LA POUPÉE
Elle a quatre ans. Elle a sur ses genoux sa fille. Une poupée. Oh! mais qui parle! Elle l'habille Je suis assis devant le feu, lisant, rêvant, En tête à tête avec quelque mort bien vivant D'Athènes ou de Rome ou d'ailleurs. La petite Est d'une gaucherie exquise et se dépite Par instants; la voici dans un grand embarras : Une manche, la gauche, est étroite, et le bras Entre mal; elle a peur de déchirer la soie.
A PARIS ET A VILLEQDIER. 197
C'est amusant de voir les moyens qu'elle emploie! Mais elle a beau pousser, l'obstacle est là toujours. Allons! elle a besoin qu'on vienne à son secours, Et je quitte le drame, Eschyle, et l'épopée, Homère, pour passer la manche à la poupée.
A MADEMOISELLE AXGIOLA
A l'heure où l'aube va naître, J'étais, cherchant un sonnet, Penché sur un jardinet Endormi sous ma fenêtre.
Soudain un gentil oiseau, Si gentil, Mademoiselle, Qu'il devait être une oiselle, (llianta dans un arbrisseau.
Et sa voix était si tendre Et montait au firmament Si délicieusement Que je croyais vous entendre.
Comme le son sortait clair De sa gorge printanière!
Chaque note semblait faire De la lumière dans l'air.
Le soleil n'était plus pâle!
Quand elle eut dit son morceau Jusqu'au bout, un autre oiseau Bien moins joli (donc, un maie).
Dont l'œil ardent paraissait Éclater en étincelles, Se mit à battre des ailes Comme s'il applaudissait.
Puis il chanta : — « Je t'adore!
C'est pour te voir que les bois Se réveillent, et ta voix Est nécessaire à l'aurore!
« Sache que ton chant vainqueur Jusqu'au fond de moi pénètre.
Quand tu chantes, ô doux être!
Tu me fais chanter le cœur!
« 0 cantatrice chérie!
Les mauvais jours sont finis, Nous sommes au mois des nids.
Si tu voulais!... Je t'en prie!... »
11 s'était d'elle approché.
Elle ne prit pas la fuite...
Et ce qu'ils firent ensuite Les feuilles me l'ont caché.
De même, à l'heure où se lève Le lustre, l'autre soleil, Lorsque votre chant, pareil A ceux qu'on entend en rêve,
A PARIS ETA YILLEQUIER. 201
Seul ou dominant les chœurs, Fait, plus frais que la rosée, Dans la salle électrisée Battre les mains et les cœurs,
Au son de vos lèvres roses Un autre oiseau qui dormait S'éveille en nous et se met A chanter un tas de choses.
Ce qu'il chante, on vous le tait.
Pourquoi? Parce que, méchante, Lorsqu'on vous dit ce qu'il chanle.
C'est comme si l'on chantait.
Sois réaliste et sois idéaliste. Sot
Oui croit que Fart se peut enfermer dans un mot !
Le poète est un libre oiseau qui meurt en cage.
L'art rompt tous les liens qu'on lui noue, et saccage
Les cloisons. Ouvre tout à ce porte-flambeau!
Analyser c'est bien, imaginer c'est beau.
L'imagination et l'analyse, frère,
Bien loin de se gêner, s'entr'aident au contraire.
Qu'est-ce que l'idéal? le réel agrandi.
Donc, si par l'avenir tu veux être applaudi.
Réunis le réel à l'idéal et plonge
Ton esprit dans la vie ensemble et dans le songe.
Ne voir qu'avec les yeux, c'est la moitié de l'art,
Ce n'est pas l'art. Le rêve est un autre regard.
Vois le visible et vois l'invisible. Vénère
En l'art l'observateur et le visionnaire,
Celui qui reproduit et celui qui conçoit,
Le créateur qui dit : Que ce qui n'est pas soit !
Et l'archer dont la flèche a pris le fait pour cible.
Le présent, le passé, le futur, l'impossible,
Il est chez lui partout. Son domaine comprend
L'infiniment petit et l'infiniment grand.
L'art, c'est le marcheur lent qui s'arrête au brin d'herbe,
Et c'est également le cavalier superbe
Du grand cheval ailé qui, lorsqu'il va rayant
L'obscurité des nuits de son vol effrayant,
S'il perd un de ses fers dans l'immensité brune,
Prend pour le remplacer le croissant de la lune!
On a sans doute un moment
D'agrément A voir votre frais visage ; Une fille de vingt ans
Par instants Fait bien dans le paysage;
Mais bientôt on s'aperçoit,
Quel qu'on soit, Qu'une belle créature Vers qui tous les regards vont
X'est au fond Qu'un instrument de torture.
Rendre un pauvre homme amoureux,
C'est affreux; Vous vous moquez de nos fièvres; Et l'enfer païen renaît,
Et l'on est Le Tantale de vos lèvres.
Et l'enfer chrétien est doux
Près de vous, Et Dante dans son poème N'a rêvé, ni nul depuis,
Rien de pis Que d'aimer sans qu'on vous aime;
Et l'on est moins fortuné
Qu'un damné Sur les braises éternelles
Quand s'allument sous les grils
De vos cils Les charbons de vos prunelles!
Quel criminel sans pardon Suis-je donc?
C'est vous que j'appelle à l'aide!
Vous m'avez fait cuire assez.
Choisissez
De m'aimer — ou d'être laide.
Ce serait un peu léger
D'exiger Qu'un jaloux vous vitriole, Et je me contenterais
A peu près De la petite vérole.
Certes, vous crever les yeux M'irait mieux;
Mais j'ai l'àme si peu noire
Que je borne mon espoir A vous voir
Pour figure une écumoire. .
Donc, si vous vous obstinez,
Devenez Hideuse, je vous supplie.
Je n'ai pas, en vérité,
Mérité Que vous soyez si jolie.