‹ Dépit amoureuxChapitre 10 sur 43 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

ASCAGNE, FROSINE

FROSINE

ScAGNE, iesuis fille à secret, Dieu mercy.

Mais, pour vn tel discours, sommes nous bienicyV

Prenons garde qu'aucun ne nous vienne surprendre, Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre .

FROSINE

Nous serions au logis beaucoup moins seurement :

Icy de tous costez on découure aysément,

Et nous pouuons parier avec toute asseurance.

ASCAGNE

Helas! que i'ay de peine à rompre mon silence!

FROSINE

Ouay ! cecy doit donc estre vn important secret.

ASCAGNE

Trop» puisque ie le dis à vous mesme à regret» Et que si ie pouuois le cacher dauantage.

Vous ne le sçauriez point.

FROSINE

Ha ! c'est me faire outrage»

Feindre à s'ouurir à moy 1 dont vous avez connu Dans tous vos intérêts Tesprit si retenu.

Moy nourrie auec vous ! et qui tiens sous silence Des choses qui vous sont de si grande importance? Qjui sçais...

ASCAGNE

Ouy» vous sçauez la secrette raison Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison : Vous sçauez que dans celle où passa mon bas ftge le suis» pour y pouuoir retenir Fheritage Qui relaschoit ailleurs le ieune Ascagne mort» Dont mon déguisement fait reuiure le sort»

Et c'est aussi pourquoy ma bouche se dispense A vous ouurir mon cœur auec plus d'asseurance. Mais» auant que passer» Frosine, à ce discours»

Edaircissez vu doute, où ie tombe tousioura.

Se pourroit il qu'Albert ne sçeut rien du mistere Qui masque ainsi mon sexe et l*a rendu mon père?

FROSINE

En bonne foy ce poinct surquoy vous me. pressez.

Est vne affaire aussi qui m'embarasse assez :

Le fond de cette intrigue est pour moy lettre close ;

Et ma mère ne put m'éclaircir mieux la chose.

Quand il mourut ce fils, Tobiet de tant d'amour.

Au destin de qui mesme, auant qu'il vinst au iour,

Le testament d'vn oncle abondant en richesses,

DVn soin particulier auoit fiait des largesses,

Et que sa mère fit vn secret de sa mort,

De son espoux absent redoutant le transport,

S'il voyoit chez vn autre aller tout l'héritage,

Dont sa maison tiroit vn si grand auantage ;

Quand, dis-ie, pour cacher vn tel éuenement,

La supposition fut de son sentiment.

Et qu'on vous prit chez nous où vous estiez nourrie,

Vôtre mère d'accord de cette tromperie

Qui remplaçoit ce fils à sa garde commis,

En faueur des presens le secret fut promis.

Albert ne l'a point sçeu de nous ; et pour sa femme.

L'ayant plus de douze ans conserué dans son ame,

Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir.

Son trépas impreueu ne put rien decouurir,

Mais, cependant, ie voy qu'il garde intelligence

Auec celle de qui vous tenez la naissance.

l'ay sçeu, qu'en secret mesme il luy faisoît du bien.

Et peut-estre cela ne se fait pas pour rien.

D'autrepart, il vous veut porter au mariage ;

Et, comme il le prétend, c'est vn mauuais langage :

le ne sçay s'il sçauroit la supposition

Sans le déguisement ; mais la digression

Tout insensiblement pourroit trop loin s'étendre

Reuenons au secret que ie brûle d'apprendre.

Sçachez donc que l'amour ne sçait point s'abuser; Que mon sexe à ses yeux n'a peu se déguiser.

Et que ses traits subtils, sous l'habit que ie porte, Ont sçeu trouuer le cœur d'vne fille peu forte : Tayme enfin.

FROSINE

Vous aymez?

ASCAGNE

Frosine, doucement; N'entrez pas tout à £ait dedans Têtonnement : Il n'est pas temps encore : et ce cœur qui soupire A bien pour vous surprendre autre chose à vous dire.

FROSINE

Et quoy ?

