‹ Dernier amourChapitre 1 sur 1 · I. A ETE TIRE A PART · texte numérisé non relu

I. A ETE TIRE A PART

4I!ent cinqii c-huit exemplaires de luxe numérotés a la presse, savoir :

3 exemplaire ur papier de Chine i à 3

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L'hôtel de Fontenay-Cravant était en fête. Par le vaste escalier de bois sculpté, décoré de splendides tapisseries, d'après le Don Quichotte de Goypel, et éclairé à la lumière électrique, lentement, les dames ea grande toilette, les cavaliers en culotte courte, montaient, avec un murmure de joyeux propos échangés. Du haut de la galerie, un groupe d'invités, appuyé aux balustres de marbre rare, comme un jury d'élégance, examinait le défilé brillant : jeunes femmes luxueusement parées, laissant flotter, avec une grâce experte, leurs traînes de soie ou de velours, balançant, en des mouvements gracieux, leurs têtes aux cheveux d*or ou de jais, coiffées de fleurs et de diamants; jeunes hommes souriants, au maintien compassé, à l'allure précise et exercée, dont les habits noirs rehaussaient l'éclat des robes claires et des blanches épaules. Aïl

haut des degrés, devant la large ouverture, par laquelle les salons étincelants de lumière apparaissaient, 1? comtesse de Fontenay se tenait, superbe et affable, accueillant ses hôtes la main tendue, le regard rayonnant, d'aimables paroles sur les lèvres. Sa beauté, qui avait été célèbre, s'épanouissait dans une admirable maturité. Sa robe de velours noir, relevée sur un tablier de satin broché, faisait valoir ses élégantes épaules et ses bras de marbre. Un collier de perles, seul bijou qu'elle eût mis ce soir-là, entourait son cou délicat qui supportait avec fierté sa tète pâle éclairée par des yeux gris d'une exquise douceur. Sa chevelure brune, ornée d un seul piquet de roses, avait toujours cette ondulation harmonieuse qui, au temps de sa glorieuse jeunesse, encadrait si bien son front hardi. A peine quelques fils d'argent brillaient à ses tempes, autour de l'oreille, annonçant que la grande dame avait passé la quarantaine, cet automne de la vie où les beaux jours encore nombreux sont cependant déjà voilés dune ombre de mélancolie.

Entourée d'un état-major mondain, composé d'hommes que leur naissance, leurs talents ou leur fortune mettaient hors de pair, depuis deux heures, elle était debout, faisant à ses invités les honneurs de sa maison. Cependant, comme elle venait d'échanger quelques paroles avec l'ambassadrice d'Autriche, et de la conduire jusqu'à l'entrée des salons, un jeune homme, très élégant et charmant de figure, s'approcha vivement, et parlant bas, avec un air de gracieuse familiarité :

— Comtesse, est-ce que vous savez où est Armand?

DERiMER AMOUR. '^

demanda- t-il. Depuis un quart d'heure je le chercne, dans tout riiôtel, sans pouvoir le trouver...

— Mais je ne l'ai pas vu de la soirée, dit M™*^ de Fonlenay. Je pense qu'il surveille les derniers apprêts de la représentation...

— Non pas. Je viens des coulisses... M™^ de Jessac, i qui on a fait une coupure dans son rôle, voudrait avoir un raccord avec Armand, et nous ne savons pas ce qu'il est devenu... Un Dieu, jaloux de ses succès, l'a peut-être enlevé !... A moins que ce ne soit le directeur de la Comédie-Française...

Le beau garçon riait. Mais le front de la comtesse s'était assombri. Une sourde inquiétude avait troublé son cœur. Sans motif et sans raison, car où son mari pouvait-il être, sinon enfermé au fond de son appartement, occupé à mettre la dernière main à sa toilette, en relisant le rôle qu'il jouait dans la pièce nouvelle du marquis de Riva, dont la première allait se donner devant l'auditoire d'élite rassemblé dans les salons.

— Je ne puis m'éloigner d'ici, vous le voyez, dit ]\|me (jg Fontenay, en montrant de son éventail les groupes qui se formaient au haut de l'escalier, attendant pour la saluer. Cherchez encore, mon cher Paul, ^t venez, tout à l'heure, me rendre compte...

Elle s'avança vers ses hôtes, d'un pas rapide qui fit bruire sa traîne de soie. Le jeune baron de Cravant souleva une portière de satin brodé, masquantun passage, et entra dans les appartements particuliers, qui servaient de coulisses au théâtre dressé au fond du grand salon. Dans le boudoir de la comtesse, le jeune pre-

mier de la troupe mondaine, Hector Firmont, livrait sa tête aux soins éclairés de Pontet, le coiffeur sans rival pour maquiller habilement un visage, faire une tête de barbon à un jeune homme, ou une tête d'amoureux à un vieillard. L'acteur de société, très inquiet d'une légère chaleur au larynx, avait envoyé chercher un gargarisme chez le pharmacien le plus proche, et, toutes les dix minutes, lotionnait ses cordes vocales avec la potion secourable.

Dans le cabinet de toilette de la comtesse, M™^ de Jessac, la diva qui joue avec le brio de Ghaumont, et chante avec le charme de Judic, achevait de mettre le premier costume de son rôle à travestissements. On l'entendait, à travers la porte, jeter à sa femme de chambre de nerveuses objurgations coupées par de brillantes roulades préparatoires.

— Joséphine, faites donc attention, vous me sanglez, je ne pourrai pas respirer... Ah! ah! ah! ahl ah!... A-a-a-a-ah! Vous voyez comme le son est étouffé... Desserrez un peu. .. Ah ! ah ! ah ! a-a-a-a-a-ah ! ... Je crois que je serai en voix... Eh! vous m'entrez une épingle dans le dos!

Un rire perlé accueillit ce cri de détresse. C'était la jolie M°^ Trésorier qui, dans la chambre voisine, séparée seulement par une portière, se promenait en cambrant devant la psyché sa fine taille de soubrette.

— Vous riez, méchante, dit M™^ de Jessac... On voit bien que vous êtes sûre de vous, et que vous savez d'avance que vous aurez du succès!...

— Nous en aurons tous! Car, pour dire vrai, nous

sommes admirables ! Eh ! qui vient là? On n'entre pas l Cette exclamation effrayée était motivée par une tentative, faite du dehors, pour ouvrir la porte do la chambre.

— N'ayez pas peur, ce n'est que moi! dit la voix rieuse du baron de Gravant.

— Comment ! ce n'est que vous ! s'écria M™*^ Trésorier, mais cest beaucoup trop! Voulez-vous bien fermer...

— Mais si je ferme, je ne peux plus parler, et si je ne parle pas, vous ne saurez pas ce que j'ai à dire...

— C'est assez juste. Eh bien ! Entre-bâillez, mais ne regardez pas...

— Pourquoi! Vous êtes très convenable... Vous êtes en corset et en jupon.

— Comment le savez-vous?

— Tiens! Et la psyché!

— Oh ! l'horreur!

M^^Trésorier s'élança vers la porte du cabinet de toilette, se cachant à demi derrière le panneau de satin qui la couvrait :

— Maintenant, demandez ce que vous voulez savoir?

— Armand n'est pas ici, par hasard?

— Comment ici? Le comte? Pendant que je m'habille? Ah! çà, vous êtes fou! Louise, vous entendez ce ce que M. de Cravant ose me dire?...

— Oui, c'est un insolent, fit M°^® de Jessac... ah ! ah ! ah ! a - a - a - ah ! Mais je voudrais qu'on retrouvât le comte, car il serait bien utile de nous entendre sur notre nouveau jeu de scène, avant de commencer la représentation.

— Elî bien, il a fui comme nne ombre...

— Mais en disant : Je reviendrai?

— Je l'espère... Tout porte à le croire... Cependant c'est fort extraordinaire ! ... J'ai fouillé l'hôtel. . . Un dernier espoir était qu'il fût avec vous...

— Encore!

— Bah! Entre camarades!... L'art excuse tout!

— En toutcas, il ne vous excuse pas, vous, qui n'êtes pas comédien, mais simple avertisseur. .. Allons, filez...

— Dieu ! que ces femmes de théâtre sont désagréables ! s'écria le baron de Gravant avec un éclat de rire. Il referma la porte et, pour la seconde fois, se dirigea vers l'appartement du comte. Il ouvrit une porte et entra dans un cabinet de travail luxueux et sévère, meublé de noyer sculpté, tendu de vieilles tapisseries. Le plafond à poutres apparentes était divisé en caissons, à fond alternativement bleu et rouge, frappé de trèfles d'or. Aux quatre angles les armes de Fontenay-Cravant : la tour d'or aumaure de sable, avec cette devise : «Fontes n'ay, » en souvenir de ce Gravant qui, à la bataille de Moncontour, renversé par les reîtres huguenots, remonta sur son cheval démuni de sa selle brisée et chargea ainsi, à cru, toute la journée. Sur une table de milieu, qui servait de bureau, des papiers étaient épars. Les lampes étaient baissées et une demi-obscurité régnaitdansla pièce. Au fond, par une porte entr'ouverte, une raie de lumière passait, et un bruit de pas annonçait que quelqu'un se trouvait là. Du cabinet le baron de Gravant demanda tout haut :

— Armand, est-ce toi qui es dans ta chambre?

Les pas se rapprochèrent, et le domestique du comte parut, vêtu de noir, sérieux et solennel.

— C'est vous, James?... Est-ce que mon cousin n'est pas chez lui ?J y suis venu, déjà deux fois, etn'y ai trouvé personne.

La figure du serviteur prit une gravité soudaine, il baissa les yeux, comme s'il craignait d'être trop communicatif, et marmotta entre ses dents, en anglais, quelques paroles incompréhensibles.

— Qu'est-ce que vous racontez là? reprit vivement le baron de Gravant. Tâchez de vous expliquer avec plus de clarté.

Le valet de chambre fit le gros dos, montrauneface morne et impassible et garda le silence.

— Ah ! çà, vous commencez à me donner des inquiétudes, s'écria le jeune homme. Que signifie votre atti-; tude?... Je vous sais dévoué à votre maitre... Lui est-il arrivé quelque chose?... Voyons!... C'est la comtesse qui m'a chargé de m'informer...

Le domestique eut un geste de dénégation, mais ne. prononça pas une parole. Impatienté, le baron passa devant lui et pénétra dans la chambre à coucher. Là, tout était préparé pour la toilette du maitre de la maison. Le pantalon noir, le gilet blanc, l'habit étaient rangés avec symétrie, sur le lit étroit et bas. Une petite table portait la chemise garnie de ses boutons d or, la cravate, le mouchoir et des gants.

M. de Gravant jeta un rapide coup d'oeil autour de lui, vit le cabinet de toilette vide et dans un ordre parfait. Il eut la certitude qu'à l'heure où il aurait dû ne songer

qu'à ses invités, le comte de Fontenay était absent de ehez lui, à l'insu de sa femme : il pressentit quelque grave mystère et, se tournant vers le serviteur qui Ta- Tait suivi et se tenait silencieux devant la fenêtre :

— Il est sorti, dit-il avec fermeté, quand cela?

Le valet de chambre comprit qu'il ny avait plus à tergiverser, et se décidant à parler :

— M. le comte est sorti, il y a deux heures...

— Et comment?

— Tout seul, à pied.

— Quels vêtements portait-il?

— Ceux qu'il avait dans la journée.

— Que s'était-il passé qui pût l'obliger à s'éloigner d'ici?

— M. le comte s'apprêtait à s'habiller, quand il a reçu une dépêche... un petit télégramme bleu... Il l'a lu, a poussé une exclamation, s'est écrié tout haut : « Il faut que j'y aille. » Il a pris son chapeau, son paletot de fourrure, et, au moment de descendre par l'escalier qui dessert le cabinet de toilette, il m'a dit :

— James, arrangez-vous pour qu'on ignore mon absence. Je serai ici dans uneheure et demie, au plus tard. Et il est parti... Il était neuf heures.

— Ainsi il y a deux heures, maintenant.

— Il y a deux heures. M. le baron comprendra pourquoi j'ai essayé de gagner du temps, sans donner d'explications, etvoudrabienm'excuserdene lui avoir pas répondu tout de suite.

M. de Gravant fit de la tête un signe approbateur. Il marcha nerveusement, en tirant sa longue moustache

blonde d'un air préoccupé. Il pensa à aller retrouver jyj[me (jg Fontenay, pour l'avertir de ce qui se passait. La crainte deTinquiéterle retint. Il s'accouda à la cheminée, se demandant à quelle résolution il devait s'arrêter. Il était impossible que la situation se prolongeât. Le comte jouait avec M™^* de Jessac et Trésorier, MM. Firmont et Perducières. Avant une demi-heure il faudrait prendre des mesures. Le public n'attendrait pas indéfiniment. Le jeune homme sentit bouillonner en lui une impatience fébrile. Il se jugea chargé d'une lourde responsabilité. Et, après une dernière hésitation, il se disposait à reprendre le chemin du salon et à prévenir la comtesse, quand un pas léger, accompagné d'un froufrou de soie, se fit entendre, et M°^®de Fontenay parut. Elle était un peu pâle, et ses yeux semblaient noirs sous ses sourcils contractés. Elle s'efforça de sourire, et dit:

— Eh bien ! est-il prêt?

A ce momentprécis, le baron Paul de Gravant, qui avait toujoursvécuavecune insouciance et une légèreté complètes, eut l'intuition qu'une crise grave était près d'éclater, à laquelle il serait douloureusement mêlé. Il assigna à l'absence du comte des motifs impérieux qu'il importait de cacher à sa femme. D'instinct, il essaya de couvrir la situation de son cousin, et affectant un air insouciant :

— Ne vous préoccupez pas, comtesse, dit-il. Armand va être ici dans une minute.

— Il est donc absent?

— Il a été appelé pour un instant. Oh ! rien de sérieux. .

Les lèvres de la comtesse blanchirent, et un léger tremblement agita ses mains. Elle fit cependant bonne contenance, et sourit en demandant :

— Appelé? Mais par qui?

Son regard parcourut rapidement la chambre. Elle vit la toilette préparée, le valet de chambre troublé. Elle eut la certitude qu'on la trompait. Une angoisse affreuse la bouleversa, elle pensa à un duel, à quelque horrible aventure menaçant la vie de son mari. Elle fit un pas rapide en avant ; elle venait d'apercevoir dans la cheminée une petite boule de papier bleu : le télégramme froissé et imprudemment jeté par le comte avant de partir. Elle s'arrêta, ayant honte de ramasser ce papier, de le déchiffonner et de le lire, devant le domestique, et se tournant vers lui :

— James, allez, je vous prie, dire à M. Firmont qui s'impatiente, qu'on ne lèvera pas le rideau avant un grand quart d'heure. . . Vous ferez prévenir aussi M™^ de Jessac...

Le valet de chambre s'inclina et sortit. A peine était-il hors de la chambre que, sans souci de Gravant, elle fondit sur le papier bleu, l'ouvrit, le lissa avec sa main gantée, et s'approchant de la lumière, elle dévora ces lignes : « Ma tante est gravement malade. Venez sans perdre un instant. Je me meurs d'inquiétude. — Lucie. »

Les yeux de M""^ de Fontenay devinrent fixes, la respiration s'arrêta dans sa gorge, une chaleur insupportable lui brûla la poitrine. Elle fit entendre une plainte sourde et, les jambes cassées, elle se laissa tomber sur un fauteuil. Elle resta là, immobile , la tête penchée.

en proie à une horrible torture morale. En une seconde, tout s'effondrait autour d'elle : sa sécurité morale disparaissait, son bonheur était anéanti. Elle ne pouvait plus rien espérer de l'avenir, et elle avait tout à craindre du passé. Lucie ! Ce nom de femme, éclatant, inattendu comme un coup de tonnerre, au milieu de sa vie se-.reine, quelle mystérieuse rivale le portait? Depuis combien de temps Armand la connaissait-il ? Quelle irrésistible domination elle exerçait sur lui, pour l'avoir forcé à quitter sa maison pleine d'amis, sa femme parée et rayonnante, à déserter enfin tous ses devoirs d'époux, de maître, et l'entraîner, dans la nuit froide et noire, vers un but ignoré ? Quel intérêt il portait à cette jeune femme, quelle tendresse il avait pour elle, quelle obéissance aveugle il lui avait vouée, puisqu'à son premier appel d'alarme, il abandonnait tout ce qui n'était pas. elle, et courait, indifférent à ce qu'il laissait derrière lui. Lucie I... Pour la première fois, ce nom traversait sa pensée comme une flèche aiguë. Elle en trouvait la consonance redoutable. Elle en étudiait la compositiori, et une forme suave, radieuse, jeune, surgissait devant elle, voilée comme par une vapeur qui en laissait la beauté indécise. Mais elle la jugeait belle. Gomment, si elle n'eût pas été adorable, Armand...

A cette conclusion si cruelle, des larmes coulèrent de ses yeux, et des sanglots, qu'elle ne pouvait plus contenir, débordèrent sur ses lèvres. La fîère grande dame resta le visage découvert, dédaignant de s'abriter derrière ses mains étendues, offrant au baron de Gravant le sublime spectacle d'un désespoir qui ne gardait au-

cun ménagement hypocrite et, sans autre préoccupation que sa cause même, s'abandonnait incurable et profond.

Le jeune homme, très troublé, fit un mouvement d'affectueuse pitié vers M^^'de Fontenay; elle l'arrêta d'un geste :

— Non, non, laissez, Paul : cela me fait du bien. Une question brûlait la bouche du baron. Il eût voulu

savoir ce que contenait le mystérieux télégramme. Il n'osa pas le demander. Cette simple et réelle douleur lui imposait. Il avait vu souvent pleurer des femmes ; jamais avec cette saisissante fierté. Il était difficile de prodiguer des consolations à une telle tristesse.il eût été plus aisé de maudire celui qui en était l'auteur. Gomme il restait là, assez embarrassé de son attitude et hésitant à parler, un pas rapide dans l'escalier fit tressaillir la comtesse. Elle se leva vivement^ le visage rayonnant d une joie subite :

— C'est lui, fit-elle, il revient!

Cet : « Il revient,» contenait tout un monde d'espérances soudainement ranimées. Peut-être M™^de Fontenay avait-elle eu, pendant un instant, la crainte que son mari ne fût parti pour toujours. Elle vit dans ses mains le télégramme tout ouvert, elle le froissa vivement et le rejeta dans la cheminée, puis faisant un geste d'autorité au baron :

— Qu'il ne se doute pas que je suis venue ici... Qu'il ne sache pas que j'ai lu cette dépêche... Vous m'entendez bien, Paul, pas un "^ot... je ne vous le pardonnerais de ma vie !

Et comme une ombre, elle disparut dans l'obscurité du cabinet de travail. Au môme moment, essoufflé et se hâtant, le comte entra dans la chambre. Il fronça le sourcil en apercevant sort cousin, lui serra la main machinalement, avec un : « Tiens ! tu es là, » très ennuyé, puis, jetant sa pelisse et son chapeau, enlevant sa jaquette, il cria :

— James ! Allons ! Vivement ! Diable ! il est onze heures passées... Où en est-on?

Le valet de chambre revenait. Il parut étonné de ne pas retrouver M™*" deFontenay dans la chambre. Il lança un regard furtif du côté de M. de Gravant, mais habitué atout voir et à tout entendre sans faire une observation, il baissa la tête et s'occupa de la toilette de son maître. Le baron répondait à la question posée par son cousin :

— On en est, parbleu, à t'attendre. 11 y a beau temps que Firmont piétine, dans Ténervement d'une venette intense. Quant à M^^^ de Jessac, elle te réclame à grands cris...

Le comte eut un geste de mécontentement :

— Ah ! une insupportable affaire, qui m'est tombée sur la tête, au moment où je m'y attendais le moins, et

qui m'a forcé à m'absenter pour une heure Oh ! rien

qui me touche personnellement...

Gomme il terminait ce beaumensonge,derairleplus tranquille, son regard tomba sur la petite boule bleue rejetée par la comtesse avant de s'éloigner. Il eut un sourire de satisfaction en la retrouvant à la place où il l'avait si imprudemment lancée dans la précipitation

i4 LES BATAILLES DE LA VIE.

de son départ. Ce papier lui avait, depuis deux heures, causé du sçuci, et il s'était violemment reproché la légèreté avec laquelle il l'avait laissé à la portée d'une main indiscrète. Il choisit dans une coupe, sur lacheminée,une cigarette, sebaissad'unairindifférent, ramassa le papier compromettant, l'ouvrit, constata que c'était bien le même, le plia en long, et le plaçant au-dessus d'une des lampes, il l'enflamma et s'en servit pour allumer sa cigarette, puis il le laissa brûler jusqu'au bout, et en froissa sous son pied les cendres noires.

— Là, dit-il, avec un soupir qui éparpilla au plafond une bouffée de fumée blanche. Sais-tu ce que tu ferais si tu étais un ange ? dit-il à Paul de Gravant. Tu prendrais mon rôle qui est sur la table, et tu me ferais repasser mon rôle...

— Tu le sais sur le bout du doigt...

— N'importe ! Au dernier moment, c'est une bonne précaution.

— Eh bien! voyons...

Le baron prit le cahier de papier, sur la couverture duquel se lisait, écrit en belle ronde, le titre de lapièce: V Ecole d'application, et plus bas le nom du personnage Octave de Margency ; l'ouvrit et donna la première réplique. Le comte répondit, allant et venant de son cabinet de toilette à sa chambre, s'habillant avec rapidité. C'était un homme d'une quarantaine d'années aux cheveux châtains frisés, au visage coloré, éclairé par des yeux bleus frangés de cils noirs ; de chaque côté de sa bouche, de longues moustaches blondes pendaient comme celles des guerriers gaulois encadrant un

menton carré qui donnait à sa physionomie beaucoup d'énergie. Grand et mince, d'une tournure charmante, Armand de Fontenay paraissait à peine trente ans. Son élégance était admirée de tout Paris. Ancien capitaine d'état-major, officierd'ordonnancedumaréchal de Mac Mahon, puis attaché militaire à Vienne, le comte Ai mand s'était éloigné de l'armée lorsque son ancien che. avait quitté le pouvoir.

Riclfe de sa fortune personnelle et de celle de sa femme, la belle princesse de Schwarzbourg qu'il av^it épouséependantsonséjourenAutriche, il menait grand train et sa maison passait pour une des plus agréables du faubourg Saint-Germain. Allié aux plus illustres familles de France, en rapport par la comtesse avec la plus brillante aristocratie étrangère, il avait su, en quelques années, devenir un des arbitres du goût, un des maîtres du bon ton. Ses équipages étaient cités comme des modèles. Sa tenue était copiée par la jeunesse élégante. La coupe de ses vêtements était indiscutée et la couleur de ses gants, la forme de ses cravates faisaient loi.

Il était, en dépit de cette suprématie mondaine, d'une simplicité et d'une grâce exquises. Sa souveraineté lui était venue sans qu'il fit rien pour l'obtenir. Parce qu'il était beau garçon, bien tourné, très poli et fort spirituel, incarnant, en sa personne, toutes les qualités solides et tous les défauts brillants de la race française. Il semblait un survivant du xvm« siècle, oublié par le: guillotinades de la Convention, les massacres glorieu: de l'Empire, les révolutions successives de la monar-

chie elles hécatombes de la dernière guerre. Sous l'habit de satin clair et la culotte courte, avec le talon rouge et la poudre, il eût fait merveille à la cour de Versailles. Sous la redingote noire, à revers de soie, un gardénia àla boutonnière, avecsagrâce aisée et souriante, il était, à la lin. du siècle, dans le Paris moderne, le roi de la Mode.

Ce beau garçon avait une gaité et un entrain inimaginables. 11 conduisait le cotillon jusqu'à l'aube, sans paraître en éprouver la moindre fatigue, et, pour se remettre, il prenait une douche et montait à cheval. L'air vif du Bois le ranimait; il rentrait pimpant, frais, animé, déjeunait de bon appétit et une sieste de deux heures, dans la journée, lui rendait toute sa vigueur, toute sa verve pour les visites de cinq heures et les obligations mondaines de la soirée. Encore, s'il allait aux Français, le mardi, ou le vendredi à l'Opéra, trouvaitil la force de ne pas dormir, et d'applaudir aux bons endroits.

Il s'était mis, depuis deux ans, à jouer la comédie. La première fois, il avait fait preuve de complaisance. Il s'agissait de remplacer un jeune premier de salon, dans le personnage de l'officier de V Étincelle. En trois jours, Armand avait appris le rôle, et, sans effort, avec un naturel parfait, un charme irrésistible, il avait joué, emportant les suffrages d'un auditoire des plus difficiles à contenter. On eût dit que le comte était venu au monde pour tenir l'emploi des jeunes premiers. Tout de suite, il avait su dire juste, marcher adroitement et parler sans faire de gestes. Sollicité par toutes

les maîtresses de maison qui cultivent le théâtre pour le divertissementde leurs invités, Armand s'était laissé entraîner à continuer de si heureux débuts. Et sa seconde incarnation, dans un personnage comique, lui avait valu un triomphe. Alors il avait eu une vogue extraordinaire et, pour ne point passer sa vie à jouer la comédie, il s'était vu contraint de faire une vigoureuse défense.

Une fois, deux fois au plus, dans la saison, il consentait à se donner en spectacle. Encore le faisait-il sans plaisir et comme on s'acquitte d'une corvée. Ce soir-là, c'était chez lui qu'il jouait : à son bénéfice, comme il avait dit gaîment aux répétitions. Et tout ce que la haute société parisienne et la colonie étrangère compte de personnalités marquantes était réuni dans les salons, attendant avec impatience le lever du rideau.

Armand, tout en répétant, soufflé par son cousin, et en s'habillant, aidé par son valet de chambre, demeurait sombre et préoccupé. Il n'avait pas sa liberté d'esprit accoutumée. On sentait qu'il faisait effort pour se distraire des pensées qui le troublaient. Par instants, son front se creusait, et sa voix devenait sèche et nerveuse. Il achevait de passer son habit, lorsque Firmont, grimé en Brésilien, ses moustaches cachées sous une bande de baudruche, coiffé d'une perruque d'un noir de jais, son plastron de chemise orné de diamants énormes, entra avec agitation :

— Eh bien ! comte, y sommes-nous, dit-il : le public commence à s'impatienter

Il regarda son partenaire, et poussant un cri de détresse :

— Ah! mon Dieu ! Mais votre figure n'est pas faite !... Et vous êtes pâle comme un mort!... Qu'avez-vous? Êtes-vous souffrant?

— Non, je suis très bien. Un peu de rouge, il n'y paraîtra plus.

Il passa la patte de lièvre que lui tendait son valert de chambre, sur sa joue qui, en effet, était livide. Et grâce à cette coloration factice, il redevint tel qiî'on le voyait d'habitude : animé et brillant.

— On commence l'ouverture, dit une voix à l'entrée du salon.

— Bon! nous voici, répondit Armand.

Il secoua ses épaules, frappa le tapis du pied, et, avec plus d'énervement que de véritable entrain, comme s'il voulait se faire illusion à lui-même, il dit en souriant :

— Allons ! Gravant, passe devant, et nous, Firmont, au triomphe !

Dans le lointain, déjà les accords de l'orchestre se faisaient entendre. Ils arrivèrent au petit salon, qui servait de foyer aux artistes, et donnait sur le théâtre, dressé au fond de la grande galerie des fêtes de l'hôtel de Fontenay.M™^deJessac et labaronneTrésorier, rayonnantes dans leurs élégants costumes, attendaient en causant avec Perducières, rendu complètement méconnaissable par sa perruque grise, ses favoris en côtelettes, et son ventre de père noble. Firmont, en Américain du Sud, roulant les consonnes, comme les torrents de la savane

roulent les rochers, fut accueilli avec des exclamations enthousiastes. Il fallut, pour faire taire ses amis, que le baron de Gravant leur rappelât que, de la salle, on pouvait les entendre. Ils ne se lassaient pas de se regarder, d( se congratuler. M'"*^ de Jessac, jolie blonde à taille fine offrait un décoUetage hardi qui devait, du côté des hom mes, paralyser toutes les critiques que son jeu pourrait mériter. Elle avait une mouche assassine, si extraordinairement placée dans le creux délicat de la poitrine, que Firmont sentait, sous son fard, des bouffées de chaleur lui monter à la tête. Le marquis de Riva, soulevant une portière qui séparait le foyer du vestibule, s'avança, souriant, vers ses interprètes, et fit une diversion heureuse. Correct et gracieux, avec ses yeux narquois et sa moustache cirée d'ancien officier, il trouvait un mot aimable et spirituel à dire à chacun. Empressé et galant auprès des femmes, avec les hommes amical et reconnaissant.

— Je pense que cela va bien marcher, dit-il au comte. ]y|me ^Q Fontenay m'a chargé de vous envoyer ses meilleurs encouragements... Ah! voici l'ouverture qui tire à sa fm. Perducières, c'est à vous... Pas d'émotion, du naturel, et tout ira parfaitement... Moije retourne dans, la galerie pour vous applaudir.

Armand, monté sur l'estrade où se dressait le théâtre, jeta, par une fente du décor, un coup d'œil sur la salle. Sous la clarté de la lumière électrique, dans le rayonnement de leur élégance et de leur beauté, deu: cents femmes assises, en grande toilette, formaient m parterre d'une somptuosité, d'une splendeur, d'une

coloration sans pareilles. Les diamants étincelaient, les yeux luisaient, les bouches s'ouvraient dans un sourire, les plumes ondulaient sur les têtes, les dentelles frémissaient autour des corsages, au vent des éventails élégamment maniés, qui palpitaient comme des ailes d'oiseaux énamourés. Une senteur douce et légère flottait, émanation exquise de cette réunion de femmes, parfum délicieux de ces fleurs vivantes.

^rne (jg Fontenay, au milieu d'un groupe dintimes, montrait un visage d'une impénétrable sérénité. Elle parlait, avec une présence d'esprit admirable, faisant à tous les honneurs de sa maison, répandant ses plus affables paroles, offrant ses plus charmants sourires. Et pourtant elle avait le désespoir dans le cœur. Frappée en pleine sécurité, en plein bonheur, par la première atteinte de la jalousie, elle souffrait une torture inexprimable, et devait la dissimuler. Auprès d'elle, assis dans l'embrasure d'une porte, un vieillard aux cheveux blancs bouclés, au fin regard, à la bouche sarcastique, le marquis de Villenoisy, ancien ambassadeur, qui avait vu naître la comtesse, l'observait sans mot dire, inquiet du son de sa voix changée, de l'éclat fébrile de ses yeux. Comme elle riait avec un peu trop d'éclat, ne pouvant vaincre l'excitation de ses nerfs désespérément tendus, il se pencha, et avec une don ceur paternelle :

— Qu'y a-t-il donc, Mina? fit-il. Est-ce que vous souf frez? Vous ne me semblez pas être vous-même ce soir

La comtesse leva ses beaux yeux sur son vieil ami, et, arrêtée en plein effort de résistance à la tristesse qui

DERNIER AMOUR. . 2f

l'accablait, pendant une seconde, les traits de son visage exprimèrent un morne accablement. Des larmes vinrent mouiller le bord de ses paupières, aussitôt séchées par le feu dévorant de sa fièvre. Elle reprit promptement possession d'elle-même, agita sa belle tête aux traits purs, fit un geste insouciant avec son éventail, et d'un ton léger :

— Rien, rien, cher baron. Un peu de fatigue... M aisle plaisir fait tout oublier!

Le vieux diplomate hocha la tête d'un air satisfait. Dans sa carrière, il avait pris l'habitude de toujoursaccepter les raisons qu'on lui donnait, sauf à se faire^ en observant, une opinion personnelle. Il aimait trop ^jme (jg Fontenay pour essayer de la contraindre à desexplications qu'elle semblait vouloir éviter. Mais il se promit d'étudier une situation qui lui paraissait manquer de netteté. Son attention fut d'ailleurs bientôt distraite.

Après un dernier accord dupetit orchestre, rangé devantle théâtre, latoile venait de se lever, et Perduciéres, bientôt renforcé de M™* Trésorier, avait ouvert le feu du dialogue. Puis, au milieu d'applaudissements, très vifs pour ce public superlativement réservé, Armand avait paru.

Dès lors M""® de Fontenay oublia tout ce qui était autour d'elle pour concentrer son attention sur l'être unique qui comptât pour elle au monde. Ses regards fixés sur le visage de son mari en scrutèrent les traits avec l'attention du marin qui cherche à l'horizon les signes de la tempête. Pas une contraction de ses lé-

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vres, pas un pli de son front, pas un froncement de ses sourcils ne devaient lui échapper. Là, au milieu de cette foule élégante, embusquée comme un espion ardent à découvrir un spcret de vie ou de mort, elle tenait Armand à sa merci.

Elle eut une joie atroce à le voir s'avancer vers la rampe, en pleine lumière, sans protection, sans aucun moyen de détourner l'attention, seul, livré à sa dévorante curiosité. Elle frissonna en entendant le son de sa voix fraîche, sonore et charmante, en admirant sa fière et svelte tournure. Son cœur eut une rapide crispation et une douleur affreuse la bouleversa, faisant perler à son front une sueur glacée : son mari, dans son rôle d'amoureux, se montrait éclatant de verdeur et de grâce.'Tl ne paraissait pas trente ans. Cette constatation emplit sa pensée d'une amertume profonde. Par une évocation soudaine, elle se vit à côté d'Armand, et les indéniables atteintes que l'âge lui faisait subir, s'accusèrent avec une navrante réalité. Il était jeune, lui, séduisant, fait pour inspirer l'amour, et elle, hélas 1 ne devait plus que le ressentir.

La certitude qu'elle était trahie, ou qu'elle allait l'être, la tortura si cruellement qu'elle dut mordre son mouchoir de dentelle pour ne pas crier. Un nuage passa devant ses yeux, elle n'aperçut plus rien de ce qui était autour d'elle. Une sorte de somnolence morale la paralysa pendant quelques instants. Elle entendait, comme dans le lointain, les voix des acteurs qui débitaient leur dialogue, mais elle avait perdu la sensation de son être physique.

Ce demi-évanouissemont dura peu. Elle se rendit compte de ce qui lui arrivait, elle craignit de se donner en spectacle, de motiver des commentaires, elle retrouva de la force, tendit sa volonté, et elle réussit à imposer à son visage un air souriant. Elle essaya de s'agiter pour dissiper l'engourdissement qui la tenait encore. Elle prononça tout haut des paroles louangeuses pour les comédiens, et frai)pa de son éventail dans sa main gantée pour applaudir. A ce signal les bravos éclatèrent.

La comtesse, au milieu de ce joyeux tumulte, se retourna, elle constata que personne n'avait remarqué sa courte défaillance. Elle fut plus tranquille. Pcurcette âme énergique, la pensée que ses peines auraient pu être devinées et servir d'aliment à la malignité envieuse était insupportable. La certitude que son secret n'appartenait qu'à elle seule lui fit du bien. Elle suivit avec attention les péripéties de la pièce, qui se déroulait pimpante et légère au milieu des murmures approbateurs. Elle trouva de l'agrément à ce spectacle, ce fut comme une trêve au milieu de ses angoisses. Elle se refusa à réfléchir, elle se laissa aller à l'impression toute extérieure de ce plaisir fugitif éprouvé. Elle eut ainsi, pendant une heure, un rayonnement du visage qui donna le change à tous ceux qui la connaissaient le mieux.

Armand, aussi troublé intérieurement que la comtesse l'était elle-même, apercevant au milieu de l'auditoire la figure souriante de sa femme, ressentit un immense soulagement. Elle ne se doutait certainement

de rien. Sa fugue avaitpasséinaper(}ue,etil n'était point sous le coup d'explications périlleuses. Il eut un si vif mouvement de joie que sa physionomie, jusque-là un peu morne, s'éclaira. Il lança un tendre coup d'œil à la comtesse etjoua pour elle, lui adressant tous les effets de son rôle, cherchant son approbation, établissant, entre elle et lui, au milieu de cette assistance, une communication secrète. Il fut charmant, on eût dit qu'il mettait une coquetterie particulière à triompher, ce soir-là, plus brillamment encore que d'habitude.

Il avait voulu plaire et il y avait réussi. La toile descendit devant la rampe au milieu des acclamations. Ce public mondain, si difficile à échauffer, une fois parti, ne voulut plus s'arrêter. Les rappels succédèrent aux rappels, ramenant sur le petit théâtre les acteurs riants et ravis. Puis l'assistance se leva en désordre, et au murmure flatteur des compliments adressés à la comtesse, parmi les conversations de tous ces gens habitués à se voir chaque jour, à se retrouver chaque soir, la galerie des fêtes se vida peu à peu, et la salle à manger, où le buffet était dressé, fut envahie. Les acteurs, ayant changé de costume et enlevé leur fard, étaient venus se mêler aux spectateurs, et entourés, pressés, recevaient les félicitations qu'ils reportaient à leur auteur. Armand, redevenu complètement maître de lui, passait de groupe en groupe, répandant sa verve piquante et aimable. Le baron de Gravant, dégagé du souci d'assurer les entrées des comédiens et libre de s'occuper d'autre chose que du manuscrit de la pièce, examinait le comte et la comtesse, et, les voyant si calmes, si

^ais, se demandait s'il n'avait point rêvé. Cette scène rapide, drame pre'cédant la comédie, n'avait-elle pas eu lieu dans la chambre d'Armand? N'avait-il pas vu M"^*" de Fontenay pleurer, en constatant l'inexplicable absencedesonmari?Ilavaitencoredans l'oreille la voix, de sa cousine lui disant, avant de s'éloigner : (( Pas un mot! Qu'il ne sache pas que je suis venue ici ; qu'il ne se doute pas que j 'ai lu cette dépêche ! ... » Car elle savait ce que le télégramme bleu contenait, et lui, Gravant^ ne le savait pas. Était-ce une affaire d'argent, ou une affaire de cœur qui avait contraint si inopinément le comte à quitter sa maison, lorsque sa présence y était si indispensable ? Un sourire de doute passa sur les lèvres de Gravant. De l'argent? Avec la fortune énorme que possédait Armand. G'était impossible ! Il ne jouait pas. Alors, une femme? Quelque aventure galante ?

Le baron agita silencieusement la tête. Le comte n'aimait-il pas sa femme ? Leur étroite intimité, après dix ans de mariage, faisait l'étonnement de tout leur entourage. Dans cette société, si prompte aux scandaleux racontars, aux cancans effrontés,j amais un mot n'avait été dit ni sur Armand ni sur la comtesse. Au vu et au su de tout le monde, c'était un ménage exemplaire. On n'en eût pas trouvé un second pareil dans leur monde . Alors, nipour affaire d'argent, ni pour affaire de cœur? Etpourtant ce devait être sérieux. Une personne intelligente et forte comme M™^ de Fontenay n'aurait pas été bouleversée pour une vétille. Il y avait donc une aventure mystérieuse et grave qui mettait en danger le bonheur de la comtesse. Et Armand, riant, causant, faisant l'agréable,

au milieu d'un cercle déjeunes femmes, ne paraissait pas le moins du monde inquiet.

Alavérité,ilignoraitladécouverte faite par safemme, st la connaissance qu'elle avait de la cause de son abience. Le baron Paul fut ému à la pensée des périls îourus par son cousin. La partie entre M""* de Fontenay et Armand s'entamait vraiment trop inégale. L'homme était sans défiance, désarmé; la femme était prévenue et prête à profiter de la moindre faute. Gravant se demanda s'il ne devait pas prendre sur lui d'avertir le comte. Non pas lui révéler ce qui s'était passé, mais lui en dire assez pour l'engager à être prudent. 11 équilibrait ainsi les chances et rendait la lutte moins dangereuse. Il marcha dans la direction du comte, et déjà il levait la main pour lui toucher Tépaule et lui faire signe de le suivre un instant à lécart. Mais il n'eut pas le temps d'exécuter son projet, un bras se glissa sous le sien et comme, étonné, il se retournait, il vit près du sien le visage souriant et spirituel du marquis de Villenoisy :

— Je vous arrête, dit le vieux diplomate en pressant le bras du jeune homme ; une belle dame qui désire vous parler m'en a donné Tordre.

Il attira Gravant très déconcerté et le conduisant auprès de M""^ de Fontenay :

— Voici votre homme, ma chère Mina, dit-il. Je le remets en vos mains.

Il s'éloigna laissant le baron et la comtesse en présence. Le visage de la grande dame perdit en un instant sa gaité de commande et devint grave et triste :

— Qii'alliez-vous faire, Paul ? demanda-t-elle. Me trahir?... Oh! ne vous en défendez pas. Je n'ai pas cessé de vous observer, depuis que vous êtes entré dans le salon, et j'ai lu vos pensées sur votre front. Vous ne pouvez pas me tromper. Vous alliez prévenir mon mari.

— C'est vrai.

— Malgré votre promesse?... C'est mal I

— Dois-je donc l'abandonner à tous les risques qu'il peut courir? Oh I je ne sais ce qui se passe... Il ne m'a fait aucune confidence... Mais peut-être êtes-vous l'un et l'autre exposés à un malheur. Qui sait si un mot dit parunami,encemoment,ne suffirait pas pour l'arrêter, pour le faire revenir en arrière... Vous savez que je vous aime tendrement l'un et l'autre... Voyons! comtesse, laissez-moi essayer...

— Non! dit M™^ de Fontenay d'une voix sourde, il est trop tard... J'en sais trop pour pouvoir retrouver la tranquillité,mêmeaprèsles plus sérieuses promesses... Il faut,vo5-ez-vous, maintenant que je connaisse la vérité tout entière... Et c'est à moi seule que je réserve le soin de la chercher... Une seconde fois, donnez-moi votre parole de ne pas prononcer un mot qui puisse éclairer mon mari.

— Dans quelle situation me mettez-vous?... Je vais donc vous le livrer ?

— Non! Entre nous, vous resterez neutre. Le hasard vous a mis sur la trace du secret... Oubliez ce que vous savez... C'est tout ce que j'exige de vous.

— Soit, fit M. do Cravant avec tristesse.

Il s'inclinadevanl la comtesse, allaserrerlamain d'Armand et partit.

Les intimes seuls s'attardaient encore. Peu àpeu ils s'éloignèrent et le comte etlacomtessedemeurèrentseuls, dans leurs salons, splendidement éclairés, maintenant déserts. Cette solitude somptueuse, ces vestiges de la fête finie, impressionnèrentvivementM™®deFontenay, elle y vit le tableau de son existence future. Les jours heureux et brillants n'étaient-ils pas terminés pour elle, n'allait-elle pas connaître la solitude et l'abandon? Elle fut prise d'un ardent désir de questionner son mari, de tâcher de deviner dans ses regards, dans ses paroles, la vérité encore obscure. Elle alla à lui, comme il revenait de conduire jusqu'au grand escalier le dernier de ses amis, et s'appuyant à son bras elle l'entraîna dans le petit salon qui séparait leurs deux chambres, et où, ainsi que chaque soir, sur une table, le thé était préparé. Ils s'assirent silencieusement, comme séparés l'un de l'autre parleurs pensées. Au bout d'un instant, la comtesse se tourna vers son mari et le voyant absorbé :

— Qu'avez-vous, Armand? Il m'a semblé, au début de la soirée, que vous ne possédiez pas votre entrain habituel, et, en ce moment, vous paraissez préoccupé.. .

Le comte vivement releva sa tête inclinée, sa physionomie redevint souriante, et se penchant vers sa femme :

— Je suis un peu las, voilà tout; mais je n'ai aucune préoccupation, croyez-le bien...

— Je pense que si vous aviez des ennuis, vous auriez assez de confiance en moi pour ne pas me les cacher?...

DERNIER AxMOUR. 29

Armand, h ces mots prononcés avec gravité, attacha son regard sur la comtesse. Une ombre d'inquiétude passa sur son front. Il repoussa son fauteuil, et marchant dans le salon, il dit, questionnant, au lieu de répondre ;

— Quels ennuis pourrais-je avoir?

La comtesse eut un mélancolique sourire, et tn' doucement :

— Si vous en avez, en tous cas, je pense qu'ils ne viennent pas de moi.

Armand tressaillit, il s'approcha vivement de la comtesse, lui prit la main, et d'une voix émue :

— Non certes 1 Vous êtes la meilleure et la plus charmante des femmes; et vous savez bien que j'ai pour vous autant d'estime que de tendresse... Des ennuis, à cause de vous, grand Dieu ! Tout ce que j'ai éprouvé de joie et de bonheur, m'est toujours venu de vous.

— Alors votre cœur est toujours le même, pour moi?. . . Le jeune homme fit un brusque mouvement de surprise :

— Que signifie cette question? demanda-t-il doucement. Seriez-vous à en douter?

M^'^deFontenay saisit, sans répondre, son mari par la main et le conduisant devant la haute glace qui décorait la cheminée, elle souleva du doigt les cheveux qui entouraient ses tempes, et lui montrant les fils blancs qui les argentaient, avec un sourire d'une navrante tristesse elle dit :

— Je suis vieille, mon cher Armand, vous, vous êtes ^ncore jeune, et chaque jour augmente la distance qui sépare votre âge du mien. Plus vous avancerez dans la

vie, maintenant, plus je deviendrai vieille et plus vous resterez jeune. Je n y puis songer sans une cruelle angoisse. Hélas! le visage change, mais les sentiments restent immuables. Et ma tendresse pour vous est la même qu'il y a dix ans. Ce soir, en vous voyant sur ce théâtre, j'ai frémi en me disant que vous pourriez me jouer, à moi aussi, la comédie, et que je serais d'abord ridicule et ensuifp. malheureuse à en mourir.

