‹ Dépopulation et puéricultureChapitre 1 sur 16 · Dépopulation et puériculture · texte numérisé non relu

Dépopulation et puériculture

La dépopulation est dénoncée avec une âpreté croissante comme un péril national; elle apparaît de moins en moins comme un danger chimérique et lointain, et une inquiétude patriotique d’avenir commence à hanter les esprits clairvoyants. ■ ■

Une préoccupation utilitaire vient doubler et .renforcer le souci humanitaire.Patriotes et philanthropes doivent ainsi coopérer à la même œuvre d’intérêt et de générosité. C’est le devoir des nations, des cités, des familles de veiller, dans un cercle de plus en plus étroit,, à la conservation de l’espèce; à cette, noble émulation de croissance numérique et de primauté populeuse des nations, l’humanité ellemême trouve son compte.

Les enquêtes et les controverses sur le faible accroissement de la population en France ne sont pas près de finir ; elles’ dégagent peu à peu la vérité sur un problème compliqué de démographie et de sociologie. Nous avons examiné pour notre part et nous avons tenté, dans notre précédente étude sur l'Enfance malheureuse, de parcourir les différentes étapes de l’assistanèe préventive et de la préservation des nouveau-nés clandestins ou misérables. Cette modeste contribution avait à la fois pour objet, dans notre pensée, de dissiper un malentendu, de démontrer la supériorité, sur l’ancien tour de l’accouchement mystérieux et de l’abandon secret, et aussi de marquer la solidarité profonde et indestructible de la mère secourue ou assistée avec son enfant.

Les lois et les réformes d’assistance maternelle., complexes, variées, concordantes, étaient prêtes et l’heure de leur délivrance parlementaire semblait proche.

Quatre années ont passé et les solutions législatives n’ont point été obtenues. Et, pourtant, la compréhension des misères et des infirmités sociales n’a jamais été aussi vive, l’éloge de la solidarité est sur toutes les lèvres, l’altruisme est pour ainsi dire à la mode.

En môme temps, le rayonnement des décou-

vertes et des théories de Pasteur a amplifié le rôle de l'hyg-iène, élevée à la hauteur d’une science sociale. La doctrine des maladies évitables appelle l’hoinme de l’art au gouvernement des sociétés. La défense nationale contre les agressions extérieures a ses ministres ; la défense collective contre les épidémies, les contagions et les infections microbiennes aura quelque jour le sien : ministère de paix, de prévoyance et de préservation du contingent militaire lui-même.

Il est apparu de plus en plus que plus de la moitié au moins des décès de la première enfance rentraient dans la catégorie de ces morts évitables qu’il est possible et facile d’éviter. . ,

Dès lors éclate, pour le démographe, une démonstration de plus en plus forte, de plus en plus pressante que, si le déficit des naissances se prête mal à un relèvement immédiat et instantané, l’excédent de mortalité, au contraire, est susceptible de réductions croissantes.

A tous les âges, depuis la naissance jusqu’à l’extrême vieillesse, certaines maladies peuvent être évitées. M. Jean Finot,'dans un livre récent sur la Philosophie de la Longévité, a poussé très loin l’hypothèse de cette augmentation de la durée moyenne de la vie. Mais cette pro-r

phylaxie tutélaire a d'autant plus de valeur que le bénédciaire est plus jeune.

La mortalité infantile, à elle seule, est à ce point réductible, que le gain réalisé dans la première année suffirait à compenser la moinsvalue des naissances. Ce n’est pas à dire — et nous avons antérieurement exprimé toute notre pensée à cet égard — qu’un peuple doive se , résigner à un atfaiblissement de natalité; cette •attitude passive équivaudrait à une trahison i envers la patrie. . '

La lutte contre la dépopulation française, ; pour ne parler que d’elle, comporte deux opé- i rations distinctes : l’une, qui tend à majorer la 1^. natalité ; l’autre, qui a pour objet la diminution

t des décès de tout âge et, plus particulièrement

^ de ceux des nouveau-nés et des nourrissons

f - atteints et décimés à l’égal des vieillards,

i En vertu des règles et de la méthode de la

; ; division du travail, si l’on ne veut pas errer et

; se perdre en lamentations superflues et ora-

; toires, il y a lieu de sérier les opérations et de

ne point confondre les deux phases de tactique défensive.

