, il commandait l’avant-garde du corps d’O’Neil, il fit des prodiges de valeur, mais il fut écrasé et oblig de se replier; Davy tomba mortellement atteint, son pressentiment ne l’avait pas trompé, ce jour fut le dernier pour lui. O’Warn le releva, cherchant sur ses traiis un espoir de vie.
—Je vais mourir, cher seigneur non frère bien-aimé
sous
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prit rible ü un L'es- Kin-
ésapfrère mais r lui.
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l’une
e me ction > sais prit
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mon
entre ectés.
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; parendeeil, il oblig n Soil à der-
traits
-aimé
que j'ai chéri par-dessus tout, je ne vous quitterai pas, ie veillerai sur vous et chaque fois qu'un danger vous nenacera, je reviendrai sur terre vous en prévenir, Je demanderai cette grâcee à Dieu à qui j'offre ma vie, saint Patrick m'aidera à l’obtenir,
Davy reçut un dernier baiser de
Après cette terrible bataille pour la cause irlandaise, persèrent. Robert O’Warn avec quelques Irlandais, dé pérée ; il guerroya longtem] rut dans une embuscade.
On racontait que la veille de sa mort e spectre de Davy lu apparut, le prévenant que la trahison le menacit. Robert O’Warn ne voulut pas reculer et fut, en cifet, assassiné par les Anglais à qui un Irlandais l’a- ‘ait vendu.
Tous les biens de cette puissante famille lisqués et donnés aux vainqueurs,
Depuis lors Davy était resté le génie protecteur des O'War. les avertissait lorsqu'un péril pouvait les ‘ticindre, tous le voyaient avant leur mort.
Telle était l’histoire des O’Warn dont Clary était ‘unique descendant, et cela explique l'estime particulitre dont les montagnards l’entouraient, bien q'ie, par “ nature douce et modérée, il différât de ces hommes
une vie aventurcuse avait rendus presque des brivands,
son ami et expira.
qui eut un résultat fatal les débris de l’armée se disse retira dans les montagnes cidés à une résistance désea- » contre les Anglais et mou-
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