Armand pâlit, et voulut protester ; elle continua avec une véhémence passionnée :

— Oh! laisse-moi parler... C'est l'heure pour moi de te tenir ce langage... Tu sais combien je t'aime!. Eh bien ! ne me fais pas souffrir, ne m'impose pas les tortures de la jalousie, ne fais pas de moi la fable de notre monde. Tu me dois au moins la franchise... Souviens-toi qu'avec toi j'ai été franche et loyale.

A ces mots, qui contenaient quelque grave allusion au passé, une flamme monta au front du comte, il prit la main de sa femme et la serrant, il dit, avec une si profonde fermeté d'accent, que tout autre moins prévenue y eût retrouvé la<tonfiance :

— Rassurez-vous ; /ous n'avez rien à craindre de moi. Chassez i^.uies ces idées mauvaises... Je vous aime dp tc^ate mon âme.

Il passa son bras sous le sien, la conduisit vers son appartement, et, sur le seuil, il dit :

— Allons, il faut aller se reposer. Le sommeil emportera ces folies, et demain vous n'y penserez plus.

Il l'embrassa tendrement, la regarda avec des yeux

DERNIER AMOUR. 3f

riants, et, traversant le salon, il se dirigea vers sa chambre. A peine eut-il disparu que se laissant tomber sur un fauteuil, le visage bouleverse', à bout de contrainte, la malheureuse femme donna cours à sa douleur, criant à travers ses sanglots : « Il ment! Il ment ! » Puis elle se calma et se mit à méditer pro-^ fondement.

C'était à Vienne, pendant les fêtes du nouvel an, à un bal de la cour que le comte Armand de Fontenay, nouvellement attaché à l'ambassade, avait rencontré pour la première fois la belle princesse de Schwarzbourg. Elle entrait, avec un air de joie, dans le petit salon réservé où se tenait Tlmpératrice. Le jeune Français, récemment arrivé de Paris, tenait à être présenté par son ambassadeur, et se trouvait à quelques pas de la souveraine, lorsque la jeune femme s'avança gracieuse et riante. Il fut témoin de l'accueil amical que reçut la princesse. 11 la vit traitée presque d'égale à égale. ïl eut tout de suite la notion exacte de l'importante situation qu'elle occupait à la cour. Mais il ne fut impressionné que par sa beauté.

— Est-ce que vous êtes seule ici ce soir, Wilhelmine? demanda l'Impératrice.

— Oui, madame : le prince a dû rester en Bohême, à cause des élections. C'est le service de Sa Majesté qui

DEKNIER AMOUR. 33

le tient éloigné de la cour. Aucune autre raison n'eût pu le décider à être absent un jour comme celui-ci.

— Il n'a pas besoin d'apporter ses vœux à l'Empereur pour que nous soyons sûrs de son dévouement, reprit gracieusement l'Impératrice. Un vieux serviteur de la monarchie tel que lui n'en est plus à faire ses preuves. . . Mais à son âge il devrait se ménager... L'hiver doit être rude en Bohême.

— Oui, madame. Quand j'ai quitté le prince, il y avait trois pieds de neige sur les routes... On ne circule plus qu'en traîneau, mais la locomotion est ainsi plus commode et plus rapide.

La conversation devint intime entre la jeune femme et la souveraine, et le comte ne put distinguer le sens des phrases. Mais, en ces quelques mots entendus, il avait appris que la princesse s'appelait Wilhelmine, et qu'elle avait pour époux un vieillard. Peu d'instants après, l'Impératrice se leva, et commença, suivie de ses dames d'honneur parmi lesquelles était M"*® de Schwarzbourg, à faire le tour des salons, disant un mot aimable à tous ceux qui étaient connus d'elle, avant de se retirer dans ses appartements.

Il était une heure du matin et les danses, au son d'un orchestre entraînant, emportaient les couples dans un harmonieux tumulte. La jeune princesse, ayant repris saliberté, s'était assise au milieu d un cercle de femmes, et assistait gaiement à la fête. Il était impossible de rêver un type de beauté plus accomplie et plus séduisante. Sa taille était élevée et d'une élégance fière. La splendeur de ses épaules de neige était célèbre à la

cour. Et elle avait un adorable visage, éclairé par de grands yeux d'une douceur exquise, animé par une bouche aux lèvres rouges et amoureuses. Ses cheveux, d'une couleur châtaine, mélangée de tons de cuivre, étaient relevés au-dessus de la nuque par un peigne en diamants, et semblaient prêts à s'échapper pour la couvrir de leurs ondes parfumées. Ses bras ronds, frais et blancs, étaient terminés par des mains patriciennes qui jouaient à l'aise dans des gants de Saxe, et maniaient un éventail de plumes timbré d'une couronne princière en émeraudes, rubis et brillants. Très grande, elle avait des pieds tout petits qui, chaussés de satin, s'agitaient instinctivement au son des instruments de fête, comme aux regrets de ne pas parcourir légers et gracieux le plancher des salons de la Burg.

Armand, de loin, admirait cette ravissante femme : il en détaillait toutes les beautés avec le goût d'un connaisseur. Il avait, au premier coup d'oeil, reconnu, dans la toilette bleue garnie de valenciennes, la coupe et le style d'une bonne faiseuse parisienne. Il sut gré à la charmante Autrichienne de cette sympathie française. Il la regarda avec plus d'attention et de plaisir. Il se devina en communauté d'esprit avec la jeune femme, et n'eut plus qu'une pensée : se faire présenter à elle. Gomme il cherchait une personne de connaissance dans l'entourage de la princesse, et ne voyait que des figures inconnues, il se sentit touché à l'épaule et se retournant aperçut son ambassadeur, le marquis de Villenoisy.

Celui-ci était alors danL tout l'éclat de sa carrière.

Ayant rempli les fonctions de ministre des affaires étrangères pendant la difficile période de la Défense nationale, il s'était montré admirable par son habileté ?À son patriotisme au moment de la discussion des conditions de paix. Ce gentilhomme, ayant oublié dans i'ardeurde son dévoùment les préventions que sa naissance, son éducation et ses goûts devaient lui inspirer pour les hommes du 4 Septembre, s'était donné avec passion à l'œuvre du rachat de son pays occupé par le vainqueur. Gambetta, qui se connaissait en hommes, avait bien vite apprécié la haute valeur et la scrupuleuse honnêteté de ce diplomate de carrière, et, quoiqu'il fût marquis, attaché de cœur à la dynastie tombée et foncièrement hostile au nouveau régime, il lui avait confié, avec une tranquillitéjustifiée, les destinées de la France.

Le marquis de Villenoisy était celui qui, avec M. Pouyer-Quertier, avait le plus contribué à obtenir du vainqueur des conditions acceptables. Il s'était attiré ainsi la haine de M. Thiers, qui naimait pas qu'on rendit auprès de lui des services éclatants. Mais il avail conquis une renommée qui devait le suivre en Europe jusqu'à la fin de sa vie. Actuellement, ambassadeur de France à Vienne, il y était traité non comme un étranger de distinction, mais presque comme un compatriote. Son père, émigré avec le comte d'Artois, avait reçu à Vienne pendant vingt ans et y avait contracté le solides amitiés. La situation du marquis y était donc exceptionnelle. Traité amicalement par l'Empereur, qu'il avait connu fort jeune, lié par la parenté avec plu-

sieurs grandes familles autrichiennes, il jouissait d'uneimportance toute particulière à la cour et y était accueilli avec une déférence affectueuse.

Depuis un instant, engagé, à l'entrée du salon, dans une conversation professionnelle avec le ministre de Bavière, il laissait errer ses yeux sur laréunion brillante qui attirait l'attention du comte Armand. Répondant à son interlocuteur par quelques phrases vagues, il avait rompu l'entretien et s'était approché du jeune officier.

— Qui regardez-vous ainsi, capitaine? dit le diplomate, avec un sourire.

— Mais ces charmantes femmes. Excellence, répondit Armand. Je savais que les Viennoises avaient une réputation de beauté, mais je ne la croyais pas aussi méritée.

— Et laquelle de ces dames a eu les honneurs de cette galante constatation?

— Une ravissante princesse que vous voyez assise près de la cheminée... Tenez, elle rit, en ce moment, avec un air de candeur adorable.

— Ahl c'est ma jeune amie M™® de Schwarzbourg, dit l'ambassadeur, en approuvant d'un signe de tête le jeune homme. Vous avez raison... C'est une des personnes les plus accomplies que je connaisse... Sa mère, la baronne Berzépébus était encore bien plus charmante !.. Je me la rappelle au sacre de l'Empereur et Roi... Elle effaçait par sa beauté toutes les femmes de la cour, et il y avait là des Hongroises et des Moraves admirables... Ah! mon cher ami, si vous aviez

Vil cela!... Mais je radote! Si vous aviez vu cela, vous auriez mon âge et je ne vous en féliciterais pas. Allez, il vaut mieux pour vous admirer la fille que la mère!

— Vous avez dit, Excellence, reprit le comte, en parlant de la princesse : Majeune amie... La connaissezvous donc intimement?

— Depuis sa plus tendre enfance. J'ai été amoureux fou de M""^ de Berzépébus vers mil huit cent quarantesix... C'était une femme dune haute vertu. Elle se moqua doucement de moi et je devins son ami... Voulez-vous que je vous présente à la princesse? Vous lui ferez la cour, comme je l'ai faite à sa mère, elle se moquera aussi de vous et vous deviendrez son ami à votre tour.

— Présentez-moi, Excellence, je vous en serai reconnaissant.

Le marquis de Villenoisy était certainement un diplomate de premier mérite, mais il était un médiocre observateur. Faire la moindre comparaison, entre un secrétaire d'ambassade, avarement traité par la nature sous le rapport des avantages physiques, et le comte Armand de Fontenay, un des plus élégants cavaliers de Taristocratie française, c'était s'exposer à un mécompte. Mais on peut s'entendre admirablement à remanier la carte de l'Europe, et ne faire que des écoles sur la carte du Tendre. Dès le premier instant où ils furent mis en présence l'un de l'autre, la princesse et le comte annoncèrent, par leur trouble, qu'entre eux, tout devait être sérieux. La rieuse Wilhelmine devint subitement grave, et le hardi capitaine se montra intérêt

dit. Il fallut qu'ils fissent effort pour parler. On eût dit qu'ils ressentaientune soudaine oppression, comme s'ils se trouvaient dans un des moments les plus importants de leur vie.

Au bout de quelques minutes, Armand, désireux de mettre fin à cette gêne, se rappela l'impatience involontairement manifestée par les petits pieds de la jeune femme, et demanda une valse qui lui fut accordée. Alors, parmi ces Autrichiens qui passent, ajuste titre, pour des valseurs extraordinaires, le triomphant conducteur de cotillons du faubourg Saint-Germain moutra une autorité, une puissance, une virtuosité tellement supérieures qu'on se pressa pour le regarder tourner au milieu du salon, guidant sa danseuse de façon à faire valoir la souplesse de sa taille, la grâce de sa toilette, la mettant en valeur, comme un écuyer habile présente un pur-sang de grand prix.

Emportée par le plaisir de la valse, les yeux éblouis par les feux des lustres, se sentant enlevée par un bras vigoureux, la princesse se donnait tout entière à l'enivrement de tourner dans un mouvement cadencé, au bruit des instruments sonores. Elle ne regardait pas autour d'elle, elle ne pouvait se rendre compte de la curiosité admiralive excitée sur son passage. Elle valsait avec passion, heureuse de se sentir en plein mouvement, en pleine ardeur de vie joyeuse, oubliant tout ce qui n'était pas la minute délicieuse. Désirant la laisser respirer, après quelques tours, son cavalier l'arrêta. Elle se vit alors, avec unpeud'étonnement, au centre d'un cercle formé de personnes amies qui lui sou-

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riaient. Une rougeur lui vint, et elle fut sur le point de prétexter la fatigue pour remercier son danseur. En un instant, elle s'était sentie inquiète, comme si elle avait fait quelque chose qu'elle eût dû ne point faire. Cependant était-il rien de plus innocent? Une légère pression du bras du comte lui indiqua que le moment était venu de repartir.

Ils recommencèrent à tourner, mais ce n'était plus avec la furia du commencement. On eût dit que, pour varier ses effets, le danseur désirait, à la fin, montrer autant de souple élégance qu'il avait montré de fougue brillante^au début. 11 allait, par mouvements lents et onduleux,lesyeuxfixéssurceuxdesadanseuse, comme s'il voulait, par ces prunelles d'un bleu de pervenche, descendre jusque dans son cœur. Un sourire était sur ses lèvres, et il semblait à la jeune femme leur entendre murmurer de tendres paroles. Il n'y avait pas plus d'un quartd'heureque,pourlapremière fois, elle s'était trouvée face à face avec Armand, et les impressions qu'elle avait subies étaient si vives qu'elle ne se rappelait pas en avoir jamais connu de pareilles. Les dernières harmonies de la valse moururent dans le silence et la jeune femme, au bras de son cavalier, s'engagea dans la foule qui emplissait les salons.

Il lui parlait et elle l'écoutait avec étonnement. Elle ne percevait pas le sens de ses paroles, elle ne distinguait que le son de sa voix, qui lui paraissait douce et caressante. Ils traversèrent ainsi, comme dans un rêve, plusieurs salles, et se trouvèrent devant le buffet, servi par de grands valets de pied solennels, à la livrée im-

périale. La princesse accepta une grappe de raisin et un verre de vin de Champagne. Le comte était devant elle, regardant, à chaque grain qu'elle mangeait, ses lèvres roses s'ouvrir et montrer ses dents blanches. Il était en extase , jamais il n'avait été attiré si violemment vers une femme. Un désir impérieux l'emportait, il eût donné sa vie pour pouvoir prendre la princesse dans ses bras et l'enleverde force, mourante sous ses baisers. Une angoisse lui contracta la gorge, il fut pris d'un tremblement et devint si pâle que la jeune femme, le regardant avec inquiétude, lui dit :

— Qu'avez-vous? Est-ce que vous souffrez ?I1 fait horriblement chaud ici...

Il eut assez d'empire sur lui-même pour sourire et répondre :

— Ce n'est rien, je viens d'avoir un éblouissement, mais latempérature n'y étaitpour rien... Et c'est passé...

Ils étaient, l'un et l'autre, dans un état d'esprit si particulier que rien d'eux ne pouvait leur paraître indifférent. La princesse, à ces banales paroles de M. de Fontenay, découvrit un sens caché qui leur donnait une valeur passionnée. Elle demeura silencieuse, effrayée, comme si elle avait découvert, dans l'esprit d'Armand, le trouble de ses pensées. Il se rendit compte de cette impression avec un tact très fin, et, tenant à rassurer la jeune femme, il prit un air aussi indifférent qu'il put, puis offrant de nouveau son bras :

— Princesse, oii désirez-vous que je vous conduise?

— Mais je ne veux pas rentrer dans le bal : je suis un peu fatiguée et yai«; partir.

Ils se dirigèrent vers la petite salle d'attente, située près de l'escalier d'honneur, et Armand entendit crier par les degrés : « Les gens de M™^ la princesse de Schwarzbourg. » Au bout d'un instant, deux laquais poudrés parurent portant la sortie de bal, fourrée de renard bleu, de leur maîtresse, et la blonde blanche dont elle entourait sa tête. Gomme elle allait descendre, elle se tourna vers Armand et lui fit un gracieux signe de tête. Lui s'était incliné. Il dit en se relevant :

— Me sera-t-il permis, madame, de me présenter chez vous?

— Mes amis me trouvent tous les jours vers cinq heures, dit-elle.

Elle eut un dernier sourire, puis grande et fière, suivie de ses gens, elle descendit lentement l'escalier.

Lui, le cœur joyeux, comme si elle lui avait promis son amour, il rentra dans les salons.

Le comte de Fontenay était un homme trop bien élevé et ayant trop l'usage du monde pour mettre de l'empressement à faire visite à la princesse. Il savait devoir être d'autant mieux accueilli qu'il aurait su se faire plus désirer. Il laissa passer toute une semaine, avant de se rendre à l'hôtel de la Herrngasse. Mais il s'arrangea pour voir de loin la princesse, et se montrer à elle. Il s'informa et apprit qu'elle allait le jeudi à l'Opéra. La loge de l'ambassade était à sa disposition. Il y tint compagnie au marquis de Villenoisy, qui parut surpris de la soudaine ferveur musicale de son jeune attaché. Le vieux diplomate avait été bercé avec les airs faciles des écoles italienne et française : l'algèbre musicale mo-

derne lui faisait horreur. On jouait, ce soir-là, le Don Juan de Mozart, et le marquis, caressé par de suaves, limpides et exquises mélodies, s'épanouissait sans défiance. ^

Ce fut ce moment-là qu'Armand de Fontenay choisit pour obtenir des confidences sur la ravissante femme dont le souvenir le hantait. Il apprit avec étonnement qu'elle avait trente ans. Elle lui avait paru extraordinairement jeune. Il ne lui aurait certes pas donné plus de vingt-deux ou vingt-trois ans, et elle se trouvait être son aînée. Il se fit alors expliquer le mariage de M''° de Berzépébus avec le prince de Schwarzbourg, qui eût pu être son père. Le baron de Berzépébus, ayant quitté l'armée encore jeune, pour occuper son désœuvrement, et entraîné par le goût des spéculations, s'étaitlancé dans de considérables affaires de mines en Carinthie. Il avait découvert, dans des terrains de nul rapport, lui appartenant, des gisements d'étain d'une très grande valeur. Il avait monté, pour les exploiter, une usine, et commencé une coûteuse exploitation. Sa fortune personnelle avait promptement été engloutie tout entière dans €ette entreprise. Une grande partie de la fortune de sa femme avait suivi. Et, après de longs efforts, des travaux sans nombre, des expériences très onéreuses, l'opération allait peut-être aboutir, lorsque la guerre de 1866 avait tout compromis. Les marchés passés n'avaient pu être exécutés, faute de bras pour extraire le minerai. Le baron, très engagé à la Bourse, avait eu d'importantes différences à payer. En quelques mois, il s'était trouvé ruiné, et M'^^de Berzépébus, qui passait pour la beauté

la plus accomplie qu'il y eût à Vienne, étaitdevenue une (ille sans dot. Il convient de dire, à l'honneur de la jeunesse viennoise, que pas un des soupirants qui prétendaient à la main de la belle AVilhelmine ne s'était retiré. La jeune fille aurait pu faire un très beau mariage et épouser un homme de son choix. Mais le baron de Berzépébus, plus malheureux de la ruine de son industrie que de la perte de sa fortune, en décida autrement.

Le prince de Schwarzbourg, gouverneur de la province, chambellan de l'Empereur, qui s'était intéressé aux tentatives du baron, lui offrit des fonds pour les renouveler. Très pratiquement, le grand seigneur avait pressenti le succès final de l'entreprise. Il possédait une des fortunes territoriales les plus considérables de l'Autriche. 11 vendit des forêts de plusieurs lieues pour en enfouir l'argent dans les mines de Carinthie. Berzépébus, qui mourait de chagrin de voir son rêve évanoui et sa combinaison avortée, retrouva toute la vigueur de son corps et toute la lucidité de son esprit, pour mettre en œuvre les capitaux énormes que le prince tenait à sa disposition. M™^ et M^^*^ de Berzépébus, éloignées de Vienne par l'activité passionnée du baron, qui ne pouvait vivre hors de son usine et de ses mines, passèrent deux hivers au fond d'un château féodal, au milieu des montagnes, parmi des paysans. Leurs seules distractions leur venaient de la présence du prince, qui donnaitun semblant d'animation à leur sauvage retraite. Ce qui devait arriver, fatalement arriva. Wilhelmine inspira au vieux Schwarzbourg une pas-

sion d'autant plus violente qu'elle était plus déraisonnable. Le grand seigneur était alors un homme de cinquante-huit ans, admirablement conservé, d'une taille haute et superbe, le teint coloré , les cheveux tout blancs, mais les sourcils noirs abritant des yeux brillants. Il avait un air de force et de santé qui rendait son amour acceptable. La grâce de son esprit le faisait extrêmement séduisant. Il était un des derniers brillants causeurs qu'on pût citer dans l'aristocratie viennoise. D'ailleurs, c'était de tradition dans sa famille. Ses pères étaient célèbres par leurs reparties et leurs mots. On disait : l'esprit des Schwarzbourg. Wilhelmine avait donc le choix des raisons pour expliquer son mariage. Elle pouvait prétendre que son futur époux lui plaisait, à cause de sa grande situation mondaine, de sa verte et brillante tournure ou de sa verve éclatante. Elle se borna à déclarer que son père avaitsouhaité cette union. Et en cela, elle ne mentit point, car elle n'avait dit oui que pour complaire au baron de Berzépébus. Ce vieil original, une fois sa fille mariée, s'enferma avec la baronne dans ses montagnes abruptes et, pendant que sa fille faisait à la cour une apparition radieuse, il travaillait comme un ouvrier pour arracher des millions aux roches de la Carinthie. Il y réussit. Miracle digne d'être cité : cet homme du monde ne dépensa pas des sommes immenses et des jours nombreux dans un labeur improductif. Il fut aussi favorisé de la fortune qu'un sansle sou. Les étains eurent un rendement extraordinaire et l'argent commença à déborder de la montagne, vers rhôtel de la Herrngasse, comme un torrent

gonflé par la fonte des neiges. Au lieu de dire : spirituel comme Schwarzbourg, on commença à dire : riche comme Berzépébus.

Après quelques années d'exil dans sa sauvage province, le baron mourut archi-millionnaire et fut bientôt suivi de sa femme, dont le rude climat du pays avait détruit la santé. Wilhelmine, ou plutôt Mina, comme on l'appelait dans son entourage intime, eut donc cette satisfaction d'avoir apporté à son mari une fortune égale à la sienne. Mais elle lui avait en plus apporté beaucoup de jeunesse et de beauté, et il ne lui avait offert en échange qu'un amour pâle et décoloré, comme ces soleils d'hiver qui brillent, mais sans flamme et sans chaleur.

Il y avait plus de dix ans que la belle princesse était mariée, et elle n'avait point d'enfant. Son mari, septuagénaire, était pour elle d'une bonté parfaite et presque paternelle. Le vieillard, revenu des rêves qu'il avait faits au début de cette union, semblait vouloir, par son indulgente tendresse, dédommager sa jeune femme des déceptions que lui avait values le mariage. Le caractère de Mina s'était ressenti de cette complaisante affection. Elle avait ^ardé la vivacité rieuse d'une jeune fille et acquis le capricieux despotisme d'une femme dont les volontés ne sont jamais discutées. Il est vrai que le mari pouvait être pleinement rassuré : jamais vertu n'avait été mieux affirmée que celle de M™^ de Schwarzbourg.

Tous les hommes à bonne fortune de la grande société viennoise, voyant la jeune femme livrée à ellemême, et mal défendue par l'amour d'un vieillard, s*é-

taient mis en frais pour lui plaire. De leur aveu môme, aucun n'avait été encouragé, et leur amour-propre avait adouci Tamertume de la défaite par cette déclaration que la place était imprenable. La princesse avait donc des privilèges et des immunités qui n'appartenaient qu'à elle. Sans qu'on en glosât, elle pouvait avoir à sa suite deux ou trois adorateurs. Elle passait si bien pour inattaquable, qu'il paraissait fort innocent de l'attaquer. C'était temps perdu pour ses poursuivants, et jeu pour elle.

Cependant elle n'était point coquette, et sa charité -était inépuisable. Elle était à la tête de toutes les œuvres <ie bienfaisance et, dès le matin, on la pouvait rencontrer, dans tous les bas quartiers de la ville, visitant les malades et secourant les pauvres. D'une autre qu'elle, on eût dit, en la voyant passer, vêtue d'une toilette sombre, une voilette sur le visage : elle va chez son amant, ou elle en revient, et les œuvres dont elle est patronnesse ne sont là que pour servir de paravent à sa galanterie. Elle, jamais la calomnie ne l'avait effleurée. On la désirait, car elle était adorable, mais on la respectait.

Depuis un an, 1-e beau major de Waradin, le plus brillant officier de l'armée de Vienne, presque de sang royal par sa mère, qui était une princesse de Deux-Ponts, et descendant du grand Magnat de Hongrie, compagnon de Scanderberg, s'était fait le patito de la princesse. Nul n'attachait la moindre idée malveillante à son assiduité. On savait qu'il serait tenu à distance, comme ses prédécesseurs et comme ses successeurs. L'Impéra-

Irice avait plaisanté Waradin sur sa fidélité, et le beau major avait répondu , avec une grâce respectueuse, qu'il était plus heureux de son infortune que beaucoup d'autres de leurs succès. Cependant, comme il avait mauvais caractère avec les hommes et passait pour le plus redoutable duelliste de Vienne, nul n'avait osé entrer en compétition avec lui pour la place d'amoureux transi, et le vide s'était fait autour de la princesse.

Par un hasard inexplicable, Waradin n'avait pas assisté à la réception impériale où le comte Armand avait été présenté àM""^ de Schwarzbourg. Mais il était dans sa loge, au moment même où le marquis, de sa voix aigrelette, donnait à son jeune compatriote tous ces renseignements circonstanciés sur sa belle amie. L'acte finissait, et don Juan venait d'inviter le commandeur à souper. Dans les couloirs du théâtre, les spectateurs se répandaient. Les visites s'échangeaient à la mode italienne, et, dans chacun des salons qui précédent les loges, des groupes se formaient.

Armand, nouvellement arrivé et connaissant peu de monde, était resté accoudé au rebord de velours, laissant errer ses yeux sur la salle. Il apercevait très distinctement M™e de Schwarzbourg assise de profil, sa belle tête éclairée se détachant sur la tenture rouge foncé. Deux dames se tenaient auprès d'elle, et le major de Waradin causait avec animation. Sa conversation plaisait, et Armand voyait les trois femmes sourire. Mais il fut interrompu par l'entrée du marquis de Villenoisy.Dés lors, le major fut relégué au second plan, et l'ambassadeur accapara l'attention.

De loin, Armand essayait, dans le jeu des physionomies, dans le mouvement des têtes, de deviner ce qui se disait. A un moment, il vit les regards de la princesse se diriger de son côté, comme si le marquis l'avait prévenue qu'il était là, et en même temps Waradin se pencha pour le mieux examiner. Il demeura impassible, ne voulant pas paraître se douter qu'il fût question de lui. Il constata seulement que le soupirant de M™Me Schwarzbourg avait un air de mécontentement et se retirait dans le fond du salon , comme affectant de ne plus prendre part à la conversation. L'entr'acte terminé, le marquis revint dans la loge et tout de suite s'adressant à Armand :

— La princesse vient de me parler de vous... Elle ignorait que vous! fussiez avec moi, ce soir. Elle s'est étonnée que vous ne m'ayez pas accompagné, quand je suis allé la saluer.

— Mais, Excellence, dit le comte tranquillement, je vous ferai observer que vous ne m'avez pas dit, en sortant de la loge, quelles étaient vos intentions.

— C'est juste, dit le diplomate en souriant.

— J'ajouterai, pour ma justification, que je n'ai rencontré M™° de Schwarzbourg qu'une seule fois, que je n'ai pas encore été lui faire une visite chez elle, et que j'aurais trouvé un peu familier d'envahir ainsi sa loge sans y être autorisé.

— Eh bien ! vous lui serez agréable en y allant. . . Elle m'a chargé de vous en informer.

— J'irr.i donc, au prochain entr'acte, et sans me faire prier, vous pouvez le croire.

L'orchestre répandait dans la salle ses ondes mélodieuses, Armand se recueillit et pensa à l'étrange faveur avec laquelle il était accueilli par cette charmante femme, la semaine d'avant inconnue de lui. Il chercha ce qui avait pu la lui valoir. Il ne s'arrêta pas à penser que ce dût être le charme de sa personne, l'attrait de sa jeunesse, l'irrésistible influence d'une mystérieuse affinité. Il préféra croire que le marquis avait parlé de lui avec éloge, avait demandé à la princesse d'ouvrir, à lui, nouveau venu, dépaysé à Vienne, les portes de son salon . Il jugea qu'il était l'objet d'une amabilité compatissante, mais non d'une sympathie particulière.

Et cependant, à l'idée de paraître devant la princesse, il était ému. Jamais il n'avait éprouvé un trouble semblable. Il se préoccupait de ce qu'il dirait, il préparait son entrée. C'était lapremière fois qu'il se sentait exposé à sembler emprunté . Il en fut surpris etmécontent. Mais la princesse seule l'intimidait. Il ne se demanda pas quel effet son apparition produirait sur le beau Waradin. Aucune inquiétude ne lui venait de ce patito. D'après ce que lui en avait dit le marquis, il le jugeait sans importance.

Un grand mouvement, qui se fit autour de lui, l'arracha à ses réflexions. C'était la toile qui se baissait. Il n'avait pas entendu un mot ni une note de l'acte qui finissait. II se leva, s'engagea dans le couloir, et, à travers la foule, gagna la loge de la princesse. En entrant, il croisa le major qui sortait. Celui-ci fit un mouvement pour s'arrêter et rester, mais M"*^ de Schwarzbourg

devina son intention, et lui dit vivement en allemand : « Allez, allez vite, vous serez plus tôt de retour. » Il eut l'air très vexé, mais cependant obéit. Gomme Armand restait debout, incertain, elle lui indiqua un siège auprès d'elle, sur le devant de la loge, et avec beaucoup de grâce :

— Est-ce que vous êtes timide, comte, ou indifférent? dit-elle. Je vous ai attendu pendant les premiers jours ■de cette senïaine. Pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir?

Il sourit, et du premier coup, à ce début si franc, se retrouvant dans sftn élément, il répondit :

— Mon Dieu, princesse, ce que j'en ai fait a été par pure convenance. Je n'ai pas voulu m'élancer à l'assaut de votre intimité. J'ai espéré m'avancer plus sûrement par un peu trop de réserve que par excès d'empressement. Voilà le secret de ma conduite. Avouez qu'elle est assez diplomatique.

— Je vois que votre ambassadeur a en vous un parfait auxiliaire, dit-elle gaiement. Mais il faudra réserver vos roueries pour le gouvernement, et, avec nous autres Viennois, montrer beaucoup de sincérité. . . Nous sommes un peu Allemands, et par cela même, simples et passablement ingénus. . . Quand nous tendons la main à quelqu'un, c'est sans arrière-pensée de la lui retirer après... Il est vrai que nous ne la tendons pas à tout le monde.

— La faveur n'en est que plus précieuse, et pour moi, madame, vous m'en voyez très touché.

Il dit ces mots avec une émotion qui frappa M™® de

Schwarzbourg. Elle fixa sur lui son regard clair et pénétrant. Elle le vit devant elle, élégant, fin et fier, dans sa correction d'attitude, très séduisant avec ses yeux gris aux longs cils, ses cheveux noirs frisés, et sa longue moustache blonde. Il ne ressemblait à aucun des hommes qu'elle avait l'habitude de voir autour d'elle. Une chaleur soudaine lui gonfla le cœur. Elle sentit le besoin de dire des choses douces et aimables. Une allégresse était en elle. Et elle se demanda : Qu'ai-je donc? que se passe-t-il de particulier, qui me trouble ainsi? Lui, très simplement, à voix presque basse parlait de son arrivée à Vienne, de son isolement dans cette grande ville, de la joie qu'il éprouvait de se voir si gracieusement accueilli par la princesse. Elle l'écoutait, sans l'interrompre par un seul mot, comme si elle ne pouvait se rassasier de la musique de sa voix. Elle ne le regardait pas, craignant la trahison de ses yeux, auxquels montaient des larmes sans cause. Il lui parla de sa famille, de sa mère dont il était l'unique enfant et qui Tavait vu partir avec chagrin. Puis, comme il prononçait le nom d'une de ses tantes, elle lui posa longuement des questions, et reles^a une alliance entre la famille de Fontenay et la famille de Schwarzbourg. La figure rayonnante de joie, comme si elle se sentait plus proche de lui, elle dit :

— Mais vous êtes un petit cousin de mon mari. Il répondit avec un sourire :

— Gomme lien de parenté cela pourrait prêter à la discussion, mais comme lien d'amitié cela peut être indestructible.

A partir de ce moment;, comme si elle avait découvert une cause à la brusque sympathie qui l'entraînait vers le jeune homme, elle fut très calme, très maîtresse d'elle-même. Après un instant, Waradin rentra, et, sans paraître remarquer la présence du comte, dit en allemand à la princesse :

— Votre commission est faite.

— C'est bien, dit M™° de Schwarzbourg avec un air de mécontentement, mais vous auriez pu parler en français.

Elle oubliait qu'elle-même avait donné l'exemple au major, au moment même où le comte était entré. Mais elle éprouvait un secret besoin de rudoyer son soupirant devant son nouvel ami. Armand dénoua la situation, en ripostant d'un ton dégagé :

— Mon Dieu, madame, si c'est pour moi que vous demandez à monsieur de parler français, c'est inutile: je comprends parfaitement l'allemand, et je le parle volontiers.

Waradin fronçale sourcil, se demandant s'il n'y avait pas dans les paroles du jeune homme quelque sens qui fût blessant pour lui. Mais la princesse ne lui laissa pas le temps d'approfondir. Elle reprit son air riant, et se plaçant entre les deux hommes :

— Messieurs, il faut que je vous présente l'un à l'autre : M. le comte de Waradin, major aux gardes du corps. M. le comte de Fontenay, attaché à l'ambassade de France.

Elle ajouta, en appuyant avec malice sur fc«îtte dernière phrase : cousin par alliance de mon mari.

Le major fit une moue qui signifiait très clairement : D'où nous tombe donc ce cousin-là? Il salua cependant d'assez bonne grâce, et murmura quelques paroles de bienvenue, auxquelles Armand répondit avec courtoisie. La princesse parut charmée de les voir en si bon accord, et se dirigeant vers le salon de sa loge :

— J'ai assez de musique. Je rentre : voulez-vous que je vous offre une tasse de thé?

Comme Armand s'inclinaiten signe d'acquiescement:

— Eh bien ! vous allez me mettre en voiture et, dans un quart d'heure, vous viendrez tous les deux... Peutêtre trouverons-nous le prince arrivé... On l'attendait aujourd'hui, il sera charmé de vous voir.

Ils sortirent. Waradin conduisit laprincesse, pendant qu'Armand allait prendre sa pelisse dans la loge de l'ambassade. Un fiacre le déposa à la porte du palais de la Herrngasse. Il fut frappé, en montant le grand escalier, du luxe de cette vieille demeure héréditaire. II retrouvait là, comme dans les anciens hôtels du faubourg Saint-Germain, les traces d'une richesse séculaire. Là, les traditions des temps disparus avaient été respectées et conservaient tout leur éclat. Il arriva à un haut vestibule, où deux valets de pied l'aidèrent à se débarrasser de son paletot. Il fut introduit dans un petit salon, par la porte grande ouverte duquel la vue s'étendait sur une longue suite de vastes pièces à demi éclairées. A peine avait-il eu le temps de jeter un coup d'oeil autour de lui et d'admirer les belles tentures Louis XVI des murailles, le charmant mobiUer en bois doré, et les vitrines pleines de pr-^'^ieuses porcelaines,

qu'un bruit de voix attira son attention : la princesse entrait, accompagnée d'un vieillard de belle tournure, à la chevelure et à la barbe blanches. La jeune femnrie alla au-devant de son hôte et lui tendant familièrement la main :

— Gomme je vous l'avais laissé pressentir, mon mari m'a fait le plaisir d'arriver ce soir.

Elle montra Armand au prince et dit :

— Le comte Armand de Fontenay-Gravant...

— Soyez le très bienvenu chez moi, comte : la princesse parle déjà de vous comme d'un ami. G'est un titre qu'elle ne prodigue pas... Et en vous le donnant elle fait votre éloge.

Ce fut dit avec un ton de gracieuse bienveillance pour l'étranger, et d'affectueuse déférence pour la femme, dont le comte apprécia vivementla délicatesse raffinée. Il se sentit en face d'un véritable grand seigneur. Il admira la robuste vieillesse du prince, sa taille encore svelte, et son œil brillant. Gomme il remerciait pour la cordialité de l'accueil reçu, le major entra, et, aune subite dureté du sourcil, à un pli de la lèvre, à un redressement de tout le corps, le comte devina que le prince supportait Waradin, mais ne l'aimait pas. Le thé était préparé. M""" de Schwarzbourg le servit et, pendant une heure, le prince causa, gai, abondant, varié, tenant tête à sa jeune femme et à ses jeunes hôtes. Gomme une heure sonnait, la princesse dit à son mari:

— Mais nous oublions que vous avez fait douze heujes de chemin de fer aujourd'hui.

— Je Tavais oublié aussi, dit le vieillard en riant. Mais je trouverai mon lit avec plaisir.

Toutlemondes'étaitlevé.Ilbaisagalammentlamain de la princesse en lui souhaitant le bonsoir, etles jeunes gens ayant pris congé, il les reconduisit jusqu'au grand escalier.

A partir de cette soirée, le comte deFontenay fut de rintimité de la princesse. D'abord Waradin parut en prendre son parti. Cet étranger ne semblait pas devoir lui disputer un cœur quïl jugeait lui-même imprenable. La contenance réservée d'Armand, sa courtoise froideur, son amabilité un peu compassée, ne portèrent point ombrage au major. Il ne découvrit pas tout ce qu'il y avait d'ardeur cachée sous cette glace apparente. Il était d'ailleurs sans rival au logis, le comte se tenant pour satisfait de rencontrer la princesse à la cour, dans les salons, et ne venant chez elle que dans les grandes circonstances.

L'état d'esprit d'Armand n'était point tel que Waradin le supposait. Il avait, dès le premier instant, conçu pour M""" de Schwarzbourg une passion violente. Mais le major l'avait laissé sans inquiétude. Et le prince seul l'avait gêné. Non qu'il se sentît jaloux de lui. Il avait, tréspromptement, démêlé les rapports purement paternels qui seuls existaient entre le grand seigneur et sa jeune femme. Il avait, à l'indulgence, à la douceur de celui-ci, compris que Mina n'était pour lui qu'une enfant très tendrement aimée, à laquelle il était prêt à faire bien des sacrifices. Le prince était reconnaissant à sa femme de la chaude atmosphère d'affection dont

elle entourait sa vieillesse, il lui savaitgrédela pudique fierté avec laquelle elle portait son nom. Au bal, il la suivait d'un regard attendri, jouissant de ses succès, de son plaisir, se parant de sa jeunesse et de sa beauté. Armand était obligé de se contraindre, pour aborder ce noble vieillard, dont il aimait secrètement la femme^ et, en dépit des reproches, que la princesse lui faisait souvent, il s'écartait le plus qu'il pouvait de sa maison. Cependant il aimait et il était entraîné par son cœur à se relâcher de son rigorisme.

Il y avait trois mois que cette existence durait, et les fêtes de Pâques approchaient lorsqu'un événement, impossible à prévoir, modifia complètement la situation. Le comte avait loué, dès son arrivée à Vienne, une maison entourée dun grand jardin, dans un quartier un peu écarté et proche des faubourgs. Il avait été séduit par une admirable vue sur le Danube et les îles, et par les ombrages et la verdure. Avec ses chevaux il était en un quart d'heure au centre de la ville.

Un matin vers dix heures, au moment de sortir pour se rendre à l'ambassade, il fut attiré à la fenêtre par de violentes rumeurs et aperçut une masse de gens du peuple très animés, qui s'avançaient barrant toute la rue, faisant entendre des vociférations et des menaces. Depuis quelques jours des émeutes avaient eu lieu dans les faubourgs, causées par une augmentation du prix du pain. Or justement un boulanger avait sa boutique en face de l'habitation du comte ; l'homme effrayé se hâtait de mettre ses volets. Trois ou quatre cents ouvriers s'étaient arrêtés et hurlaient :

— A bas les aiîameurs ! A mort les spéculateurs ! Le pain moins cher!

Un bruit de verre cassé suivit immédiatement: c'étaitlavitrine duboulangerqui cédait sous lapoussée de cesénergumènes et se brisait enmillepièces. En même temps les pains sautaientde tous les côtés, jetés àla volée à la foule. Des cris s'élevèrent, afTreux, déchirants. Le boulanger, qui s'efforçait de défendre son établissement, venait de recevoir un coup de bâton sur la tête, ettout sanglant se débattait au milieu des émeutiers qui déjà criaient ;

— Pendons-le à sa lanterne !

La femme du malheureux, sortie de la maison, appelait désespérément à l'aide. Ses plaintes et ses cris étaient accueillis parles huées de la foule qui, s'échauffant par sa violence même, semblait prête à se livrer aux pires excès. Le comte, très ému, assistait de sa fenêtre à ce spectacle, se demandant si son caractère diplomatique pouvaitTempêcher plus longtemps d'intervenir, lorsqu'un coupé, débouchant d'une rue voisine, se trouvabrusquement engagé dans lamassedesmanifestants. En une seconde, le cheval pris au mors pliait sur ses jarrets et acculait la voiture à la muraille. Le cocher, ayant voulu se servir de son fouet, était arraché de son siège par vingt bras et disparaissait au milieu de la foule. Au même moment, la portière s'ouvrait et, dans l'étroit espace resté libre, une femme, très simplement vêtue, sautait à terre. Elle parlait avec véhémence aux hommes qui l'entouraient et qui semblaient l'écouter, lorsqu'un ivrogne, s'avançant d'un pied incertain, avait

levé le bras et, dune main insolente, arraché le voile qui couvrait le visage de la femme.

Le comte avait laissé échapper un cri : il venait de reconnaître M™'* de Schwarzbourg. Il n'était plus à la fenêtre, il descendait l'escalier prompt comme l'éclair^ il se jetait dans la rue et, avec une force irrésistible^ dispersant la foule, il arrivait aux côtés de la princesse pourlasoutenirpâleettremblanteetprès de s'évanouir. L'apparition du comte nu tête, le visage enflammé par la colère, la voix menaçante avait d'abord étonné ces furieux. Il les avait apostrophés en français : « Misérables lâches qui menacez une femme ! » A ces mots, qu'ils n'avaient pas compris, ils s'étaient regardés et l'un d'eux avait dit :

— C'est un étranger!

— Pardieul Oui, je suis un étranger, avait alors repris le oomte en allemand, et c'est une honte pour vous qu'un étranger soit obligé, ici, de défendre une Viennoise contre des Viennois!...

— Elle a voulu nous faire écraser par son cheval..»

— Tas d'imbéciles! Ne la reconnaissez-vous pas? C'est la princesse de Schwarzbourg. Tous les jours elle est dans un de vos quartier à s'enquérir de vos misères. . . Et ce matin encore elle vient de porter des secours aux femmes des plus malheureux d'entre vous... Vous avez profité de cela pour briser sa voiture, maltraiter ses gens, et la menacer elle-même. Voilà comment vous traitez vos meilleurs amis!...

Il avait su se faire écouter. Il jeta les yeux sur la jeune femme; il la vit. au milieu de ce cercle étroit

d'hommes échauffés par la haine et par l'ivresse, blêmissante et prête à défaillir. Il prit son bras et le passa sous le sien, puis avec un geste de commandement :

— Allons, laissez-nous passer. Cette scène odieuse a assez durê..^

Il repoussa avec vigueur les plus hardis, se fraya un chemin à travers la foule, malgré les murmures et les cris, et faisant entrer la princesse dans sa maison, il en ferma vivement la porte.

— Ici, madame, dit-il, vous n'avezplus rien à craindre.

Mais M™® de Schwarzbourg ne lui répondit pas. La force, qui l'avait animée tant qu'il avait fallu faire face au danger, l'abandonna. Ses yeux vacillèrent, ses jambes fléchirent, elle poussa un profond soupir, et si le comte ne l'avait pas retenue dans ses bras, elle serait tombée. Il l'emportajusqu'à son petit salon, etla déposa sur un fauteuil, près du feu, lui enleva son manteau, son chapeau, lui mouilla le front avec de l'eau de Cologne, la regardant avec une inquiétude mêlée de joie. Elle respirait avec effort, oppressée, et ses yeux vagues transparaissaient entre ses paupières aux longs cils. Sa bouche décolorée avait un air de souffrance et de volupté. Elle était si belle ainsi, qu'Armand frissonna. Il lui sembla la voir pâmée d'amour. Il s'approcha et, dans l'obscurité de la pièce aux stores baissés, dans le silence à peine troublé par les clameurs de la foule qui s'éloignait, il se mit à genoux prés d'elle. Il pouvait oublier qu'elle était à un autre, et croire qu'elle lui appartenait, tant son abandon était complet. Il ne pensait qu'à l'admirer et à l'adorer.