La mortalité infantile déborde, elle est exorbitante et démesurée, avant et après la nais- •/:- sance. 11 s’agit de la réduire, de l’abaisser par

tous les moyens appropriés, en combinant les

efforts, en variant les formules, en suscilant les initiatives libres et les mesures officielles.

L’assistance maternelle est la meilleure sauvegarde des nourrissons ; elle est la préface et le support de l’hygiène infantile.

S’il y a, dans la société, pour des causes diverses, et que le l'éformateiir juri¬

dique et social devra lui-même abolir en partie, des éléments de dépeuplement, des avorte-^ menfs, des accouchements prématurés, desj infanticides, une vigilance plus attentive et plus opportune est nécessaire pour boucher ces fissures et sauver ces embryons en péril.

Si de futures mères sont surmenées par l’excès de travail industriel, ou bien si elles traînent une existence pénible au cours d’une pitoyable grossesse, ces circonstances défavorables influent sur la vitalité d’un être faible et dépendant qui risque d’être mortellementfrappé avant d’avoir vu le jour, ou qui n’apportera pas à la vie une force suffisante pour résister aux .assauts et aux accidents morbides.

Si la mère n’est pas aidée pour l’accomplissement de sa tâche, si elle renonce par nécessité et par force majeure à l’honneur redoutable d’élever elle-même son enfant, ejle sera défaillante et peut-être impuissante, dans un trop grand nombre de cas, à achever l’œuvre de la

nature. Des voiles de. deuil couvriront le berceau, désormais inutile et vide, et la nation n’y perdra pas moins que la famille.

Les deux facteurs de mort et de dégénérescence sont indubitablement la misère et l’ignorance. L’hygiène et l’éducation, d’une part, l’assistance et la prévoyance, de l’autre, tels sont les instruments ' de sauvegarde et de défense à employer.

Pour enrayer la dépopulation, pour retenir et conserver de chétives existences prêtes à s’évanouir au moindre souffle d’air froid, à la premièr.e gorgée de lait insalubre, un grand mouvement de commisération active est indispensable. Ni la charité dispersée, ni l’hygiène facultative ne rendrônt à la France le complément de capital humain dont elle a besoin pour ne pas déchoir.

Les particuliers, hommes et femmes, instituteurs et médecins, les municipalités, les départements et l’État, administrateurs et législateurs, tous les groupes’ sociaux ont à prendre leur part de responsabilité, d’initiative et d’acfion dans un combat si noble et si glorieux contre la souffrance des mères et contre la mortalité des enfants.

Puériculture ou viriculture, celte belle œuvre de prophylaxie bienfaisante, d’éducation mater-

nelle et de protection des nourrissons, doit être au premier plan d’une politique nationale et humanitaire.

D’autres ennemis menacent la sécurité des individus, la prospérité des peuples : l’alcoolisme et la tuberculose sont de ceux-là. Les tares héréditaires affaiblissent la race, appauvrissent une nation ; elles réagissent à leur tour sur les naissances et sur les décès, coopérant de la sorte à une dépopulation lento et progressive. Les champs de bataille varient, l’hygiène sociale se déplace, pour le môme objet, sous une double inspiration d’allruisme et d’utilité.

L’hygiène et l’assistance, étroitement unies, n’ont pas encore, dans l’outillage politique et économique des sociétés les plus hères de leur civilisation, la place qui sera' la leur un jour prochain. L’âge de fer se survit à luimême, l’égoïsme n’est point détrôné; nous n’avons même pas le minimum de garanties sociales qui permet à tous les hommes, à toutes les fëmmes, à tous les enfants, de s’associer pour l’existence afin d’échapper en commun, dans la plus large mesure possible, aux agents de destruction, de déchéance, de dépeuplement évitables.

Un régime de communauté politique et admi-

nisLrative ne comporte pas uniquement une organisation de police pour assurer le respect dus propriétés; il réclame essentiellement des mesures d’ordre hygiénique ou bienfaisant pour réduire au minimum les risques de contagion, de maladies transmissibles, d’homicide él d’infanticide par ignorance, misère ou égoïsme.