ASCAGNE

l'ayme Valere.

FROSINE

Ha! vous auiez raison, L'obiet de vôtre amour, luy dont à la maison Vôtre imposture enleue vn puissant héritage,

Et qui de vôtre sexe ayant le moindre ombrage, Verroit incontinent ce bien luy retourner.

C'est encore vn plus grand sujet de s'étonner.

ASCAGNE

Tay dequoy toutefois surprendre plus vostre ame : le suis sa femme.

FROSINE

O I Dieux ! sa femme !

Ouy, sa femme.

FROSINE

Ha! certes celuy-là l'emporte, et vient about De toute ma raison.

ASCAGNE

Ce n'est pas encor tout.

FROSINE

ASCAGNE

Encore !

le la suis, dis-ie, sans qu'il le pense Ny qu'il ait de mon sort la moindre connoissance,

FROSINE

Ho 1 poussez ; ie le quitte et ne raisonne plus,

Tant mes sens coup sur coup se trouuent confondus. A ces énigmes là ie ne puis rien comprendre.

ASCAGNE

le vaîs vous l'expliquer, si vous voulez m'entendre.

Valcre dans les fers de ma sœur arresté Me sembloit vn amant digne d'estre écouté.

Et ie ne pouuois voir qu*on rebutast sa flame. Sans qu'vn peu dUnterest touchât pour luy mon ame. le voulois que Lucile aymast son entretien, le blâmois ses rigueurs et les blâmay si bien, Que m oy mesme i'entray ,sans pou uoir m'en deffendre. Dans tous les sentimens qu'elle ne pouuoit prendre. C'estoit en luy parlant moy qu'il persuadoit, le me Uissois gagner aux soupirs qu'il perdoit. Et ses vœux rejetiez de l'obiet qui l'enflame, Estoient comme vainqueurs, receus dedans mon ame. Ainsi, mon cœur, Frosine, vn peu trop foible, helas! Se rendit à des soins qu'on ne luy rendoit pas. Par vn coup refleschy, reçeut vne blessure, Et paya pour vn autre auec beaucoup d'vsure.

Enfin, ma chère, enfin, Tamour que i'eus pour luy Se voulut expliquer, mais sous le nom d'autruy : Dans ma bouche, vne nuit, cet amant trop aymable Crust rencontrer Lucile à ses vœux fauorable, Et ie sçeus ménager si bien cet entretien.

Que du déguisement il ne reconnut rien.

Sous ce voile trompeur qui flatoit sa pensée, le luy dis que pour luy mon ame estoit blessée ; Mais que, voyant mon père en d'autres sentimens, le deuois vne feinte à ses commandemens ; Qu'ainsi de nôtre amour nous ferions vn mistere, Dont la nuit seulement seroit dépositaire, Et qu'entre nous de iour, de peur de rien gâter.

Tout entretien secret se deuoit éuiter; Qu'il me verroit alors la mesme indifTerence, Qu'auant que nous eussions aucune intelligence. Et que de son côté, de mesme que du mien.

Geste ^ parole, écrit, ne m^en dit iamais rien. ' Enfin , sans m'arrester sur toute l'industrie Dont i'ay conduit le fil de cette tromperie ^ Pay poussé jusqu'au bout vn projet si hardy.

Et me suis assuré TÉpoux que ie vous dy.

FROSINE

Peste 1 les grans talens que vôtre esprit possède l Diroit-on qu'elle y touche avec sa mine froide ? Cependant , vous auez esté bien viste icy ; Car ie veux que la chose ait d'abord réussi.

Ne iugez vous pas bien , à regarder l'issufi , Qu'elle ne peut long-temps éviter d'estre feçeué ?

ASCAGNE

Quand l'amour est bien fort, rien ne peut l'arrester, Ses projets seulement vont à se contenter, Et pourveu qu'il arriue au but qu'il se propose , 11 croit que tout le reste après est peu de chose. Mais, enfin, aujourd'huy ie me découvre à vous, Afin que vos conseils... Mais voicy cet Epoux.

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