Jamais femme ne se réveilla sous un plus chaud rayon •d'amour que la princesse sous les yeux d'Armand. Dans sa pensée, encore vague, elle ne se rendait pas un compte exact du lieu où elle se trouvait. Ses regards erraient autour de la pièce, étonnés; elle les abaissa sur le comte toujours à ses pieds, et un sourire passa sur ses lèvres. Aucun aveu d'amour ne fut plus complet que cet épanouissement de toutle visage de la jeune femme, à la vue de l'homme à qui elle ne cessait de penser. Armand alors ne fut plus maître de lui , il saisit une main qui pendait languissante et blanche et la porta ardemment à ses lèvres. L'impression ressentie fut si forte que la princesse retrouva en un instant le sentiment du réel. Elle retira sa main brusquement, battit des paupières comme quelqu'un qui se réveille, se redressa avec un geste de stupéfaction, en apercevant le comte encore à genoux, se leva et s'écarta efTrayée.

Elle était encore bien prés de lui cependant, car il n'eut qu'à étendre le bras pour reprendre une main ■qu'elle ne lui disputa pas et sur laquelle il pencha son front brûlant ; puis, à voix très basse, comme s'il confessait une faute, il murmura :

— Je vous aime tant î

Elle resta un moment silencieuse, comme si elle essayait de retenir la caresse de cette voix passionnée, puis, hochant la tête avec un sourire mélancolique, sans fausse pudeur, sans mesquine coquetterie, elle répondit :

— Pourquoi me le dites-vous? N'étions-nous pas heureux ainsi ?

DEIINIER AMOL'li. 61

Pouvait-elle lui déclarer plus clairement qu'elle partageait son amour, mais qu'elle ne voulait pas y céder? 11 le comprit, et se levant lentement, il s'inclina avec soumission :

— Vous savez que j'ai pour vous autant de respect que de tendresse.

Elle se sentit aussitôt rassurée, retrouva sa liberté d'esprit et la grâce de son sourire. Elle se plaça devant la glace pour se rajuster, et avec une gaité trop prompte pour n'être pas affectée :

— C'est vous qui m'avez enlevé mon manteau et mon chapeau?... Vous êtes une médiocre femme de chambre... Mais vous êtes un courageux sauveteur...

Elle lui jeta un regard de reconnaissance. Puis elle reprit :

— Mais qu'est devenue ma voiture ?

— Je l'ai vue assez désemparée... Voulez-vous qu.e je m'informe?

— Tout à l'heure...

Elle examinait toutes choses autour d'elle avec curiosité. Il la laissait faire. Elle dit :

— Oii sommes-nous ici?

— Dans le petit salon du rez-de-chaussée. Elle eut un sourire :

— Vous êtes tout seul? Peut-on visiter?

— Tout, ici, princesse, est à vos ordres. . . A commencer par le maître de la maison.

— Eh bien, donc, conduisez-moi.

Il ne put s'empêcher de penser que c'était elle, mamtenant, qui venait au-devant de lui, qui pénétrait dans

sa vie intime et allait emplir sa mémoire de tout ce qui lui était familier, et le laisser entrer en elle par une révélation de ses habitudes, de ses goûts, qui serait la possession de l'homme lui-même. Il se prêta à cette fantaisie avec une joie nerveuse. Il était heureux de voir la jeune femme s'abandonner avec cette franchise presque aveugle, et en même temps il tremblait, car il devinait le danger. Il fut sur le point de l'arrêter et de lui dire: « Allons, finissons ;vousjouez avec le feu et c'est une folie périlleuse. Rentrez chez vous. » Un mouvement d'amoureux égoïsme le retint et il se tut. Ils parcoururent le grand salon, la salle à manger, très luxueusement meublés. Un escalier de bois sculpté s'offrit à eux. Ils le montèrent et se trouvèrent dans une galerie aux panneaux tendus d'étoffes d'Orient et ornés de précieuses armes.

— Est-ce que vous avez loué la maison ainsi disposée?

— Non, princesse, j'ai fait venir beaucoup de choses de chez moi.

Ils entrèrent dans un vaste cabinet de travail où le j our , habilement distribué, tombait sur le bureau et laissait une partie de la pièce dansune demi-obscurité. Un grand feu brûlait dans la cheminée. Elle s'en approcha frileusement, et s'accoudant elle allongea vers la flamme ses pieds tout petits et élégamment chaussés. Par une large porte ouverte, elle voyait la chambre à coucher d'Armand, très élégante, très claire, avec ses meubles Louis XVI et son beau tapis de la Savonnerie. Elle ne parlait pas et regardait prise d'une sorte 4e torpeur,

contre-coup du bouleversement éprouvé. La chaleur du foyer la gagnait, et des bouffées ardentes lui montaient aux joues, avivant l'éclat de ses yeux et la rougeur de ses lèvres. Armand s'était assis sur un tabouret presque à ses pieds, et ayant repris sa main, lui parlait très doucement, racontant ses premières impressions au bal de la cour, quand elle lui était apparue rayonnante. Elle s'était emparée de lui sans résistance possible. Il lui avait appartenu et il n'avait plus eu qu'un rêve : non pas se faire aimer d'elle, mais l'aimer, pour la joied'être son serviteur dévoué et fidèle. Et pas une de sespensées, depuis trois mois, pas une de ses actions à laquelle elle eût été étrangère. Tout pour elle et par elle. Un abandon complet de soi, etiine absorption délicieuse par l'être adoré.

Elle l'écoutait, sans s'inquiéter de ce qu'il disait. Elle le savait d'avance. Elle avait deviné, elle aussi, dès la première heure qu'un amour irrésistible les lierait et qu'elle deviendrait aussi folle que lui. Tout ce qu'il pouvait lui avouer était bien loin de ce qu'elle s'était avoué à elle-même. Et, dans un vague exquis, elle se plaisait à l'entendre lui parler de sa tendresse. Elle le regardait et elle le trouvait charmant, tel qu'elle l'avait rêvé. Une voix impérieuse s'élevait au dedans d'elle-même, lui répétant : Toi aussi, tu l'aimes. Pourquoi ne le lui dis-tu pas? Pourquoi n'as-tu pas le courage de l'aveu? Mais un sentiment de terreur s'imposait à elle, lointain, comme indistinct. Elle ne savait pas au juste de qui elle devait avoir peur, mais elle se disait: Si je me laisse entraîner à l'aimer, il nous arrivera malheur.

Elle ne spécifiait rien. Était-ce la colère de son mari qui la menaçait, ou la jalousie de Waradin? Une grande terreur obscurcissait sa pensée, comme un nuage noir. La voix intérieure cependant s'élevait encore et répétait : Tu l'aimes, rien ne pourra t'empêcher de céder. Vous êtes jeunes, vous êtes beaux, vous vous adorez, au prix des plus grandes misères vous serez l'un à l'autre. Elle ne s'apercevait pas qu'Armand avait enlacé sa taille et la tenait presque dans ses bras. Cependant elle brûlait. Des flammes montaient de son cœur à son cerveau et elle était prise d'un transport inconnu. Jamais elle n'avait éprouvé ce qu'elle ressentait, elle pensa : Si c'était la dernière heure de ma vie, si je devais mourir dans un instant, ne regretterais-je pas de ne point m'étre donnée à lui ? Un désir aigu fit passer un frisson dans ses veines, elle se cambra dans une contraction passionnée et ses genoux se heurtèrent. Elle leva les yeux. Armand n'était plus à genoux, mais debout auprès d'elle. Il la dominait, la pressait, et son souffle la brûlait. Elle voulut se dégager, mais il la ressaisit avec une douce violence. Elle balbutia : Armand, par grâce... Ses lèvres se turent, fermées par un baiser qui la fit frémir et qu'elle rendit avec rage. Elle sentit qu'il l'emportait, elle poussa un cri, mais il la couvrait de ses caresses. Elle s'attacha à lui, avec toute l'ardeur de ses sens soulevés, et, pleine d'une joie enivrée, elle s'abandonna. A partir de cette heure l'existence changea pour eux. Elle devint pleine de fièvres, mais de fièvres secrètes, car le monde dut ne rien soupçonner de leur liaison. Armand se montra moins souvent encore chez laprin-

DERNIER AMOUR. 6i'

cesse. Mais les assiduités de Waradin lui déplurent. D'une part il fut jaloux de la continuelle présence do ce bellâtre auprès de la femme qu'il aimait, et d'autre part sa loyaiitt^ se révolta à la pensée de laisser jouer au major le ridirule rôle de paravent. 11 demanda un beau jour à Mina de congédier son attentif. Celle-ci lui obéit sans la moindre hésitation, et cette imprudente exécution eut le: conséquences les plus graves. Waradin, froissé d?.-^.. 'ous ses sentiments, éclairé par le dépit, en vint à soupçonner ce qu'il considéra comme la trahison do la princesse. Il épia ses sorties, et après l'avoir accompagnée à 1 1 porte de beaucoup de pauvres, un matin, à sa suite il arriva à une entrée nouvellement pratiquée dans le mur du jardin de M. de Fontenay. Trois fois, il eut la constance de revenir, afin de s'assurer de son malheur. La troisième fois, c'était le soir, il resta jusqu'à onze heures caché dans une encoignure, et lorsque la princesse sortit, il la suivit. Effrayée d'entendre un pas résonner derrière elle, dans le silence de la ruelle, M'"'' de Schwarzbourg se retourna, et avec épouvante, elle reconnut le major. Elle s'arrêta les jambes cassées par l'émotion. Alors il s'approcha avec une politesse atrocement raffmée, et le chapeau à la main, incliné très bas :

— Ne restez pas là, madame, dit-il, un passant pourrait vous reconnaître... Permettez-moi de vous conduire jusqu'à votre voiture.

Elle se laissa emmener machinalement jusqu'au fiacre qui l'attendait. Là, elle reprit un peu possession d'elle-même, et se rendant compte du danger qu'elle

courait, elle sut regarder Waradin avec autorité et lui dire :

— Montez avec moi. Il faut que je vous parle.

Il obéit. Elle ne donna point d'ordres au cocher, qui resta stationnaire. Et, dans cet étroit intérieur de voiture, immobile derrière ses chevaux endormis, s'engagea cet âpre et court dialogue :

— Comment avez-vous eu l'indignité de m'espionaer?

— Comment avez-vous euladuplicité de me tromper? -- Avais-je pris des engagements envers vous?

— Vous aviez pris l'engagement tacite de ne favoriser personne plus que moi...

— En vérité ! Vous parlez comme si vous étiez mon mari !

— Si je l'étais, je ne serais ni plus dupé, ni plus fuîieux!... Mais vous avez abusé de ma loyauté, de ma patience... Et je me vengerai!...

— Vous menacez une femme !

• — Oh! Ce n'est pas de vous qu'il s'agit... mais de fotre amant !

Aces mots, laprincesse demeura immobile etmuette. Elle n'avait pas encore pensé que le major pourrait s'en prendre à Armand. L'idée que celuiqu'elle adorait allait setrouverauxprisesavecunaussiredoutable adversaire la glaça jusqu au fond du cœur. Elle sentit sa volonté fiaralysée. Elle fut sur le point d'implorer la pitié de Waradin, mais une réflexion subite l'arrêta : ne serait- ■te pas déshonorer Armand? Alors quel recours lui restait? Elle fondit en larmes, et l'excès de sa douleur

même lui rendant la faculté de s'exprimer, elle s'écria :

— Voilà donc comment vous me récompensez d'une amitié de deux années? C'est parce que j'ai été bonne et indulgente pour vous que vous voulez me faire du mal aujourd'hui !

Il la vit si accablée, qu'il espéra obtenir le sacrifice de son rival :

— Vous savez bien que si je vous parle ainsi, c'est parce que mon affection pour vous est exaspérée. . . Cette liaison, qui ne peut manquer d'être connue, me couvrira de ridicule. Vous avoir aimée deux ans pour voir un autre triompher si vite, c'est ce que je ne puis pardonner!... A moins que vous ne me donniez une revanche d'amour-propre.

— Laquelle?

— Laissez-moi revenir chez vous, et renvoyez le comte.

Elle releva la tête et rougit de colère, ses yeux eurent un si étincelant regard que Waradin en fut ébloui, et avec un rire superbe :

— Le renvoyer, lui ! Quand je suis prête à tout sacrifier à son amour î

— C'est bien ! dit le major, je le tuerai.

— Nous verrons bien ! En attendant, sortez!

Elle lui dit ce « sortez » avec autant d'écrasante hauteur, que si, au lieu d'être dans un fiacre, elle eût trôné dans son salon. Il se leva sans répliquer, ouvrit la portière, salua, très pâle, et s'éloigna. La princesse alors donna des indications à son cocher, et rentra chez elle. En revenant du cercle Impérial, où il avait

passé la soirée, vers minuit, le prince de Schwarzbourg vit de la lumière dans le boudoir de sa femme. 11 entra, pour lui dire bonsoir, et la trouva assise sur un fauteuil, les traits bouleversés. Elle essaya de composer son visage et de donner le change à son mari, mais le vieux gentilhomme avait trop d'expérience pour pouvoir être facilement trompé. Il prit la main de la princesse, la trouva brûlante; il examina ses yeux, constata qu'elle avait pleuré, et sérieusement inquiet de ce trouble si nouveau dans ce cœur naïf et tendre :

— Qu'avez-vous,Mina?demanda-t-il. Est-ce que vous souffrez? Vous a-t-on appris quelque mauvaise nouvelle? Avez-vous quelque tourment?

Elle resta immobile, accablée, et ses larmes coulèrent de nouveau en filets brillants sur ses joues.

— Voyons, mon enfant, dit le prince en s'asseyant auprès d'elle. Parle. Qu'as-tu? Ce que tu as à dire est donc bien sérieux que tu hésites à me le confier? Estce quelqu'un de notre entourage qui t'a chagrinée?

Il se redressa, et son visage prit une expression de menaçante gravité :

— T'aurait-on offensée?

Et comme elle se taisait encore :

— Écoute, Mina: tu sais quelle affection profonde je t'ai vouée. Je ne suis pas un époux pour toi, mais un ami. Tu peux compter sur mon appui et sur mon indulgence. Mais j'exige que tu sois franche, comme si tu avais à répondre à ton père... Le veux-tu? Allons, ma fille... Aie confiance. Dis-moi tout. Rien ne peut m'affliger plus que tes larmes...

Alors, dans un élan désespéré, elle conta à son mari, sans lui dire où la scène s'était passée, ni le nom de celui qu'elle aimait, l'entretien qu'elle avait eu avec Waradin. Elle avait appuyé sa tête sur l'épaule du vieillard et, avec des sanglots, elle faisait sa cruelle confession. Le prince, très pâle, l'écoutait silencieusement. Si son cœur frémit d'angoisse jalouse, et si une amertume douloureuse monta à ses lèvres. Mina ne put le savoir. Il demeura impassible, et sa tête blanche ne se courba pas. Cependant sa voix tremblait un peu quand il dit :

— Et l'homme qui a su se faire aimer de toi, c'est le comte de Fontenay, n'est-ce pas?

Comme elle tressaillait de honte, il lui ferma la bouche avec sa main ;

— Ne réponds pas ! Cela suffit.

Il réfléchit un instant, puis avec lenteur :

— Ma fille, je te sais gré de ta franchise. Je neveux pas te voir triste et malheureuse... Je te donne ma parole qu'il n'arrivera rien à celui que tu aimes. . . Mais, en échange, tu vas me faire une promesse : celle d'éloigner le comte de Fontenay... C'est dans ton intérêt, chère enfant, que j'exige ce sacrifice... Je n'ai plus que bien peu de jours à vivre. Quand je ne serai plus là, s'il t'aime sincèrement, vous vous unirez. Mais pour toi, pour moi, il ne faut pas qu'on puisse dire qu'il a été ton amant... Conserve ta bonne réputation, ménage mon honneur, épargne-moi la risée desmalveillants, et pour le reste, repose-toi sur moi : personne ne te fera ni affront, ni peine.

Elle eut un redoublement de sanglots et balbutia :

— Comme vous êtes généreux et bon 1

— Non, ma chère fille, je t'aime tendrement, voilà tout. Vois-tu, je suis vieux et, par conséquent, sage. Je fais mon examen de conscience et je vois que j'ai été plus coupable envers toi que tu n'as pu l'être envers moi-même. La jeunesse appartient à la jeunesse, et moi, blanchi et ridé par lage, j'ai commis le crime d'enchaîner tes vingt ans à ma décrépitude. Toi, avec une bonté angélique, tu m'as consacré tes plus précieuses années, tu as embelli la fin de ma vie, et je serais bien ingrat si je n'oubliais pas les torts dont tu t'accuses pour ne me souvenir que du bonheur que tu m'as donné.

Elle était à ses pieds, lui souriant à travers ses larmes. Il la releva, l'embrassa, et la conduisit vers sa chambre :

— Va dormir, ma fille, et ne crains plus rien.

Le lendemain, vers dix heures, le major Waradin s'apprêtait à sortir, pour se mettre en quête du comte de Fontenay, lorsque son domestique lui annonça le prince Toulza, et le général comte GoUoredo , de la part du prince de Schwarzbourg. Étonné, il les reçut et, avec un sourire, il entendit le général lui déclarer que cette visite avait pour but de lui demander raison d'une offense faite à M""^ la princesse de Schwarzbourg.

11 ne discuta pas. 11 ne fît pas une observation sur l'âge de son adversaire, il s'inclina et dit simplement :

— Messieurs, je suis un sot. Veuillez faire savoir à M Jeprince de Schwarzbourg que je me tiens à ses ordres.

DEllNIER AMOUR. Tl

Le lendemain, W'aradin et le mari de Mina échangèrent deux coups de pistolet au Prater. La balle du prince cassa le bras du major. Les témoins de Waradin aflirmèrent depuis que leur client avait tiré sans viser. Le lendemain, le comte de Fontenay obtenait un congé de M. de Yillenoisy et rentrait en France. Il ne revit Mina que dix-huit mois plus tard. Elle était veuve et venait finir son deuil à Paris. Dans le délai légal, ils s'étaient mariés, et pendant dix ans, ils avaient été pleinement heureux jusqu'à cette soirée oii la comtesse avait trouvé, dans la cheminée d'Armand, ce télégramme signé d'un nom dp fr;mme.

Jil

La nuit, qui suivit la fatale découverte de la petite boule de papier bleu, parut interminable à la comtesse. Il faisait cependant déjà presque jour lorsqu'elle se décida à se coucher. Mais, brûlée par la fièvre, elle ne put dormir. Elle entendit sonner toutes les heures et ressassa désespérément, dans son cerveau douloureux, les termes du problème dont la solution pouvait être la perte de son bonheur. Quelle était cette femme, qui signait Lucie tout court, et parlait familièrement de la maladie de sa tante au comte de Fontenay ? Elle le connaissait donc intimement? Et alors pouvait-elle ne pas être une maîtresse?

A cette pensée, Mina se sentait devenir folle. Une douleur aiguë torturait son cœur et, dans le silence de la nuit, elle se surprenait à prononcer tout haut des paroles. Ce qui la préoccupait tout particulièrement, c'était l'absence complète d'indices avant la révélation. Rien dans l'attitude d'Armand n'avait pu lui inspirer de

soupçon, rien dans son air. Il était chaque jour le même. Ses occupations n'étaient pas modifiées, il n'avait pas changé ses heures de sortie. Elle l'avait trouvé toujours disposé à l'accompagner, toujours aimable, empressé, souriant. Était-ce là l'attitude d'un mari intidèle?

Elle se perdait alors dans les conjectures les plus bizarres. Elle imaginait que peut-être Armand avait ea, avant son mariage avec elle, une enfant naturelle dont il n'avait point voulu lui parler et dont il s'occupait secrètement. Elle se rattacha désespérément, pendant quelques instants, à cette idée et y trouva un peu de soulagement. Une fille, cette Lucie, déjà grande sans doute et qui n'avait plus de mère, puisqu'il était question seulement d'une tante dans la dépêche. Elle s'intéresserait à elle, l'aimerait même, pour l'amour d'Armand. Elle était prête à la recevoir, à la garder et à la traiter comme si elle était née d'elle.

Puis, elle revint brusquement au doute. Comment, depuis dix ans, son mari avait-il gardé le silence, lui la franchise et laconfiance même ?Ils n'avaient point d'enfant. Si ce qu'elle avait admis un instant était vrai, Armand n'en aurait-il pas fait loyalement l'aveu, en demandant à sa femme d'adopter la pauvre petite? Il connaissait bien la bonté de son cœur, la générosité de son esprit. Eue n'aurait pas hésité à accomplir ce devoir, à donner cette preuve de tendresse. Alors, pourquoi ces dix années de dissimulation? Non! non, il ne s'agissait pas d'une enfant, mais d'une maîtresse. Elle le devinait à la fièvre de son sang, à l'exaspération de ses nerfs, au frémissement de sa chair. Une maîtresse I Cette idée

qu'Armand pourrait la tromper ne s'était encore jamais présentée à son esprit. Son amour jusqu'ici avait été triomphant. Elle n'avaitpoint redouté de rivale. Et voilà que soudainement elle sentait la crainte, le doute, l'angoisse envahir sapensée. Comme un promeneur, qui s'attarde dans un sentier de forêt, voitun serpent se dresser dans l'herbe et le menacer, elle avait vu la jalousie lui sauter au cœur, et elle en portait la morsure brûlante. Une autre femme posséder cet homme qu'elle adorait, une autre recevoir ses caresses, elle en devenait folle, et seule dans sa chambre, les yeux ouverts, regardant la lumière qui passait par l'entre-bâillement des rideaux, entendant l'agitation discrète des serviteurs levés dans la maison, elle se bourrait ses draps dans la bouche pour ne pas crier de désespoir.

Sa femme de chambre, en entrant à Theure habituelle, la mit dans l'obligation de se ressaisir. Elle fit un effort pour paraître calme et tromper les yeux clairvoyants de cette fille habituée depuis vingt ans à la servir. Cette première dissimulation lui sembla odieuse. Elle songea qu'elle allait être contrainte de feindre, devant son mari, de parler avec tranquillité, avec enjouement, lorsqu'elle avait la mort dans l'âme. Cette pensée la jetadansuntel accablement qu'elle resta immobile, les traits tirés, les yeuxcernés par l'insomnie, etpâle comme si elle était gravement malade. Sa femme de chambre la regarda avec inquiétude, et s'approchant d'elle :

— Est-ce que madame est souffrante ?demanda-t-elle.

— Pourquoi cette auestionîfitla comtesse avec agitation

DERNIER AMOUR. 7o

— C'est que madame n'a pas sa bonne mine de tous les jours.

— Donnez-moi une glace à main.

Elle la prit, et se regarda, stupéfaite des changements que ces heures de torture morale avaient fait subir à son visage. Ses traits gonflés par la fièvre, et ses yeux meurtris, son front coupé de rides et ses cheveux, dont les mèches en désordre s'argentaientaux tempes, tout trahissait la vieillesse victorieuse et inexorable. Cette figure, que la glace incorruptible réfléchissait, -ce n'était plus celle de la femme belle, triomphante, aimée, heureuse. C'était le spectre de sa jeunesse morte qui se dressait devant elle, menaçant, funèbre, annonçant les tristesses, les souffrances, prophétisant labandon et le deuil. Des larmes lui échappèrent qui tombèrent sur la surface polie et brillante, et effacèrent son image.

Elle vit alors sa femme de chambre qui, l'air désolé, l'examinait. Elle lut la pitié dans son regard, elle fut prise d'une sorte de honte, à se sentir plainte par cette femme dont elle se savait cependant aimée. Elle lui dit brusquement :

— Que faites-vous là?... Allez-vous-en !

Celle-ci obéit, et la comtesse, regrettant aussitôt sa dureté, reprit avec un sourire triste :

— Je suis souffrante, ma fille, laissez-moi. Quand j'aurai besoin de vous, j'appellerai...

Restée seule, elle se leva, et assise dans un fauteuil, près de sa cheminée, elle médita profondément. Elle avait retrouvé toute sa lucidité et cherchaitles moyens de sortir du doute horrible dans lequel elle se débat-

tait. Au bout d'un instant, elle alla à un petit bureau en marqueterie, prit du papier et traça rapidement ces quelques lignes : « Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous; venez me voir après votre déjeuner, Mina. » Elle écrivit sur l'enveloppe : M. le marquis de Villenoisy, et sonna. Sa femme de chambre reparut.

— Faites porter ceci immédiatement, et, après, ve- «ez me coifler.

Gela fait, elle se sentit plus calme, et espéra être assez forte pour surmonter les difficultés. Par-dessus tout, elle appréhendait de se trouver, le matin même , en présence de son mari. Le hasard la servit : Armand sortit en prévenant qu'il ne rentrerait pas déjeuner. La comtesse put donc se recueillir dans la solitude, faire l'ombre autour d'elle afin de dérober aux regards les traces de souffrance empreintes sur son visage. A une heure, le marquis de Villenoisy arriva. Le vieux diplomate connaissait trop bien M"^^ de Fontenay pour avoir besoin d'explications préalables. Le premier coup d'oeil lui révéla la gravité de la situation et, sans s'attarder à des précautions inutiles :

— Qu'y a-t-il donc, ma chère amie? s'écria-t-il. Au moment d'avouer ses tourments, de révéler son

malheur, de dénoncer l'infidélité soupçonnée, la comtesse recula. Il lui semblaque lapremière parole qu'elle allait prononcer rendrait la catastrophe inévitable. Elle eut envie de se taire, de se replier sur elle-même, d'endurer tout lâchement, pour jouir encore de l'hypocrisie charmante de celui qu'elle aimait. Mais son hésitation fut courte. Un flot de sang lui colora le visage,

ses yeux étincelèrent, etd'une voix tremblante elle dit :

— J'ai l'horrible soupçon que mon bonheur est perdu, que mon mari m'abandonne et me trahit.

Et, tout d'un trait, elle raconta à son vieil ami la sortie étrange d'Armand, à l'heure où ses invités arrivaient, la découverte du télégramme qui l'appelait impérieusement, sonretourprécipité, son troublependant une partie du spectacle, puis son impassibilité, quand elle l'avait indirectement questionné, ses réponses affectueuses, ses tendres protestations. Et tout cela : mensonge, tromperie, car, elle en était sûre, il aimait une autre femme, et son malheur était certain. Et elle se répandait en lamentations violentes, en protestations indignées, réclamant le secours du marquis, l'excitant à l'indignation, pleine du désir de l'entraîner à partager sa co'ère.

Lui, mpassible, l'avait écoutée sans desserrer les dents, sans faire un geste, ni d'étonnement, ni de blâme. Les '/Cux demi-clos, pendant que débordait la fureur qui était en elle, il méditait. Quand le flot des récriminations et des accusations fut tari, et quand, à l'entraînement des premières confidences, succéda la lassitude de l'aveu accompli, le diplomate releva sa tête blanche, cligna ses yeux vifs, et résumant la situation en ces simples mots :

— Et, en somme, qu'est-ce que vous voulez?

A cette question, M""^ deFontenay changea dévisage, elle pâlit, et dune voix tremblante :

— Je veux connaître la vérité. Être sûre de ce que je soupçonne, savoir qui est cette femme, où elle ha-

bite, depuis combien de temps mon mari la connaît, tout enfin...

— Et puis?

— Gomment : et puis?

— Oui, et puis, quand vous serez sûre que vous êtes trompée : qu'est-ce que vous ferez?

La comtesse regarda son vieil ami d'un air épouvanté. Elle entrevit, en un instant, les conséquences de la situation dans laquelle elle s'engageait. Jusque-là les conclusions, qu'elle avait tirées de Tinfidélité d'Armand, avaient été purement morales. Allait-il falloir en tirer des conséquences matérielles? La question était nettement posée, et la solution lui semblait déjà si affreuse qu'elle n'osait plus répondre.

Le marquis reprit doucement :

— Je ne suppose pas que vous soyez disposée à entreprendre des recherches pour ne pas aller jusqu'au bout, si elles confirment vos craintes. Avant de commencer une campagne, il faut toujours en préciser les résultats possibles. Si, comme vous l'avez déclaré tout à l'heure, votre mari vous abandonne et vous trahit, que ferez-vous?

La comtesse demeura de nouveau silencieuse, bouleversée par l'horreur de la résolution à prendre. Alors le marquis poursuivit :

— Vous ne me répondez pas. C'est donc que vous avez saisi toute la portée de mon interrogation. En ce moment, vous n'avez que des doutes et vous êtes torturée' par la jalousie ; mais qu'est le supplice que vous endurez, comparé à celui qui vous attend si vous arrivez à

une certitude? Voilà ce que je ftens à vous faire corn-prendre. Vous m'avez dit vous-même que votre marii était charmant, que rien dans son attitude n'aurait pu vous donner l'éveil, sans la découverte que vous avez faite. Peut-être la sagesse consisterait-elle à ne rienif tirer au clair, et à vous contenter du bonheur trèsi appréciable dont vous jouissez. Évidemment, ce n'est qu'un minimum. Mais un minimum, c'est encore quelque chose. Si vous commencez des recherches, vous pouvez être entraînée plus loin que vous ne voudrez. Votre mari peut s'apercevoir de vos manœuvres. S'il est innocent, il en sera gravement froissé; s'il est coupable, il sera plus profondément blessé encore. Vous arriverez alors à un éclat. Quelle en sera la terminaison? Il n'en est que deux possibles : ou le pardon ou la rupture. Le pardon vous replace dans la situation où vous vous trouvez à l'heure présente, avec des souvenirs douloureux et une froideur inévitable, en plus, par conséquent une source de chagrins intarissable. La rupture...

— Jamais ! Je mourrais de ne plus le voir, de ne plus l'entendre, de ne plus vivre auprès de lui.

— Alors?

La comtesse se tordit les mains avec désespoir, et la respiration entrecoupée, presque étouffée par Tangoisse qui lui serrait le cœur :

— Je veux savoir !.. .Je souffre trop de mes soupçons. . . La vérité sera cent fois moins cruelle... Il faut que je connaisse cette femme , que j 'apprenne qui elle est, comment elle est, où il l'a connue. Vous devriez comprendre ce que j'éprouve, et m'aider, au lieu de me tortu-

rer par vos arguments... Vous voyez bien que je suis folle!... Ayez du jugement pour moi... Donnez-moi un eonseil, un bon!...

— Un qui vous plaise, enfin, dit froidement le marquis. N'attendez pas de moi une pareille complaisance. Dans votre situation, elle serait criminelle : je ne vous dirai que ce que votre intérêt bien entendu m'inspirera.

]\ime (jg Fontenay se dressa brusquement, et le visage enflammé :

— Non ! Plus de raisonnements, plus de discussion ! ... Vous ne me détournerez pas de mon but. Vous voulez m'empêcher de faire des recherches... Vous n'y réussirez pas... Le doute me tuerait... J'aime mieux l'horreur de la certitude... Au moins je saurai à quoi m'en tenir... Et puis, s'il était innocent!

Sa figure s'éclaira d'un rayon de joie. Un soupir de soulagement dégonfla son cœur ulcéré. Elle s'attacha à cette idée consolante qui l'avait déjà hantée pendant son insomnie.

— Car enfin, je l'accuse peut-être à tort. Qui sait si ma jalousie n'est pas sans motifs, s'il n'y a pas seulement des apparences?... Gomment croire que lui, si aimant, si fidèle, si loyal, a pu me tromper bassement, ignoblement?...

Le marquis hocha la tête, et plissant sa bouche narquoise :

— Un mari ne trompe pas bassement et ignoblement, quand sa femme ne sait rien... Le soin qu'il a pris de se cacher, témoigne de ses égards pour elle... Mon Dieu! La rage que vous avez de tout pénétrer et de

tout connaître, vous autres femmes mariées, au risque de vous déchirer le cœur, est bien ce qu'il y a de plus déraisonnable au monde. La fidélité conjugale, que vous exigez, est une rareté presque introuvable... Si j'étais à votre place, au lieu d'ouvrir mes yeux tout grands, pour mieux voir, je les couvrirais avec mes mains pour être plus sûrement aveugle... Ne demandez pas à un homme ce qu'il ne peut pas vous donner, et contentezvous de ce qu'il vous offre : son assiduité, sa bonne grâce, son égalité d'humeur. Yoilàce qui assure le bonheur de tous les jours. . . Pour le reste, c'est du roman- : laissez-le aux livres et ne l'introduisez pas dans la vie. La comtesse n'écoutait plus son ami. A ses yeux venait d'apparaître la petite maison du faubourg de "Vienne et le jardin verdoyant oii elle se glissait par la porte dissimulée sous les lierres. Gomme ils avaient été heureux là, que de serments échangés, et si bien tenus I Puis, c'était son arrivée à Paris, après son deuil, lorsque, depuis dix-huit mois, elle était séparée d'Armand , et leur première réunion dans l'appartement des Champs-Elysées, qu'elle avait loué, afin de décider à loisir une installation définitive. Elle voyait Armand entrant dans le salon, et s'arrêtant à trois pas d'elle, pâle d'émotion, puis le mouvement irrésistible qui l'avait jeté à ses pieds, presque dans ses bras, pleurant de joie. Gomme il l'aimait alors, et que de douces paroles, que de tendres confidences! Le jour tombait, il y avait trois heures qu'il était enfermé avec elle, assis auprès d'elle, la main dans la main, les yeux dans les yeux, causant de l'avenir, et il ne soupçonnait pas le

temps écoulé, il ne pouvait se décider à s'en aller. Elle l'avait retenu à dîner, et, dans la banale salle à manger, servis par un seul valet de confiance, eux qui s'étaient vus, la dernière fois, dans les somptuosités de l'hôtel de Schwarzbourg, ils s'amusaient de la simplicité de ce logis, riant comme des écoliers en vacances, trouvant tout charmant et joyeux.

Et pendant dix ans, cela avait été ainsi. L'existence la plus douce, la plus sûre, la plus heureuse. Un ciel d'une pureté inaltérable, au milieu duquel venait, sans le moindre nuage avant-coureur de l'orage, d'éclater ce coup de tonnerre. Et tout était bouleversé, et peutêtre le calme ne reviendrait jamais?

La pauvre femme, à ces tristes pensées, ne put se défendre de pleurer, et silencieusement, sans pose, sans honte, elle laissa ses larmes couler. Elle ne s'occupait pas de son vieil ami, elle avait oublié sa présence, elle ne songeait qu'à son existence brisée. Elle se leva et gagna lentement la fenêtre, comme pour voir si celui à qui elle pensait uniquement, et dont elle soupçonnait, à l'heure même, la présence chez sa rivale, n'allait pas lui apparaître revenant et lui prouvant ainsi le néant de ses craintes. Elle vit la cour vide, avec ses pavés brillants sous le soleil. Elle poussa un profond soupir et murmura :

— Non! Vivre ainsi, ce n'est plus vivre!

Elle s'avança vers le marquis et le regardant profondément :

— Je vous remercie de tout ce que vous m'avez dit de sensé tout à l'heure. Il est certain qu'un peu de

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scepticisme et beaucoup de patience assureraient mon repos. Mais qui me les donnera? Vous savez que j'ai un esprit exclusif et une âme ardente mal préparés aux ménagements et aux concessions. Tout ou rien, pourrait être ma devise. N'essayez donc plus de m'amener à des accommodements qui sont incompatibles avec mon caractère. Soyez l'ami dévoué et éclairé à qui je ne me suis jamais inutilement adressée, quand j'ai eu des difficultés à résoudre. Aidez-moi de votre expérience et de votre sagacité... Mettez à ma disposition les moyens de pénétrer le mystère que je veux éclaircir...

M. de Villenoisy lui prit la main et la serra amicalement entre les siennes :

— Vous avez la fièvre, Mina, dit-il. Peut-être vaudrait-il mieux ajourner la fin de cet entretien.

— Je soufîre un peu, mais j'ai tout mon sang-froid. Vous pouvez parler...

— Eh bierr! ma chère, si je vous ai bien comprise, vous m'avez de::nandé, en termes vagues, mais enûr, vous m'avez demandé tout de même, de vous faciliter la surveillance de votre mari... Tout bêtement, et pour appeler les choses par leur nom, vous voulez le faire espionner, filer, et avoir un rapport sur ses faits et gestes... Je ne me trompe pas, c'est bien là, n'est-il pas vrai, ce que vous désirez?

La comtesse eut une contraction des lèvres, comme si elle répugnait à prononcer le mot décisif. Une expression de dégoût passa sur son noble visage. Cependant elle répondit avec fermeté; :

— Oui. C'est cela que je désire.

— Vous avez pensé que, dans ma carrière diploma- H(iue, j'ai eu l'occasion d'employer des hommes habiles à ces recherches, et vous voulez que je vous en choisisse un digne de confiance, qui n'abuse pas du secret qu'on devra lui confier.

— Oui. Mais faudra-t-il donc toutlui dire? demanda là comtesse avec angoisse.

— Oh! non! fit avec tranquillité le marquis. Il saura bien deviner.. . Et il n'aura pas grand mérite. Pour un spécialiste, déchiffrer cette énigme ce sera un jeu d'enfant. En vingt-quatre heures, vous saurez tout...

— Sera-t-il indispensable que je voie cet homme? demanda la comtesse avec inquiétude.

— Sans doute.

— Ne pourriez-vous lui donner des instructions sans que je sois obligée de paraître?...

— Ah ! ma chère enfant, n'espérez pas cela de moi ! s'écria le vieux diplomate, avec une vivacité soudaine. Je vous aime beaucoup, mais j'aime aussi votre mari... Je trouve que je vais déjà très loin, en vous servant si activement contre lui... Je veux garder une dernière apparence de neutralité... Je mettrai à votre disposition les moyens d'apprendre la vérité. Ce sera à vous d'en user...

— Soit. Quand m'enverrez-vous votre agent?

— Dans la journée. Le temps d'aller à la préfecture, àe lui parler, et de l'expédier chez vous.

— Je ne sortirai pas.

— Alors je vous quitte.

Il prit son chapeau, s'arrêta devant la comtesse, et avec gaieté :

— C'est bien décidé, irrévocablement, sans retour, ni regrets? Ne perdez pas de vue que l'acte que vous allez accomplir est un de ceux qu'un homme du caractère de votre mari pardonne le moins facilement.

— S'il est innocent, il l'ignorera. S'il est coupable, que m'importe !

— Au revoir donc !

Il lui baisa la main et partit. Elle demeura pensive, très détendue, et comme reposée par cette résolution prise et ce commencement d'action engagé. Vers trois heures, comme elle essaj-ait de lire pour absorber sa pensée, un valet de pied entra et à demi-voix :

— La personne que M"^ la comtesse attend de la part de M. de Villenoisy, est là.

^me (jg Fontenay tressaillit. Il n'y avait pas plus de deux heures que le marquis l'avait quittée, et déjà sa promesse était tenue. Elle fut prise d'un grand trouble. Elle ne songea pas un instant à congédier l'homme. Mais elle hésitait à le recevoir à cause de ce qu'elle allait être obligée de lui dire. Elle ordonna cependant de l'introduire. Au boutd'une minute, elle vit s'avancer un garçon de taille moyenne, un peu gros, soigneusement rasé, vêtu de couleurs foncées, un chapeaumelonnoirà la main, et offrant l'apparence d'un valet de chambre de bonne maison, en quête d'une place. Il s'inclina et attendit le bon plaisir de la grande dame.

— Vous venez de la part de M. de Villenoisy ?demandat-elle.

— Oui, madame, dit-il d'une voix neutre et comme usée.

— Vous savez de quoi il s'agit?

— Oui, madame.

Une rougeur monta au visage de la comtesse ; cependant elle poursuivit :

— Que vous faut-il pour réussir?

L'homme eut un imperceptible sourire :

— L'ordre seulement de marcher, madame, et avant vingt-quatre heures la chose sera faite.

— Connaissez-vous donc la personne que vous devez suivre ?

— Qui ne connaît à Paris M. le comte de...

Elle lui coupa la parole d'un <( C'est bien » très sec, comme pour éviter au nom qu'elle portait l'injure d'être prononcé, devant elle, par une pareille bouche.

— N'avez-vous rien de plus à me demander?

— Rien, madame. Vous m'ordonnez d'agir : je vais me mettre en mouvement. Dès que j'aurai des renseignements à fournir, j'aurai l'honneur de me présenter à l'hôtel.

Il salua, et d'un pas léger se dirigea vers la porte. Quand la comtesse leva les yeux, il avait disparu. Elle s'approcha de la fenêtre, et aperçut Thomme qui traversait la cour d'un pas tranquille. Il avait l'air inoffensif et indifférent. Il s'engagea sous la voûte de la porte cochère et elle ne le vit plus. Cependant le temps ne lui sembla pas long jusqu'au diner. Elle avait le sentiment qu'on agissait pour elle, et safièvre s'en trouvait calmée.

Armand rentra vers six heures, monta à son appar-^

tement et se présenta chez sa femme au moment de se mettre à table. Il fut charmant pendant le repas, plein d'entrain, de gaîté. Si la comtesse n'avait pas eu d'aussi graves raisons de douter de lui, elle eût pu croire qu'il n'avait pas dans l'esprit une pensée coupable. Après le dessert, il conduisit la comtesse dans son petit salon, et lui tint compagnie jusqu'à neuf heures et demie. Gomme il ne paraissait pas du tout disposé à sortir, Mina, qui voulait le livrer aux entreprises de son espion, affecta une grande fatigue, que rendait vraisemblable la pâleur de son visage ravagé par l'insomnie douloureuse de la précédente nuit. Alors le comte se leva, sans se presser, comme s'il s'éloignait à regret, et déclara qu'il allait passer deux heures au club. Il embrassa tendrement iMina et sortit.

Derrière lui, lacomtesse écouta son pas se perdre dans le couloir, et avec une sombre joie, comme si elle sentait la réussite de son guet-apens assurée, elle s'enferma chez elle. Cette nuit-là fut encore brûlante et agitée, Mina entendit son mari rentrer, et constata qu'il était minuit. Le jour vint trop lentement à son gré, elle se leva dès sept heures, et attendit pleine d'anxiété les nouvelles qui ne pouvaient manquer de lui arriver. A midi, elle n'avait encore vu personne, et son impatience s'exaspérait. Elle se fit servir à déjeuner dans son appartement sous prétexte de migraine.

Les suppositions les plus singulières se présentèrent à son esprit. Son mari s'était aperçu de la surveillance à laquelle il était en butte, et il avait payé l'agent pour ne point le trahir. Elle n'aurait donc point de rensei-

gnements, ou ceux qu'on lui fournirait seraient faux. Puis, elle s'imagina que le marquis savait d'avance qu'Armand était innocent de ce dont elle l'accusait, et qu'il avait voulu la punir de sa jalousie, en lui faisant subir les angoissesdu doute etdelacrainte. Etcefutune douceur exquise pour elle de penser que celui qu'elle aimait n'avait rien à se reprocher, et qu'il était toujours fidèle. Puis, subitement, elle revint à son idée première et se persuada qu'Armand avait découvert le piège. Une terreur insensée envahit alors son esprit surexcité. Elle chercha des conséquences à l'action engagée et n'en trouva que d'affreuses. Son mari ne voulant pas affronter une lutte, qui devaitêtre déchirante, ne se résignant pas à abandonner sa maîtresse, n'avait plus qu'à partir, pour ne reparaître jamais. Peut-être, en ce moment même, faisait-il ses préparatifs. E»lle fut sur le point de l'envoyer chercher, pour le questionner, pour s'assurer de ses dispositions. Mais que lui dire, sans avouer tout le complot? Et s'il ne se doutait de rien, quelle attitude prendre vis-à-vis de lui ?

Elle pleura de douleur et d'impuissance, dans la solitude de sa chambre, ne sachant que résoudre, craignant tout, elle à qui, jusqu'alors, rien n'avait résisté. Elle resta ainsi, plus de deux heures, anéantie, assise sur une chaise au coin de sa cheminée. Jamais chagrin plus amer ne fat plus durement ressenti, et cette femme, si enviée pour son bonheur, paya, pendantces deux tristes jours, toute la joie de son existence passée.

Enfin, vers trois heures, comme le jour précédent, une femme de chambre entra pour prévenir qu'un hom-

me désirait parler à madame la comtesse. En un instant, Mina fut debout. Le sang lui monta à la tête par vagues brûlantes, et, dans une hâte de savoir, elle gagna d'un pas rapide son petitsalon. L'homme y pénétrait parl'autre porte, modeste et respectueux. 11 s'arrêta, attendant qu'on l'interrogeât. M™'' de Fontenay demeurait immobile, appuyée à la cheminée, examinant l'agent qui se tenait devant elle, avec l'air insouciant d'un homme que le malheur des gens, pour lesquels il s'emploie, touche peu. Dans ce drame qui se jouait, il n'était qu'un comparse, et le dénouement, qu'il contribuait à préparer, ne pouvait le passionner.

Cependant il tressaillit en entendant M""^ de Fontenay lui demander :

— Eh bien! Qu'avez-vous appris?

La sourde intonation de la voix, Ténervement du geste, la pâleur du visage attestaient une telle anxiété que l'espion en fut troublé. Il pliâtes épaules, comme sous un fardeau trop lourd, et répondit :

— J'ai appris tout ce que madame la comtesse avait intérêt à savoir.

— Et ce que je supposais est-il vrai?

— La personne que j'étais chargé de suivre est sortie, hier soir, en voiture, à dix heures, et s'est rendue à Neuilly, avenue Maillot, n° 10, chez mademoiselle Lucie Andrimont. Elle y est restée jusqu'à minuit, et est rentrée ici. Ce matin, la personne est sortie, à neuf heures, à cheval, est retournée à Neuilly, en est repartie à onze heures et demie et est revenue ici à midi.