Nos successeurs, lorsque l’humanité aura pris conscience d’elle-même dans la paix et la fraternité universelles, s’étonneront de la mol- ^lesse ou plutôt de l’inertie avec laquelle l’homme du xix' siècle veillait sur ce qu’il y a de plus précieux au monde, la vie humaine.

Ils nous prendront à hon droit pour des barbares à peine dégrossis, confits d’égoïsme, à visées étroites, à sensibilité rudimentaire.

Efforçons-nous, chacun dans notre sphère, de répandre et de propager la nouvelle Bible d’humanité, celle qui enseigne l’obéissance aux lois de la solidarité, aux principes de la science. Et quel plus merveilleux gage de dévouement pourrions-nous donner, à la patrie d’abord, à l’humanité ensuite, qu’en coopérant de toùt'notre coeur et de toutes nos forces à la conservation et à l’accroissement du contingent national et de l’espèce humaine !

' La méthode à suivre repose sur l’altruisme

et la solidarité; elle s’inspire des leçons chaque jour plus éclatantes de la médecine préventive et conservatrice, de l’hygiène sociale. L’A B G de celte hygiène sociale, qui sera demain la reine du monde, consiste à protéger toutes les mères en état de faiblesse, d’indigence ou d’ignorance et tous les enfants en état de détresse ou de danger.

La puériculture constitue, dans l’état de paix armée et de concurrence' économique des peuples, l’œuvre la plus forte et la plus sûre de défense nationale; elle est par surcroît un acte d’humanité, une manifestation généreuse d’altruisme et de bonté.

LES MÈRES EN DÉTRESSE

La maternité clandestine ou misérable met des enfants en péril de mort, en danger d’abandon; un cri d’angoisse retentit. Tous les moyens de sauvetage doivent être mis en œuvre, sans préférence de système, sans exclusivisme doctrinal.

La foi’me d’intervention la plus simple, sinon la meilleure, est celle qui consiste à recueillir et à adopter socialement les nouveaunés destinés à l’abandon, condamnés à la répudiation maternelle.

Longtemps le tour a été tout ensemble l’instrument et le symbole de l’hospitalité secrète accordée sans condition à ces enfants du mystère.

Le mécanisme de l’abandon importe peu dans l’espèce. Ce qui vaut, ce qui doit être retenu, c’est le résultat lui-inême. A quoi ré-

pond la revendication du tour, dans la pensée, de ses auteurs? A l’admission secrète des nouveau-nés qui doivent à tout prix disparaître, menacés d’infanticide dans le coup de folie d’une délivrance anxieuse, si les mères n’ont pas l’assurance qu’elles pourront en toute sécurité les confier comme un dépôt anonyme à une administration charitable.

La nécessité d’un instrument d’abandon secret, qui préserve de l’infanticide et de l’avortement des petits êtres en danger de mort, est évidente et absolue. Par quel procédé ce besoin si impérieux est-il le mieux satisfait, par le tour ou par le bureau secret d’admission?

Les partisans de l’ancien tour ont la partie belle dans leurs controverses avec les adversaires de l’abandon mystérieux; leur argumentation ne tire pas sa force de la forme du tour, mais de l’idée qu’elle incarne. Le tour est un dès moyens de réaliser cette idée; il n’est pas le seul, il n’est pas le meilleur.

Il convient tout d’abord, pour écarter tous . 'les malentendus, d’affirmer cette nécessité, reconnue par un grand nombre d’adversaires du tour, non moins hautement que par ses défenseurs, d’une hospitalité secrète accordée, toutes les fois qu’il en est besoin, aux enfants du mystère.

Quel est aujourd’hui le régime légal de la France? Bien quelle décret de 1811 soit encore debout, il a été abrogé eii fait; le dernier tour, celui de Paris, a disparu en 1863 ; l’Algérie possède seule un de ces appareils à l’bôpital de Mustapha, dans la banlieue d’Alger.

Dans tous les départements, Paris excepté, l’admission d’un enfant à l’hospice dépositaire est prononcée par le préfet, c’est-à-dire en réalité par l’inspecteur des enfants assistés, légitimement investi de la confiance du préfet.