Il y eut un silence, comme à la cour d'assises, quand

lechefdujuryaprononGéunverdict impitoyable. Après un instant, Mina, surmontant son trouble, voulut avoir des éclaircissements complets. Elle se laissa tomber sur un siège, et cachant à demi son visage sous son mouchoir qu'elle froissait de ses mains fiévreuses, elle fit signe à l'homme de s'approcher :

— Et cette Lucie Andrimont, quelle femme est-ce?

— Que madame la comtesse ne s'y trompe pas, dit l'agent, ce n'est pas une femme, mais une jeune fille...

— Une jeune fille?

— Parfaitement ! Et qui a la meilleure réputation. Elle vit, depuis six mois, dans cette tranquille maison de Neuilly, avec sa tante, M"^*" Mathisen, qui est morte hier matin à sept heures. C'est par suite de ce malheur que la personne qui m'avait été signalée est venue plusieurs fois dans la journée, car jamais, avant, elle ne se présentait plus de deux ou trois fois par semaine.

La teneur du petit télégramme bleu revint alors au souvenir de la comtesse et elle y remarquaune concordance très nette avec le récit de l'agent. L'appel affolé de Lucie, voyant sa tante à toute extrémité, et le départ d'Armand, quittant précipitamment sa maison, ses invités, pour courir auprès de celle qui réclamait son appui, tout était exact, certain, conforme à la vérité. Mais alors le problème se posait plus irritant que jamais : Qu'était cette Lucie? Quel lien attachait Armand à elle?Pourquoi, depuis dix ans, n'avait-il jamais pro-^ nonce son nom, jamais fait une allusion à son existence? Quel secret y avait-il là? Et que signifiait ce mystère?

La grande dame sortit de sa méditafion et se tournant du côté de l'homme qui attendait son bon plaisir, pour parler ou pour se retirer :

— Et cette jeune tille, Tavez-vous vue?

— Je lui ai même parlé, madame.

— Comment est-elle?

— Extrêmement jolie, blonde avec des yeux bleus, de taille moyenne, mais très élégante.

— Jeune? interrompit la comtesse.

— Vingt ans, autant que j'en puis juger.

— D'où vient-elle?

— Des environs de Québec, au Canada, à ce que m'ont dit les domestiques, qui sont très fidèles et peu communicatifs... Mais la maison était dans un tel désordre, quand je suis arrivé, que j'ai pu les faire parler...

— Dans un désordre... pourquoi?

— Parce que lajeune demoiselle, comme j'ai eul'honneur de le dire à madame la comtesse, venait de perdre sa tante, qui habitait avec elle et qu'elle aimait comme une mère... Je me suis introduit, en me faisant passer pour un entrepreneur de monuments funéraires. . . C'est ainsi que j'ai pu approcher de M^'^ Andrimont...

— Sa tante... oui... murmura la comtesse.

Alors elle pensa : n 'était-ce pas simplement pour rendre service qu'Armand était allé, l'avant-veille au soir, à Neuilly?Mais comment connaissait-il cette Lucie ?D'où la connaissait-il? Et pourquoi se cachait-il de la connaître, s'il n'avait rien de mal à se reprocher?...

• — C'est demain qu'a lieu l'enterrement, continua

l'homme... Ils vont à la petite é^^lisc de l'avenue de la (irande-Armée... Le service est pour dix heures...

M"*" de Fontenay était retombée dans des réflexions profondes. Elle avait oublié la présence de l'agent. Elle voyait sortir, comme d'un brouillard, une blonde figure de femme, aux traits encore indistincts, mais gracieuse, séduisante et éclairée par des regards d'azur. Sur son front rayonnait le charme tout-puissant de la jeunesse, et, avec un orgueil souverain, une confiance invincible, elle défiait sa rivale. La comtesse poussa un douloureux soupir qui vibra dans le silence du salon. Elle leva les yeux et se vit seule. L'homme avait disparu.

Il eût été possible à M'^'' de Fontenay de se figurer que rien de ce qui venait de se passer n'était réel , et que, depuis sessoupçonsjusqu'àleurconfirmation, elle était sous la douloureuse obsession d'un rêve. Elle fut tentée de le vouloir. Elle se replia un instant sur elle-même et pensa : Je suis folle ! Pourquoi chercher à savoir, pourquoi ne pas fermer volontairement les yeux ? Le marquis a raison : la sagesse consisterait à se nier à soi-même son propre malheur, h ne pas admettre qu'il soit, et à se créer une factice atmosphère de sécurité et de bonheur. N'aurai-je pas ce courage? Vais-je entreprendre une lutte affreuse contre l'être que j'adore uniquement ? Le tourmenter, le blesser, l'humilier? Et pourquoi? Pour une infidélité? Pour une amourette, passagère peut-être, après laquelle il me reviendrait plus tendre, plus heureux ! Ne l'aimai-je point assez pour subir sa trahison en silence? Ne saurai-je point me sacrifier à lui? Il faut l'essayer, ce sera bon, ce sera noble, ce sera cou-

râpeux. S'il n'a plus d'amour pour moi, au moins aurat-il du respect et de l'admiration ! Il est vraiment digne de moi d'agir ainsi, et plus mon affection pour lui est profonde, plus mon dévouement doit être complet.

Mais au fond d'elle-même, contre ces sages résolutions, une voix irritée s'éleva furieuse : Quoi! tout subir, tout tolérer? Avoir la preuve de l'infidélité et l'encourager par le silence et la résignation? Si tu faisais cela pour l'homme que tu aimes, il ne te verrait pas plus grande et plus respectable, mais amoindrie etdégradée. Montrer si peu de fierté? Mais il ne reconnaîtrait plus la femme qu'il a jadis choisie et aimée. Et déjà entraîné par sa passion pour une autre, il se trouverait tout à fait libéré par son dédain pour toi. Point de faiblesse, une fière et rude résistance, et la rupture s'il le faut. Mais aucun compromis avilissant.

Ayant pris cette résolution, Mina se mit à préparer un plan d'action. Savoir à quoi s'en tenir était bien ; mais ce n'était point suffisant? Il devenait nécessaire d'intervenir et de se manifester au coupable, en lui donnant les preuves que rien de son crime n'était plus inconnu. La comtesse pouvait, à l'heure où Armand avait l'habitude de rentrer, le prier de passer chez elle, et le foudroyer par ces seuls mots :

— Qu'est-ce que c'est que M''*' Lucie Andrimont?

Mais s'il avait, par hasard, une réponse acceptable à fournir, etsi, prévenu, ilréussissaitàtirerdelasituation un parti avantageux pour lui, quelles preuves écrasantes la femme avait-elle à sa disposition pour accabler le mari? Aucune. Le nom de laprétendue maîtresse, et son

adresse. Était-ce assez? Non. Il fallait donc, d'abord, se renseigner plus connplètement, et voir soi-nriême.

Un projet commençait à poindre dans la pensée obscurcie de M™^de Fontenay. Elle était tentée d'aller chez cette Lucie, do l'interroger, et, dans son altitude, dans sa voix, dans ses regards, de deviner ce qu'elle voulait à tout prix savoir. La manœuvre, à coup sûr, était hardie, mais combien elle pouvait être féconde en résultats, si l'exécution répondait à la conception. Arriver chez la jeune femme, donner un faux nom, inventer un prétexte, nommer Armand, et profiter du premier trouble pour pénétrer le mystère de leur liaison, certes, ce coup d'audace valait la peine d'être tenté. Mina s'y résolut avec ardeur. Une telle violence plaisait à son caractère. Dans la lutte elle se retrouvait elle-même. Sa fierté de race, sa jalousie, née d'un amour longtemps heureux, s'accordaient pour la pousser à ne rien ménager. Un remords enfin, très poignant et très amer, était en elle. Dès le premier instant de la fatale découverte, elle s'était souvenue qu'elle aussi, autrefois, elle avait trahi celui dont elle portait le nom, et pour Armand. Son malheur n'était-il pas la juste punition de la faute? Et n'y avait-il pas comme une revanche du passé dans cette fatalité du présent qui pesait sur elle?

Le visage noble et doux du prince de Schwarzbourg s'évoqua devant elle. Et la bonté consolante du vieillard,ses tendres exhortations, qui lui revenaient à la mémoire, formèrent un pénible contraste avec sa colère et saviolence.il n'avait point menacé, lui. il n'avait point usé de rigueur. Et pourtant il éprouvait pour elle une

DERNIER AMOUR. «o

profonde tendresse. Il n'avait eu qu'un souci : sauvegarder sa réputation et calmer son chagrin. Son dernier mot, lorsque la mort était venue le prendre, avait été tout de bonté et d'espérance : « Tu vas être libre, mon enfant, sois heureuse î » Elle le revoyait, elle l'entendait encore, et des larmes coulèrent de ses yeux en pensant qu'elle aussi, peut-être, n'avait plus qu'à mourir pour laisser celui qu'elle adorait être libre et heureux ! La lin de la journée se passa dans ces alternatives de découragement et d'exaltation. La comtesse jugea nécessaire de paraître à l'heure habituelle au salon, et dîna avec son mari. Fort heureusement il avait invité le baron de Gravant, avec lequel il allait à une première représ^entation. La verve du jeune homme, répandue en paroles intarissables, occupa assez ses hôtes et luimême pour que le repas s'achevât sans que la lourde contrainte, qui tenait la comtesse comme anéantie, fût trop clairement remarquée. A neuf heures les deux hommes se retirèrent» et M™® de Fontenay fut livrée à elle-même. Elle était dévorée du désir de sortir, de prendre une voiture et de se faire conduire à Neuilly. En une demi-heure elle pouvait être chez Lucie Andrimont. Mais la crainte de se rencontrer face à face avec son mari laretint.Il avait annoncé qu'il se rendait à cette première représentation ; mais qui i'empêcherait de quitter le théâtre? Et peut-être même laisserait-il son cousin aller seul. La prudence arrêta Mina. Elle remit sa visite au lendemain. Elle était brisée de fatigue et ses nerfs surexcités commençaient à se détendre . Elle se couchadebonneheure, essayade lire pendantquelques

instants pour se distraire, mais ses yeux se fermaient malgré elle. Elle s'endormit, et, pour la première fois depuis deux jours, trouva le calme et l'oubli.

Il faisait jour quand elle se réveilla. Elle fut un peu honteuse de cette prédominance de la matière sur l'esprit qui l'avait arrachée à ses douloureuses préoccupations. Cependant, avec joie, elle se sentit rafraîchie et fortifiée par cette nuit tranquille. Sa pensée lui parut plus nette et plus sûre. Sa résolution, pour être plus grave, n'en était pas moins ferme. Elle était délivrée des énervements exaspérés de la première heure, et se retrouvait maîtresse d'elle-même, dans toute la plénitude de sa vigueur physique et morale.

Elle vit, dès neuf heures, Armand partir vêtu de noir. Amidi, il était deretour. Elle le fit prévenir, alors, qu'elle ne déjeunerait pas avec lui, et sûre d'avoir deux heures devant elle, pour exécuter le plan qu'elle avait conçu, elle descendit par le petit escalier, traversa la cour, appela un fiacre qui passait dans la rue, et ordonna au cocher de la conduire avenue Maillot.

Il y avait environ six mois, un matin du mois d'octobre, au château de Gravant, comme le comte Armand ouvrait distraitement son courrier, avant de partir pour la chasse avec ses invités, une large enveloppe portant cette mention : Bernard Pellier, notaire à Paris, attira son attention. Il laissa la lettre, peu importante, qu'il parcourait, et décachetant celle qu'il venait de prendre, il la lut avec curiosité. Elle était ainsi conçue : « Monsieur et cher client, je viens de recevoir la visite d'une de vos parentes, arrivant des colonies anglaises, M"^ Lucie Andrimont, que vous ne connaissez pas, et qui a une demande à vous adresser. Soyez assez bon, la première fois que vous vous rendrez à Paris, pour passer à mon étude, etveuillez me prévenir la veille pour que je puisse convoquer M'^^ Andrimont, en présence de laquelle, je l'espère, il ne vous sera point désagréable de vous trouver. Recevez , Monsieur et cher client, l'assurance de me& sentiments les plus dévoués. Bernard Pellier. »

Après avoir lu cette lettre, le comte demeura un instant rêveur. Lucie Andrimont : ce nom n'éveillait en lui aucun écho. Sa parente ? Par sa femme, sans doute; car il ne se rappelait point qu'un Andrimont eût jamais... Brusquement il fitun geste, son front se creusa, et ses doigts froissèrent la lettre du notaire. Gomme si un voile venait de se déchirer dans sa pensée, il avait, «n un instant, retrouvé le souvenir. Et môme, ce souvenir se liait à un fait matériel, dont son imagination d'enfant avait été vivement frappée. Il devait avoir douze ans, lorsqu'au premier janvier son père l'avait conduit, après le déjeuner, pour souhaiter la bonne année à son grand-père maternel, le marquis de Pont-Croix, enragé légitimiste, échappé par miracle au massacre de la Pénissière, et qui était resté imbu des plus intransigeantes traditions féodales. C'était un grand vieillard, à cheveux blancs ébouriffés, portant encore la croix de Saint-Louis suspendue à la boutonnière de sa redingote par un ruban. Il inspirait à l'enfant une respectueuse terreur. Il avait une façon brusque de le planter à cheval sur son genou osseux et de l'embrasser, en le piquant avec sa barbe de deux jours, qui éloignait invinciblement de lui son petit-lils.

Or, ce premier janvier-là, le comte de Fontenay était assis dans le cabinetde son beau-père, et Armand, après avoir subi la traditionnelle cérémonie de la mise à califourchon sur le genou tranchant, et de l'embrassade avec la barbe en chevaux de frise, regardait un album de gravures lorsque, entre deux pages, il découvrit une mince feuille d'ivoire, sur laquelle était peinte une mi-

niature. C'était le portrait d'une jeune femme, d'une exquise beauté, mais à l'air triste et souffrant. Elle était vêtue très simplement et de couleur sombre. Derrière la feuille étaient écrits ces simples mots: «A mon père, tendrement aimé, malgré tout. Laurence. »

Armand avait alors levé la miniature, ainsi que pour la montrer, et s'était écrié :

— Oh ! Tante î comme elle est ressemblante !

A ces paroles, le vieillard était devenu tout pâle, son regard avait pris une expression menaçante, ets'avançant vivement, il avait arraché le portrait des mains de l'enfant. Le comte de Fontenay s'était approché inquiet, le marquis avait dit d'une voix sourde :

— C'est cette malheureuse qui s'est encore rappelée à moi. Ne peut-elle me laisser l'oublier?

Comme le comte tâchait de calmer son beau-père et l'engageait à se montrer plus indulgent :

— Non ! avait repris le marquis. Qu'on ne me parle plus jamais d'elle. Jamais ! Elle m'a désobéi, elle m'a offensé... Je l'ai chassée de mon cœur. Je ne la connais plus!...

Le vieillard, épuisé par cette manifestation violente, s'était laissé retomber dans son grand fauteuil, et avait fondu en larmes. Un grand silence s'était fait, troublé seulementparles sanglots de l'aïeul. Le comte, le front assombri, regardait le petit Armand qui, très ému par cette douleur, dont il ne connaissait pas la cause, et dont il ne comprenait pas l'amertume, se sentait près de pleurer lui-même. Au bout d'un instant, le marquis avait repris son sang-froid, et comme son gendre lui

serrait la main et essayait de lui adresser quelques mots de consolation, il lui avait coupé la parole par un très sec : « C'est inutile 1 » puis silencieusement il les avait reconduits, tous deux, jusqu'au vestibule, avait encore piqué son petit-fils avec sa barbe agressive, et était rentré chez lui. Dans la voiture, Armand avait eu la curiosité d'interroger son père et avait demandé :

— Qu'est-ce qu'elle a donc fait, tante, pour que bon papa soit si en colère contre elle ?

— Elle s'est mariée contre son gré...

— Ah! Pourquoi?

— Parce qu'elle aimait quelqu'un qui déplaisait à ton grand-père.

— Et pourquoi lui déplaisait-il?

— Parce qu'il n'était pas de notre monde.

— Ah I Et de quel monde est-il?

— Il appartient à la bourgeoisie : c'est un industriel.

— Qu'est-ce que c'est qu'un industriel ?

— C'est un homme qui est dans les affaires.

— C'est donc mal d'être dans les affaires?

— Tu m'ennuies.

«Ce tu m'ennuies » avait clos l'entretien. Mais dans l'esprit d'Armand, cette conviction ne s'en était pas moins formée, que sa tante Laurence avait épousé un homme frappé d'une tare et que cette tare consistait à être dans les affaires, c'est-à-dire à travailler. Or ni son grand-père ni son père ne travaillaient, et il était amené, par le respect qu'il avait pour eux, à juger que ceux qui ne faisaient pas comme eux faisaient mal.

Il avait donc conservé une pénible impression de cet

DERNIER AMOUR. tÔl

incident et le nom de sa tante Laurence était resté associé, dans sa mémoire, à quelque chose de mauvais. Comment se nommait l'industriel qu'elle avait épousé, il ne le soupçonnait même pas. Le silence s'était fait sur le mari et sur la femme. Armand avait perdu sa mère depuis longtemps déjà. Aucun de ceux auprès desquels il vivait n'avait de raison de parler de la fille rebelle. Il avait donc grandi et vieilli sans se préoccuper de ce que Laurence était devenue.

Et voilà que brusquement la lettre de son notaire le forçait à faire un retour sur le passé. Une parente : ce ne pouvait être que l'enfant de sa tante. Venant des colonies anglaises : l'absence de nouvelles dans laquelle elle avait laissé sa famille s'expliquait par Téloignement. M"*^ Andrimont : c'était donc ainsi que se nommait l'industriel pour l'amour de qui la jolie tante Laurence avait désobéi à son père, renié sa caste, et s'était faite simple bourgeoise.

Armand revit toute la scène où, dans sa douloureuse colère, son grand-père avait presque maudit la coupable. Le temps avait marché et les idées avaient changé, depuis ce premier de l'an, et l'intolérance du vieux chouan n'aurait plus été de mise. Une demoiselle de noblesse épouser un homme de rien, cela se faisait maintenant tous les jours, pourvu que l'homme de rien fût très riche, et que la demoiselle de noblesse fût sans dot. C'était, en somme, le cas de Laurence de Pont- Croix, lorsqu'elle avait rencontré le monstre. Armand savait à quoi s'en tenir sur la fortune que le marquis avait laissée à ses descendants. Beaucoup de quartiers,

mais fort peu d'argent. Et, tous les matins, une jeune fille, dotée seulement de sa beauté, ne rencontrait pas un Fontenay-Cravant, jeune et millionnaire, pour réparer envers elle les injustices de la destinée. La vie, en tête à tête avec l'aïeul, ne devait pas être folâtre, Armand était payé pour s'en souvenir, lui qui, aux jours de fête familiale, n'allait chez son grand-père qu'en poussant de lamentables soupirs. Le crime de Laurence avait donc bien des excuses. Elle se voyait vouée au célibat, et elle avait pu en concevoir de la tristesse. De là à une résolution inspirée par l'homme qui avait su se faire aimer d'elle, il n'y avait qu'un pas. Et qui ne l'aurait aidée à le franchir?

Jolie, oui elle l'était la tante Laurence, et la miniature, cause indirecte de la scène qui avait frappé son imagination d'enfant, était là pour en faire foi. Il l'avait retrouvée, en rangeant des papiers dans le tiroir d'un meuble, après la mort de son père. C'était un petit chefd'œuvre de M""^ de Mirebel.Elle était telle qu'il l'avait découverte, entre deux pages de l'album, dans le petit salon de son grand-père, sans cadre, comme un objet qu'on n'ose pas détruire, mais que l'on dédaigne. Armand l'avait placée dans une vitrine, au milieu de précieux souvenirs qui lui venaient de sa mère. Et voilà qu'en ce moment les traits de la jeune femme, reproduits sur la mince feuille d'ivoire, lui apparaissaient très nets, presque vivants. Les yeux avaient un regard animé, la bouche souriait, et, sur le front étroit etpoli^ les cheveux châtains frisaient en boucles légères. Ressemblait-elle à sa mère, cette parente, qui arrivait des

pays lointains, et était-ce une Pont-Croix ou une Andrimont?

Il fut tiré de sa rêverie par les aboiements des chiens, qui bondissaient dans la cour, amenés par les gardes. Il poussa dans un tiroir la lettre de M^ Bernard Pellier, se leva, et descendant vivement, il alla rejoindre ses amis.

Cependant cette affaire le préoccupait. Il avait décidé qu'il n'irait pas à Paris avant le commencement du mois suivant, afin de ne pas laisser la comtesse faire seule à ses invités les honneurs de sa maison. Au bout d'une semaine, il fut pris d'impatience et écrivit à son notaire qu'il serait à son étude le lundi à une heure. Alors il retrouva la tranquillité. Fait singulier, il n'avait point parlé à la comtesse de la communication de M^ Bernard Pellier. Le premier jour, ce fut par suite de l'impossibilité où il se trouvait de pouvoir donner à sa femme des renseignements certains, touchant ce sauvageon poussé secrètement sur son arbre généalogique. !1 ne voulut pas s'exposer à des questions auxquelles il ne saurait pas répondre. « Quoi! vous aviez une cousine et vous n'en disiez rien? Elle se nomme Andrimont et c'est la première nouvelle que vous enavez?Qu'estelle? Que fait-elle? D'où vient-elle? Où va-t-elle? Que pouvons-nous en attendre, ou que devons-nous en craindre? Une fille, et qui vient de si loin, garantiriez-vous sa moralité, et allez-vous lui ouvrir les bras? » Il préféra ne pas ébruiter la chose. Il serait toujours temps d'en parler, et quand il aurait vu M"^ Andrimont, quand il aurait causé avec elle, quand il aurait pris de sérieu-

ses informations sur son compte, il pourrait faire des révélations.

Le lundi il partit par le train du matin, arriva à Paris, pour déjeuner, et, après avoir fait une ou deux courses, il entra fort exactement à l'heure dite dans l'étude de M'^ Bernard Pellier. Reçu par le principal clerc, qui lui dit que son patron avait quelqu'un dans son cabinet, il riposta :

— Peut-être est-ce justement avec ce quelqu'un que je dois me rencontrer? Faites donc, je vous prie, passer ma carte...

— J'y vais moi-même...

La porte rembourrée, qui protégeait les clients contre toute indiscrétion, venait àpeine de retomber qu'elle se rouvrit et que le notaire, la figure souriante, apparut. Il tendit la main à son client, avec l'amicale familiarité d'un ancien camarade de collège, et jetant un regard par-dessus son pince-nez :

— Mademoiselle Andrimont est ici, dit-il.

Le comte Armand, un peu étonné, pénétra dans le vaste cabinet, tendu de velours vert et meublé de poirier sculpté, et dans la pénombre, le dos à la fenêtre, assise dans un fauteuil, il aperçut une jeune femme. D'elle, ce qui le frappa, tout d'abord, ce fut l'éclat doré de ses cheveux, que caressait un rayon de soleil d'automne, etlapetitessede son oreille, transparente et rose dans la lumière. Il salua sans dire un mot, la regardant curieusement. Elle se leva. Il se rendit compte qu'elle était de moyenne taille, et, comme elle s'était un peu tournée, il put la voir et resta saisi de sa beauté. Elle ne

('evait pas être âgée de plus de vingt ans. Et pourtant son visage avait un air de gravité qui lui prêtait les apparences delà maturité. Pendant que le comte la saluait, elle inclina la tête et sa physionomie s'éclaira comme d'un reflet de satisfaction intime. On eût dit qu'elle pensait, en voyant Armand pour la première fois : Ah! il est ainsi? J'en suis contente, il se trouve tel que je l'avais souhaité. Mais elle ne fit pas entendre le son de sa voix, même quand le notaire, lui présentant le jeune homme, dit :

— Mademoiselle, monsieur le comte de Fontenay, votre cousin, que vous avez désiré rencontrer.

Elle inclina de nouveau la tête, en signe de remerciement, et leva avec nonchalance une petite main largement gantée de suède. Lui, très gracieux, s'assit en face d'elle, tout prés du bureau du notaire, et à demivoix lui donna l'assurance qu'il était heureux de se mettre à sa disposition, s'il pouvait, en quoi que ce fût, lui être utile ou agréable. Elle demeura un instant silencieuse, puis, avec un organe plein et chantant, que ne déparait point une légère pointe d'accent exotique, elle le remercia de l'empressement qu'il montrait à se rendre à son désir et commença à lui donner des explications sur sa situation.

Elle arrivait du Canada, où son père et sa mère avaient vécu pendant vingt-cinq ans, aux environs de Québec, dans une exploitation agricole longtemps florissante. Sonpére, d'origine hollandaise, avaitpéripendant une violente épidémie qui avait décimé la population, il y avait trois ans. Sa mère, épuisée par les soins

îOG LES BATAILLES DE LA VIE.

qu'elle avait prodigués jour et nuit à son mari, minée par le chagrin de sa perte, avait succombé un an plus tard, et la jeune fille était restée seule avec une vieille parente du côté paternel, autrefois recueillie et tirée du dénûment, et qui s'était attachée passionnément à elle. Pendant deux ans, la jeune fille avait essayé de liquider les affaires de son père, mais trompée par les hommes d'affaires, exploitée à cause de son inexpérience, elle avait dû céder à vil prix une propriété considérable et, dégoûtée du pays où elle était née, mais où elle venait d'éprouver de si sérieux déboires et de si cruels chagrins, elle rentrait en France avec l'intention de s'y fixer pour toujours.

Pendant que Lucie faisait ce récit, avec une sobriété d'expression et une netteté de vues qui dénotait un esprit à la fois très résolu et très cultivé, le comte l'observait et peu à peu il était conquis par le charme qui émanait d'elle. Il y avait un très saisissant contraste entre la grâce de sa personne, la douceur de son visage, et la fermeté de sa parole. Tout ce que sa beauté avait de- séduisant était corrigé par ce que son allure avait de viril. Son langage prenait, par instants, quand elle s'animaft, une forme autoritaire et presque despotique révélant la femme qui, pendant de longs mois, avait eu à débattre des intérêts très divers avec des gens retors et mal intentionnés. En fermant les yeux et en écoutant sa voix grave et son discours précis, on eût pu se figurer qu'on avait affaire à un jeune garçon et point à une jeune fille.

Le sentiment qu'elle inspira au comte fut, dès le

DERNIER AMOUR. i07

premier abord, une franche sympathie. Elle était si exempte de coquetterie, qu'il ne songea pas une minute à lui débiter des madrigaux et qu'il lui offrit son amitié comme il eût fait à un homme. Il n'y avait pas une demi-heure qu'ils se trouvaient ensemble et, déjà, ils étaient en confiance, comme s'ils se connaissaient depuis des années. M*' Bernard Pellier, très intéressé par cette entrevue, qu'il avait préparée entre la jeune fille et le comte, les laissait causer, oubliant les clients qui l'attendaient dans l'étude et sacrifiant tout à s* satisfaction du moment.

Cependant, comme Armand venait de risquer une allusion discrète à des offres de service qu'il serait heureux de faire, le cas échéant, à sa jeune parente, celleci le remercia et, très simplement, expliqua que sa fortune, rapportée par elle, après liquidation des propriétés paternelles, se montaitàdouzecentmille francs, et lui constituaitunrevenu de cinquante mille livres de rente. Il n'y avait donc pas à se préoccuper de sa situation matérielle.

— Que puis-je donc pour vous ? avait dit alors le comte, avec un peu d'étonnement, car il ne voyait pas du tout où sa cousine entendait le conduire.

— Vous pouvez, monsieur, me faire une très grande joie. Nous vivions au Canada dans le luxe matériel, mais hors de toute recherche artistique. Le croiriezvous, je n'ai pas un seul portrait de mon père, autre qu'un médiocre daguerréotype fait avant son départ de France, et qui ne me le rappelle point tel que je l'ai connu. Quant à ma mère, rien qui la fasse revivre pour

it8 LES BATAILLES DE LA VIE.

moi. J'ai pensé que, peut-être, parmi les objets qui avaient été légue's par notre aïeul à votre mère, il pourrait se trouver un portrait, que mamère avait fait peindre avant de s'embarquer pour l'Amérique, et qu'elle avait envoyé à son père. Que de fois elle m'a raconté, avecdeslarmes, qu'elle n'avait pas même reçu un mot pour lui annoncer que l'objet était arrivé à son adresse I Elle disait: « Il est impossible que mon père ne l'ait pas gardé. Malgré son mécontentement, il m'aimait, et, s'il est resté implacable tout d'abord, une fois séparé de moi pour toujours, il a dû se relâcher de 8a rigueur. Ge portrait était tout ce qui lui restait de moi. » Je n'ai point oublié ces paroles de ma mère. Quand j'ai eu le chagrin de la perdre, je me suis rattachée à l'espoir que ce portrait pourrait être retrouvé. Et c'est pour vous demander s'il existe encore, s'il vous est possible de me mettre à même de l'obtenir, que je me suis hasardée à vous prier de venir ici.

— Et vous avez été bien inspirée, mademoiselle, car ce souvenir, si précieux pour vous, je le comprends, existe en effet, et il vous sera facile de l'obtenir.

— Vous connaissez celui nni 1a possède?

— On ne peut mieux. C'est moi.

La jeune fille frappa ses mains l'une contre l'autre, avec un mouvementde joie, son visage se colora d'une vive rougeur, qui monta comme une vague pourpre jusque dans la racine de ses cheveux, et, ses yeux bleus levés sur Armand avec une expression suppliante :

— Oh! vous me le donnerez, n'est-ce pas? dit-elle. et je vous en serai reconnaissante toute la vie.

— Toute la vie, c'est beaucoup, dit-il avec un sourire, et mon cœur ne fait pas l'usure. Vous aurez ce portrait aujourd'hui môme.

Elle se leva avec impatience, comme si elle eût voulu courir pour atteindre plus rapidement l'objet de son désir.

— Il est chez vous? demanda-t-elle.

— 11 est chez moi.

— Est-ce loin?

— Non. A un quart d'heure d'ici.

Elle ouvrit la bouche pour ajouter : « Si vous y couriez tout de suite», mais elle n'osa pas, et resta debout, immobile, pensive, un peu sombre, m'examinait avec un secret plaisir, pensant qu'il pouvait, d'un mot, éclairer de nouveau ce charmant visage. Il ne put y tenir, t très affectueusement :

— Pourquoi ne m'ordonnez-vous pas d'aller vous le chercher? Vous en mourez d'envie.

Les yeux de Lucie resplendirent et sa bouche s'épanouit dans un rayonnant sourire, elle avouasimplement:

— C'est vrai. Oh! vous seriez si bon, si vous faisiez ce que vous venez de dire.

— J'y vais.

Elle n'y résista pas, et lui tendit fraternellement la main, il la serra, la trouva nerveuse et vibrante et, de cette première étreinte, qui le mettait en contact avec ia jeune fille ressentit un singulier trouble. Il n'ajouta pas une parole, salua et sortit. Une demi-heure plus tard, M"® Andrimontétait en possession de la miniature et quittait l'étude de M* Bernard Pellier en le remerciant

avec effusion de la bonne grâce avec laquelle il s'était mis à sa disposition. Gomme celui-ci déclarait, avec empressement, qu'il serait heureux de faire agréer ses services à la parente du comte de Fontenay, Lucie devint très réservée et prit congé, sans répondre aux avances authentiques du notaire.

Armand l'accompagna jusqu'à sa voiture et lui demanda la permission d'aller la voir. Elle lui expliqua qu'elle habitait, encore pour quelques jours, un appartementmeublé, mais qu'elle lui ferait savoir par M°Bernard Pellier son adresse, quand elle serait définitivement installée. Discrètement le comte n'insista pas davantage, serra la main que la jeune fille lui tendait pour clore l'entretien, et s'éloigna.

Mais la situation ne lui parut pas nette, il soupçonna quelque irrégularité dans l'existence de M*^® Andrimont et il en conçut un secret mécontentement. Il fut sourdement irrité, pendant tout le reste du jour, repartit le soir même pour Gravant, et ne parla point à sa femme de lareconnaissance qu'il venait de faire. Avait-il la sagesse de soupçonner que des relations seraient impossibles à établir entre M^^^ Andrimont et les siens, ou bien prévoyait-il obscurément qu'il serait, àun moment donné, avantageux pour lui que l'existence de Lucie ne fût pas connue de Mina? Il eût été embarrassé pour le dire. Gependant, en se taisant, il obéissaitàces deuxmotifs. D'une part, il craignait que la jeune Américaine ne fût une aventurière ; de l'autre, il trouvait cette aventurière adorable et, instinctivement, il était conduit à ne point souffler mot d'elle à sa femme.

DERNIER AMOUR. Hi

Trois semaines se passèrent, sans qu'il eût des nouvelles de sa cousine. Après s'être, pendant quelques jours, montre assez morose, il avait recouvré sa bonne humeur et ne pensait plus que rarement à la belle blonde, avec laquelle il avait passé une heure si charmante dans le cabinet de son notaire, lorsqu'il reçut un matin, sous enveloppe, une carte portant cette mention écrite : « Aux soins de M^ Bernard Pellier, pour M. le comte de Fontenay», et, gravée, cette adresse: «Mademoiselle Andrimont, avenue Maillot, 10, Neuilly. » En une seconde son caprice se réveilla plus vif que jamais^ et une hâte singulière de revoir Lucie l'anima.

Il fut mécontent de ce mouvement de son esprit. Il essaya de réagir, de vaincre cet entraînement. Il raisonna et, avec beaucoup de netteté, discerna tous les inconvénients que pouvait présenter la reprise de ses rapports avec la belle étrangère. S'il avait affaire, comme il l'avait soupçonné au premier abord, à une aventurière, sa situation deviendrait promptement très difficile. Ou il serait entraîné, et il sentait que cela n'arriverait que trop aisément, à s'éprendre de Lucie, et alors quelles conséquences n'aurait pas une liaison dans de telles conditions? Ou bien il romprait prudemment toutes relations, et alors à quoi bon les commencer? Mais si M^'^ Andrimont, comme il l'espérait, était une jeune fille recommandable, d'allures un peu excentriques mais parfaitement nettes, àquoi un rapprochement pouvait-il aboutir? Sinon à des embarras sans nombre. De vertu douteuse, il la considérait comme inquiétante ; mais combien plus dangereuse si elle était honnête !

Il se dit tout cela, en marchant sur la terrasse du château de Gravant, parmi les fleurs qui sentaient hon et dans la caresse d'un soleil d'été. Il vit, avec une précision merveilleuse, tous les inconvénients, tous les dangers qu'une plus complète connaissance de cette adorable intruse ferait naître. Il eût une violente palpitation de cœur qui prouvait à quel point déjà il était pris. Il s'en rendit compte, il convint qu'il serait fou de passer outre, que rien ne l'obligeait à un surcroit de politesse envers une parente depuis si longtemps perdue de vue. Il s'avoua que, s'il allait la voir à Neuilly, ce serait uniquement entraîné par un désir très blâmable. Il eut visà-vis de lui-même toutes les sagesses et toutes les sévérités, rien n'y fit. Et après s'être si bien raisonné, il se conduisit comme un fou.

Il était quatre heures, quand sa voiture s'arrêtadevant la grille d'un jardin, au fond duquel, à travers le feuillage de beaux arbres, apparaissait un joli hôtel construit en brique et pierre. Il sonna et, au bout d'un instant, la porte lui fut ouverte par un jardinier qui s'occupait à tailler les gourmands d'un rosier grimpant, dont les branches vivaces faisaient au pavillon d'entrée une muraille de roses. Comme le comte demandait si mademoiselle Andrimont était chez elle, et s'il lui serait possible de la voir, le jardinier montrant une grosse dame âgée, qui tournait autour d'une pelouse de gazon anglais :

— Voici M""^ Mathisen, la tante de mademoiselle : si monsieur voulait bien s'adresser à elle, il serait tout de suite renseigné.

Armand s'avança vers M""^ Mathisen qui, étonnée de voir un visiteur, s'était arrêtée dans sa promenade. Elle le regardait venir, son ombrelle ouverte appuyée sur l'épaule, le visage tout rouge sous des cheveux gris ébouriffés. Quand il fut à trois pas d'elle, elle fit une exclamation et eut un geste de joyeuse surprise :

— Oh! monsieur, dit-elle avec rondeur, vous devez être le comte de Fontenay?...

— Oui, madame, répondit Armand qui ne put s'empêcher de sourire.

— Ah ! comme ma nièce va être contente ! Lucie ! Lucie !

La grosse dame s'élança vers la maison, de toute sa vitesse. A ses cris, un admirable chien de berger gris et noir bondit sur le perron et se mit à aboyer d'un air plus gai que menaçant. Comme Armand approchait, une voix grave se fit entendre, disant :

— La paix, Michigan. Allez- vous dévorer les gens maintenant?...

Et, dans l'encadrement ae la porte, vêtue de blanc, nu-tête, ses beaux cheveux ondulés, retenus seulement par un peigne d'écaillé blonde, Lucie apparut radieuse et souriante. Comme Armand restait un instant immobile, jouissant de cette délicieuse apparition, la jeune fille levant le bras lui fit un gracieux geste de bienvenue et lui montrant sa maison :

— Entrez, mon cousin, dit-elle simplement. C'est, en votre personne, ma famille entière qui revient aujourdftui chez moi.

— Ah Dieu! elle a été assez dure, autrefois, cette fa-

mille, dit derrière Armand la vieille M™'' Mathisen. Ta pauvre mère a bien pleuré, et mon pauvre frère a bien soulTort à cause d'elle...

— Tante! murmura Lucie.

— Oui. Je sais. Oui, tu veux oublier, et tu as raison, mais tu ne te rappelles pas ça, comme moi... Tu étais toute petite... Enfin n'en parlons plus...

Ils entraient dans un charmant salon, tendu d'étoffes indiennes à grands ramages, et garni de meubles de tout style et de toute provenance. Lucie s'assit sur un petit canapé à dossier droit, et montrant au comte un fauteuil :

— Vous avez été fort aimable, dit-elle, de venir me voir... Maintenant, je suis à peu près installée et je crois que je me plairai ici.

— Y habiterez-vous donc toute l'année? demanda Armand.

— Oui, toute Tannée. J'ai choisi ce quartier de Paris, à cause de sa verdure et de sa fraîcheur. Songez que j'ai vécu toujours jusqu'ici au milieu des grandes plaines, au bord des lacs, et point enfermée dans les rues étouffantes des villes. Mon père avait un domaine au bord du Saint-Laurent... Jusqu'à vingt ans, j'ai été élevée en liberté,, comme un cheval sauvage... La transition m'aurait paru trop brusque entre mes larges savanes et un appartement sans air . . . Ici au moins j 'aurai un peu d'espace, autour de moi, et des voisins pas trop près. Si je veux marcher, j'ai le Bois tout proche, et il est charmant. J'ai toujours beaucoup monté à cheval. Peut-être aurai-je la fantaisie de recommencer, s'il n'est pas trop

choquant de voir à Paris une jeune fille s'en aller toute seule en amazone...

Armand ne répondit point à cette question détournée, mais sa physionomie fut, sans doute, très expressive, car Lucie se mit à rire, et après une légère suspension :

— Oui, ce serait trop choquant? Je ne le ferai donc pas, comme tant d'autres choses qui m'étaient douces, et qui paraîtraient ici inadmissibles... 11 faut que je m'habitue à vos façons françaises, qui ne sont pas du tout conformes à nos habitudes américaines... Mais, avec un peu de bonne volonté et quelques conseils, j'y arriverai.

— Ces conseils, demanda Armand, en admettant qu'ils vous soient nécessaires, qui vous les donnera?

Elle le regarda en face et dit avec tranquillité :

— Mais vous, si vous voulez avoir cette bonté pour une pauvre fille très ignorante.

Il fut surpris par la franchise de cette riposte, au-devant de laquelle cependant il était allé. Le regard fixé' sur le visage de Lucie, il l'examinait avec soin, cherchant quelques signes révélateurs de sa pensée secrète. Avait-il affaire à une enfant candide et sincère, ou bien à une coquette hardie et rouée? Le front pur de M^^^Andrimont, ses yeux limpides, sa bouche souriante attestaient l'innocence. Elle attendait avec empressement sa ■ réponse. Elle était sûre qu'il ne pouvait lui refuser ce qu'elle lui demandait avec une affectueuse confiance. Elle fit un geste de déconvenue, et une ombre passa sur' son visage, quand il répondit :

— Mais le choix que vous faites de moi n'est pas des meilleurs. . . Vous avez à Paris des parents, qui nous sont communs, à qui leur âge donnerait une autorité morale moins discutable que celle que je puis avoir.

Elle l'interrompit vivement et, avec une dureté de visage, une rudesse de ton très inattendues, où la sauvagerie des mœurs américaines apparut soudain :

— Ne me parlez pas d'eux... Je ne veux pas les connaître. Ce sont les contemporains de ma mère, ceux qui se sont si durement conduits envers elle... Je n'ai pour eux que rancune, et je prétends ne leur jamais rien devoir... Oui, je sais qu'il y a à Paris de grandes familles où je compte des parents très proches et très bien posées, qui auraient toute faculté de me chaperonner... Mais il ne me convient pas de leur demander le plus léger des services.

Elle eut un rire amer :

— Lorsqu'il y a quinze ans, après la mort de mon grand-père de Pont-Croix, ma mère est venue à Paris pour les affaires de la succession, non dans le but de protester contre son exhérédation, car il ne pouvait entrer dans sa pensée d'ajouter une discussion d'intérêts à la cruelle peine de cœur qu'elle endurait, mais désireuse de revoir les siens, avec l'espérance que le temps aurait affaibli les préventions qui s'étaient élevées contre son mariage, elle a trouvé toute sa famille hostile et dédaigneuse... Seule sa sœur, votre mère, déjà bien malade du mal qui devait l'emporter, ne la repoussa pas.,. Elle ne Ta jamais oublié, et vingt fois elle m'a dit : Si tu as besoin d'une aide ou d'un secours, en France,

ne t'adrosso qu'aux Fontenay. Ce sont les seuls qui aient été bons pour moi... Les autres, il ne faut plus les connaître. Ce sont moins que des étrangers... Voilà, mon cousin, pourquoi, en arrivant ici, vous avez eu l'ennui de me voir faire appel à vous.

Elle reprit sa sérénité souriante, un instant troublée par ces pénibles souvenirs, et, avec un geste coquet :

— Je n'avais pas été mal inspirée, puisque, tout de suite vous êtes venu, et que bien certainement, malgré vos réserves de tout à l'heure, vous ne vous désintéresserez pas de moi à présent que vous me connaissez... Mais vous ne devineriez jamais comment j'ai appris le nom de votre notaire, ce qui m'a permis de recourir avons... C'est en feuilletant les Petites Affiches, pour trouver une maison à louer... Le nom de Fontenay- Cravant à propos d'une vente de coupes de forêt m'a frappée et j'ai vu au-dessous : « Pour le cahier des charges, s'adresser à M^ Bernard Pellier. » J'ai donc écrit à Me Bernard Pellier, qui s'est très obligeamment mis à mon service... Et la semaine suivante je vous ai vu arriver... Voilà !

Elle riait. La tante qui écoutait, tout en travaillant, près de la fenêtre, leva le front et avec une tendre admiration :

— Ah! monsieur le comte, c'est qu'elle a de la tête, notre fille I Si vous l'aviez Mie se débattre avec les hommes de loi de Dorchester... C'est qu'elle discutait aussi bien qu'eux, et puis elle avait une paire d'avocats, comme tout le monde ne peut pas s'en offrir : ses yeuxî...

— Tante ! gronda M'^^ Andrimont, qui devint très rouge, allez-vous donner à penser à mon cousin que je faisais des coquetteries aux solicitors de là-bas ?. . .Grand Dieu ! c'eût été bien inutile ! Ils auraient mis sur lu note des frais : Avoir subi les œillades de miss Lucy, tant de livres sterling... C'est que rien n'est perdu en Amérique, surtout pour les gens de justice ! Mais c'est assez parler de cela... Je vous ai dit que je montais à cheval... J'ai ramené d'assez jolies bêtesde chez moi... Voulez-vous que je vous les montre? Elles ne vont plus servir, maintenant, puisque je n'aurai personne pour m'accompagner. A moins que tante... Voulezvous, tante, montera cheval avec moi?

Elle eut un rire d'enfant, franc, sonore, à l'idée de 2a bonne M™^ Mathisen caracolant auprès d'elle. La vieille dame la grondait doucement de son irrévérence. Lucie l'embrassa pour se faire pardonner, et, ouvantla marche, elle conduisit Armand à l'écurie, où, dans des box très bien tenus, deux charmantes juments, à l'œil doux,tiraientnonchalammentleurpaille. La jeune fille les flatta de la main, faisant admirer la hauteur de leur garrot, la finesse de leurs jambes, et la grâce de leur encolure, avec la sobriété experte d'une personne, qui a toujours vécu au milieu des animaux et qui en connaît la valeur.

— Celle-ci est Polly, dit-elle, en passant ses doigts blancs sur les naseaux de la bête. Je puis dire que je l'ai élevée... Elle me suit comme un chien... Mais elle n'est pas commode quand elle a quelque turlutaine... C'est bien dommage qu'elle demeure à ne rien faire...

Mon cousin, rendez-moi un service : prenez-la...

Armand ne s'attendait pas h la proposition. Il ébaucha un vague geste de protestation et resta très gêné, ne sachant que dire, pour ne pas blesser la jeune fille, et cependant ne pas accepter son offre. Lucie s'aperçut de son embarras. Elle rougit et ses sourcils se rapprochèrent. Une vive émotion s'empara d'elle, à la pensée que le comte pouvait lui répondre par un refus. Elle se sentit humiliée, comme s'il lui avait fait comprendre que rien de commun ne devait exister entre eux, elle soupçonna que, peut-être, avec des formes plus courtoises, il partageait à son égard les préventions de sa famille. Son cœur, qui commençait à s'ouvrir à la sympathie, se contracta douloureusement, et des larmes montèrent à ses yeux, elle jeta au comte un regard si désespéré qu'il en fut plus troublé encore. Il eut le sentiment très net qu'il faisait inutilement et injustement de la peine à la jeune fille, il ne voulut pas lui laisser le temps de demander une explication et, emporté par un sentiment qu'il ne chercha pas à contenir :

— Excusez-moi, ma chère cousine, si j'ai, au premier abord, paru un peu saisi par votre proposition très gracieuse.. . Je ne puis qu'être fort heureux de posséder cette charmante bête... Je l'accepte, n'en doutez pas, quoique je craigne de vous en priver... Mais je vois bien que vous cherchez à m'être agréable, et je ne veux pas vous désobliger en me faisant prier... Recevez donc mes remerciements, et soyez certaine que PoUy sera traitée avec tous les égards qui lui sont dus.

Le visage de Lucie s'éclaira. Elle poussa un soupir

de satisfaction, elle tendit la main à Armand avec une familiarité garçonnière, et dit :

— Oh ! vous me faites un bien grand plaisir.

Et c'était vrai, elle était radieuse. Elle prit la crinière de la jument entre ses doigts, et la lissant doucement :

— Tu vas être heureuse, Polly, tu auras un bon maître...

Ils sortirent dans le jardin, et Armand, en voyant le soleil descendre derrière les grands arbres, constata qu'il y avait beaucoup plus de temps qu'il ne croyait que sa visite était commencée :

— Près de vous, ma cousine, les heures passent si vite qu'on serait facilement indiscret... Il faut que je vous quitte...

— Mais pas sans me promettre de revenir?...

— Soyez sûre que vous me reverrez prochainement.

Elle le conduisit jusqu'à la grille, et, détachant une des belles roses qui fleurissaient le pavillon d'entrée, elle la lui offrit. 11 prit la main qui se tendait vers lui, et très lentement, sans qu'elle fit résistance, il y mit un baiser. Lucie le regarda monter dans le fiacre qui l'avait amené, et comme il partait :

— A bientôt, dit-elle.

Il répondit :

— A bientôt !

L'instant d'après, il ne la vit plus, mais il emportait en lui son adorable souvenir. Il ne fit que penser à elle, pendant la semaine qui suivit. Il ne put qu'àgrand'peine

DERNIER AMOUR. i2\

se défendre de lui écrire. Il envoya un homme d'écurie à Paris pour chercher la jument, et à peine fut-elle arrivée à Gravant qu'il prit l'habitude de la monter tous les jours. Il avait commencé à mentir, en répondant à la comtesse, qui lui demandait d'où venait cette jolie bête, qu'il l'avait achetée dans la vente d'un haras de course. Pourquoi avait-il déguisé la vérité, lui, qui répugnait si fort au mensonge? Pourquoi n'avait-il pas tout simplement raconté à Mina l'histoire de la reconnaissance faite entre sa cousine et lui? Avait-il une opposition à craindre de sa femme? Ne savait-il pas d'avance que ses premiers mots seraient :

— Une cousine à vous? Amenez-la-moi!

Tout ce qui touchait Armand n'était-il pas parfait? Et trouver une occasion de témoigner, une fois de plus, à son mari combien elle avait à cœur de lui plaire, n'eûtce pas été une bonne fortune pour elle? Alors pourquoi donc Armand se taisait-il ? Il ne recherchait pas les motifs de sa duplicité soudaine. Mais il jugeait confusément qu'il y aurait une gêne pour lui à faire connaître à sa femme l'existence de M^^^ Andrimont. N'avait-il pas également évité de parler à Lucie de la comtesse? Pas un mot n'était sorti desabouche, qui dût éclairer lajeune fille sur sa situation sociale. Elle pouvait le croire célibataire. Il n'avait rien fait pour qu'elle ne le crût pas. Au début, une sorte de pudeur l'avait empêché de parler de la comtesse, devant cette étrangère, dont il ignorait le passé, et sur la moralité de laquelle il n'était pas sans défiance Plus tard quand ses soupçons s'étaient dissipés, quand le caractère fantasque, quand l'bonnê-

teté certaine de Lucie s'étaient manifestés à lui, quand enfin il était tombé sous le charme de la délicieuse et déconcertante créature, il avait plus que jamais gardé le silence. Quel rôle s'appretait-il donc à jouer? Quelles réserves faisait-il pour l'avenir? Gomuient tant de dissimulation chez un homme si loyal ?

Si de telles questions avaient été adressées au comte, si les termes de ce problème avaient été posés devant lui, il eût été bien embarrassé pour répondre, et sa délicatesse eût été gravement alarmée. Il n'avait réfléchi à rien. Il n'avait rien combiné, il s'était abandonné à son instinct. Et, avec une absence de prévision., qui pouvait étonner, mais qui était indéniable, il se laissait ghsser sur la pente de son désir, et fermait les yeux pour ne point voir où il allait.

Ce qu'il savait, c'est que Lucie était charmante, qu'il éprouvait, depuis quinze jours, une joie dés longtemps désapprise, àlapensée qu'il tenaitune place unique dans l'existence de cette adorable fille. Il ne donnait aucune forme matérielle à l'intérêt irrésistible qui l'entraînait vers elle. Était-ce de l'amitié, serait-ce de l'amour? Il ne cherchait pas à le discerner. Ce qu'il savait, c'est qu'elle occupait son esprit, qu'elle emplissait son cœur, et que pas une heure de la journée ne s'écoulait, sans qu'il ne la vit apparaître à son souvenir, radieuse avec ses cheveux blonds, ses lèvres roses, et ses yeux couleur du ciel. Et quand par hasard, rêvant avec un sourire, les yeux vagues, et la pensée visiblement vagabonde, on lui demandait : à quoi songez-vous? il semblait revenir de très loin, et répondait évasivement : P

DERiNIEK AMOUR. 123

rien. Il mentait donc, à toute heure du jour, cet homme d'honneur, et il ne pouvait plus ne pas mentir.

Il retourna à Neuilly, presque régulièrement, entrant déplus en plus dans la familiarité de la jeune fille, découvrant mieux l'originalité ombrageuse de ce caractère mobile, aussi prompt à l'enthousiasme qu'à l'accablement, à la fois franc et soupçonneux, et passant de la joie la plus douce à l'irritation la plus vive avec la rapidité d'un changement à vue. Pas une fois Lucie ne l'avait questionné sur sa situation, sur ses habitudes, sur SQS goûts. On eût pu croire à un parti pris d'ignorer de lui tout ce qui n'était pas lui, c'est-à-dire l'homme charmant, aimable et bienveillant qu'il s'était montré dès le premier jour. Peut-être attendait-elle qu'il fît des confidences et racontât son existence, comme elle avait raconté la sienne. Mais quoi! un homme, si connu, dont il eût suffi de parler à un Parisien un peu versé dans les choses du monde, pour savoir en cinq minutes ce qu'était le comte de Fontenay, où il habitait, qui il avait épousé, quels étaient ses amis, où était sa chasse, le numéro de sa loge à l'Opéra, et la couleur de sa livrée. Était-il admissible qu'elle ne sût rien de ce qui le concernait?

Et cela était ainsi pourtant. Elle s'étaitcloîtrée dansune retraite absolue. Elle n'avait fait aucune connaissance. Elle n'avait pas un ami à Paris. Et l'immense ville, qu'elle habitait maintenant, était plus déserte pour elle que les prairies où paissaient les grands troupeaux de la ferme où elle était née. Sa vie s'écoulait auprès de sa tante, qu'elle aimait tendrement, et qu'elle soignait

avec beaucoup de sollicitude, car la vieille dame était sujette à des éloufFements qui inquiétaient sérieusement sa nièce. Leurs domestiques avaient été ramenés par eux du Canada. Il y avait, dans le nombre, une vieille Indienne qui avait élevé Lucie et qui chantait, dans une langue gutturale et lente, des chansons mélancoliques. Entre la vie parisienne et M^'^ Andrimont, il y avait une barrière plus impénétrable que la muraille de la Chine. Elle ne savait pas ce qui se passait derrière, et rien, de ce qu'il eût été si intéressant qu'elle connût, ne pouvait lui être révélé.

Son existence s'écoulait très régulière, renouvelant chaque jour les mômes petits faits qui occupaient le temps. Elle sortait vers quatre heures à pied, avec sa tante, quand celle-ci pouvait la suivre, et se promenait dans le bois de Boulogne, du côté de Madrid. Quelquefois elle gagnait l'allée des Acacias, et marchait jusqu'à la pelouse de Longchamps. Elle revenait par Bagatelle. Mais elle renonça bientôt à cette promenade, qui l'amusait par le mouvement des voitures et le spectacle des toilettes, parce qu'on la regardait beaucoup et qu'elle en était gênée. Cette sauvage ignorait complètement ce qu'était la coquetterie, et ses libres allures se trouvèrent entravées par la curiosité admirative que soulevait sa beauté. Alors elle cherchait les routes solitaires, avec leurs vertes perspectives et leurs voûtes de feuillage, frais tunnel au bout duquel passait, rapide, la silhouette d'un cavalier ou l'ombre d'une voiture. Elle rentrait à six heures et ne sortait plus.

Elle lisait beaucoup et travaillait peu. Une de ses

grandes distractions était la culture de son jardin, dont elle s'occupait passionnément. Ses jours de joie étaient ceux où Armand apparaissait. L'été touchait à sa tin et on allait entrer en automne. Le séjour dans le jardin était souvent impossible. Un jour, Lucie, vers quatre heures, au moment où le comte se préparait à partir pour lui laisser faire sa promenade quotidienne, s'ingénia de lui demander de l'accompagner. Un nuage glissa surlefrontd'Armand, ce nuage qu'elle avait déjà vu, le jour où elle lui avait, à brûle-pourpoint, offert sa jument Polly. Déjà, se repliant nerveusement §ur ellemême, Lucie s'apprêtait à renoncer à son projet, lorsque le comte, avec beaucoup de tranquillité, avait déoiaré qu'il lui serait très agréable de faire un tour avec elle. Alors, de la plus vive crainte elle passa au ravissement le plus complet. Elle sauta de joie, comme une enfant, et demanda avec exaltation son plus joli chapeau et son manteau neuf. Mais Armand calma son effervescence :

— Le chapeau et le manteau que vous mettez tous les jours, dit-il. D'ailleurs, nous n'allons pas chercher les endroits où on rencontre du monde. Il est inutile de faire jaser, et à Paris on est très facilement compromis. . .

Elle s'écria :

— Oh! moi, ce qu'on peut penser m'est indiflerent. Je ne connais personne et personne ne me connaît...

Il sourit et répondit :

— Il n'en est pas de même de moi. . . Et il vaut mieux que nous ne nous fassions pas remarquer.

Elle ouvrit la bouche, pour lui demander des expli-

i26 LES BATAILLES DE LA VIE.

nations, elle leva les yeux sur lui, et demeura muette sans oser. Cependant elle eut le soupçon que quelque chose d'irrégulier se passait entre son cousin et elle. Cette impression ne s'effaça pas, et elle en parla à sa tante, ce qui jeta la vieille dame dans l'étonnementle plus profond, car Lucie, esprit très net et très ferme, ne prenait conseil que d'elle-même, et ne disait jamais : Peut-être faudrait-il faire cela, mais : Je ferai cela.

Alors M™^ Mathisen adopta juste le parti qui devait empêcher Lucie de persister dans sa sage défiance, elle critiqua les relations de sa nièce avec le comte. M. de Fontenay était bien jeune et bien séduisant, pour qu'on l'admit dans une aussi étroite intimité et, peut-être, conviendrait-il de lui donner à entendre que ses visites gagneraient à être un peu plus espacées. A cette argumentation M^^*" Andrimont devint de glace, et ne prononça pas une parole. Elle en comprit toute la justesse et ne voulut cependant pas l'admettre. Ne plus voir Armand, mais comment aurait-elle pu s'y rési. ;gner? N'était-ce pas sa présence qui rendait à Lucie la vie supportable? Sans lui, que serait-elle devenue? Quand il paraissait, la maison s'éclairait de joie; quand il partait, tout retombait dans l'obscurité. ïl était indispensable, et, s'il avait fallu renoncer à sa douce familiarité, autant valait repartir pour l'Amérique. Pari.-^ sans lui serait morne et lugubre.

Moins innocente, Lucie eût été effrayée de l'état d^ son âme. Mais cette fille si intelligente était la candeur même, et elle ne se demanda pas si le sentiment qv>}

l'attachait si fortement à son cousin était de l'amitié ou de l'amour. Ce qu'elle savait bien, par exemple, c'était qu'elle ne pouvait se passer de lui. Et elle le déclara à M™^ Mathisen, avec une énergie qui stupéfia la bonne dame, à ce point qu'elle rentra tous les conseils prudents qu'elle s'apprêtait à donner. Et par fanatisme pour l'enfant gâtée, par horreur de la contradiction et de la lutte, elle la laissa s'avancer, les yeux fermés, sur la route qui la conduisait vers les plus graves périls.

L'hiver était venu, et ce fut le temps le plus heureux pour Lucie. Le comte, rentré à Paris, trouvait moyen d'aHer la voir, ne fût-ce qu'un quart d'heure chaque jour. Elle ne lui en demandait pas plus. Il arrivait souriant, de douces paroles sur les lèvres; il lui serrait la main, s'asseyait auprès de la|cheminée, causait, la regard ait siirtout. Les heures s'envolaient comme dans un rêve, et il s'en allaitlaissant derrière lui du contentement pour le reste de lajournée. Et Lucie, plus sage ou moins curieuse que Psyché, ne cherchait pas à pénétrer le mystère dont Armand continuait à s'entourer.

Tout était donc calme, riant, heureux dans sa vie, quand l'épouvante et la douleur avaient fondu sur elle, M""" Mathisen, prise de syncopes, qui n'avaient pas été arrêtées par la médication habituelle, s'était, en quelques heures, sentie au plus mal. Le comte, appelé par dépêche, avait tout quitté pour venir encourager et secourir i^acie^ qui devenait folle d'inquiétude. L'arrivée de M. de Fontenay avait paru ramener la chance heureuse dans lamaison. La tante avait repris connaissance et pu prononcer quelques paroles. Un peu rassuré,

Armand était reparti. Mais, vers minuit, les symptômes avaient reparu. Une crise plus violente avait torturé la malade, et au matin, après une agonie affreuse, dans les bras de Lucie, la pauvre M™'' Mathisen s'était éteinte. C'était l'heure à laquelle les invités du comte et de la comtesse de Fontenay, après la représentation triomphale, quittaient l'hôtel resplendissant de lumière. Et pendant que Mina, bouleversée par la jalousie, s'enfermait dans sa chambre pour pleurer. M"® Andrimont i désespérée priait au chevet de sa chère morte.

Il était une heure et demie, lorsque la comtesse descendit à la grille de la maison de Lucie. La petite porte était béante et le pavillon d'entrée était vide. Le jardinier ne travaillait point dans le jardin, comme à son ordinaire. Les fenêtres du premier étage de Thabitation étaient ouvertes, tandis qu'au rez-de-chaussée les persiennes étaient formées. Une apparence de désordre régnait partout : pleine de feuilles, une brouette restait oubliée, au milieu de l'allée, et des étoffes pendaient sur la rampe de fer du perron. On sentait peser un grand malheur sur les choses et les êtres de ce logis. Tout était dans le désarroi, l'effarement et la tristesse.

M™MeFontenay pénétra dans le jardin, après avoir tout observé attentivement autour d'elle , s'engagea daris une petite allée, qui conduisait aux communs, afin d'aborder l'entrée de la maison d'un côté où elle pourrait être moins sûrement défendue par une consigne sévère. Elle allait d'un pas léger, évitant de faire crier le sabie

SOUS ses pieds, très émue, mais pleine d'une fermeté invincible. Elle avait résolu de voir Lucie ; elle voulait la surprendre au milieu de sa douleur, et, en une seule bataille habilement livrée, décider de l'avenir. Elle ne savait point comment elle ferait pour parvenir jusqu'à son adversaire, quels prétextes elle inventerait, de quelles ruses elle se servirait; mais ce qu'elle savait» c'est qu'elle ne partirait point sans l'avoir vue ni sans lui avoir parlé, dût-elle pour cela corrompre les do-> mestiques.

Sa marche habile et le hasard la servirent mieux qu'elle ne pouvait l'espérer. Elle passait, en longeant une petite pelouse, devantun kiosque en bois rustique, couvert de tuiles vernissées, par le toit duquel s'échappait une mince fumée bleue, lorsque Michigan, le beau chien de berger, couché à l'entrée sur un tapis, se leva en grognant. Ce n'étaient plus les aboiements retentissants et joyeux qui avaient accueilli l'arrivée d'Armand, la première fois qu'il était venu, mais une sorte de rauquement sourd qui se termina par un gémissement aigu, lamentable, lugubre, semblable à la plainte des chiens qui, la nuit, hurlent à la lune. Au même moment, la porte du kiosque violemment poussée s'ouvrit et Lucie tout en noir, très pâle, apparut sur le seuil. Son sourcil se fronça, en se trouvant en face d une inconnue. Le chien s'était remis à gronder; elle lui posa la main sur la tête, pour le faire taire, et regardant M""® de Fontenay, avec attention, elle se rendit compte de la noblesse du visage, de la distinction du maintien et de l'élégance de la mise de la visiteuse.

DERNIER AMOUR. ISf

Elle comprit bien qu'elle n'avait affaire ni à une fournisseuse, ni à une personne vulgairement importune. Elle essaya cependant de se débarrasser d'elle, en l'envoyant à la maison; elle lui montra l'allée qui y conduisait en disant :

— Si vous avez à parler à quelqu'un, madame, veuillez vous adresser là...

La comtesse l'interrompit et marchant vers elle :

— Si vous êtes mademoiselle Andrimont, dit-elle d'une voix ferme, c'est à vous aue je désire parler, et non à une autre.

— Madame, implora Lucie avec un triste sourire, en montrant son vêtement de deuil, vous vous présentez dans un bien douloureux moment...

— Jelevois,mademoiselle,réponditM™^deFontenay^ d'un ton plus doux, et c'est justement parce quevous^ êtes dans la douleur que je viens à vous... Je suis envoyé par quelqu'un qui vous porte le plus vif intérêt.

A ces mots, seule ruse de guerre que la noble femme osa se permettre, le visage de Lucie se ranima, sa pâleur disparut, ses yeux brillèrent, et regardant l'inconnue avec une soudaine bienveillance :

— C'est de la part de M. de Fontenay que vous venez?

— Oui, c'est de la part du comte, répondit Mina, avec toute son amertume retrouvée, en constatant que la jeune fille n'avait pas eu d'hésitation, et que le nom de celui qu'on lui voulait désigner s'était offert à sa pensée, était venu sur ses lèvres, comme si, seul au monde, Armand eût existé pour elle.

— Entrez, madame, ditM"*^ Andrimont, en s'efFaçant

pourlaisserpasserla comtesse, et excusez-moi de voui! recevoir ici, mais je fuis ma maison aujourd'hui... Elle baissa un peu la voix :

— Il me semble qu'elle est toute pieme de la mort.

Mina inclina la tête, fit de la main un geste de remerciement et entra. L'intérieur du kiosque était charmant. Partout des fourrures et des pelleteries. Les meubles étaient couverts r^v^ec de la martre, sur les murs étaient fixées des têtes i'animaux, et, par terre, un ours gris gigantesque, tPxidant son mufle féroce, servait de tapis. Unjourpâlj pénétrait parles fenêtres, donnant au feu, qui brûlait dans la cheminée, une rougeur plus éclatante. Là, M"*^ de Fontenay, sûre de ne pas être évitée, reprit complètement son sang-froid. Elle examina attentivement Lucie. Elle la vit telle qu'elle avait craint de la trouver, jeune, charmante, faite pour inspirer une grande, peut-être une criminelle passion, et obtenir qu'on en fût excusé. Étonnée, sous la flamme de ce regard qui la dévorait, Lucie attendait. La comtesse, pour pénétrer plus facilement dans le cœur de la jeune fille, voulut que l'attendrissement le lui ouvrit :

— Vous venez d'éprouver un grand chagrin, dit-elle, je sais que la femme excellente que vous avez perdue vous avait tenu lieu de mère, et brusquement, vous voilà toute seule, livrée à vous-même, dans cette immense ville où vous ne connaissez pas grand monde...

— Personne...

— Et vous êtes si jeune!... Quel âge avez-vous?

— Vingt-deux ans, madame.

Mina sentit un frisson passer par tout son corps . Vingt-

deux ans! Elle aurait pu avoir une enfant de cet âge. Comment ne pas comprendre qu'Armand eût aimé cette ravissante fille, et qu'il fût adoré d'elle I Hélas! c'était l'aurore, rose et fraîche, parée de toutes les grâces, qui s'était ofl'erte à lui. Comment aurait-il résisté? Elle, la vieillesse l'avait touchée de son aile glacée, et sa beauté s'était flétrie : ses cheveux avaient commencé à blanchir, ses dents à perdre leur éclat, ses yeux à se ternir. Ah! l'horrible comparaison à faire, entre ce printemps florissant et son stérile hiver I Des larmes jaillirent de ses paupières brûlantes et coulèrent sur ses joues, à la pensée que tout était fini pour elle, que la vie ne se recommençait pas, et que l'implacable destin avait sans doute marqué la fin de son bonheur, sans qu'elle pût rien tenter pour modifier ce rigoureux arrêt. Elle revint à elle, en se sentant serrer la main par Lucie, et en l'entendant lui dire :

— Ohl Madame, vous pleurez...

Elle retira sa main et murmura :

— Oui, un souvenir...

— Vous aussi, vous avez soufi'ert?

— Cruellement.

— Et vous souffrez encore?

— Il y a des plaies qui ne se ferment pas. Mais ne parlons point de moi, parlons de vous.

Elle fit un effort pour reprendre possession d'ellemême, passa son mouchoir sur ses yeux, afin d'effacer toute trace de sa courte faiblesse, et regardant profondément Lucie :

— Ainsi, seule au monde?

iU LES BATAILLES DE LA VIE.

— Oui, madame, seule, et ne sachant à qui m'adresser, dans ma détresse morale, si je n'avais pas eu auprès de moi pour me servir, m'encourager et me soutenir, l'ami le plus dévoué.

— M. de Fontenay.

— Oui. Vous ne pouvez vous figurer ce qu'il a été pour moi, pendant ces trois mortels jours... Ah ! c'est à lui que j'ai dû de ne pas tomber dans le plus profond découragement. . . 11 a trouvé des paroles pour endormir mon chagrin et le calmer... Jusque-là, il m'avait témoigné beaucoup de bonté, mais c'est de cet instant seulement que j'ai pu comprendre qu'il avait une réelle affection pour moi...

Elle parlait, avec une émotion intérieure qui étouffait un peu sa voix, mais l'expression de son visage exprimait naïvement le bonheur.

— Combien y a-t-il de temps que vous connaissez le comte? demanda Mina avec une afTreuse angoisse.

— Mais six mois, àpeu près, répondit Lucie avec tranquillité. J'arrivais d'Amérique, et je n'étais pas encore installée ici, quand je l'ai vu pour la première fois... Depuis,il n'ajamais cessé de venirme voir régulièrement... A intervalles éloignés d'abord, parce qu'il n'habitait pas Paris, puis très souvent, quand il a été de retour.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel on eût pu entendre palpiter le cœur de la comtesse, tant il battait à coups précipités et violents. Elle se ramassait pour poser la question décisive, la seule qui pour elle eût de l'intérêt. Avec un regard qui pénétrait Lucie jusqu'à l'âme, elle dit :

— Et il vous aime?... Il vous aime vraiment?

Les yeux bleus de la jeune fille ne se troublèrent pas, ils conservèrent leur expression candide et ce fut avec un accent virginal qu'elle répondit :

— Mais, madame, comment en pourrais-je douter, après toutes les preuves d'affectueux et délicat dévouement qu'il vient de me prodiguer?...

— Oh! mais, comprenons-nous bien, dit rudement Mina, craignant une feinte, vous aime-t-il comme on aime une femme à laquelle on est prêt à tout sacrifier, à tout donner?

A ces mots, M^'^ Andrimont changea d'attitude. Elle soupçonna quelque sous-entendu équivoque dans les paroles qui lui étaient adressées. Ses sourcils se rapprochèrent, son visage prit un air de farmeté qui en changea complètement le caractère. Jusque-là M"*^ de Fontenay avait eu devant elle une enfant, tout à coup elle se trouva en présence d'une femme :

— Madame,je crains de ne pas bien vous comprendre, reprit Lucie avec gravité. Vous me demandez si M. de Fontenay serait prêt, par affection pour moi,àtoutdonner,àtout sacrifier?. . .Je ne le sais pas encore, et il y alieu de croire que je ne le saurai jamais, car il n'entre point dans mes vues de lui permettre de me donner quoi que ce soit,delelaisser me faire aucun sacrifice... Jusqu'ici, il m'a témoigné l'intérêt cordial et attentifqu'on doit aune parente, qui abesoin de conseils etde protection. . . Je lui en garde une très vive reconnaissance. Voilà quels sont les rapports que nous avons eus ensemble... En dehors de cela, tout ce que vous avez pu supposer est inexact. . .

Mina demeurait stupéfaite. Non pas qu'elle fût décontenancée par la fermeté inattendue des explications de la jeune fille. Un seul mot avait frappé son esprit dans la réponse entendue, mais il l'avait bouleversée : « Parente,» M"^Andrimont était la parente d'Armand. D'où? Par qui ? A quel titre ? Et comment l'ignorait-elle ? Pourquoi son mari ne lui avait-il pas révélé l'existence de cette parente, si jeune et si belle ? Au lieu d'être une atténuation, cette parenté lui parut être une aggravation singulière de la situation. Plus il était naturel et simple ([u'Armand lui fît connaître l'arrivée de M'^*" Andrimont, plus il était effrayant qu'il la lui eût cachée. La clandestinité de ses relations avec la jeune fille accusait au moins une arrière-pensée criminelle. Et s'il n'était pas encore coupable, à coup sûr il se réservait la faculté de l'être.

— Vous êtes sa parente ? répéta-t-elle, comme si elle ne pouvait encore se résigner à l'admettre.

— Oui, sa cousine, reprit Lucie avec animation, car avec le soupçon la colère commençait à agiter son esprit. Sa mère était la sœur de la mienne. Cela vous suffit-il, madame? Êtes-vous assez éclairée?... Acceptez-vous ma parole, ou vous faut-il des actes authentiques? Et maintenant que je vous ai dit qui je suis, vais-je enfin, à mon tour, apprendre qui vous êtes. Car vous m'interrogez, depuis une heure, et il me tarde de savoir à quel titre et de quel droit?

Gomme M™e de Fontenay gardait le silence, Lucie s'écria avec emportement :

— Vous m'avez déclaré que vous veniez de la part

de M. de Fonlenay?... Comment se fait-il qu'il ne m'ait pas annoncé votre visite? Il m'a quittée, il y a deux heures, sans me rien dire...

— Peut-être ignorait-il encore que je dusse me présenter chez vous.

— Vous l'avez donc vu depuis qu'il est parti d'ici?

— Probablement.

— Êtes-vous donc dans une telle intimité avec lui?

— Oui, dit la comtesse avec douceur, et rien de ce qui l'intéresse ne m'est étranger. Vous voulez savoir qui je suis : eh bien ! supposez que sa mère vive et que je sois sa mère. Vous sentez-vous rassurée, et regrettezvous d'avoir parlé librement devant moi?

En un instant, Tirritation de Lucie était tombée, comme la colère de Mina. On eût dit que l'une n'était que la conséquence de l'autre. La disposition d'esprit de la femme avait changé brusquement, et par contrecoup, la jeune fille s'était apaisée. Une grande clarté venait de se faire dans l'esprit de M'"'' de Fontenay. La certitude de la parfaite innocence de Lucie y était entrée. Il n'était pas possible de se tromper à son accent et à son regard. C'était la pureté qui rayonnait dans ses yeux, et la sincérité qui éclatait sur ses lèvres. Tout ce qu'elle avait dit était vrai. Entre elle et Armand il n'y avait que de l'amitié. Et tout ce que la femme jalouse soupçonnait : une liaison secrète, un amour caché, tout cela se trouvait faux. Lucie était l'honnêteté et la candeur même. Mais Armand? Il avait bien trompé, lui, il avait bien menti. Si la jeune fille n'avait pas une arriére-pensée à se reprocher, lui, pourquoi avait-il

dissimulé si longtemps et si habilement? Tout dans sa conduite était à reprendre et à blâmer. Depuis six mois il n'avait pas eu un geste, pas un mot qui ne fût calculé. Et le cœur de Mina saignait d'avoir à accuser celui qui était tout pour elle. Mais la grande dame était trop généreuse pour faire payer à Tinnocente la faute du coupable. Elle n'avait plus pour Lucie que des sentiments de bienveillance. Elle la voyait, en face d'elle, inquiète de ce qu'elle avait entendu, anxieuse de ce qu'elle ignorait. Il lui parut injuste de la laisser en proie à ce trouble. Elle voulut le dissiper.

— Vous désirez savoir qui je suis, reprit-elle, mais ce n'est pas à moi de vous l'apprendre... Le comte, quand vous le reverrez, vous dira ce qu'il faut que vous sachiez maintenant. Mais soyez certaine que vous n'aurez rien à regretter de ce qui vient de se passer entre nous. Je vous ai fait subir une épreuve, et vous l'avez bien supportée... Je voulais me renseigner sur vos véritables sentiments... En quelques réponses, hardiment provoquées, j'en ai appris plus que je n'en aurais pu découvrir en une semaine de ménagements et de réticences.

— Mais, madame, quel intérêt si grand aviez-vous à connaître ce que je pense ? demanda Lucie avec curiosité. Je sens dans vos paroles une véritable synipathie. . . Autant vous paraissiez menaçante il n'y a qu'un instant, autant vous vous montrez bonne maintenant... Je suis très ignorante du monde et il doit être facile de me tromper; cependant je crois que vous ne me voulez que du bien et, quoique vous me soyez inconnue,

DERNIER AMOUR. i39

je serais portée à me confier à vous... Peut-être est-ce parce que vous m'avez parlé de 31. de Fontenay, qui est mon unique ami, à présent que je n'ai plus auprès de moi la femme excellente que je pleure... Pourtant, il y a dans ce que vous m'avez dit des obscurités qui me semblent singulières... Vous êtes venue à moi, et on eût dit que vous ne saviez pas qui j'étais... Vous m'avez interrogée, et je vous ai répondu, tout à l'heure ; permettez qu'à mon tour je vous questionne...

La comtesse se leva, sans répliquer, et fit un pas vers la porte, comme si elle voulait partir. Lucie se plaça devant elle, et avec une autorité soudaine :

— Oh! restez, madame, et écoutez-moi... Je ne suis pas allée à vous : c'est vous qui êtes venue à moi... Il y a, entre nous, un mystère qu'il faut pénétrer... Vous savez ce que vous vouliez savoir... A mon tour de m'éclairer... Vous m'avez dit que vous étiez dans l'intimité de M. de Fontenay, et puis vous avez ajouté : Supposez que sa mère vive et que je sois sa mère... Vous n'êtes pas d'âge à avoir un fils comme le comte... Il n'a point de sœur... Alors qui êtes-vous donc?

A cette question si nettement posée. Mina jugea qu'il n'était plus possible de ne pas répondre, et relevant la tête avec toute la fierté de sa race :

— Je suis la comtesse de Fontenay!

— Sa femme?

— Sa femme.

M"^ Andrimont pâlit un peu, mais sa figure n'exprima aucun étonnement. Ces quelques mots lui avaient soudainement illuminé l'àme de la comtesse. Elle venait de

comprendre, en une seconde, ce qu'elle cherchait vainement à deviner, depuis une heure. Elle eut la certitude qu'Armand n'avaitpas plus parlé d'elle à sa femme, qu'il ne lui avait parlé de sa femme à elle. La curiosité de M"'' de Fontenay lui fut expliquée, et ses questions, et la légitime perfidie de son entrée en matière, quand elle avait dit qu'elle venait de la part du comte. Elle comprit que la pauvre femme souffrait, elle fut prise d'une pitié profonde. Un attendrissement l'entraînait vers celle qu'elle menaçait quelques instants avant. Le noble visage de Mina creusé par l'émotion, ses tempes argentées, la douceur de son regard, tout lui plut. Si la femme d'Armand eût été plus jeune de quinze ans, peut-être Lucie eût-elle levé sur elle des yeux moins tendres. Mais les mots prononcés par la comtesse lui revenaient à la pensée : « Supposez que je sois sa mère », et ils lui paraissaient caractériser justementlesrapportsquipouvaientexisterentre la femme etle mari. Une jeune fille n'estpasjalouse d'une femme mûre : elle est trop sûre de la vaincre.

Lucie ne se découvrait dans le cœur que de la compassion et de la sympathie pour M™^ de Fontenay. Elle lui tendit la main, et éclairant son visage d'un sourire :

— Madame, dit-elle, si vous vous étiez nommée en passant le seuil de ma maison, vous auriez évité toute équivoque. Mais peut-être vous croiriez-vous moins bien renseignée qu'en ayant gardé l'incognito... Rien que pour cela, je ne regrette point que vous soyez venue chez moi avec un masque, car ce qui m'importe, avant

DERiNIER AMOUH. 141

tout, c'est qu'en me quittant, vous ne conserviez aucune arrière-pensée.

La comtesse avait pris sa main : elle ne la sentit nas trembler dans la sienne.

— Il y a six mois, dit-elle, que nous devrions nous connaître... Sivousnevousétiez pas montrée si sauvage, vous m'auriez épargné de gros soucis. Avouez avec moi qu'une femme peut concevoir quelques inquiétudes, en voyant son mari s'occuper d'une personne aussi jolie que vous l'êtes, et la tenir soigneusement à l'écart...

Elle hocha la tête avec enjouement :

— Cette histoire de parente, arrivant de si loin et vivant si jeune dans la retraite, ressemblait bien à un roman, et il y avait de quoi, à la longue, se sentir troublée... Quand je vous ai vue, je n'ai pas été rassurée, et il a fallu vos franches explications pour me convaincre...

— Que Lucie Andrimont est bien la cousine germaine de votre mari et par conséquent votre parente... Mais ne reprochez pas au comte de ne pas m'avoir présentée à vous... Dès notre première entrevue, il m'a proposé de me faire reconnaître par tous les vôtres... C'est moi qui ai refusé... Je ne puis oublier que tous, excepté M"^^ de Fontenay, ont pris parti contre ma mère, accablé mon père de dures humiliations, qu'ils nous ont mis, en quelque sorte, au ban de la famille, nous considérant comme frappés de déchéance et d'indignité. . . Ces gens qui nous ont repoussés, je me suis promis de ne les jamais connaître.

— Persisterez-vous donc dans cette résolution'/

— Certainement.

— Vous continuerez à vivre retirée, comme par le passé?

— Je suis en deuil, et ma solitude me sera précieuse.

— Moins précieuse, je Fespère, que l'amitié que nous vous témoignerons, le comte et moi.

— Vous connaissez maintenant, l'un et l'autre, le chemin de ma maison, je serai toujours heureuse de vous y voir... Mais je suis une sauvage, laissez-moi à ma sauvagerie.

A ces paroles, un trouble nouveau s'empara de Mina. Armand reviendrait donc chez Lucie, comme par le passé, dans une intimité étroite et presque mystérieuse, qui devait prêter aux relations les plus innocentes une allure galante dont le danger était certain. Une chaleur lui monta de la poitrine au visage. Elle vit la situation qu'elle avait cru, un instant, dénouée à son avantage, remise en état, et perpétuant ses craintes et ses tortures. Était-ce admissible? Et à tout prix ne fallait-il pas l'empêcher? Elle eut la perception très nette que ce n'était pas de Lucie qu'elle pourrait l'obtenir et que c'était Armand qu'il fallait attaquer. La jeune fille, à coup sur, forte de son innocence ne subirait aucune pression ; ce qu'elle ferait, ce serait de son libre consentement. Et si elle était décidée à ne rien céder, comment l'y contraladre? Tandis qu'Armand, pris dans le piège, atteint et convaincu de duplicité, ne serait-il pas obligé de donner des gages, et ne pourrait-on pas obtenir de lui, ou qu'il cessât de voir

Lucie, ou qu'il la décidât à sortir de cette retraite sî propice à une passion coupable? Mina changea donc vivement ses batteries, et résolut de porter tous ses efforts sur Armand. Elle rasséréna son front, et regardant Lucie d'un air riant :

— Vous ferez, ma chère enfant, ce que vous conseillera votre raison. Mais n'oubliez pas que ma maison désormais est la vôtre.

Elle marcha vers la sortie, et ceUe fois M^^® Andrimont ne la retint pas. Autant l'une que l'autre, elles avaient hâte de se trouver seules pour assigner à l'incident, qui venait de les mettre en présence, sa véritable portée. Elles suivirent l'allée silencieusement, comme si elles eussent, dans ce long entretien, épuisé tout ce qu'elles avaient à dire. Arrivée à la grille, M™^ de Fontenay tendit une dernière fois la main à M"® Andrimont, et avec cette grâce qui donnait un si grand charme au moindre de ses actes :

— Au revoir, ma cousine.

— Au revoir, madame, répondit la jeune fille.

La comtesse monta dans la voitu?3 qui l'avait amenée et s'éloigna. Restée seule, Lucie fit son examen de conscience. Avait-elle quoi que ce fût à se reprocher vis-à-vis de la grande dame? Si rigoureuse qu'elle (ùi pour elle-même, elle pouvait répondre : non. L'amitié sincère qu'elle avait pour Armand n'était-elle pas toute simple, et M"^ de Fontenay devait-elle en prendre ombrage? A ce moment l'image d'Armand, jeune, charmant et superbe s'évoqua devant ses yeux et une telle disproportion d'âge existait entre la femme et le mari

Ui LES BATAILLES DE LA VIE.

(ue la jalousie de la comtesse lui parut très naturelle. Elle ne put se défendre d'un sourire, en pensant au soin avec lequel son cousin avait évité de parler de son mariage. N'était-ce pas de la coquetterie à lui de cacher une femme dont la maturité le vieillissait? Cependant son intelligence en éveil commençait à discerner, dans la conduite de M. de Fontenay à son égard, une rouerie qui légitimait les inquiétudes delà comtesse. Elle n'avait jamais, jusque-là, eu le moindre soupçon qu'il pût l'aimer. Rien dans son attitude n'avait pu l'autoriser à le croire. Alors pourquoi ces précautions? Mais la rectitude de son jugement lui fournit un argument en faveur du comte. S'il ne lui avait rien dit, à la vérité elle ne lui avait rien demandé. Elle avait déclaré dès le premier jour, avec une âpreté singulière, qu'elle ne voulait point connaître sa famille. Mais M"*^ de Fontenay ne pouvait pas être considérée comme appartenant à la famille. Elle n'avait fait aucun mal aux parents de M'^® Andrimont. Elle était étrangère aux querelles anciennes, et ne devait être que sympathique à la jeune fille. Cependant Lucie n'hésitait point à reconnaître que si Armand lui avait, tout de suite, avec franchise et bonhomie, parlé de sa femme et ouvert sa maison, les rapports affectueux qui s'étaient noués entre elle et lui n'auraient probablement jamais existé. Son humeur sauvage l'aurait éloignée d'une femme, là où sa liberté d'allures l'avait rapprochée d'un homme. Elle était donc, dans une certaine mesifrc responsable de ce qui était arrivé. Elle y avait prêté les mains, inconsciemment, mais effectivement ûéan-

DERNIER AMOUR. i4K

moins. Elle fut troublée par cette constatation. Elles ao cusa d'avoir manqué de prudence. Et, pour une fille décidée à ne jamais compter que sur ses propres forces, ce fut une inquiétante découverte.

Elle refit l'histoire des six mois qui venaient de s'écouler, et rechercha comment elle aurait dû agir. Elle î^ejugea blâmablede n'avoir pas, dèsle premier instant, demandé à M*" Bernard Pellierdes renseignements circonstanciés sur son propre client. Il était hors de doute que le notaire se fût fait un plaisir de les lui fournir. Elle aurait su ainsi, au début, ce qu'elle était intéressée à savoir. Mais elle aboutissait toujours à cette conséquence probable des éclaircissements reçus : sa répugnance à entrer en relation avec le comte et la comtesse de Fontenay, qui lui aurait fait tenir son cousin à distance; tandis qu'elle avait, tout de suite, accueilli comme un ami, Armand, seul et indépendant. Elle e» vint donc, après avoir commencé par s'absoudre, à se blâmer. Elle resta préoccupée et irritée, pour la première fois de sa vie, ayant l'impression qu'elle s'était rendue complice d'une manœuvre indélicate, et qu'elle pouvait être soupçonnée d'une intrigue dont elle était pourtant très innocente.

Cependant Mina retournait chez elle en se livrant au même travail mental que M"^ Andrimont. Pour elle, la situation était maintenant claire comme le jour, et elle se demandait avec angoisse de quelle façon Armand allait la lui expliquer. Elle était malheureuse pour lui de l'embarras danslequel elle allait se trouver obligée de le mettre. Elle oubliait ses griefs, si sa-

rieux, pour plaindre celui dont elle portait le nonn d'avoir à rougir de ce qu'il avait fait. Une explication cependant était devenue indispensable. 11 fallait que le passé fût tiré au clair et qu'on prît des mesures pour Tavenir. Avec beaucoup de jugement, Mina se rendait parfaitement compte que laisser les choses en l'état, c'était ce qu'elle pouvait faire de pis. Si Armand était amoureux de xM"°Andrimont, il convenait de couper court à ses tête-à-tête avec elles : ou qu'il cessât de la voir, ou qu'il ne la vit plus que devant tout le monde. Sans doute, si Armand n'était point encore trop sérieusement épris, il suffirait de lui montrer lo danger pour qu'il ne persistât pas dans son entreprise.

' Peut-êlre Mina se trompait-elle, et s'était-elle forgé bien inutilement des inquiétudes. Peut-être son mari était-il aussi peu coupable que Lucie, et n'y avait-il que de l'amitié entre elle et lui. Le soir où elle l'avait mis sur la voie d'un aveu, en linterrogeant avec tant d'insistance, il avait répondu d'un ton bien assuré et avec un visage singulièrement calme. L'émotion qu'il avait manifestée pendant la soirée, s'expliquait tout naturellement par le malheur qui frappait M^^^ Andrimont. Quitter le lit d'agonie d'une moribonde, pour se retrouver au milieu des lumières, de la musique, et dans l'obligation de jouer la comédie, n'était-ce pas un contraste poignant, et il fallait qu'Armand eût une singulière puissance sur lui-même pour avoir fait si bonne 'contenance. C'était bien ce qui inquiétait M™^ de Fontenay. N'allait-elle pas se trouver très désarmée en

DERxMER AMOUR. 147

face de lui? Si elle ne Tattaquait pas hardiment et ne portait pas toutde suite des coups décisifs, elle ne pourrait pas vaincre, elle le comprenait bien. Elle prit d'héroïques déterminations.

11 était cinq heures, quand elle arriva à l'hôtel. Jamais Armand d'ordinaire ne rentrait si tôt. Par un hasard heureux, il était chez lui. La matinée, employée à de si tristes devoirs, avait complètement dérangé s(,'s habitudes. Il ne s'était point senti d'humeur à aller au club, et il était resté enfermé, s'occupant à fumer et à lire. A lire distraitement, car assis dans un large fauteuil,près delà fenêtre,il avait, au bout de peu de temps, laissé aller sa tête en arrière, le livre avait glissé de ses genoux sur le tapis, et il s'était mis à rêver.

Devant lui, la gracieuse figure de Lucie, avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, s'était dressée, spectre familier dont son imagination était hantée, et qu'il aimait à évoquer. Dans sa toilette de crêpe noir, les joues pâles et ruisselantes de larmes, il la voyait au cimetière, seule avec lui, car nul n'avait été convoqué pour conduire la bonne tante à sa dernière demeure. Gomme elle s'appuyait avec abandon à son bras, pour regagner la voiture qui les attendait, en suivant l'avenue bordée de tombes ! Elle était vraiment bien h lui, dans ce champ de mort, oii, par un saisissant contraste, la vie éclatait dans les verdures luxuriantes des arbres, dans les riantes colorations des fleurs, dans la chanson voletante des oiseaux.