D’après le règlement-modèle de 1862, toute femme, sage-femme ou autre, qui désire faire admettre un enfant abandonné ou orphelin, est tenue de se faire connaître et de répandre verbalement ou par écrit aux questions qui lui sont faites. S’il s’agit d’un enfant né hors mariage, elle doit produire : 1° l’acte do naissance; 2° un certificat du maire constatant qu’à raison de son indigence, d’infirmités régulièrement constatées ou d’auttes circonstances spéciales, la mère ne pourrait, même avec un secours temporaire, élever cet enfant.

11 s’en faut que la règle soit partout la même; les formalités varient de département à département, suivant l’esprit du Conseil général et de l’inspecteur des enfants assistés. Dans tel hospice dépositaire, l’enfant n’est adniis

LES MERES EN DÉTRESSE

qu’après enquête; dans tel autre, il est reçu à litre provisoire sous bénéfice d’informations. Un département repousse l’intermédiaire des sages-femmes, un autre l’admet. Sur plusieurs points, les demandes d’admission doivent être adressées par écrit avec la signature des mères, voire même avec la recommandation des autorités locales.

Les requêtes les plus justifiées ne sont pas toujours suivies d’effet. Certaines administrations départementales, dépassant la mesure et outrepassant une propagande des plus honnêtes, n’accordent exclusivement que des secours à domicile; elles écartent systématiquement du seuil de l’hospice des enfants dé naissance irrégulière que la mère est dans l’impossibilité matérielle ou morale de conserver auprès d’elle. Tout est mis en œuvré pour détourne'r de l’abandon, au delà des bornes permises, au delà de ce que l’intérêt concordant de la mère et de l’enfant commande. L’économie à tout prix devient dès lors la dominante du service. L’institution dévie, l’hospice dépositaire n’a plus qu’une existence nominale.

Ce mode, d’admission administrative, étayé sur l’enquête, était en harmonie avec la législation du domicile de secours. Chaque département d’origine a eu jusqu’à ces derniers

temps la charge des enfants abandonnés et immatriculés sur n’importe quel point du territoire, la filiation départementale s’établissant par la résidence habituelle de la mère. Celle-ci acquérait son domicile de secours par le séjour d’une année dans une commune;, elle le perdait par une absence d’égale durée. Entre tes départements s’élevaient chaque jour des contestations dé la nature la plus délicate sur cet objet; le département dépositaire-de l’enfant a non seulement le droit de réclamer le remboursement des frais de séjour à l’hospice, mais encore celui de rapatrier son petit pensionnaire sur le département du domicile de secours.

Cette recherche du domicile de secours, à laquelle le'conseil général de la Seine a tenu de longue date à échapper à ses risques et périls, en n’y recourant jamais sans le consentement de la mère, aboutit nécessairement à la divulgation de la faute, à la violation du secret.

Combien de drames ont surgi de cette divulgation administrative d’une faute cachée!

Cette procédure maladroite et inhumaine compte à son actif plus d’un crime ; elle li’avait peut-être plus dans ces derniei’s temps, grâce au tact des inspecteurs départementaux d’enfants assistés, des suites aussi tragiques ; elle

LES MÈRES EN DÉTRESSE

n’en demeure pas moins comme la survivance .

d’une époque de barbarie administrative.

Bien qu’un récent arrêt du Conseil d’Etat ait dans une certaine mesure et pour une catégorie d'enfants, celle des enfants naturels non reconnus, simplifié la recherche du domicile de SÊcours, une refonte totale de la loi sur les enfants assistés n’en est pas moins indispensable pour équilibrer les charges et surtout pour rendre tes hospices dépositaires de province à leur destination primitive. Actuellement cet asile départemental, avec l’obligation absolue du certificat de naissance, avec l’admission après enquête, avec la. recherche, même atténuée, du domicile de secours, est aux antipodes du tour ; il n’offre qu’une hospitalité restrictive, conditionnelle, parfois aventureuse, aux nouveau-nés clandestins; il n’est pas une barrière suffisante contre la morti-natalité, contre l’avortement,contre l’infanticide; il reste à coup sûr un refuge pour les enfants de mères misérables, il n’atteint pas complètement le but pour lequel il a été créé, il n’est plus qu’un organisme mutilé au regard de la loi fondamentale elle-même des enfants trouvés.

Page 1