Une ombre passa sur le front d'Armand. Là, seulement, il la possédait. Aussitôt sortie, arrivée sur le pavé

de la rue, elle s'était écartée de lui, et instinctivement^ lui aussi, s'était écarté d'elle. C'est qu'ils étaient séparés par un obstacle infranchissable, et ce nétait que dans le champ de mort, en effet, qu'ils pouvaient être l'un à l'autre, car, pour qu'ils fussent libres de ne plus se séparer, il fallait qu'une tombe nouvelle s'ouvrît. A cette pensée Armand frissonna, et son cœur fut serré par un remords. Quoi! Il avait pu, même pour la repousser avec horreur, envisager cette horrible solution : la mort de celle à qui il était lié par des engagements éternels. Il eut honte. Gomment, il s'abaissait, lui, jusquàde tels sentiments 1 II s'en indigna, il protestacontre une telle lâcheté de toutes les forces de sa conscience. Être heureux à ce prix? Ce serait un bonheur pire que le malheur!

Puis, par un brusque changement d'idées, il se laissa aller à philosopher sur l'étrange modification de ses sentiments, causée par la venue de M'^^Andrimont. Jamais, lancé dans le monde parisien comme il l'était, en butte aux coquetteries et aux grâces des plus charmantes femmes, il n'avait eu, depuis dix ans, un seul caprice. Il n'avait même pas eu le mérite de la résistance. Aucune tentation ne l'avait assailli. Il admirait une jolie femme, il causait volontiers avec une femme spirituelle. Mais c'était tout : il demeurait fidèle. Et sa grande tenue mondaine, sa suprématie élégante avaient seules pu le défendre d'un peu de ridicule bourgeois. Ce ménage, si uni, du comte et de la comtesse de Fontenay, avait longtemps étonné. On avait douté d'abord qu'Armand n'eût pas de maîtresse : il avait cependant fallu

se rendre à 1 évidence. Et maintenant c'était devenu article de foi.

Que signifiait donc la soudaine fantaisie qui s'était emparée de lui? Gomment Lucie avait-elle fait pour arriver à tenir, dans sa pensée, une telle place, qu'il subordonnât tout maintenant à elle, et que sa première, sa seule préoccupation fût elle. 11 était obligé de convenir qu'elle n'avait rien tenté pour obtenir un pareil résultat. Jamais femme n'avait été plus exempte de coquetterie, plus droite, plus franche, plus naturelle. Jamais il n'avait senti dans ses paroles une précaution, jamais dans ses raisonnements une arrière-pensée. Tout jaillissait directement de l'esprit et du cœur. Était-ce donc cette différence, si grande, entre les femmes connues jusque-là et la jeune fille, qui l'avait séduit? Était-ce son étrangeté de caractère, sa fierté un peu brusque, sa vivacité d'allures, et, en même temps, ce charme sauvage et pénétrant de fleurs des bois qui avaient agi sur lui? Il n'aurait pu le dire.

Dés le premier instant, tout en se défiant d'elle, il la trouvait délicieuse. Plus tard, il avait compris qu'entre elle et lui de tels obstacles s'élevaient qu'il eût été insensé s'il avait songé à l'aimer. Elle était sa parente, elle était sage, elle s'était confiée à lui en toute sincérité, elle était seule, sans protection. Quel autre qu'un misérable eûtpu,dans ces conditions, lever les yeux sur une jeune fille? Et ce misérable, c'était lui. II se voyait contraint de l'avouer. Et il y avait, dans son cas, cette circonstance aggravante qu'il était marié, parconséquen'v: privé de sa liberté, et qu'il ne l'avait pas déclaré à Lu-

i.*)0 LES HATAILLES DE LA VIE.

cie, pour la mettre en garde contre ce surcroît de péril. Et malgré l'inquiétude qu'il ressentait, en se voyant lancé dans des complications morales et matérielles si sérieuses, il ne regrettait rien. Il se blâmait d'en venir à des combinaisons, qui lui semblaient effroyables, et il n'avait pas l'idée de renoncer à la femme qui le mettait aux prises avec de telles difficultés et de telles angoisses. Quel ascendant inouï avait-elle donc conquis sur lui qu'il fût hors d'état de s'en passer et qu'elle fît partie intégrante de sa vie?

Il en était là de ses méditations, lorsqu'une porte, s'ouvrant derrière lui, le ramena au sentiment du réel. Il tourna la tête et, voyant entrer la comtesse, il rougit légèrement et se dressa sur ses pieds. Jamais homme ne fut pris moralement en flagrant délit d'adultère d'une façon plus complète. Au fond de lui-même, il était en tête à tête avec sa complice, quand sa femme entra.

— Quefaisiez-vouslà, Armand? Vous dormiez? demanda M™^ de Fontenay, avec un peu d'inquiétude. Est-ce que vous êtes souffrant?

— Non, je vous remercie, dit-il, je suis seulement rentré plus tôt que d'habitude et je lisais... Mais vousmême, ma chère? Est-ce qu'il y a quelque chose?... Vous paraissez troublée, et vous n'avez pas votre figure de tous les jours.

Mina sourit tristement, et d'un ton très doux :

— Je suis troublée, en effet, et il y a déjà quelque temps que ce trouble existe... Si vous arrêtiez plus attentivement vos yeux sur moi, Armand, vous vous en seriez aperçu plus tôt.

DERNIER AMOUR. loi

Il fit un pas vers elle, et, avec un tendre étonnement, car c'était la première fois qu'elle lui parlait ainsi :

— Ohl Mina, des reproches?

Elle pâlit de douleur et de regret, des larmes vinrent à ses yeux, et d'une voix tremblante :

— Soyez sincère, Armand, et dites si vous n'en méritez pas?

Le cœur du comte se serra. Il eut le pressentiment que son secret était découvert. Il ne put supporter un seul instant l'incertitude, et audacieusement :

— Vous m'effrayez, fit-il. De quoi s'agit-il donc? , Elle s'efforça de reprendre son calme, et regardant

fixement son mari, elle dit :

— Pourquoi, depuis six mois, ne m'avez-vous jamais parlé de M^'*^ Andrimont?

Armand était préparé à la question, il la sentait arriver. Cependant il frémit, en entendant tomber le nom de Lucie de la bouche de Mina. Il souffrit cruellement. Une sueur glacée lui mouilla les tempes et il perdit le souffle. Mais son visage demeura impassible. Il fit un suprême effort, en pensant que s'il trahissait l'émotion affreuse qui le bouleversait, il était à la merci de sa femme et, levant la main avec insouciance, en même temps que ses lèvres pâles se plissaient dans un sourire :

— Ah I reprit-il d'un ton léger. C'est de M'^^ Andrimont qu'il s'agit?

— Oui, c'est d'elle, affirma avec force M"^ de Fontenay . Pourquoi cette mystérieuse intimité entre cette personne et vous?

— Pas si mystérieuse, plaisanta Armand, puisque vous en êtes informée.

— Par l'effet du hasard !

— Voilà un hasard bien habile! dit amèrement le comte.

— Oh! non! s'écria Mina, car sans un oubli de votre part, sans un télégramme jeté par vous dans votre chambre...

— Et que vous avez lu?...

— Et que j'ai lu, oui. Vraimentje n'ai pas tant de patience ni d'abnégation, que je puisse tenir, dans mes mains, un papier plein de révélations inattendues, etme résigner à ne pas en prendre connaissance... Oui, je l'ai lu ce papier, et c'est bien heureux pour moi que j'aie eu l'occasion de le lire!...

Mina s'était échauffée de toute son indignation trop longtemps contenue. Sa voix, peu à peu, avait pris un éclat menaçant. Ses yeux luisaient et sa respiration entrecoupée annonçait l'extraordinaire agitation de tout son être. Elle poursuivit :

— Comment vous expliquer ma douloureuse surprise ! Vous savez dans quelle forme, à la fois pressante et familière, était rédigé ce télégramme. Vous vous rappelez qu'il était signé d'un nom de femme... Mettezvous à ma place, Armand. Qii'auriez-vous supposé? qu'auriez-vous cru? N'auriez-vous pas demandé des explications sur l'heure même, et lapreuve en main?... Auriez-vous montré autant d'indulgence, de tendresse et de confiance que moi?

L'effet produit sur Armand par l'emportement de la

comtesse fut immédiat. Il devint aussi froid qu'elle était animée, et retrouva tous ses avantages. 11 subit, sans sourciller, cette impétueuse sortie, et quand il vit sa femme à bout d'arguments et de reproches, avec un très grand calme :

— Mais, ma chère, dit-il, c'est une scène de jalousie que vous me faites là?

Mina, à ces mots, changea de visage. Elle avait espéré voir Armand ému, l'entendre se justifier avec chaleur, avec indignation même. Oh! combien son indignation lui eût paru douce ! Et elle n'avait obtenu de lui que des réponses sèches, railleuses, pas un seul mot vraiment sorti du cœur. Elle devint soupçonneuse. Elle ne Tétait pas au début de cet entretien. Elle reprit d'un air sombre :

— Une scène de jalousie, non. Ce sont des explications seulement que je vous demande.

— A quoi bon? Vous me semblez très amplement renseignée.

— Je le suis mieux que vous ne pouvez le croire, ri^ })osta-t-elle, oubliant toute réserve, exaspérée par cette sarcastique froideur. J'ai vu aujourd'hui M^^^ Andrimont.

Ce fut au tour d'Armand de perdre contenance. 11 n'attendait pas cette révélation. Elle le désarçonna. Qu'avait-il pu se passer entre ces deux femmes? Qu'avaient-elles dû se dire ? Que savait Mina, que ne savaitelle pas? Et qu'avait-elle confié à Lucie? En une seconde, il se figura la jeune fille stupéfaite apprenant de la bouche môme de sa femme qu'il était marié. La si-

tuation lui parut mélangée d'atrocité et de ridicule. Il soupçonna qu'il avait pu être jugé à la fois infâme et grotesque.

— Gomment avez-vous su et son nom et où elle demeure? demanda-t-il.

— D'une façon toute simple : je vous ai suivi.

— Et quand cela?

— Hier.

lilllo nosapas avouera quels expédients elle avait eu recours pour savoir ce qu'elle désirait connaître. Elle prit l'espionnage sur son compte, trouvant trop grave, à l'heure des aveux, d'avoir mis un tiers, si assurée qu'elle fût de sa discrétion professionnelle, au fait de ses différends avec son mari. Étonné de trouver tant d'initiative hardie chez une femme ordinairement timide et douce, Armand n'osait plus s'avancer qu'avec précaution sur un terrain qu'il devinait semé d'embûches.

— Si vous m'avez suivi, dit-il, vous avez dû être édifiée sur ma conduite. Et rien ne pouvait m'être plus avantageux. Si vous avez vu M^'^ Andrimont, vous devez être fixée sur son compte, et je ne vois pas ce qu'il me reste à vous apprendre.

— Je sais qu'elle est votre parente très proche, mais j'en suis encore à me demander comment vous m'avez caché si longtemps son existence ?

C'était le point décisif de l'entretien pour Mina. Si Armand lui donnait la même explication que W^^ Andrimont, elle pouvait accorder quelque créance à ce qu'il lui avait dit jusque-là, et à ce qu'il lui dirait par

DERNIER AMOUR. l»o

la suite. Mais s'ils n'étaient point d'accord dans leurs; réponses, alors elle retombait dans le désordre affreux, du doute. Elle regardait son mari jusqu'au fond de l'àmo, elle le trouva trop lent à lui répondre, et frappant du pied avec impatience :

— Oh I ne cherchez pas ce que vous avez à dire, s'écria-t-elle. Si vous êtes sûr de vous, les preuves doivent vous venir d'elles-mêmes, et sans efforts...

— Mais elles me viennent en effet d'elles-mêmes, fit le comte. M^'® Andrimont est irrémédiablement brouillée avec ma famille, et elle a tenu à ce que nos parents ig-norassent sa rentrée en France et sa présence à Paris. Voilà pourquoi je ne vous ai jamais parlé d'elle. Y a- 1-il là quoi que ce soit d'irrégulier et de criminel?

— C'est fort irrégulier, si ce n'est point très criminel, roprit M""^ de Fontenay, avec un soupir d'allégement, car elle éprouva une joie ardente en découvrant à son mari un commencement d'innocence. Mais vous avez eu bien peu de confiance en moi. Doit-il exister des secrets entre nous? Et pensez-vous que j'aurais abusé de votre confidence? Qu'en serait-il résulté de grave, après tout ?M"« Andrimont aurait-elle été perdue, parce que ses oncles et ses cousins auraient su qu'elle était revenue du Nouveau-Monde? Il y a dans cette sauvagerie bien de l'affectation prétentieuse. Croyait-elle donc que sa famille allait lui faire tant d'avances, votre cousine?Ou bien craignait-elle qu'on eût de mauvais procédés à son égard ? Tout cela montre qu'elle a une extraordinaire idée d'elle-même ! Et c'est assez ridicule l

Avec beaucoup d'astuce, Mina s'évertuait à charger

liiUcie, afin dépiquer Armandetdcrinciteràladéfendre. 11 ne donna pas dans le piège. 11 demeura fort calme :

— Je ne vous dis pas qu'elle ait eu raison d'agir ainsi. Mais elle a agi ainsi, c'était son droit. Que pouvais-je y faire ?

— Vous pouviez aller beaucoup moins souvent chez die.

Il se mit à rire avec une délicieuse hypocrisie, et dit:

— C'est vrai.

— Vous y preniez donc du plaisir?

— Je ne m'en cache pas. N'est-elle pas charmante? A ces mots, si hardis dans une situation si tendue,

Mina devint très grave. Aucun de ses soupçons ne s'était confirmé. Elle n'avait aucune preuve matérielle de la trahison de son mari, et les preuves morales, qu'elle avait amassées, s'affaiblissaient de minute en minute. Elle ne s'avouait pourtant pas vaincue. Un instinct, malgré tout, l'avertissait qu'Armand abusait de sa crédulité. Une profonde mélancolie descendit en elle. Sa joie d'un instant s'était évanouie, et elle se retrouvait aux prises avec ses tristes prévisions. Elle voulut préciser les faits et prendre acte, pour l'avenir, des déclarations que son mari allait lui faire. Elle s'efforça de cacher l'impression qu'elle ressentait, et dissimulant sa douloureuse inquiétude, elle se montra enjouée et rieuse quand elle avait des sanglots dans la gorge et des larmes dans les yeux :

— Elle est charmante. C'est bien ce qui m'a si fort tourmentée, dit-elle. Et c'est bien ce qui aurait pu vous conduire à quelque scélératesse... Vous avez fait le bon

apôtre, tout à rhéure,mais est-il prouvé que vous avez dit la vérité?

— Gomment, encore le soupçon?...

— Jurez-moi qu'il n'y a eu, entre vous et M'^'' Andrimont, aucune coquetterie, qu'il n'a pas été échangé un seul mot d'amour ?...

— Je vous en donne ma parole! dit Armand avec force, car c'était la première fois, depuis une heure, qu'il disait l'absolue vérité. Mais, ma chère Mina, expliquons-nous nettement. Qu'avez-vous donc imaginé? Que M''° Andrimont était ma maîtresse?

Elle hocha la tête et répondit :

— Je l'ai cru, et j'en ai beaucoup souffert.

— Et vous ne souffrez plus, maintenant, j'espère ?

— Non, puisque vous venez de me donner de si bonnes raisons. J'avoue que c'est un grand soulagement pour moi et une véritable satisfaction, car, pendant l'heure que j'ai passée avec M'^° Andrimont, j'ai conçu pour elle une vive sympathie, et à présent qu'entre elle et moi la glace est rompue, je pense qu'elle ne m'opposera pas une résistance invincible si j'essaie de l'attirer.

La comtesse n'eùt-elle pas eu le moindre soupçon que le brusque haut-le-corps, fait par son mari à cette conclusion, eût suffi à la mettre sur ses gardes.

— Quoi! dit-il, vous songez?...

— A voir votre parente? A la traiter amicalement? A faire, en un mot, et plus correctement, ce que vous avez fait, vous, depuis qu'elle est en France? Est-ce que cela vous étonne ou vous gêne?

lo8 LES BATAILLES DE LA VIE.

— Cela ne me gêne en aucune manière. Mais cela m'étonne un peu, je ne le cache pas, dit Armand. Vous êtes prompte aux revirements. Après avoir fulminé contre M"*^ Andrimont, voilàque vous devenez subitementpour elle pleine de tendresse !... Notez que ce que je vous en dis, n'est point pour vous détourner de suivre votre idée. Elle est généreuse en soi, quoique peut-être féconde en embarras. . . Mais j'ai tort de vous parler ainsi, je vous sais si courageuse que, plus il y aurad'inconvénients à exécuter un projet que vous aurez jugé bon, plus vousvousy acharnerez... Donc faites ce qu'il vous plaira.

Il était, en parlant ainsi, plus troublé qu'au début même de cet entretien. Après avoir eu la crainte que la bonne harmonie ne fût gravement troublée entre sa femme et lui, il voyait toutes les difficultés s'aplanir, et la situation devenir plus favorable qu'elle n'avait jamais été. Au lieu d'obstacles sérieux élevés entre Lucie et lui, des liens plus étroits noués par Mina ellemême. Il ne soupçonna pas que la proposition qui lui était faite pût être une épreuve à laquelle M™«de Fontenay le soumettait. Il fut aveuglé par le bonheur de voir tout sauvé, au moment où il croyait tout compromis. En même temps Mina se disait : Je ne serai pas sa dupe. Cette Lucie lui tient au cœur plus qu'il ne l'avoue. Il faut que je les aie, l'un et l'autre, sous mes yeux, afin de les observer, de les juger librement. Comme cela,jesaurairéellementàquoi m'en tenir, etsi Armand a abusé de ma confiance...

Une douloureuse palpitation lui serra le cœur à la.

pensée qu'il faudrait lutter, frapper peut-être. Mais une résolution implacable l'animait.' Elle ne pouvait supporter l'idée d'être jouée. Tout lui paraissait préférable à l'horreur d'un abandon, qui la rendrait pour tous un objet de risible pitié. Elle se sentait capable des plus énergiques actions pour défendre son bonheur menacé. Et si le bonheur était perdu, elle voulait, au moins^ mériter par sa vaillante attitude le respect de ceux qui connaîtraient son malheur.

^- Je vous remercie de votre bon vouloir, dit-elle, mais je pense que vous ne me laisserez pas agir seule, et que vous ferez ce qui dépendra de vous pour décider votre parente.

— N'en doutez pas.

— Dès demain?

— Dès demain, puisque vous le désirez. Mais je ne vous réponds que de mon obéissance, je ne vous garantis pas le consentement de M^^^ Andrimont.

— Boni fit la comtesse, je m'en rapporte à votre diplomatie, vous saurez trouver les arguments qu'il fau- |dFa pour la décider.

Armand ne releva point ces ironiques paroles, il s'inclina sans répondre, et comme Mina se dirigeait vers la porte, il la suivit. Arrivés dans le petit salon qui séparait leurs appartements, la comtesse s'arrêta un instant. Debout dans l'embrasure de la porte, tournée vers son mari, elle lui apparut si noble et si touchante qu'il fit un brusque retour sur lui-même, et se sentit honteux du tourment qu'il causait à cette femme, de laquelle il n'avait reçu que des témoignages de dévoue-

ment et de tendresse. Un chaud souvenir du passé lui remonta au cœur, un 'attendrissement soudain le rapprocha de celle par qui il se savait exclusivement aimé. Il lui prit la main, l'attira vers lui, sans qu'elle opposât de résistance, et la tenant dans ses bras, sous ses yeux, sous ses lèvres :

— Mina, dit-il d'une voix tremblante, je vous ai fait de la peine : pardonnez-moi.

Un rayon de joie illumina le visage de M™^ de Fontenay et le fit resplendir d'une beauté adorable. GeUe fois, elle reconnaissait l'accent de la vérité, et combien douce elle lui était à entendre ! Elle saisit Armand par les épaules, dans une étreinte passionnée, et avec un regard où était son âme tout entière :

— Ah! que tu es bon, s'écria-t-elle, et que je te remercie!... Tu as vu que je souffrais et tu as voulu me consoler. . . Mais je «uis payée de ma peine maintenant, et au delà... Va, fais de mon cœur ce que tu voudras. Il est si bien à toi !

— Je veux que ton cœur soit paisible et heureux, dit-il. Et je ferai tout pour qu'il en soit ainsi.

Il l'embrassa tendrement et, à cette minute-là, il était sincère.

Mina eut un geste de joie, elle mit un doigt sur ses lèvres, pour lui commander le silence, et sous cette impression délicieuse, elle s'éloigna.

Le lendemain. Armand se dirigea vers Neuilly, laissant Mina en tète à tète avec le marquis de Villenoisy, qui avait déjeuné avec eux.

Depuis les services occultes qu'il lui avait rendus, le diplomate n'avait plus entendu parler de la comtesse. Curieux de connaître la suite de ce roman, interrompu pour lui au plus intéressant endroit, selon la savante formule des feuilletonnistes, il venait chercher la suite qu'on lui faisait attendre. Il avaittrouvé Armand et Mina en excellent accord, les yeux calmes et le sourire sur les lèvres. A première vue, rien ne dénotait le trouble grave que les manœuvres de M™^ de Fontenay annonçaient dans la paix du ménage. Un étranger n'aurait pas pu se douter que des complications sérieuses s'étaient produites entre le mari et la femme. Cependant, pour le marquis, d'infiniment petits détails, des nuances presque insaisissables annonçaient un peu de contrainte.

M. de Villenoisy avait remarqué, dans sa carrière diplomatique, qu'on n'apprend jamais plus facilement les

choses que quand on paraît ne pas désirer les savoir. Il attenditdonc paliemmentqu'un des intéressés éprouvât le besoin de lui faire des confidences. Il y avait autant de chances pour que ce fût le comte que la comtesse, car ils avaient l'un et l'autre pour lui autant d'affection et de confiance. Sachant que qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, il aurait été désireux, après avoir ouï le tocsin de la femme, d'écouter le carillon du mari. Mais il en fut pour son dilettantisme. Il était écrit que le champ des révélations ne lui serait ouvert que par ^me (jg Fontenay, car, après le déjeuner, et lorsqu'on fut au salon, le comte prétexta des affaires, s'excusa avec politesse, et disparut.

A peine avait-il passé la porte que Mina changea d'attitude, et s'approchant de son vieil ami :

— J'ai fort mal agi avec vous, dit-elle. Vous vous êtes mis en peine pour me servir, et je n'ai pas seulement trouvé moyen de vous en remercier.

Il agita sa tête blanche, et de sa voix aigrelette :

— Laissez, ma chère, laissez^ vous ne me devez rien. Donner l'occasion à un vieux bonhomme tel que moi d'être utile ou agréable à une charmante femme telle quevous,c'estluiaccorderunefaveur... Aumoins,ai-je réussi, et avez-vous eu satisfaction?

— Oui, si c'est une satisfaction que d'obtenir la confirmation d'un soupçon dont on souhaiterait ardemment la fausseté.

— Ce que vous craigniez était donc vrai?

— C'était vrai, et votre homme n'a pas tardé à m'ea apporter la certitude.

Le marquis cligna les yeux pour regarder plus à loisir lacoratesse, dont la tranquillité, en faisantune pareille confidence, lui paraissait contraster un peu trop vivement avec sa violence des jours précédents. Il la vit très calme. Alors, ne pouvant arrivera comprendre son attitude, il se décida à en demander l'explication.

-^ Vous me semblez, fit-il, disposée à ne point trop vous émouvoir, et je vous en félicite.

Mina secoua la tête avec mélancolie :

— Je ne mérite pas votre approbation, dit-elle. Ne croyez pas que j'aie sur moi assez de puissance pour dominer ma fureur ou modérer mon désespoir, si j'avais lieu d'être furieuse ou désespérée... Pour le présent, tout est expliqué, et, avec des apparences coupables, il n'y avait rien que d'innocent... Mais reste l'avenir, et voilà ce qui est gros de menaces!...

— Ahl ah! Ainsi, en ce moment, le ciel estrasséréné, résuma le marquis. Mais au lointain se massent des nuages noirs... Eh bien 1 ma chère, c'est déjà quelque chose que d'avoir du temps devant soi pour prendre ses mesures... Encore faut-il savoir les prendre...

. — Aussi désiré-je vous demander un conseil.

— Avant tout, mettez-moi au courant de la situation. Alors la comtesse, avec une émotion qui redevenait

plus vive à mesure qu'elle développait les péripéties de ces trois jours, si pleins pour elle de soucis et d'angoisses, raconta à son vieil ami ses entrevues avec l'agent, sa visite à Neuilly, et son entretien avec Armand, dépeignant avec une entière franchise l'attitude, si touchante et si fière tour à tour, de M^^^ Andrimont,

et rhabile sincérité d'Armand, car elle se rendait bien compte qu'il avait su tirer parti de la vérité pour améliorer sa cause. Elle dit tout : la beauté de Lucie, son originalité et sa grâce, et combien il était aisé de comprendre qu'un homme tombât amoureux d'elle. Elle expliqua l'impossibilité où elle se trouvait d'obtenir qu'Armand renonçât à vo r ia parente, et l'avantage qu'il y aurait à attirer celle-ci et à lui procurer les occupations et les plaisirs du monde, dérivatif puissant à un caprice, peut-être à peine né. Elle s'animait, se passionnait pour son œuvre, le sang aux joues, les yeux brillants, elle était admirable à voir ardente à la défense de son bonheur menacé. Le marquis l'écoutait en silence, très attentivement, car le problème lui paraissait curieux à chercher, et, s'il se pouvait, à résoudre. Quand j^me ^Q Fontenay eut terminé son récit et son explication, il dit :

— J'ai connu autrerois le père de cette jeune fille. Il y a longtemps! J'étais alors chargé d'affaires à La Haye, et M. Andrimont, qui était encore garçon et qui se nommait Van Andrimont, à bon droit, ce qui lui conférait la particule, menait une existence fort dissipée. Il appartenait à une très ancienne famille d'armateurs d'Anisterdam.Son père lui avait laissé une grande fortune et une très importante maison de commerce. Il mangeait lune et laissait péricliter l'autre. C'était le prince de la jeunesse, à cette époque, et il avait tout ce qu'il faut pour être incontesté : une remarquable vigueur, beaucoup d'audace, et une inépuisable générosité. Au train dont il marchait, il ne devait pas tarder à se rui-

ner. C'est vraisemblablement pendant un séjour, fait à Paris poursesplaisirs, qu'il rencontra la sœurde M^'^de Fontenay, la mère de votre mari, et se fit aimer d'elle. Il était assez beau pour qu'on excusât la jeune fille de l'avoir épousé contre le gré des siens. Il avait une taille de cuirassier et la plus belle carnation de blond qu'on pût imaginer. Ces gaillards-là, quandilssedécidentàcesser les folies pour s'adonner aux entreprises sérieuses,, font des soldats ou des colons merveilleux, car ils sont pleins d'ingéniosité et ne craignent ni Dieu ni diable... Le mauvais de raffaire, c'est quand ils se marient. . . D'après ce que vous m'avez dit, la fille paraît tenir du père un esprit fantasque et de la mère un caractère ferme. En se servant de l'un et de l'autre on pourrait peut-être arriver à tirer quelque chose d'elle... Elle est riche, jeune, belle. Eh bien! Il y a un moyen de sortir d'embarras. Votre mari n'est point de ces hommes qui, vers quarante ans, sont pris d'un retour de folie et se mettent à courir après n'importe quelle femme... Il s'est trouvé en face de M''® Andrimont, qui lui a plu, et c'est elle seule qui doit lui plaire. Supprimez M'^^ Andrimont et, la cause ayant disparu, l'effet cesse. Vous me regardez avec stupeur, et vous vous demandez si je vous conseille un meurtre? Non, je ne suis pas si sanguinaire, et je ne veux pas tant de mal à cette enfant, que je ne connais pas... Ne la tuez point, ma chère, mariez-la: cela suffira.

A ces mots, qui répondaient si bien à sa pensée intime, à sa secrète espérance, et qui cadraient si habilement avec ses projets, M"'' de Fontenay eut un geste

de joie. Le marquis l'avait comprise, et lui, l'homme d'expérience, en la finesse duquel elle se fiait d'une façon complète, il voyait l'avenir sauvé, il avait indiqué la manœuvre décisive qui devait assurer la victoire.

— Oui, vous avez raison, dit-elle avec feu, voilà qui arrange tout. IVF*' Andrimont est jeune, belle et riche, il n'y a point de raison pour qu'elle ne se marie pas. Et je me charge de trouver des prétendants capables de lui plaire. La seule objection qu'elle puisse faire, c'est son deuil. Mais c'est l'affaire de trois mois. Et s'il lui faut la retraite, je la lui offrirai à Cannes ou à Pau, à son choix. Elle n'a plus personne auprès d'elle : quoi de plus simple qu'elle vienne auprès de moi ? Dans l'intimité la plus stricte, je lui fais connaître des parents, et il n'y a rien là qui puisse l'effrayer, quelques amis sérieux, dont vous êtes. Et, de la sorte, nous l'occupons, tout en vous offrant l'occasion de l'étudier. N'est-ce pas admirable comme expédient? Le drame affreux que je redoutais tourne tout doucement en aimable comédie, et c'est à vous que je devrai cet heureux résultat. Oh! cher et excellent ami, que je vous remercie et que je suis contente !

Elle avait pris les mains du vieillard, tout en parlant avec une vivacité fébrile. Arrivée à cette explosion de joie, elle éclata tout à coup en sanglots. Elle ne se détourna pas pour cacher les pleurs qui ruisselaient sur son visage. Elle souriait tout en pleurant, comme pour demander pardon de cet attendrissement auquel elle n'avait pu résister.

— Pleurez, ma chère Mina, dit le marquis, avec une

paternelle douceur : votre cœur est encore tout gonflé d'amertume, cela vous soulagera.

Elle lui répondit par une an"ectueuse pression de main, et, silencieusement, pendant quelques instants, elle laissa couler ses larmes, sentant peu à peu le foyer dévorant qui était en elle, s'apaiser et s'éteindre. Quand elle reprit son calme :

— Ne me jugez pas sur la faiblesse que je viens d'avoir devant vous, dit-elle gravement. C'est votre bonté qui a détendu les ressorts de mon caractère. Mais j'ai de la volonté et de l'énergie. Je l'ai prouvé et je le prouverai encore. C'est que je sens bien l'importance de la lutte entreprise par moi et quelle en peut être la conséquence. Vous me l'avez dit, la première fois que je vous ai consulté, j'aurais été plus prudente peutêtre en fermant les yeux, mais cela m'a été impossible. J'ai éclairci la situation. A l'heure présente, il n'y a de doute pour aucun des partis en présence. Il n'est plus possible de reculer. Et le pût-on encore, que je ne le voudrais pas. Vous voyez à quel point je suis déterminée. Je vous l'ai déclaré, en réponse à vos sages paroles : Avec moi point de partage. Ce sera tout ou rien. Je ne suis plus à Tâge où une femme recommence sa vie, et, d'une tendresse perdue, se console par une nouvelle tendresse. Armand ne peut, ne doit être, pour moi, que le dernier amour, et cet amour, je le défendrai comme ma propre vie. Ceci excuse, n'est-ce pas, les quelques larmes que je viens de répandre, car c'est sur moi-même que je pleurais.

— Vous n'aurez pas à pleurer, ma chère Mina, dit le

marquis, VOUS avez affaire à un honnête homme. 11 aura suffi de montrer à Armand qu'il s'engageait dans une mauvaise voie, pour le faire revenir sur ses pas. Il contribuera, de lui-même, à son sauvetage, et, de cette épreuve, votre bonheur sortira plus assuré.

— Je le souhaite, répondit M™^ de Fontenay avec un sourire, mais voilà que je w)us trouve maintenant trop optimiste : voyez comme je suis difficile à satisfaire 1

M. de Villenoisy se leva et baisa galamment la main de la comtesse :

— Quand je vousvoisetquand je vous entends, commentferais-je pourn'avoirpasbon espoir ? Vous triompherez. Et je vçus rappelle que vous me trouverez prêt à vous y aider de toutes les manières.

Elle le remercia d'un signe de tête et, restée seule, rentra chez elle. Son premier soin fut de regarder la pendule. Il était deux heures. Mina eut un serrement de cœur. Sans qu'Armand le lui eût dit, elle était sûre qu'il était allé chez M^^^ Andrimont. D'ailleurs, l'en eûtil avertie, qu'elle n'aurait pu songer à l'en détourner. Après l'entretien de la veille, il était nécessaire qu'il revît Lucie. De graves questions restaient à débattre entre eux. Et la plus grave de toutes, la renonciation de la jeune fille à ses idées de claustration, avait été imposée par Mina. Sa jalousie devait-elle s'alarmer de savoir son mari et la jeune fille en présence? Certes, si jamais entrevue devait peu prêter aux expansions amoureuses, c'était bien celle-ci. Et ce ne fut pas sans une satisfaction intime que la comtesse, rassurée, à la réflexion, songea àl'embarras dans lequel Armand allait

DERiXIER AMOUR. 169

se trouver pour aborder M^'^' Andrimont. C'était un commencement de vengeance puurla femme, que cette humiliation du mari. Mais M^'^de Fontenay n'était point en humeur de s'arrêter à de si petits détails, elle ne songeait qu'au résultat, et elle l'attendait avec impatience.

Pendant ce temps-là, Armand s'était rendu à Neuilly. La route, qu'il faisait d'ordinaire avec une joie impatiente, lui avait paru maussade. Il réfléchissait, pendant que sa voiture roulait sur le pavé sonore, à ce qu'il allait dire à Lucie, et son souci était extrême. Il craignait le mécontentement de la jeune fille, il appréhendait des reproches. S'il avait su répondre victorieusement à sa femme, il n'était pas aussi sûr de se présenter avec le même avantage devant M^'e\ndrimont. C'est que la situation était toute différente : il était aimé de Mina, et il aimait Lucie. Fort contre l'une, il devait être faible contrel'autre.Ilse faisait tous ces raisonnements, avec beaucoup de lucidité et non sans inquiétude, essayant de disposer ses arguments de façon à être prêt à répliquer aux critiques et auxremontrances. Mais il n'y réussissait que médiocrement.

Lorsque son coupé s'arrêta devant la grille, pour la première fois il ne mit pas d'empressement à descendre. 11 poussa la petite porte et entra dans le jardin. II suivit l'allée, d'un pas lent et la tête basse. Qui l'eût vu s'avancer ainsi ne l'eût pas pris pour un amoureux allant voir sa belle, mais plutôt pour un débiteur appelé par son créancier.

Il demandad'une voixdiscréte àlafemme de chambre si sa maîtresse était chez elle. Question singulière, puis-

que jamais Lucie ne sortait à cette heure-là. La porto du petit salon lui fut ouverte. Il resta debout devant la fenêtre, anxieux du premier abord, et se disant: Une fois <que je saurai dans quelles dispositions elle est, je serai plus à l 'aise. Il n'eut pas à patienter longtemps. Une portière se souleva, et M'"" Andrimont parut. Elle vint à son cousin, le visage calme, les yeux clairs, la main tendue. Elle lui désigna un siège, s'assit elle-même, et sans plus de préambule elle dit :

— Comment se porte M^^^ de Fontenay, ce matin? A cette question, le comte perdit un peu contenance .

Il s'attendait à des récriminations, à l'explosion d'un juste mécontentement. Et rien, pas même une ironie, pas même une plainte amicale : l'oubli dédaigneux, l'indifférence glacée. Cette faute, qu'il s'était reprochée, lui, était, par elle, tenue pour nulle et non avenue. Il ressentit une vive irritation, qu'il ne sut pas contenir, et venu pour s'excuser, ce fut lui qui se lit agressif :

— Je vois avec plaisir, dit-il, que sa visite imprévue ne vous a pas troublée.

— Et en quoi aurait-elle pu me troubler? demanda M"^ Andrimont avec tranquillité. Elle m'a surprise au début, voilà tout, et m'a ravie à la fin, car c'est une personne charmante que votre femme. Mais vous n'avez pas répondu à la demande que je vous ai faite de ses nouvelles. Elle était un peu émue hier, cela se conçoit : elle avait de meilleures raisons que moi de s'étonner de votre discrétion. Elle était cependant, je crois, partie . rassurée...

Armand ne put en écouter davantage. Ce flegme le

mettait hors de lui. Il eût préféré les plus violentes paroles à cette douceur imperturbable. Il se leva vivement et marchant dans le salon, en proie à une agitation douloureuse :

— Lucie, je vous en conjure, dit-il, ne jouez pas la comédie avec moi.

Elle devint soudain très rouge et le regardant avec un air de hauteur qu'il ne lui avait encore jamais vu :

— La comédie, moi? s'écria-t-elle. Voilà un étrange langage ! Et qui vous permet de penser que je me donne cette peine?

— Ah! vous vous fâchez, reprit-il avec vivacité. A la bonne heure ! J'aime mieux de la colère que ce mutisme délibéré. Vousm'en voulez, je le sens, et jeconviens que vous êtes dans votre droit. Mais, au moins, expliquonsnous : donnez-moi les moyens de plaider ma cause, de me justiiier,si je le puis, et de rentrer en grâce auprès de vous. Je pense vous avoir montré assez d'affection, pour mériter d'être traité par vous avec plus d'indulgence...

Elle l'interrompit vivement :

— Mais laissez-moi vous dire que je ne vous comprends pas. Parce que je ne vous adresse aucun reproche, voilà que vous me faites une scène? Vous êtes furieux de ce que je ne me sens aucune irritation contre vous. En vérité, c'est à s'y perdre î Vous voulez absolument être un criminel et passer pour tel à mes yeux. Pourquoi ? Sous quel prétexte ? Parce que vous avez une femme,et que vous ne m'en avez jamais parlé jusqu'ici? Mais, quand vous êtes entré chez moi, vous a-t-on demandé si vous étiez marié ou célibataire? Avez -vous

enfreintune règle, violé une loi? Qu'importait que vous fussiez libre ou non? Pour ce que je voulais faire de vous, c'était très indifTérent, et cela continue à l'être. Vous n'aviez pas de femme? Fort bien. Vous en avez une? Encore mieux! Auriez-vous vu, par hasard, dans vos -fèves quejesongeaisàvous épouser? Non! n'est-ce pas? Et vous avez eu raison. De mon côté, je ne vous fais pas ïinjure de croire que vous ayez eu à mon égard des idées déshonnôtes. Alors d'où vient votre excitation, que signifient vos alarmes? Rien n'est perdu, croyez-le bien, ni pour vous, ni pour moi : il n'y a qu'un ménage de plus, voilà tout.

Tout cela fut débité avec une assurance et une netteté étonnantes. Le ton, le geste, la physionomie s'accordaient avec une précision, qui semblaitle naturel même. Armand ne savait plus que croire et se demandait si vraiment M"^ Andrimont poussait l'indifférence aussi loin qu'elle voulait bien le dire, ou si elle n'affectait un tel détachement de toutes choses, que pour établir irréfutablement que l'intervention de M™® de Fontenay ne devait avoir aucune importance à ses yeux. Avec cette étrange fille tout était possible. Dans ce que le comte connaissait d'elle, depuis six mois, aucun acte, aucune parole ne démentaient son attitude actuelle. Elle avait émis la prétention de s'affranchir de toutes les conventions familiales et de toutes les règles mondaines, ne voulant vivre que pour elle et ceux qu'elle admettait dans son étroite intimité, et tenant en oubli le reste du monde. Pourquoi n'aurait-elle pas été sincère, quand elle disait qu'il lui était indifférent qu'Ar-

mand fûfou ne fût pas marié? Elle avait, pendant la moitié d'une année, ignoré M"° de Fontenay. Celle-ci lui était soudainement révélée. Elle ne s'étonnait point de la révélation, si peu préparée qu'elle y fût. Au contraire, sans parti pris, elle trouvait sa parente tout à fait de son goût et le disait avec sa franchise habituelle. Pourquoi tout cela n'eûl-il pas été vrai, et quel motif le comte avait-il de douter de sa sincérité?

Il en avait un, et si peu fondé qu'il fût, c'était pourtant le plus fort et le meilleur qu'il pût avoir. Et ce motif, c'était son naissant amour pour Lucie. Admettre qu^elle fût de bonne foi, quand elle déclarait n'avoir aucune colère contre lui, c'était reconnaître quil lui était complètement indifFérent. Et à cela il n'était point disposé à consentir. Son aigreur subite n'avaitpaseud'autre cause que la désenchantante constatation du beau sang-froid de celle qu'il s'attendait à trouver hors d'eile-mèmc. Et cependant pourquoi eût-elle été hors d'elle-même? 11 eût donc fallu que son cœur battit à l'unisson de celui d'Armand ? Qui donnait au comte l'audace d'une telle espérance? Rien pouvait-il la justifier? Avait-il seulement risqué un aveu? Lucie soupçonnait-elle qu'il l'aimât ? Non ! Tout s'était passé au dedans de lui. Et la j eune ûlle, à moins d'une clairvoyance supérieure, devait tout ignorer. Donc l'exaspération à laquelle cédait M. de Fontenay devait paraître inexplicable, et elle l'était en effet.

Pendant que M^^^ Andrimont parlait, Armand se dit toutes ces choses. Il donna complètement raison à Lucie contre lui-même. Il se jugea déraisonnable au suprême

iO.

degré, et craignit d'avoir gâté ses affaires. ■Aussitôt, îl adopta une autre tactique, et se faisant, quoi qu'il ne fût pas calmé, aussi modéré qu'il s'était jusque-là montré violent, il accepta pour bonnes les excuses que lui trouvait sa cousine :

— Pardonnez-moi, dit-il, en affectant une gaité qui était bien loin de son esprit, de m'être cru plus coupable que je n'étais. Il est vrai que vous aviez manifesté,dès notrepremière entrevue, une te"lle animosité contre votre famille que je n'avais plus osé vous reparler de ceux qui la composent. Mais peut-être pouvais-je faire une exception pour ma femme... Si je vous avais demandé de venir la voir, y seriez-vous allée?

Lucie se mit à rire :

— Ce n'est pas sûr !... Maintenant que je la connais, elle me paraît charmante, mais pour être à même de la juger, il fallait la connaître...

— Yous voyez bien !

— Il est vrai que j'ai vite rattrapé le temps perdu... Et, je dois en convenir, elle me plaît infiniment plus que vous.

— Voilà que vous recommencez à me maltraiter...

— Oui ! je vous en veux. Vous avez eu, tout à l'heure, un petit air qui ne m'a pas plu du tout, et m'a fait sortir de mon caractère.

— Avouez que je ne suis pas heureux : maltraité ici, et chez moi.

— Chez vous ? Yous ne l'avez pas volé , il faut être juste. Voilà que tout à coup M""^ de Fontenay découvre que vous avez des relations avec une jeune étrangère.

pas trop mal de sa personne, et qui habite une maison discrète, située hors la ville. Qui ne se serait ému à sa place ? Elle a cru tout uniment que vous la trompiez. Aussi, il vous eût fallu voir l'air dont elle est entrée ici... Mais, dites-moi donc un peu, puisque vous êtes avide de fournir des explications et de développer des arguments, comment il se fait que vous aviez caché mon existence à la comtesse ?Oue vous ne m'ayez pas parlé d'elle, soit; mais que vous ne lui ayez point parlé de moi. Comment arrangez-vous ça?

— C'est cependant fort simple : ma conduite d'un côté était la conséquence de ma conduite de l'autre. Il fallait à chacun tout révéler, ou tout taire.

— Vous croyez ?

— Dame ! le premier mot de ma femme quand nous nous sommes expliqués à votre sujet, a été : « Pourquoi ne me l'avez-vous point amenée, tout de suite? » Elle n'aurait pas eu de cesse qu'elle n'eût été en rapport avec vous. Et plus j'y aurais mis de résistance, plus sondésir se serait accru. Et toutes les femmes, vous le savez, bien, à sa place en eussent fait autant. De là, des tiraillements continuels et des difficultés sans nombre. Il fallait donc se taire, au risque de ce qui est advenu.

— Et qui n'est pas bien grave.

— Plus que vous ne pensez. Vous m'avez dit vousmême que la comtesse était arrivée chez vous fort troublée. Elle est partie, rassurée en apparence. Mais au fond, je ne jurerais pas qu'elle soit aussi tranquille que vous semblez l'espérer. On ne passe pas si aisément de la défiance la plus aiguë à la plus complète sécurité...

— Voulez-vous insinuer que M™® de Fontenay continue à me soupçonner? interrompit Ar'*' Andrimont dont les yeux s'enflammèrent.

— Eh ! non, ce n'est pas vous, mais moi qu'elle soupçonne...

— Ah ! mon cher comte, cette fois, je n'y puis rien, et c'est votre affaire. Débrouillez-vous... C'est vous seul qui êtes en cause...

— Non pas, c'est elle. Et voilà bien ce qui me désole... Aussi, fais-je appel à votre amitié, pourm'aider à dissiper entièrement une erreur dont souffre un pauvre cœur innocent. La jalousie ne raisonne pas... Elle ne se rend que devant des preuves matérielles. Ce sont ces preuves que je vous demande de contribuer à donner... Ma femme, en vous quittant, vous a priée d'étendre à elle la sympathie que vous m'avez témoignée jusqu'ici...

— Et je lui ai répondu que j'étais une sauvage, qui ne voulais point sortir de ma retraite.

— Eh bien ! c'est cette sauvagerie^, cause de tout le mal, que je vous prie instamment de modérer. Ne repoussez pas les avances que la comtesse vous a faites. . . Elle vous a offert son amitié, et très sincèrement, vous pouvez en être sûre : prouvez-lui , en l'acceptant, qu'elle ne doit conserver aucune arrière-pensée.

M^'^ Andrimont hocha la tête avec mélancolie :

— Rien ne me serait plus doux que de faire ce que vous me conseillez. Je suis maintenant bien seule, et l'amitié d'une femme, telle que M""^ de Fontenay, me serait d'un grand secours moral. Mais je voudrais être

sûre que la concession à laquelle je consentirais, serait limitée à M""" de Fontenay seule.

— Vous n'avez qu'à le vouloir.

— Non ! cela ne dépendra plus de moi, si je cède sur ce premier point. Et toute la sécurité de ma vie retirée sera compromise. Je serai entraînée dans un courant qui m'effraie, et lancée dans une existence à laquelle je n'ai point été préparée. Je mesure très exactement les conséquences de ce que, votre femme et vous, vous me poussez à faire. C'est le renversement du programme que je m'étais tracé en m'installant à Paris. Il n'est pas possible que je m'y résigne si brièvement et sans avoir pris le temps de réfléchir. Certes, j'ai à cœur de donner satisfaction à la comtesse, mais je ne suis pas disposée à abandonner pour cela toutes mes idées, à changer toutes mes habitudes.

— Rienn'estplus juste,et je vous sais déjà beaucoup de gré de ne m'avoir pas répondu, dès les premières ouvertures, par un refus. Réfléchissez, comparez et décidez. Désirez-vous que la comtesse revienne vous voir pour essayer de forcer vos résistances?

— Non! c'est moi qui, dans quelques jours, irai lui faire visite. Jusque-là, laissez-moi à moi-même.

— C'est bien. Je vous obéirai, et je vous remercie.

Il se leva, lui serra la main sans ajouter une parole, et sortit. Après le départ du comte, Lucie demeura immobile, plongée dans une sérieuse méditation. Elle se rendait parfaitement compte qu'elle était arrivée à l'instant précis où son avenir allait se décider. A vingt-trois ans, seule au monde, pouvait-elle espérer vivre avec la

i7S LES BATAILLES DE LA VIE.

sécurité désirable, lorsque sa beauté, sa fortune, seraient un appât pour les convoitises des galants ot des ambitieux? Que pouvait une femme livrée à elle-même ? Ne devait-elle pas fatalement être victime de son inexpérience, de sa faiblesse ou de sa fantaisie? Forcément désœuvrée, puisqu'elle était riche, à quoi occuperaitelle ses jours? L'ennui incurable s'emparerait d'elle, et la conduirait à quelque folie.

Maisl'existence, telle que ses parentsla lui créeraient, ne serait-elle pas, pour elle, tout aussi vide, tout aussi désœuvrée et tout aussi dangereuse? Trouverait-elle, dans les occupations frivoles et vaines de la société, un aliment pour son esprit? Allait-elle se condamner, ellemême, à cette agitation vaine, à ce verbiage creux, à cette amabilité apprise, à toutes ces façons d'être artificielles, qui constituent lesgrâces d'une femme du monde, et qui révoltaient sa nature simple et droite? Elle tomba dans une profonde tristesse. A sa pensée revint le souvenir des chevaux sauvages, que les serviteurs de son père allaient lacer dans la savane. Elle les voyait arriver entravés, les naseaux en feu, l'œil fou, et la crinière hérissée d'horreur. On les enfermait dans les enclos, et, au bout de quelques jours, leur furie se calmait, ils se laissaient approcher et, un beau jour, ils apparaissaient sous la selle ou dans le brancard, domptés et prêts au travail. De leur superbe fierté, il ne restait qu'une fougue brillante qui leur donnait du prix, et ils marchaient, comme les autres, sous la cravache ou sous le fouet, les beaux étalons nés pour galoper libres dans larlainesans limite. Elle compara avec tristesse sa des-

tinée à la leur. N'allait-elle pas, comme eux, troquer sa liberté sauvage, contre une élégante domesticité? Étaitelle faite pour les salons oii triomphaient rhypocrite politesse et la doucereuse flatterie, elle si libre dans ses allures et si franche dans ses propos ? Sa petite villa solitaire ne lui convenait-elle pas mieux, et n'y serait-elle pas plus heureuse?

Toutes ces idées tournaient dans sa tcte, et elle ne s'apercevait pas que le jour tombait et que lobscuritc emplissait le salon. Sa femme de chambre, en lui annonçant qu'il était l'heure de dîner, la surprit et la contraria. Il lui déplut de sortir de ses réflexions pour rentrer dans la réalité, cette réalité qui leffrayait. Elle se leva, passa dans la salle à manger, qu'elle trouva bien grande pour elle seule, et dîna tristement. Après, elle monta à sa chambre et s'y enferma avec son chien Michigan. Chaque soir, lorsque sa tante vivait, elle se tenait au salon, et faisait la partie de la bonne dame. Puis, elle causait longuement du pays et des êtres chers si regrettés. L'heure du coucher arrivait, comme par enchantement, et les deux femmes se séparaient en s'embrassant, heureuses du jour passé, l'une près de l'autre, et tranquilles sur le jour à venir. Maintenant, Lucie n'entrait plus au salon, tout plein pour elle de ces désolants souvenirs. Et seule, dans sa chambre claire, auprès du feu qui brûlait dans la cheminée, elle écoutait le vent secouer au dehors les arbres du jardin.

Elle prit un livre et s'installa pour lire^ mais elle était trop préoccupée, elle suivait distraitement les lignes imprimées, et ne comprenait pas ce qu'elle lisait. Elle

se leva et se promena de long en large, suivie des yeux par son chien, étonné de cette agitation extraordinaire. Alors elle éprouva un grand sentiment de lassitude. Ses jambes étaient lourdes, comme si elle avait faitune longue course. Elle sonna sa femme de chambre, et heureuse d'abréger cette veille qui se préparait remplie de douloureuses impressions, elle se coucha. Elle dormit d'un sommeil agité et fiévreux. Elle rêva, et, dans son rêve. M™® de Fontenay lui apparut tout en larmes, tendant vers elle des bras suppliants. Près d'elle était Armand, triste , comme Lucie ne l'avait jamais vu. Elle voulut savoir pourquoi ces larmes et cette tristesse, et les interrogea. Mais ils ne répondirent pas. Elle se réveilla en sursaut,et trois fois recommençale même rêve, dans lequel elle voyait M™^ de Fontenay pleurant et Armand pâle et sombre.

Au jour, elle se leva, essaya de raisoniler. Pourquoi la comtesse s'imposait-elle à son esprit sous un aspect désolé ? Et pourquoi la tristesse d'Armand ? Évidemment, c'était une conséquence des scènes auxquelles M™® de Fontenay et son mari l'avaient mêlée. Mais son lève retardait, puisque, postérieurement à ces scènes, l'horizon s'était rasséréné. Elle fut mécontente d'avoir cédé à cette obsession. Elle s'inquiéta du trouble moral subi par elle. Pour son esprit pratique et positif, ce trouble était nouveau. Était-ce donc le commencement des agitations dans lesquelles il lui faudrait vivre, si elle acceptait la proposition qui lui avait été faite? Elle se trouva plus perplexe et plus inquiète encore que la veille.

Vers deux heures, elle prit un manteau, un chapeau, siffla son chien et sortit à pied. Elle suivit le boulevard Maillot et entra dans le Bois, par la grille de Madrid. Il faisait un temps admirable. Le soleil brillait dans le ciel d'un bleu pâle, et les masses sombres des taillis tamisaient doucement la lumière. Des vols de corbeaux tournoyaient, se poursuivant dans les grands chênes. Le silence était à peine troublé par le roulement lointain des voitures dans les allées fréquentées. Depuis plus d'une semaine, Lucie avait vécu enfermée. L'exercice fit circuler plus activement son sang, ses joues pâlies se colorèrent et un bien-être se répandit en elle. Sa marche cadencée se poursuivait sur le sol ferme. Son chien courait gaiment devant elle. La jeune fille se sentit toute ranimée. Les sombres influences s'effacèrent et il lui sembla que l'avenir s'éclairait de la lumière de ce beau ciel.

Son esprit naturellement vigoureux et positif entrevit la situation sous un aspect tout autre que la veille, n y eut, dans son âme, comme deux effets successifs très opposés, l'un de nuit, l'autre de jour. Elle se rendit un compte très exact de ce qu'elle avait éprouvé. Elle sourit, comme un enfant qui, trompé par l'apparition, dans l'obscurité, d'une forme étrange, s'approche au matin, et reconnaît que le spectre, le fantôme effrayant, était quelque objet familier, grandi, changé par les ténèbres. N'en était-il pas ainsi d'elle-même? Elle avait, à la suite d'une journée de fatigue etd'émo^ tion, perdu tout son courage, toute sa résolution, et honteusement tremblé devant des périls imaginaires. Quel sort si funeste pouvait l'attendre, si elle se déci-

dait à se rapprocher de ses parents, et à vivre de leur vie élégante et facile? Quels soucis et quels chagrins spéciaux la menaceraient dans le monde ? Tout n'y était-il pas bien léger et bien futile? Et la douleur, comme le plaisir, ne devait-elle pas être toute en surface et point en profondeur. Après le malheur* ancien qu'elle avait subi de perdre son père et sa mère, à quelques mois de date, après le malheur tout récent, de perdre l'excellente M™^ Mathisen, que lui arriverait-il qu'elle ne fût en mesure de supporter presque avec indifférence?

Elle se sentait aussi pleine de confiance qu'elle avait été pleine de découragement. Elle considérait la modification de son existence comme très acceptable, et n'en éprouvait pas un grand émoi. Elle marchait, tout en songeant ainsi, et elle était arrivée tout près de Longchamps. Elle suivit Talléede Bagatelle, remonta le long des villas qui avoisinent la grille de Madrid, sortit du Bois, et rentra chez elle. La soirée s'écoula paisible, ainsi que la journée du lendemain. Elle avait repris possession de son esprit, un instant troublé, et elle était redevenue très calme. Sa résolution était arrêtée : elle avait décidé qu'il lui était impossible de ne pas accepter les offres de M™® de Fontenay . Répondre par un refus aux avances affectueuses delà noble femme, c'était lui rendre ses soupçons, et Lucie, rien qu'à cette pensée, éprouvait une vive irritation. Et puis, elle était désormais seule et sans appui. Rien n'aurait donc justifié son éloignement.

Enfin, une aventureuse curiosité commençait à l'entïaîner. Cette société, dont elle avait fait fi, et qui con-

slituait h elle seule tout un monde, son tempérament actif l'incitait à y pénétrer. Le mal qu'elle en avait entendu dire, l'éclat extérieur qu'elle lui voyait, les efforts que ceux qui n'y avaient pas leurs libres entrées faisaientpour y être admis : tout cela l'attirait. Tant qu'elle n'avait pas été sollicitée d'y prendre place, elle l'avait dédaigneusement traitée. Maintenant qu'on lui en ouvrait la porte, elle se sentait disposée à se relâcher de son intransigeance, et elle était prête à y risquer le pied. Elle se donnait à elle-même des excuses. Je n'y serai point comme une parvenue, puisque tous les miens y sont, et m'y feront place. Je serai indépendante, et, par cela même, respectée, puisque je suis riche. Nul ne pourra me contraindre, pas plus que dans ma vie solitaire, à faire ce qui me déplaira. Ceux qui ne se plient pas aux règles communes passent facilement pour des excentriques. Va pour excentrique si, à ce prix, je conserve ma liberté. Un ferment d'opposition batailleuse se manifestait même en elle, à la pensée de la vie nouvelle qu'elle allait mener. « Si cela me plaît, >> telle était la règle qu'elle comptait suivre. Et, avec un sourire, elle se disait : Ma famille aura peut-être beaucoup de regrets de m'avoir patronnée et chaperonnée. Si j 'allais lui causer plus d'embarras que de satisfaction ! Son ardeur frondeuse se calma cependant assez vite. Elle laissa passer la semaine, afin de bien prendre le temps de la réflexion, et ayant mûrement débattu le j)our et le contre, elle se prépara à tenir sa promesse et à aller rendre à la comtesse la visite que celle-ci lui avait faite. Elle écrivit un mot pour annoncer son

arrivée, et, à l'heure dite, elle entra sous la grande porte de Ihôtel de Fontenay.

Ces vieilles maisons aristocratiques, vastes et solennelles, exercent surl'espritune incontestable influence. M"^ Andrimontle sentit bien, en se trouvant seule dans le salon, au milieu d'un luxe d'une sévère magnificence. Rien de ce qu'elle avait vu jusqu'ici ne pouvait lui donner une idée de cet intérieur, que, depuis tant d'années, le goût des maîtres enrichissait de meubles exquis et de précieux objets d'art. Quelques très beaux portraits du siècle dernier attirèrent son attention, et, parmi eux, un charmant pastel de Latour représentant un jeune colonel de dragons qui, sous la poudre et avec sa ligure rasée, offrait la plus grande ressemblance avec le comte Armand. Debout au milieu delà vaste pièce, les yeux fixés sur les tapisseries harmonieuses, l'or éteint des vitrines, l'émail brillant des porcelaines rares, elle restait à admirer. Elle n'entendit pas une porte sous tenture s'ouvrir derrière elle, et ce ne fut qu'en voyant la comtesse s'avancer qu'elle s'arracha à sa contemplation.

Les deux femmes restèrent un instant en présence, s'examinant, car, dans cette première et orageuse rencontre, elles ne s'étaient point vues avec leur habituelle physionomie. Le grand air de M°^® de Fontenay et l'expression de bonté empreinte sur son visage frappèrent Lucie. Elle se sentit impressionnée et une sorte de sympathie respectueuse s'imposaàelle. MinatrouvaM"^ Andrimont ravissante, avec un air de fierté un peu hostile qui lui plut. Elle admira sa distinction de race, et l'ai-

DERNIER AMOUR. ISi)

sance avec laquelle elle se présentait. Elle lui sourit et, lui tendant la main, l'attira vers un fauteuil :

— Madame la comtesse, dit la jeune fille, avec ce ' léger accent étranger qui donnait à sa parole une saveur particulière et charmante, vous voyez que je tiens mes promesses. Je m'étais engagée à venir chez vous : m'y voici.

— Et je suis très heureuse de vous y voir, dit Mina, surtout si vous me donnez l'espérance que vous n'en sortirez plus.

— N'en demandez pas tant, madame, sans être sûre que vous n'aurez point à le regretter... Vous ignorez tout de moi... Ne méjugez pas sans me connaître.

— Faut-il si longtemps pour juger les gens ? Il est bien rare que mon premier mouvement me trompe, et il a été tout en votre faveur . D'ailleurs , ajouta-t-elle gaiement , si vous avez des défauts, c'est un devoir pour nous de les supporter : vous êtes des nôtres. Et puis, qui sait si vous n'aurez point la surprise de nous trouver beaucoup plus imparfaits que vous ne pouvez l'être?... Et c'est

P vous qui, peut-être, serez obligée de vous montrer indulgente... Enfin, — et là M™^ de Fontenay reprit toute sa gravité, — votre rentrée dans notre famille est une

I sorte de réparation qui vous est offerte, pour les torts que les vôtres avaient à nous reprocher et, à ce titre, je ne crois pas que vous puissiez y renoncer. A ces paroles, les yeux de Lucie brillèrent, une rougeur lui monta au visage :

— Ce que vous venez de dire là, madame, réponditelle, ne me permettrait pas d'hésiter en effet, si je n'a-

vais pas déjà pris la résolution d'accepter vos offres bienveillantes. Et je ne veux pas vous laisser croire que ce soit pour obtenir une satisfaction d'amour-propre que je me décide à changer mes résolutions, et à modifier ma manière de vivre : c'est conquise par votre grâce et entraînée par votre bonté. Oui, c'est pour vous que je le fais et non pour moi-même. Je sens que j'aurai du bonheur à vous connaître plus intimement et qu'il me sera facile et doux de vous aimer.

Des larmes vinrent à Mina. Elle prit Lucie par les épaules et l'embrassa tendrement. Les deux femmes qui, pendant une heure, s'étaient regardées a\^ec des yeux menaçants, n'avaient plus l'une pour l'autre que des sourires. Le cœurtendre de M™® de Fontenay s'ouvrit et elle éprouva un plaisir délicieux. Il lui eût été trop difficile de haïr, il lui parut exquis de s'attacher à cette adorable enfant par des liens presque maternels. Elle la regarda avec émotion, et lui caressant doucement les cheveux de sa belle main blanche :

— Je pourrais avoir une fille de votre âge, si le ciel ne m'avait pas refusé le bonheur d'être mère. Et quel ravissement c'eût été pour moi d'avoir à la choyer, à veiller sur elle, pendant toutes les heures de ma vie ! C'est une revanche que la destinée me donne, en vous conduisant à moi. Vous m'avez conquise, et s'il vous semble que vous m'aimerez facilement, moi je vous préviens que c'est fait et que je vous aime déjà.

Elles étaient tout près l'une de l'autre, la main dans la main, se regardant avec une satisfaction égale. Toutes les préventions de Mina avaient disparu, et sonaioy

ble cœur s'était purifié de sa jalousie. Elle était sûre de Lucie, elle eût risqué sa vie pour attester que jamais l'esprit de la jeune fille n'avait été effleuré par une pensée mauvaise. Elle lisait sa candeur et son honnêteté dans le clair regard de ses yeux bleus.

— Je suis ravie, dit-elle avec tout l'emportement de sa tendresse nouvelle. Maintenant vous m'appartenez entièrement.

Lucie se redressa et montrant à M™^ de Fontenay ses vêtements noirs :

— Pas encore tout à fait, dit-elle avec douceur ; j'ap^ partiens à mon deuil, età mes tristes souvenirs... Vous voyez que je cède à toutes vos volontés et que je m'apprête à vous remettre le soin de diriger ma vie... Cependant je désire rester dans la retraite encore pendant quelques semaines... Je le dois à celle que j'ai perdue etqui m'aimaittendrement, elle aussi... Il convient que je la pleure comme elle a mérité de l'être... Le délai, que j'assigne, échu, vous me verrez de moi-même venir à vous... Mais, pendant cette retraite, ni vous ni le comte,ne vous présentez chez moi : laissez-moi à moimême. . . Ce seront mes adieux àl'existence solitaire que j'ai menée jusqu'ici.

— Soit, dit M""^ de Fontenay, je ne puis que respecter votre volonté... C'est avec tristesse que je vais me séparer de vous... C'est avec joie que je vous retrouverai.

Elles se levèrent. Lucie passa par le petit salon de la comtesse et, accompagnée par elle, sortit dans la galerie qui donne sur le grand escalier. Comme elle s'apprêtait à prendre congé, une porte s'ouvrit et le comte

188 LRS IJATAH.LES DE LA VIE.

parut accompagné du baron de Gravant. Ils s'arrêtèrent à la vue des deux femmes. Armand, un peu pâle, sourit et tendit la main à Lucie. Le baron salua et s'approcha de M™'' de Fontenay, regardant avec une curiosité charmée cette ravissante personne, qu'il voyait pour la première fois dans la maison. Alors Mina, se tournant vers la jeune fille, lui présenta le baron :

— M. Paul de Gravant. Puis désignant Lucie : M"^ Andrimont.

Le baron s'inclina avec une cérémonieuse grâce ; il entendit la comtesse dire :

— A bientôt, et alors, cette fois-là, à toujours. Et Lucie répondit d'une voix claire :

— Oui, madame. Au revoir, mon cousin.

Quand il se redressa, la jeune fille descendait l'escaiier, et il ne put admirer que sa taille svelte et l'éclat doré de ses cheveux blonds. Il la suivit des yeux tant qu'il put la voir, et quand elle eut disparu, venant à la comtesse :

— M"® Andrimont, une cousine d'Armand ? Je ne vous avais jamais entendu, ni l'un ni l'autre, parler d'elle?

— G'est vrai, dit M™^ de Fontenay. Nous ne la connaissions pas : elle arrive des colonies.

— Eh bien 1 je vous en fais mes compliments. Elle est adorablement jolie !

— N'est-ce pas? dit la comtesse.

Et accompagnée par les deux hommes, elle rentra dans son salon.

Il était dix heures du matin, le soleil resplendissait dans un ciel sans nuage, et la plage de Deauville, frangée d'écume par le flot montant, avait un éclat blanc qui aveuglait. Devant le perron d'une de ces belles villas, qui, entourées de leurs jardins exigus, ont les grandioses proportions de châteaux dont une bande noire aurait vendu les paTcs, auprès d'un landau admirablement attelé, une troupe de chevaux, tenus en main par des valets de pied, attendaient en creusant le sable de leurs pieds impatients. Sous une vérandah, au bout de quelques instants, la comtesse de Fontenay s'avança, le chapeau sur la tête, l'ombrelle à la main, accompagnée de la baronne Trésorier, et de la jolie M™'' de Jessac. Derrière, venaient Armand, le baron Trésorier, l'élégant Firmont, et Paul de Gravant. M™^ Trésorier et tous les hommes, à l'exception du comédien de salon, étaient en costume de cheval. La

i90 LES BATAILLES DE LA VIE.

comtesse descendit les marches du perron, et s'adressant à un des valets de pied :

— Ashton, voyez donc, je vous prie, si M"® Andrimont est prêle...

L'homme donna à un de ses camarades la bride du cheval qu'il tenait, et se préparait à traverser le jardin lorsqu'une petite porte, percée dans le mur et cachée sous le lierre, s'ouvrit, et Lucie parut. Elle était vêtue d'une amazone bleu foncé, etcoiffée d'un chapeau haute forme gris. De samain gantée elle tenait un mince stick à pomme d'or.

— Est-ce que je suis en retard? demanda-t-elle, en voyant tout le monde rassemblé sur le perron, et m'aurait-on attendue?

■ — Vous n'êtes pas en retard, c'est nous qui sommes un peu en avance, dit M°^^ de Fontenay en lui tendant la main.

Lucie prit cette main et approcha sa joue des lèvres de la comtesse, qui l'embrassa tendrement. Puis, allant au groupe, qui stationnait sous la vérandah, elle distribua les shake-hands à la ronde, délicieuse avec ses joues animées, ses yeux gais et sa bouche riante.

— Commeilfaitbeaucematin,s'écria-t-elle,avecune joie intime, et comme la promenade va être agréable... Ohl vous ne montez pas? fit-elle en se tournant vers Firmont,qui s'empressait auprès de M™^ de Fontenay.

— Oh ! non ! Je ne peux pas, dit le comédien de salon, d'un ton pénétré. Il ne faut pas que je me fatigue : je dis ce soir des vers chez la duchesse d'Argelés... Si je montais, je n'aurais pas tous mes moyens... Et^

VOUS comprenez, n'est-ce pas, on se doit au public!...

— Mais je ne m'en plains pas, dit la comtesse, il va nous tenir compagnie à M™'' de Jessac et à moi, dans le landau... Eh bien! si tout le monde est prêt, partons...

— Partons, dit le comte. Lucie, voulez-vous que je vous mette à cheval ?

— Très volontiers...

Ils s'approchèrent des chevaux, et la jeune fille flatta de la main l'encolure fine et lustrée d'une jolie jument, qui hennit en la regardant de son grand œil doux :

— Ah!Polly,tumereconnais?ditM'^^Andrimont, en mettant son pied dans la main d'Armand et en s'enlevant légère jusqu'à sa selle. Elle s'assura sur l'arçon, disposa les plis de sa jupe, et rassembla ses rênes. Puis, avec un de ces mouvements d'expansion, qui la rendaient si originale et si séduisante, touchant l'épaule du comte, qui examinait si rien ne clochait dans le harnachement de la jument :

— Gela me faitvraimentbien plaisir, cousin, que vous ayez pensé à faire venir Polly, et de tout cœur, je vous en remercie.

Armand se retourna, une rougeur légère monta à ses joues, il baissa la tête, comme pour la dissimuler, et à voix un peu basse :

— J'ai pensé, en efl'et, que vous seriez contente, mais je n'avais pas besoin de ce remerciement : votre joie suffisait.

Il caressa de la main les naseaux de la bête, en disant :

— J'espère que vous n'aurez pas à vous plaindre d'elle,

je l'ai toujours montée depuis un an, et je puis dire qu'elle est vraiment mise.

Il salua de la main et s'en fut au landau, dans lequel «a femme, M"^^ de Jessac et Firmont, achevaient do prendre place. En avant, M""^ Trésorier et son mari étaient déjà hors de la cour.

— Vous êtes bien? demanda Armand à la comtesse avec une affectueuse prévenance. Il ne vous manque rien ?

— Rien. On peut partir.

— Alors, route de Dives!

Le landau roula. Armand sauta en selle, et rejoignit îe groupe de cavaliers qui, en peloton, escortaient au trot la comtesse.

Depuis huit jours, le comte et la comtesse de Fontenay s'étaient installés dans leur villa de Deauville et M"® Andrimont, renonçant à sa vie retirée, s'était logée dans une petite villa mitoyenne, dépendant de la somptueuse demeure de ses parents. Elle habitait là, avec sa demoiselle de compagnie, une jeune Anglaise, septième fille d'un pasteur très pauvre et obligée d'entrer en condition. Miss Griffîth était une personne d'une extraordinaire laideur, mais d'un grand mérite. Haute de cinq pieds six pouces, ce qui lui donnait la tournure d'un carabinier, ses cheveux étaient d'un blond si pâle qu'un albinos eût paru foncé auprès d'elle. Elle avait le teint assez blanc, mais criblé de taches de son, et sa bouche en s'ouvrant découvrait des dents d'une longueur formidable. Le baron Trésorier disait, affectant "ëes airs d'épouvante :

— Elle mangera, un de ces jours, Tun de nous : c'est la femme de l'ogre.

Ce à quoi la baronne répondait, avec un ironique sourire :

— Vous vous flattez, mon cher: les ogresses ne mangent que les petits enfants !

Miss Griffith,depuis trois mois,vivait auprès de Lucie, et une véritable amitié avait lié promptementles deux femmes. Les qualités de cœur de l'Anglaise et ses ressources d'esprit avaient adouci la tristesse et charmé la solitude de M^^* Andrimont. Miss Griffith, forte comme un cheval et marchant comme une montagnarde, avait encouragé sa jeune maîtresse à prendre de l'exercice. La santé de Lucie s'en était ressentie : elle s'était développée et épanouie, en même temps que sa noire mélancolie peu à peu s'évanouissait chassée par l'intarissable bonne humeur de sa compagne. Miss Griffith avait quitté à regret, et non sans inquiétude, la maison de Neuilly, pour s'installer à Deauville. Cependant la mer l'avait charmée. Au bout de deux jours d'habitation, voyant que W^'' Andrimont conservait sa liberté, ne se laissait pas absorber par ses voisins et vivait chez elle, le plus qu'il lui étaitpossible, l'Anglaise retrouva un peu de sécurité, et consentit même à franchir la porte de communication qui séparait le jardinet de leur maison, du jardin de la villa de Fontenay.

Firmont, esprit très délicat, s'était pris de sympathie pour cet extraordinaire laideron, etse déclarait son soupirant. Paul de Gravant, riant et plaisantant, avait dit à Lucie:

— Tout cela est très grave et finira par un enlèvenient...

— Oui, avait répondu La jeune fille. Griffith enlèvera M. Firmont sous son bras et me l'apportera pour que je le punisse de la tourmenter.

Entre le baron de Gravant et M"^ Andrimont une familiarité commençait à s'établir, qui préoccupait Armand. Avant le départ pour Deauville, plusieurs fois Lucie était venue dîner à l'hôtel de Fontenay. La comtesse avait tenu, avant d'attirer définitivement la jeune fille, à bien faire connaître les liens naturels qui l'attachaient à la famille. Un rapprochement avait été préparé, entre l'héritière du colon canadien et les parents les plus proches. Les Beaulieu, les Préfont etles Ghamproy avaient accepté de se rencontrer avec la jeunje fille, qu'on savait riche et qu'on trouva charmante. Le baron Paul faisait partie des convives et le marquis de Villenoisy était à la droite de la maîtresse de la maison,

Ge fut, pour Lucie, la soirée décisive. Elle plut non seulement à ceux qui n'avaient aucune propension à la traiter favorablement, mais encore à celui qui avait été appelé pour la juger en dernier ressort. Le vieux diplomate, séduitpar la grâce de M"^ Andrimont moins encore que par son exquise simplicité, causa pendant plus d'une heure avec elle, la poussant sur les sujets les plus variés, comme un professeur qui fait passer un examen à un élève, et ne releva pas dans ses réponses une seule phrase à critiquer : tout fut parfait de tact, de bon sens et de franchise. A l'issue de ce véritable

DERNIER AMOUR. lOo

interrogatoire, la comtesse appela le marquis auprès d'elle, et désireuse de connaître son opinion :

— En trois mots, dit-elle, comment la trouvez-vous ?

— La perfection, dit-il, mais elle n'en est que plus inquiétante.

— Oh ! je ne crains rien d'elle ! s'écria M""® de Fontenay avec élan.

— D'elle, sans doute. Mais n'importe. Rappelez-vous mon premier conseil : mariez-la.

Du bout de son éventail, Mina montra au marquis, à l'autre extrémité du salon, Lucie assise sur un petit pouf, et, penché vers elle, Paul de Gravant. Ils étaient lancés dans une conversation très animée, et avaient oublié tout ce qui les entourait. Le baron, après avoir tàté légèrement, en Parisien expert, deux ou trois sujets de conversation avec la belle cousine, sans rencontrer un de ces terrains solides sur lesquels on peut baser un flirt prolongé, avait fini par trouver ce qu'il cherchait. Il avait fait, deux ans auparavant, un grand voyage en Amérique, au cours duquel il avait traversé les possessions anglaises, et il connaissait assez bien le Canada. A ces mots magiques, prononcés par lui, la jeune fille doucementaimable, qui répondait avec une grâce polie, s'était transformée en une personne vivante et animée, qui prenait à causer un plaisir extrême

En un instant, Paul s'était trouvé transporté, avec elle, au bord des grands lacs glacés par l'hiver, dans les prairiescouvertes de neige, qu'on ne parcourait qu'avec des raquettes aux pieds. Et les chasses aux bisons, et la poursuite des chevaux sauvages,etlatraversée des mon-

tagnes Rocheuses, dans les gorges profondes où l'aigle plane sur les voyageurs, comme surune proie attendue. Avec ravissement, Paul voyait, peu à peu, se développer, devant lui, la véritable nature de Lucie, enthousiaste et passionnée, et il admirait ses yeux brillants, son visage animé, il se laissait aller au charme de sa vive parole. A quelques noms du pays, prononcés par lui, avec un accent très juste, elle avait deviné qu'il connaissait l'anglais, et elle s'était mise, toute joyeuse, à parler dans sa langue natale. Il lui avait répondu, et ils bavardaient tous deux, riants, à l'aise, bons amis déjà, elle avec un plaisir non dissimulé, lui avec une ardeur qui se traduisait par l'éclat de ses regards, la vivacité de son geste, la tension de toute sa volonté pour plaire.

Depuis un instant. M"® de Fontenay, en maîtresse de maisonexercée,avaitremarqué leur intimité soudaine, et elle la signalait au marquis, avec une expression de visage qui, pour le vieux diplomate, était une révélation complète :

— Oh ! mais, dit-il, répondant àl'indication de Mina, sans autre explication, voici qui arrangerait bien des choses. Il suffît, ma chère amie, de vous montrer le chemin, vous êtes promptement au but. Nul mieux que ce gentil garçon ne saura plaire à cette charmante lille. Il s'y emploie avec chaleur, elle s'y prête avec bonne volonté. Tout va de soi, il n'y a plus qu'à les laisser faire.

— J'y aiderai même, au besoin, ajouta la comtesse, avec un vif mouvement de joie, car elle voyait son ho-

rizon s'éclaircir davantage, d'instant en instant. Nous partons pour Deauville, dans quelques jours. J'inviterai Paul. Et Tamour fera le reste.

L'amour avait fait ce qu'il avait pu, mais il n'avait réussi à enflammer que M. de Gravant. Lucie était restée très calme. Elle avait grand plaisir à rencontrer le baron, à causer, à se promener, à monter à cheval avec lui, à lui témoigner en tout une amicale préférence. Mais cette préférence môme, par la façon franche et publique dont elle se manifestait, devenait sans valeur. C'était de l'amitié, ce n'était point de l'amour. Cependant Armand s'en inquiétait.

L'esprit du comte, depuis trois mois, avait passé par des états successifs et très différents, qui attestaient un trouble profond. Après les incidents si sérieux, qui avaient marqué la découverte de M^^^ Andrimont par sa femme, Armand avait éprouvé une sorte d'apaisement. Tourmenté, pendant six mois, par la nécessité de se cacher, bourrelé par le sentiment de sa duplicité, le comte s'était senti d'abord très heureux quand la situation s'était trouvée aplanie. Il sortait sans dommage d'une impasse où il pouvait laisser la tranquillité de sa vie. Il devait rendre grâce à sa bonne étoile. Il ne fut pas ingrat, se jugea très favoriséet jouit de la faveur accordée par la destinée.

Mais il n'est pas dans le caractère de l'homme d'être longtemps satisfait d'un état sans changement. Au bout d'une semaine, Lucie commença à lui manquer singulièrement. L'espérance de l'avoir, dans un temps donné, auprès de lui continuellement, ne compensait

pas Tennui d'être obligé de rester loin d'elle pendant deux mois. Il n'avait que de bien faibles souvenirs du passé, pour se consoler de l'absence présente. Il ne pensait à la jeune fille que pour regretter le temps écoulé et laissé par lui inutile. En eftet, à quoi avait-il employé ces six mois, pendant lesquels Lucie avait été toute il lui et à lui seul? Il avait eu, vis-à-vis d'elle, la contenance froidement empressée d'un tuteur. Il était venu régulièrement la voir, comme une pensionnaire au couvent, s'informant de son bien-être matériel, et occupant son esprit de frivoles conversations. Il s'était conduit avec délicatesse. Il n'avait pas prononcé une seule parole qui pût lui mériter un reproche. Et maintenant il regrettait sa modération et sa réserve, car il ne retrouverait plus l'occasion si belle qu'il avait eue de se faire aimer.

Oh! Gomme ces occasions, qu'il avait manquées, lui paraissaient nombreuses et favorables ! A chaque instant, seul avec elle, et pleine de confiance et l'oreille ouverte àsesparoles.Iln'avaitqu'àvouloir pour se faire aimer. Pourquoi avait-il hésité? Mais sa conscience alors élevait la voix et lui répondait : « Et comment auraistu osé être à ce point infâme ? Les paroles te seraient restées dans la gorge, ton cœur se serait révolté et tu aurais gardé le silence avec l'horreur du vil dessein prémédité. Non ! ne regrette rien. Tu as été à l'extrême limite de ce que tu pouvais risquer, sans te déshonorer Maintenant affermis ta pensée, purifie-la de tout ce qui s'y agite de malsain et de dangereux. Ne risque pas le malheur de la femme qui t'aime uniquement dans une

aventure misérable où tu ne trouveras que le désenchantement et le désespoir. Reste honnête homme, et, au lieu de pleurer l'absence de celle qui t'a si profondément troublé, profites-en pour l'oublier. »

Il écouta ce conseil, il le trouva juste et bon. Il voulut le suivre, et, très courageusement, il s'appliqua à se guérir de son amour. Il s'efforça de se prouver à luimême qu'il s'était fait illusion sur la valeur du sentiment qui l'entraînait vers Lucie. Il voulut y voir de l'amitié et rien que de l'amitié. Et, par une sorte de suggestion imposée à lui-même, il arriva à un calme complet. Sa passion s'engourdit, et il n'en sentit plus les mouvements désordonnés. Pendant plus de six semaines, il vécut ainsi très tranquille, avec la certitude qu'il était en voie de guérison et que bientôt il pourrait revoir M^^^ Andrimont sans courir le moindre danger.

Il avait repris ses habitudes d'existence, sortait beaucoup, allait au club, et faisait consciencieusement tout ce qui dépendait de lui pour redevenir l'homme qu'il avait été. Un jour, qu'il était allé au Bois vers dix heures du matin, pour essayer une paire de chevaux qu'on lui proposait d'acheter, il s'était écarté de la route fréquentée par les attelages, afin de n'avoir pas à ralentir son train et de juger si ses bêtes avaient une allure soutenue. Il suivait au grand trot la route qui mène à Boulogne, quand, au coin d'une allée, il croisa deux damesquisepromenaientàpied. La plus petite des deux leva la tête, en entendant venir le comte, et Armand reconnut Lucie. Elle sourit, et, de la main, lui fit signe d'arrêter. Il retint si vivement l'attelage que la croupe

de ses chevaux toucha presque le sable. Il était devenu pâle d'émotion et son cœur battait si fort qu'il lui sembla qu'il allait étouffer. Machinalement il avait mis le chapeau à la main, et regardait la jeune fille. Debout au bord du chemin, fraîche et reposée, pincée dans une jaquette noire très simple, la tête couverte d'une toque noire, sans voile, elle lui parut plus charmante qu'il ne l'avait jamais vue.

— Vous vous portez bien ? demanda-t-elle avec tranquillité, comme si elle l'eût quitté la veille. Et M™Me Fontenày aussi? Gomment se fait-il que nous vous rencontrons, dans nos solitudes ?Êtes-vous perdu, comme le petit Poucet, et faut-il vous indiquer votre route?

— Je vous remercie, dit-il, en s'efforçant de prendre un air riant. Je connais très bien le pays... Mais vous, qu'est-ce que vous devenez?

— Vous voyez, je me promène, c'est la plus importante de nos occupations, à miss Griffith et à moi... Mais vous ne connaissez pas miss Griffith... C'est une excellente personne, qui a bien voulu donner cet exemple de patience de vivre auprès de moi... Il faut que je vous présente à elle... Miss Griffith... Mon cousin, le comte Armand de Fontenày.

La gigantesque et blonde Anglaise inclina la tête et dit :

— Oh! je connais déjà beaucoup M. le comte.

— Oui, ajouta Lucie,j 'ai parlé de vous à miss Griffith. . .

— En bien ou en mal? demanda Armand.

— Euh! Un peu de l'un, un peu de l'autre... N'est-ce pas, Griffith?

— Beaucoup en bien, déclara la demoiselle de compagnie.

— Allons! dit en riant M""" Andrimont, j'aurai exagéré!

Les chevaux du comte, tourmentés par cet arrêt prolongé, s'agitaient et piaffaient. Retenus d'une main ferme, ils couvraient leur mors d'écume.

— Voilà vos chevaux qui s'impatientent, ditlajeune fille. Rendez-leur la main, et adieu... Mes meilleurs souvenirs pour la comtesse....

Armand n'était point disposé à obéir, mais Lucie lui fit un geste d'adieu et, s'appuyant au bras de miss Griffith, elle s'engagea, par un sentier, dans l'épaisseur du bois. Armand la suivit des yeux, puis reprenant sa course, il s'éloigna le cœur plein de son amour en un instantréveillé. Acompter dece jour,ce fut fini de ses illusions : il comprit qu'il ne pourrait jamais aimer Lucie autrement qu'il ne l'aimait, et que tous ses efforts seraient superflus. Il se courba sous cette fatalité et n'essaya plus de lutter.

Il se laissa aller, de nouveau, à la douceur de ses rêves et y trouva une dangereuse aggravation de son mal. A force de volonté, il était arrivé à chasser, pendant six semaines, Lucie de sa pensée. Elle s'en empara de nouveau, en souveraine absolue. Les ravages que cette préoccupation perpétuelle exerça dans ce cerveau enfiévré furent extraordinaires. Tout ce qui n'était pas Lucie disparut. Il n'y eut plus que Lucie, idole unique, àlaquelle s'offraient toutes les prières, se rapportaient toutes les actions, s'adressaient toutes les

espérances. Qu'il parlât ou qu'il se tût, qu'il fût seul ou entouré d'amis, Armand n'avait que Lucie devant les yeux. On le voyait, au milieu d'une réunion, devenir tout à coup silencieux, et le regard vague, la lèvre souriante, paraissant suivre le jeu des lumières dans une glace, ou la danse des atomes légers dans un rayon de soleil, ou le vol capricieux d'une hirondelle dans le ciel. Il pensait à Lucie, il la voyait marchant à pas lents dans une allée du Bois, avec le grenadier femelle qui l'escortait, ou bien à demi étendue sur une peau d'ours dans le kiosque aux fourrures, et il l'adorait, prêtre fanatique d'un culte mystérieux.

Le jour où M^^^ Andrimont, au bout des deux mois de solitude, qu'elle avait stipulés avant de consentir à faire son entrée dans le monde, se décida à venir à l'hôtel de Fontenay, pour annoncer à la comtesse qu'elle était prête à tenir son engagement, au lieu d'éprouver la grande joie à laquelle il se préparait, Armand ressentit un sourd mécontentement et comme une sorte d'inquiétude. La pensée que Lucie allait paraître aux yeux de tous détruisit la satisfaction qu'il avait de la voir se fixer auprès de lui. Il lui sembla que le trésor de sa beauté, jusque-là soigneusement caché, et qui n'appartenait qu'à lui seul, allait être profané par radmiration générale. Il eût préféré jalousement que la jeune fille restât dans sa retraite, dût-il ne pas la voir, pourvu que personne ne la vît. Au moins, il pouvait, par la pensée, se rendre auprès d'elle et se mêlei en imagination à sa vie dont il connaissait si bien tous les détails. Il était ainsi l'amant du rêve, insoupçonné

et toujours présent, maître de celle qu'il aimait et possédait seul dans une fiction délicieuse. Il accueillit donc Lucie avec une froideur chagrine, qui acheva de rassurer Mina, et il partit pour Deauville, où il était convenu qu'on passerait deux mois, sans le moindre empressement.

Depuis le soir où M^^® Andrimont avait entamé avec M. de Gravant cette conversation, d'abord banale, et enfin si animée qu'elle avait conduit les deux jeunes gens à une intimité immédiate, Armand était soucieux. Certes il ne redoutait point Paul, dont il connaissait la légèreté et l'inconstance. De cet aimable mondain, un caprice de huit jours était tout ce que l'on pouvait attendre. Ne s'occupait-il pas trop de lui-même pour avoir le loisir de s'occuper sérieusement d'une femme? De menus soins, une galanterie à heure fixe, des causettes d'un quart d'heure, entre deux promenades ou deux changements de toilette, voilà quel était le maximum d'efforts que pouvait supporter ce joli garçon. Mais un amour sérieux, une passion profonde, où auraient-ils pu naître et se développer? Sa petite tête soigneusement frisée ne semblait pas faite pour contenir des pensées ardentes, et son cœur, en battant trop fort, n'aurait-il pas dérangé l'harmonie si laborieusement calculée de sa toilette?

Non ! Son cousin n'aurait pas dû lui porter ombrage^ et cependant la cour qu'il faisait à Lucie le troublait et l'irritait. Il lui semblait que M^^^ Andrimont prenait un malin plaisir àencourager le baron, pour l'inquiéter, lui. Qu-a nd elle riait de ce que M. de Gravant disait, elle avait

un éclat, une vibration dans la voix, qui attaquaient les nerfs du comte et le faisaient souffrir. Alors il s'éloignait, pour ne pas céder à la tentation d'épancher sa mauvaise humeur en paroles agressives. Et les deux jeunes gens, insouciants et ne s'apercevant pas de son départ, continuaient à causer et à rire.

Un jour, nepouvantrésisteràunde ces mouvements violents, Armand avait dit à Lucie :

— Décidément, nous sommes tous distancés et c'est Gravant qui est votre favori.

— Oh ! mon Dieu, non, avait répondu la jeune fille. Il ne me plaît pas plus que les autres, seulement il est gai, bon enfant, et puis, avec lui, je suis à l'aise : il est de mon âge.

Armand s'était incliné avec un sourire :

— Grand merci I alors, vous nous considérez, Firmont, Trésorier et moi, comme des patriarches?

— Que vous êtes mauvais 1 dit-elle gaiement. Vous me cherchez-là une vilaine querelle : M. Firmont est tout à la comédie, d'ailleurs il fait la cour à Griffith... Et je ne veux pas enlever à cette chère amie son amoureux... Quant au baron Trésorier et à vous, vous êtes mariés, vous ne comptez pas ! Il ne reste donc que M. de Gravant... Et c'est parce qu'il est tout seul que je le préfère.

Le terrible « vous ne comptez pas » avait passé, grâce au « c'est parce qu'il est seul que je le préfère », mais Armand, à la réflexion, y avait trouvé de sérieuses causes d'amertumes. Pour Lucie, il ne comptait pas, et comment en effet aurait-il compté ? Un homme, attaché à

DERNIER AMOUR. '^Oa

une femme par d'éternels serments, pouvait-il être cunsidéré, par cette honnête fille, comme un prétendant admissible? Le soupçon qu'elle était aimée de lui ne devait-il pas la révolter et l'éloigner pour toujours? Non ! elle avait bien dit vrai, dans sa réponse naïve et prime-sautière : il ne comptait pas , et s'il comptait jamais à ses yeux, ce ne serait que pour son malheur et sa honte, puisqu'aucun lien n'était possible, entre elle et lui, qu'un lien adultère, et que pour être l'un à l'autre il leur fallait commettre un crime.

Il raisonnait ainsi son cas, avec une affreuse philosophie, mesurant la portée des faits et calculant les conséquences qu'ils entraînaient. Et rien de ce jugement si net et si juste n'avait d'influence sur sa détermination. Il savait qu'il était insensé, que la voie dans laquelle il marchait, le conduisait tout droit à un gouffre au fond duquel, s'il y roulait, son honneur et celui desautrespériraientirrémissiblement,et cependant il ne s'arrêtait pas. Il ne voulait pas songer à la catastrophe, il se disait : Il arrivera un événement qui dénouera cette situation tragique. Quel événement? Il l'ignorait. Un événement, voilà tout. Et fortifié parce fatalisme absurde, il continuait à aimer Lucie, à tromper Mina, et à s'enfoncer chaque jour un peu plus dans son rêve passionné.

Courant à cheval sur la route de Dives, il suivait des yeux tous les mouvements de la jeune fille, qui allait devant lui, entre M"* Trésorier et son mari. Pour l'instant le baron Paul s'était rapproché du landau et causait avec la comtesse et M""^ de Jessac. On descendait

la côte qui de Villers mène à Houlgate. A droite, par les éclaircies d'une falaise sauvage et bouleversée, semée de maigres bouquets d'arbres poussant difficilement dans le sable et étoufTés par les ajoncs, la mer bleue apparaissait. Il faisait une violente chaleur et les chevaux tourmentés par les mouches s'agitaientnerveux. A dix pas en arrière, Armand entendait la voix de Lucie sans discerner le sens de ses paroles, mais il avait l'impression qu'elle était joyeuse. Et au lieu de s'en réjouir, il s'en attristait, comme si cette joie, excitée par d'autres que lui, était un vol qui lui était fait.

11 se rapprocha du groupe, auquel M. de Gravant venait de se joindre, mais, à sa vue, les quatre cavaliers poussèrent leurs chevaux, comme s'ils désiraient se tenir à l'écart de lui, et riants, partirent au grand trot, devançant la voiture. Irrité de cette fuite, il les poursuivit, ne voulant pas prendre le galop, se doutant bien qu'ils le prendraient eux-mêmes, et transformeraient la promenade en une véritable course. Il se borna donc à presser son allure, mais ils étaient aussi bien montés que lui, et ne perdaient pas de terrain. Ils traversèrent ainsi Houlgate, et arrivèrent à Beuzeval très animés. Là, ils s'arrêtèrent, non pour laisser le comte les rejoindre, mais parce que la voiture était restée très loin derrière. Il fut, en quatre foulées, sur eux, et ne pouvant dominer son mécontentement :

— Pourquoi ne m'avez-vous pasatteiiàu?àemandat-il avec vivacité. ^

— Pourquoi ne nous as-tu pas rejoints? riposta gaiement Paul.

— Parce que vous avez fait tout ce qu'il fallait pour m'en empêcher...

— Voilà un mauvais argument, pour toi, qui montes mieux que nous tous I

Ce compliment calma un peu le comte qui, levant les épaules, l'air fâché :

— Puisque vous faites bûnde à part, je ne troublerai pas votre partie.

Il poussa son cheval et continua vers Dives. — Où vas-tu? lui demanda Gravant, étonné d'une mauvaise humeur si peu justifiée.

— Commander le déjeuner, répondit le comte sans s'arrêter.

— C'est bien! Rendez-vous utile, cria Trésorier.

— Puisque je ne puis pas être agréable!

Ces mots leur parvinrent un peu dépouillés de leur aigreur par la distance. Cependant ils se regardèrent surpris.

— Est-ce que vous ne trouvez pas que le caractère d'Armand change beaucoup depuis quelque temps? fit Gravant. Il devient taciturne, lui qui était si gai; il est soupçonneux, lui qui était la confiance même.

— C'est l'âge! s'écria gaiement la baronne Trésorier.

— L'âge! ma chère, vous êtes étonnante! dit Trésorier, est-on si près de la décrépitude, quand on a quarante ans?

— Est-ce que le comte a quarante ans? interrogea Lucie, avec un étonnement très marqué.

— Parfaitement. Il vient de les avoir, répondit Paul.

— Eh bien ! Faut-il le tuer?clemandaTrésorier. Moi, j'en ai quarante-deux et je m'en vante!...

— Il n'y a vraiment pas de quoi ! répliqua la baronne.

— Pourquoi? Si je les porte mieux que certains ne portent leur trentaine? Armand et moi, nous sommes d'une très bonne génération : celle qui a fait la guerre. La misère et les privations nous ont trempés!...

— La misère et les privations! s'écria la baronne. Parlez pour le comte, qui a fait la campagne et durement, dans la neige et sous les bombes... Mais vous!...

— Comment, moi ! dit Trésorier rouge etcrêté comme un coq.

— Oui, vous ! Vous étiez dans l'état-major de la garde nationale... Etvous vous chauffiez gentiment les pieds, dans l'intervalle des sorties, et ils étaient très longs les intervalles... Oh! je me le rappelle bien... je vous connaissais déjà... J'étais petite fille, mais j'avais de bons yeux, et après le siège, quand je vous ai revu, je vous ai trouvé engraissé!...

Trésorier se mit à pousser des cris affreux : — C'est une infamie, ce que vous dites là ! . . .Mais soyez consciencieuse, une minute, si vous pouvez, et dites, d'Armand et de moi , quel est celui qui paraît le plus jeune?

— Armand ! répondirent ensemble la baronne et Gravant.

— Bon! vous êtes de parti pris! dit Trésorier... Et d'ailleurs, j'aurais dli m'y attendre : Paul fait la cour à ma femme, il a intérêt à me nuire... Quant à vous, ma chère, vous n'avez de justice que pour vous-même...

C'est donc àM-'^'Andrimont seule que je m'en rapporte^ Prononcez, en conscience...

— Eh bien î dit Lucie, en conscience, le comte ne parait pas plus de trente ans...

— Et moi?

— Vous, vous ne paraissez pas plus de...

— Quarante-cinq ansî interjeta Paul au milieu d'un rire général.

— Oh! Vous êtes msupportables! s'écria le baron. Allons! Au trot! Les chevaux ont assez soufflé.

La voiture arrivait. Ils l'entourèrent, et tous ensemble, traversant Beuzeval, le long de la mer, gagnèrent Divesoii,suilepasderauberge du Conquérant, le comte les attendait. L'auberge, si connue de tous les voyageurs et de tous les touristes, est un intéressant spécimen de l'architecture normande. La tradition, un peu aidée peut-être par les divers hôteliers qui se succédèrent dans la maison, depuis une cinquantaine d'années, veut que ce soit de ce point exact de la côte que Guillaume se soit embarqué pour aller porter en Angleterre l'invasion triomphante et la domination prolongée. De là, le nomdu Conquérant peint sur l'enseigne de l'auberge. Sa notoriété ne lui vient pas seulement de ce glorieux patronage. La façon de faire le salmis de canards, spécialité de la maison, y est aussi pour quelque chose. Et les gourmets s'alliant aux archéologues, la vogue s'est attachée à l'établissement.

Au moment où la comtesse et ses amis descendaient de voiture et de cheval, un breack, chargé de Parisiens en villégiature, repartait dans la direction de Cabourg*

Il était midi, et dans la salle commune les tables étaient sérieusement occupées. Sur le jardin, un salon s'ouvrit devant M™°deFontenay et ses convives. Armand y avait fait disposer le couvert. Tout était d'une simplicité rustique, dans ce cabinet où, sur la table, le service à fleurs, les pichés de grès, et les pyramides de fruits étaient les seuls ornements.

Affamés par une longue course, les convives s'assirent : on servait. Deux grosses Normandes joufflues et fraîches, au lieu des horribles garçons, marchant à pas mesurés avec des grâces de coifl'eurs, subis toute l'année dans les grands restaurants de Paris. Chacun s'était placé à sa fantaisie et M™^ de Fontenay se trouvait entre Trésorier et son mari. En face d'elle, Lucie ayant à sa droite M""^ de Jessac et Paul de Gravant. M™« Trésorier et Firmont étaient aux deux bouts. Le soleil entrait par la fenêtre ouverte, et des abeilles, attirées par une clématite, dont le parfum montait pénétrant et doux, passaient en bourdonnant dans les rayons dorés qui jouaient, amortis par le feuillage, sur les cristaux de la table, sur la blancheur de la nappe et sur le visage des convives.

C'était une de ces heures trop rares, où le cœur subit les influences d'un milieu reposant, et éprouve une plénitude exquise. Causant gaiement, sans arrière-pensée et sans souci, tous étaient sous l'impression de ce bien-être, eten jouissaient délicieusement. Ilsen étaient arrivés presque à parler plus bas, comme pour ne pas troubler l'intimité de ce moment dont ils appréciaient le charme fugitif. Et dans la tiédeur de l'été, parmi laver-

dure, devant un ciel sans nuage, avec la mer roulant sur la plage toute proche ses vagues au rythme régulier, ils se sentaient complètement heureux.

Armand, pour un instant, oublia ses humeurs sombres, et se montra tel que ceux qui étaient là, à l'exception de Lucie, l'avaient toujours connu ; aimable et brillant convive, hôte plein de grâce et de prévenance. M'^^ Andrimont ne put se défendre d'attacher ses yeux sur lui, avec une nuance d'étonnement admiratif, qui mitdans le cœurdu comte un baume consolant: il comprit qu'il plaisait, et pour la première fois, depuis bien longtemps il éprouva de la satisfaction. Dés lors il fut incomparable. Mina, ravie de le voir retrouver sa verve joyeuse, et ne soupçonnant pas la source à laquelle il la puisait, lui sourit et l'encouragea. Lucie avait eu raison, lorsqu'elle avait, une heure auparavant, déclaré qu'il ne paraissait pas plus de trente ans. Il se montra jeune, et, animé par le contentement, les yeux rayonnants, la bouche souriante, il était vraiment séduisant. Il les tint ainsi sous le charme, pendant tout le déjeuner et durant cette heure il fut sans rival. Lucie Técoutait, avec une attention que Paul de Cravantn'essayaitplus de vaincre. Il avait cessé de parler à sa voisine, et entretenait par ses répliques le feu de la conversation d'Armand : tout était donc pour celui-ci, tout se rapportait à lui, et il régnait en maître.

La fin du repas fut le terme de son triomphe. On se leva, et chacun reprit son indépendance, pour un temps aliénée. AVant de repartir, et pour laisser les bêtes se reposer, on convint d'aller se promener au bord de la

mer. Ils s'avancèrent : les femmes, sous la transparence colorée des ombrelles, moulant la trace de leurs petits souliers dans le sable, les hommes portant des pliants pour qu'on pût s'asseoir. Hector Firmont, électrisé par le spectacle de la mer, et toujours prêt à traduire sa sensation par une tirade en prose ou en vers, avait commencé, en marchant, à déclamer Y Épave, qu'il avait entendu si souvent dire à Goquelin et à JMounet-Sully. Il y vibrait ou y nasillait , tour à tour, suivant que le tragédien s'imposait à sa mémoire , ou que le comique dominait dans son souvenir, mais emballé, sincère toujours , et par cela même communicatif. Ses amis l'écoutaient avec plaisir, et nul ne l'interrompit. Ils l'applaudirent même, quand il eut laissé tomber le dernier hémistiche avec un geste fatal et un regard profond.

Ils s'arrêtèrent près d'un gros de barques, tirées sur le sable, et qui attendaient la marée montante pour repartir remorquant le chalut. De gros pieux, solidement enfoncés dans le sable, s'offraient comme sièges. Dans l'engourdissante chaleur, en face de la mer, jaune au bord de la plage et bleue au large, prêtant l'oreille aux roulements des vagues ourlées d'écume blanche, ils restèrent apaisés et silencieux. Puis distraitement, et sans tourner la tête, comme fascinés par l'étendue qui s'ouvrait devant eux, ils se mirent à causer des menus incidents de leur vie de bains de mer, d'un concert qui devait avoir lieu au théâtre, et du prochain bal du casino. Les noms des personnes connues, qui jhabitaient en ce moment le pays, vinrent les uns après les autres dans la conversation, et à chacun une observation ou une critique, sur

la tenue extérieure, les prétentions, le luxe vrai ou faux,, la réputation bonne ou mauvaise. Et sans vivacité, sans, ardeur de médisance, ce papotage étant le fonds habituel du discours de ces mondains, pour qui les arts comptaient comme un fugitif passe-temps, le commerce et l'industrie étaient lettres mortes, la politique un objet d'horreur et de dégoût, et qui se trouvaient forcément réduits à s'occuper d'élégantes futilités.

Il y avait près d'une heure que, dans cette lente causerie, ils s'abandonnaientlorsquelabaronneTrésorier, paraissant se réveiller brusquement, demanda :

— Mais qu'est donc devenue M^"" Andrimont? Il y a un bon moment qu'elle n'est plus auprès de moi?

Tous les yeux se tournèrent vers le pliant vide, et au même instant M™° de Fontenay dit :

— Mais la voilà, sur la jetée, qui se promène avec Gravant.

A deux cents pas, le long du quai, Lucie et Paul marchaient, parmi les cordages, les paniers déchargés, les hautes piles de bois du Nord, apportés pour une construction commencée sur la plage. Lasse de rester inactive, ennuyée des propos échangés sur des gens qu'elle ne connaissait pas, elle s'était levée en silence et avait commencé à s'éloigner. Paul, assis en arrière, l'avaitsuivie, muet d'abord, se promenant à côté d'elle très lentement. Puis, peu à peu, ils avaient parlé et s'étaient écartés du groupe de leurs amis. La marche dansle sable leur paraissantfatigante, ils avaient regagné la route et, l'un près de l'autre, à p^its pas, ils causaient. Ils étaient assez loin de leur point de départ

et ne paraissaient pas penser le moinsdu monde à leurs compagnons abandonnés.

Armand, en un instant levé, les examinaitd'un regard soupçonneux. Pourquoi ce tête-à-tête ? Et surtout pourquoi cette fuite silencieuse? Il les croyait déjà de connivence et une fureur grondait en lui.

— Eh bien ! nous pouvons rentrer à l'auberge et nous préparer au départ, dit Mina. Ils nous verront et reviendront par la route.

— Je vais les prévenir, dit vivement le comte, car ils ne semblent pas du tout se- souvenir que nous sommes là, et pourraient très bien gagner Beuzeval, si je ne les arrête...

Déjà, sans attendre une réponse, il s'avançait à grandes enjambées le long des bateaux, coupant en biais la plage, et remontant vers le quai. Il se dirigeait vers le pont de Dives, et, au lieu de se montrer, il se dissimulait de son mieux comme s'il avait dessein de surprendre ceux qu'il allait chercher.

Il prenait, du reste, une peine inutile, car ils s'étaient assis sur des planches, et continuaient à causer avec la plus complètetranquillité. La route était déserte, le petit port était vide, et seules les hirondelles de mer, qui voletaient, cherchant des poissons dans la fange mise à découvert par le reflux, auraient pu les entendre.

Ils étaient partis, sans avoir prémédité de quitter leurs compagnons d'excursion. Lucie s'était arrêtée d'abord, un instant, devant un ancien bateau de pêche converti en habitation, et aux bordages duquel une grappe de petits enfants était suspendue. Elle leur avait

donné quelques pièces de monnaie, et avait, ii ce moment-là, aperçu Paul, qui l'avait suivie par simple politesse et pour qu'elle ne fût pas seule.

il n'avait, lui-même, aucune idée arrêtée et ne s'était pas dit : Je vais l'accompagner, chercher un biais dans la conversation, et lui exprimer tout ce que sa grâce et sa beauté m'ont inspiré. Il n'était point si résolu, ni si habile. Il subissait, depuis le premier jour qu'il l'avait vue, le charme de ^F® Andrimont. Elle lui plaisait plus ([ue jamais femme ne lui avait plu jusqu'à ce jour. Et cependant, il en avait connu d'adorables. 11 pensait à elle constamment et il s'était demandé si, cette fois, il n'était pas épris pour de bon. Mais, de là à brûler ses ^'aisseaux, à risquer des aveux décisifs, il y avait, à ce quïUui semblait, une distance énorme, une route très longue à parcourir, pour aboutir à ce point final : le mariage. Car, avec Lucie, on ne devait pas chercher un autre dénouement. Du reste, il n'y avait pas songé. Il s'était avoué que celui qui épouserait cette charmante fille ne serait point à plaindre. Mais il n'avait pas décidé que ce serait lui. Il s'en fallait. Et cependant il était sur la pente, et il ne s'apercevait pas qu'il la descendait très rapidement.

— Quelle étrange existence que celle de ces gensl dit-il, en montrant à Lucie une femme, qui les regardait curieusement par une fenêtre percée dans le flanc d'une de ces barques transformées en maison. Ils naissent, ils vivent et ils meurent dans un bateau.

— N'en est-il pas de même pour tout le monde? répondit-elle. Et vous, votre bateau, n'est-ce pas votre

train de vie élégante ? Ils sont, eux, dans la misère, vous êtes, vous, dans le luxe : voilà toute la différence. Et je ne répondrais pas que votre sort soit préférable au leur.

— Oh î oh ! mais voilà de la philosophie égalitaire ! Est-ce que vous donnez dans le socialisme ?

— Ne le croyez pas ! Je me rappelle seulement ce que j'ai vu dans mon pays, au bord du Saint-Laurent ou des grands lacs, dans ces villages d'une simplicité encore primitive. Là, des familles vivent dans de vastes cabanes de planches, le p ère et les fils chassant, la mère et les filles soignant le ménage. Pour tout horizon, le bleu de l'eau, le vert des forêts, et le brun de la terre. Aucun confortable, aucune recherche, l'ignorance complète des satisfactions intellectuelles. Ils sont heureux et j'ai souvent pensé qu'ils avaient lieu de l'être. J'ai vu mon père se consumer dans l'angoisse des spéculations commerciales, passer des nuits dans la fièvre, attendant une hausse ou une baisse sur les denrées qu'il avait engagées, j'ai comparé son agitation douloureuse au calme de ces hommes, et j'ai conclu en faveur des simplesetdes pauvres. Mon père était envié, cependant, là-bas. On le considérait comme un personnage de haute importance.il était plus à plaindre que les humbles squatters de la plaine.

— Vous l'aimiez pourtant, et il vous aimait, vous et votre mère.

— Oui, mais il jouissait moins de cette tendresse que ces gens-là de la tendresse de leur femme et de leurs enfants. Il en était distrait par trop de soins...

Oh ! s'aimer exclusivement, tout subordonner à une aftection unique... C'est là véritablement la vie.

— Eh bien! miss Lucy, dit Paul d'un ton léger, mais avec une soudaine émotion, auriez-vous donc ur cœur passionné?

— Je n'en sais rien, répondit-elle, l'air rêveur. Mais je ne suis pas banale et je n'aime pas tout le mondô. ■

Le jeune homme eut un battement de cœur si violent qu'il en fut pour un instant étouffé. Puis, après un silence, et comme s'il prenait son élan pour franchir un obstacle suprême :

— Moi, au moins, dit-il, m'aimez-vous un peu? Elle se mit à rire, et le regardant du haut de sa tête,

l'œil demi-clos, avec cet air hautain qui lui donnait u» charme si piquant :

— Vous êtes bien curieux I

— On le serait à moins, fit-il, car moi je vous aime beaucoup.

— C'est bien de l'honneur pour votre humble servante, monsieur le baron, dit-elle gaiement.

— Vous n'êtes pas sérieuse, mademoiselle Andrimont. i

— Pas sérieuse ! grand Dieu ! Je le crois bien î II ne manquerait plus que cela? Mais, si j'étais sérieuse, je vous prierais de retourner auprès de nos amis, qui sont, là-bas, à compter les galets surlagréve, etde consacrer vos amplifications galantes àM"*de JessacouàM™® Trésorier...

— Il y a beau temps que je leur ai dit tout ce que j'avais à leur dire. ' - . ... -

m8 les batailles de la vie.

— Bravo ! Et vous croyez que je vais causer avec vous après un tel aveu ? Pour qu'un jour vous disiez à mademoiselle ou à madame n'importe qui, en parlant de moi, ce que vous venez de dire de ces dames, avec une fatuité superlativement impertinente?

— Mais vous ne me comprenez pas. Il y a dix ans que je suis le camarade de M""^ Trésorier et de M""^ de Jessac... J'ai été élevé avec elles... Nous nous connaissons trop, pour nous mettre en frais les uns pour les autres...

— De sorte qu'avec moi, c'est le piquant de l'inconnu?...

— Que vous êtes méchante ! Vous vous amusez à me tourmenter. Vous savez pourtant bien que moi je suis sincère...

— Voilà un beau mérite !

— Écoutez-moi, seulement cinq minutes.

— Il y a une demi-heure que je ne fais que cela... Et TOUS en avez abusé. ' '

Ils étaient arrivés au bout du quai, devant un bateau chargé de planches de sapin destinées à la scierie de la Dives. Ils s'assirent à l'ombre d'une pile de bois, sur une autre pile commencée, et continuèrent à parler. Paul, pénétré d'un sentiment qui le surprenait par sa force impérieuse, étaitdevenu très grave, et lentement dépeignait à Lucie le vide de Texistence de plaisir qu'il menaitdepuislongtempsdeja.il venait d'en sentir tout à eoup le fond, et de comprendre combien elle était mau- Taise et mutile. Il avouait maintenant que sa compagne avait euraison, en jugeant heureux ces pauvres pêcheurs,

qui vivaient en face de la iner, près de leur femme et de leurs enfants. Une singulière et très douce mélancolie s'emparait de lui, aux côtés de cette adorable jeune fille, et des idées, qui ne lui étaient jamais venues, régulières, droites, sages, dont il aurait ri en tout autre instant, germaient dans son cerveau, comme des plantes vivaces dans un terrain neuf et fertile. Il le lui dit, et elle le regarda avec curiosité. Elle n'avait point supposé que ce frivole garçon saurait si vite et si volontiers se métamorphoser en un homme sérieux, et manifester des sentiments si profonds.

— Est-ce que vous pourriez vraiment, dit-elle, rester tel que vous êtes en ce moment, pendant quinze jours ?

— Mais je crois que je le pourrais très bien pendant toute ma vie. L'occasion m'a manqué jusqu'ici, ou peutêtre la femme qui fût capable de m'inspirer ces sentiments. 11 me semble, et de très bonne foi, que rien ne me serait plus doux que d'aimer fidèlement, etde toutes les forces de mon cœur, et de ne rien voir au delà de mon amour. Voulez-vous en faire l'expérience ?...

Elle reprit son air fantasque et son ton ironique :

— Mais pourquoi serait-ce moi? Cherchez une autre victime ! Je ne vous ai rien fait. Ayez un peu de pitié !

— Oh ! je ne vous demande rien, que de me permettre de vous aimer...

— Mais je le permets à tout le monde !

— De vous le dire... poursuivit-il.

— Ah ! voilà déjà des exigences exorbitantes 1

— Etde ne point, de propos délibéré, refuser de vous laisser convaincre.

— Vous ne préféreriez pas, tout de suite, mon cœur offert, à genoux, et sur un plateau d'argent?

— Oh ! je ne prétends même pas obtenir votre cœur. . .

— Alors?

— Votre main seulement, dit-il en riant. Votre belle main blanche me suffiraittout d'abord. Le cœur viendra après, j'en suis bien sûr.

— Présomptueux I

— Ce n'est pas de la présomption, c'est la conscience très forte de l'amour sincère que j'ai pour vous.

— Depuis huit jours?

— Depuis le jour où je vous ai vue, pour la première foisi

Il lui dépeignit alors l'impression qu'il avait ressentie, en se rencontrant avec elle, chez M™° de Fontenay et le souvenir qu'il en avait gardé, et sa joie en la retrouvant. Il était plein de conviction et de chaleur ; il toucha Lucie. Elle devintmuette et nerailla plus. Elle commençait à être étonnée vraiment de cette transformation, et elle était sur le point d'en savoir gré à Paul, presque de s'en enorgueillir comme d'une victoire. Il avait pris une de ses mains, et la tenait doucement serrée entre ses doigts, charmé qu'elle ne la retirât pas. Et en réalité, elle ne s'apercevait point qu'il l'avait prise. Elle réfléchissait, très sérieuse, comme toutes les femmes du Nouveau Monde, quand ce grand mot est prononcé : le mariage. Non qu'elle songeât à épouser Gravant, mais parce que, pour la première fois, l'idée du mariage se matérialisait à ses yeux, et sepersonnifiait en un homme qui pouvait, si elle y consentait, devenir son mari.

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Elle le regarda, pour lapremioro lois, attentivenienl, comme pour discerner son caractère dans les lignes de son visage. Il avait des traits charmants, mais un pou efféminés, et, par une mystérieuse comparaison, la mâle et fi ère ligure du comte s'évoqua devant elle. Et il lui parut qu'auprès d'Armand, Paul était un véritable enfant. L'homme, par qui elle aurait voulu être aimée, protégée, défendue dans la vie, tétait ce soldat vigoureux et hardi. Mais une ombre glissa sur sa pensée, au souvenir des mois écoulés, pendant lesquels il venait si attentionné, si affectueux passer de longues heures avec elle. Ne l'aimait-il pas, lui, qui était séparé d'elle par des obstacles insurmontables ? Il n'avait jamais prononcé une parole qui pût le laisser croire. Et pourtant, de Gravant ou de lui, s'il avait fallu décider lequel était celui qui était épris, et le plus ardemment, avec un amer regret, Lucie eût été obligée de convenir qu'elle croyait que c'était lui.

— Que méditez-vous? lui demanda le baron, inquiet de la voirrester silencieuse. Songez-vous à devenir plus indulgente pour moi ?

— Je ne le crois guère I Je n'ai pas une confiance absolue dans vos attendrissements soudains. Vous êtes dépaysé, voilà la vérité. Vous cédez à l'ennui superlatif des stations balnéaires, vous cherchez de la distraction, et vous m'avez fait la faveur d'un flirt... Vous vous êtes dit: Voilà une jeune personne qui arrive d'Amérique, elle serapeut-être différente des autres... Elle m'aidera, par une petite guerre sentimentale, à gagner l'époque de la chasse... Est-ce cela?

— Tout à fait! répondit Gravant avec un calme parfait. Et vous en aurez la preuve prochainement.

— Et cette preuve sera...?

— La preuve la plus concluante qu'un homme puisse donner de son amour.

— Je l'attends avec curiosité.

Comme elle prononçait ces paroles, un bruit léger la fît se retourner : elle se leva vivement. Le comte de Fontenay, très pâle, était debout derrière elle.

— Il y a longtemps que vous êtes là? lui demandât-elle avec embarras.

— Je viens d'arriver, dit-il d'une voix altérée. Ces dames m'envoient vous chercher. Il est temps de repartir.

— Quelle heure est-il donc?

— Trois heures.

— Déjà!

Il eut un sourire railleur, et réunissant Paul et Lucie d'un geste :

— Je vois que le temps ne vous a pas paru long! Son visage, son accent, son attitude, révélaient une

douleur si réelle, ^i profonde, quoiqu'il s'efforçât de rester impassible, que la jeune fîlle en fut saisie et qu'elle demeura silencieuse. Ils reprirent lentement le chemin de l'auberge. La voiture et les chevaux attendaient à la porte. Le comte se tournant vers Paul qui marchait auprès de lui :

— Veux-tu avoir la complaisance de prévenir nos amis que nous partirons quand il leur plaira.

— Très volontiers.

Il disparut dans la cour. En un instant, Armand et Lucie, restés seuls, échangèrent des regards pleins de trouble. Les reproches les plus violents montaient aux lèvres du comte, et il ne les retenait qu'à grand'peine. Enfin, ne pouvant plus se contraindre, il saisit M'^^ Andrimont par le poignet, l'attira à lui, et la regardant jusqu'au fond du cœur :

— Il vous a dit qu'il vous aimait, n'est-ce pas? L'âpreté du ton, la forme injurieuse de la question,

la façon presque brutale dont il l'avait saisie irritèrent .la jeune fille, et, soutbuant son regard, avec une rudesse pareille elle riposta :

— N'a-t-il donc pas le droit de me le dire, et n'ai-je pas, moi, le droit de l'écouter?

Les yeux d'Armand vacillèrent, ses lèvres tremblèrent et des gouttes de sueur perlèrent sur son front :

— Il vous l'a dit, reprit-il. Et vous, que lui avez-vous répondu?

— Que vous importe?

Il dit, d'une voix presque étouffée par les larmes :

— Lucie, ménagez-moi, je vous en prie. Je ne suis pas heureux.

Elle le regarda plus doucement. Sa tristesse si vraie avait rouvert le cœur de la jeune fille. Elle hocha la tête gravement ;

— Comte, je partirai, dit-elle, si je dois être une cause de souci pour vous.

— Non, fit-il, avec un air suppliant, ne vous fâchez pas. Soyez assez bonne pour me dire ce que vous lui avez répondu.

— Eh bien! je lui ai répondu qu'il y avait, ici, pour mi, d'autres distractions que de me faire la cour.

Le visage d'Armand s'éclaira de joie» il s'inclina devant la jeune fille, et, k voix presque basse, comme s'il ivait honte de ce qu'il disait, il murmura :

— Merci.

Après le dîner, dans le jardin de la villa Fontenay, le long des corbeilles qui sentaient bon, en face de la mer qui battait les dunes de la plage de ses flots murmurants, pendant que M. et M™^ Trésorier causaient avec Armand, Paul de Gravant, ayant la comtesse à son bras, se promenait lentement. Ils parlaient à voix basse, évitant de se rapprocher du groupe de leurs amis, comme s'ils craignaient d'être entendus. Presque au sortir de table, et le café servi sur la terrasse, pendant que les cigarettes s'allumaient, Mina et le cousin de son mari, comme s'ils eussent été mus par une pensée pareille, s'étaient réunis. ^

— Vous avez accaparé W^^ Andrimont, tantôt, dit la comtesse à Paul d'un air détaché, mais en examinant le jeune homme du coin de l'œil.

— En auriez-vous été mécontente ? demanda Gravant.

— En aucune façon. Je suppose que ce petit tête-à-

2a6 LES BATAILLES DE LA VIE.

tête vous a fait plaisir. Et je ne suis pas assez égoïste pour m'en plaindre.

— Avouez que j'ai été bien inspiré de prollter de l'occasion, puisque miss Lucy nous a fait faux bond ce soir?...

— Elle avait paru, en revenant, moins gaie qu'en partant. Et, une heure avant le dîner, elle m'a fait prévenir qu'elle ne serait pas des nôtres. Elle est un peu fantasque...

— C'est peut-être par là qu'elle est si séduisante.

— Elle vous plaît, décidément?

— Je ne m'en cache pas.

— Et vous le lui avez dit?

— Je le lui ai dit.

La comtesse s'arrêta, regarda en face le baron, avec ce qu'il appelait « son air princesse », et d'une voix très douce :

— Jem'en doutais, etc'estpourquoij'ai voulu causer un instant avec vous ce soir. Vous êtes un galant homme , Paul, et vous comprenez les obligations que m'impose l'hospitalité donnée par moi à notre parente. En entrant dans mamaison, Lucie s'estplacéemoralementsous ma protection. Mon âge me permet de la traiter comme si elle était ma fille : j'ai donc lieu de vous demander affectueusement quelles sont vos intentions.

— Mes intentions, chère comtesse? répondit le baron avec un épanouissement de son visage. Elles sont très simples, etje ne les ai pas dissimulées à M^^^Andrimont, Je l'ai tout simplement priée de bien vouloir m'accorder sa main.

DKRMER AiMOUR. 227

— Vous avez fait cela, vous, Paul ?dit la comtesse, avec une émotion qu'elle s'efforçait de cacher.

— J'ai fait cela. Mais est-ce donc si extraordinaire?

— Non, certes.

— J'ai trente ans. Je suis libre, riche, M"^ Andrimont me plaît, elle ne dépend que d'elle-même. Je Tadore, et, si elle veut y bien consentir, je l'épouse.

— Voilà ce que vous lui avez dit, pendant que vous paraissiez si occupé à contempler le cours de la Dives ? -

— Oui, comtesse, assis sur des planches, qui exhalaient une délicieuse odeur de sapin. Je n'ai pas choisi , l'endroit. J'aurais aussi bien fait ma déclaration dans votre salon, et mollement installé sur un fauteuil en satin capitonné. Mais elle n'aurait été ni plus sincère ni plus enthousiaste.

— Et comment a-t-elle été accueillie ?

— Je voudrais pouvoir vous avouer, d'un air avantageux, que ça a été avec faveur. Mais je suis trop véridiquepour cela. Miss Lucy m'a écouté, et très gracieusement. Elle m'a même répondu, avec beaucoup dt bonne humeur, mais je dois dire qu'elle n'a peis paru me prendre au sérieux. Vous savez, comtesse, qu'il n'entre pas dans mes idées déjouer le mélodrame : je n'ai pas l'encolure d'un Antony ou d'un Didier. Je ne me suis donc pas roulé par terre, avec des cris de fureur et de désespoir, mais j'ai le sentiment d'avoir déployé tout ce qu'il m'a été départi d'éloquence. J'étais convaincu, j'étais enflammé, ma foi, j'ai donné, en toute franchise, le fond de mon sac à séductions. Et j'ai le regret d'avoii à vous confesser que ça n'a pas pris du tout!

— Alors?

— Alors, qu'est-ce que vous voulez que je devienne, si' vou^ ne m'aidez pas? Je me suis rapproché de vous, «esoir, pour vous conter mon entreprise, et vous prier de vous y intéresser. Une femme, et surtout une femme «ommevous, est un allié décisif pour un pauvre garçon iel que moi. Vous l'avez dit vous-même, tout à Theure, vous avez sur M''*" Andrimont une autorité morale. Eh £ien ! exercez-la en ma faveur. Et vous aurez fait deux Jï'eureux, jepuisledire, car moi je l'aime, et je réponds que si elle n'a pas déjà donné son cœur à un autre, je saurai me faire aimer d'elle.

A ces mots : « si elle n'a pas déjà donné son cœur àun autre » , Mina tressaillit. Un pli creusa son beau front, et ses yeux se cernèrent de noir. Le souvenir de ses soupçons anciens la ressaisit. Mais elle se calma avec cette pensée : N'est-ce pas l'épreuve la plus décisive que je vais tenter? Si Armand accepte, avec tranquillité, l'idée de ce mariage, si je puis décider Lucie à épouser Paul, lotit est sauvé. La combinaison, qui se réalise en ce moment, n'est-elle pas celle que j'ai préparée, sur le conseil de mon vieil ami? Alors pourquoi craindre, au lieu d'espérer? Il faut me réjouir d être si promptement et si sûrement arrivée à mes fins.

Malgré ces raisonnements, qu'aucune discussion ne pouvait affaiblir, Mina ne parvenait pas à dominer le trouble qui s'était emparé d'elle. Pendant trois mois, elle s'était engourdie dans une sécurité de commande, aa*ais, en une minute, elle venait de retrouver toutes ses inquiétudes et toutes ses préventions. Elle n'était

point d'un caractère à reculer devant une lutte suprême. Au contraire, elle devait la rechercher. Le doute était pour elle le pire des maux. Et, pour en sortir, elle pouvait Jc. . ojoudre à tout. Elle raffermit donc son regard, et s'adressant à Paul :

— Comptez absolument sur moi. Ce qu'il sera nécessaire de dire, ou de faire, pour décider Lucie, je le dirai et le ferai.

— Alors je suis donc sûr de réussir, dit-il avecjoie.

— Avant tout, sachez être discret, et ne sonnez pas mot de ce que vous venez de me confier, à aucune des personnes qui sont ici. Vous m'entendez bien, aucune, pas même Armand, ne doit connaître vos projets. C'est une des conditions indispensables du succès.

— Soyez tranquille, je serai muet.

— Rapprochons-nous de nos amis. On commence à remarquer notre conciliabule. N'ayons pas l'air de conspirer.

Ils revinrent sur la terrasse. L'air était tiède et les fleurs, rafraîchies par labrise de la nuit, répandaient des parfums délicieux. Le ciel était resplendissant d'étoiles et, au-dessus de la colline boisée, qui s'étend vers Vil- 1ers, la lune montrait son mince et clair croissant.

— N'est-il pas l'heure d'aller au casino? demanda le baron Trésorier. 11 y a une sauterie ce soir. Nous regarderons danser les petites étrangères.

— Allez seuls, dit Mina : je suis un peu lasse. Allez aussi, Armand, si cela vous tente.

— Non, je vous remercie : je préfère rester avec vous. Mina rougit; une chaleur lui brûla la poitrine, à la

:2oO LES iJATAiLLES DE LA VIE.

pensée que roccasion s'offrait d'elle-même d'engager avec Armand la partie suprême. Elle fit un geste décidé etdit, d'une voix que l'émotion rendait presque rauque :

— Restez donc.

Ils demeurèrent seuls et lentement remontèrent au salon. La comtesse s'installa sur un fauteuil bas, près de la petite table où étaient rangés ses menus ouvrages, et suivit des yeux, pendant un instant, son mari qui marchait de long en large, l'air absorbé. Puis, comme il se trouvait en face d'elle :

— J'ai causé longuement avec Paul, ce soir, dit-elle^ et de choses qui nous intéressent tous.

— Ah! fit-il, en levant la tête brusquement.

— Oui, j'avais, depuis quelque temps déjà, remarqué qu'il était très assidu auprès de Lucie, j'ai tenu à pressentir un peu ses intentions... .

— Et il vous les a dites? demanda Armand d'un ton sardonique.

— Il me les a dites.

— Et elles sont?...

— Oh 1 tout à fait satisfaisantes pour nous... Il désire l'épouser. /

— Fort bien! Mais entre ses désirs et leur réalisation^ il y a un petit obstacle : c'est la volonté de M"® Andrimont.

— Cette volonté, la connaissez-vous donc?

— Oui, je la connais. J'avais, comme vous, constaté que Gravant s'occupait de Lucie, et pendant que vous interrogiez l'un, moi j'interrogeais l'autre.

— Et elle vous a répondu... ?

— Que Paul ne lui plait pas.

^me ^Q Fontenay inclina la tête sur sa poitrine, et soucieuse,garda,pendantuneminute,lesilence. Quelle étrange préoccupation avait poussé Armand à faire une enquête pareille à celle qu'elle faisait elle-même? N'avait-il pas obéi au même sentiment de jalouse inquiétude qui la poussait? Et, ainsi qu'elle était avide desavoir s'il ne pensait pas obscurément à Lucie, il était, lui, ardent à chercher si Lucie ne favorisait pas Paul. Elle reprit, décidée à pousser Armand aussi loin qu'il serait possible :

— C'est ce que Paul m'a dit ce soir, car il ne s'en fait pas accroire. Mais il n'a pas été découragé par l'aimable persiflage de Lucie II compte continuer à s'occuper d'elle, il ne désespère pas, à force d'assiduité, d'arriver à la convaincre. Il m'a demandé mon appui, et je le lui ai promis.

Le visage d'Armand se contracta, ses traits se durcirent et, d'une voix âpre :

— Peut-être eût-il été mieux de vous désintéresser de cette entreprise... Je crois que le devoir d'une bonne maîtresse de maison est de ménager la tranquillité deses hôtes. Avez-vous attiré chez vous M*^'^ Andrimont^ pour l'exposer ayx importunités de vos amis?

— Je ne crois pas que Gravant lui soitimportun. Elle n'a pas pris au sérieux la demande, très formelle, qu'il lui a faite, mais, à la réflexion, son impression peut changer. Il n'est point rare de voir une jeune fille dire non,pendantlongtemps,etfmirpardireoui. Jenepense pas que Lucie puisse trouver mieux que votre cousin. . .

— 11 ne lui plaît pas!... Et je le comprends: il n'a rien pour lui plaire. Il est léger, sans cesse occupé de lui-même, coquet et vain comme une femme... Gomment voulez-vous que le caractère ferme, l'esprit mûri et solide de M"'' Andrimont s'accorde avec cette frivolité et cette inconsistance?... Mais, s'ils se mariaient, ce serait elle qui serait le guide, le conseiller, le maître., l'homme enlîn!...

— Eh bien I Peut-être y aurait-il là une chance toute particulière de bonheur pour l'un et pour l'autre...

— Oh ! je vous en prie, ne faites pas d'expériences matrimoniales dans notre famille !

— Vous ne pensez pas cependant que Lucie restera vieille fille? Si ce n'est pas Gravant, ce sera un autre!

A ces mots, le visage d'Armand devint si pâle qu'on eût dit que tout son sang s'était porté au cœur. Ses yeux brillèrent d'un feu sombre. 11 se détourna, pour cacher l'altération de ses traits, et, s'asseyant dans l'ombre, il resta silencieux et immobile. Il lui eût été impossible de parler. Il avait la gorge sèche etles lèvres trerhblantes.

— Elle rencontrera certainement quelqu'un qui lui plaira, continua M""" de Fontenay. Qui sait si celui-là vaudra Paul, qui malgré ses imperfections est un exceL lent garçon... Ne voulez-vous donc pas vous joindre à moi pour raisonner Lucie ?

Il fit un effort, et répondit :

— Non !

Elle s'approcha de lui, et le regardant fixement :

— Je vous ai contrarié en vous parlant de ces projets?

— Que voulez-vous que tout cela me fasse? Il rit amèrement.

— Si vous avez pris M'^* Andrimont pour une petite pensionnaire que l'on décide contre son gré à épouser un bellâtre quelconque, vous vous êtes trompée. Elle ne fera que ce qu'elle voudra faire.

— Mais ce qu'elle voudra faire sera certainement ce qu'elle devra faire.

— Jen suis convaincu.

Il prit un livre et Mina, en dépit de ses efforts, ne put rien lui tirer de plus. Elle était plus hésitante que jamais. Elle regardait son mari qui, sous la clarté du grand abat-jour, semblait lire paisiblement. Il était encore pâle,mais ses traits s'étaient détendus etoffraient l'apparence d'une sérénité parfaite. Que se passait-il derrière ce front poli, que ne coupait aucune ride? Que cachait le vague sourire de cette bouche, couverte par la longue moustache blonde pendante? Quelle étrange force de caractère avait Armand, s'il arrivait à apaiser le bouillonnement de son sang, les palpitations de son cœur, et à éclairer ainsi son visage? Mais au prix de quelles souffrances ! Il devait être torturé au dedans, et blasphémer et maudire dans le secret de sa pensée.

Elle remarqua qu'il ne tournait pas les feuillets de sonlivre.Doncilne lisaitpoint. Et sesyeux étaientrivés àcette page, avec une attention passionnée. Cette impassibilité était effrayante et Mina atterrée regardait ce liseur enfoncé dans son idée fixe, et comme en état de sommeil cataleptique. Que se disait-il? Oh I elle eût donné beaucoup pour le savoir. Était-ce son arrêt qui se

débaUait dans ce cerveau en combustion ? Et Armand, morne, silencieux, impénétrable comme le destin, décidait-il en ce moment de son avenir ? Elle fut sur le point de jouer le tout pour le tout, en posant une question brusque, à laquelle il fût impossible de ne pas répondre ? Peut-être d'un seul éclair illuminerait-elle les ténèbres, dans lesquelles elle continuait à se débattre avec horreur.

Elle se leva, pour résister à cette envie redoutable, espérant que le mouvement changerait le cours de ses idées. Elle alla s'asseoir sur un petit canapé, entre deux fenêtres, et là Armand cessa d'être sous l'inquisition de son regard. Elle ne voyait plus que son dos, qui se courbait, comme si son front, de plus en plus lourd, se fût penché davantage sur le livre. Ils restèrent ainsi, pendant un temps assez long, séparés par l'orage de leurs pensées. Enfin la pendule en sonnant parut réveiller le comte, il leva la tête et dit d'une voix sourde, presque brisée :

— 11 est onze heures !

Il se leva, Mina vint à lui :

— Vous vous retirez déjà ?

— Oui, si vous le permettez.

— Allez. Et dormez bien.

Il hocha la tête d'un air de doute, serra, d'une main brûlante, la main de sa femme, et sortit. Debout, pendant un instant, elle regarda la porte par laquelle il venait de s'éloigner ; puis, gagnant La table sur laquelle était posé le livre qu'il venait de garder, si longtemps, inutile devant ses yeux, elle le prit. C'était un roman

de Balzac : « Le Père Goriot. » Il s'ouvrit de lui-même, comme rompu par la pression prolongée des doigts, et, avec saisissement, elle vit que la page, sur laquelle Armand avait médité, était trempée de larmes. Pendant qu'il lui tournait le dos, sûr de n'être pas vu par elle, il avait pleuré. Elle en avait la preuve dans cette feuille de papier brouillée par l'eau amère tombée de ses yeux. Elle voulut savoir si le passage du roman pouvait être, pour Armand, une cause particulière d'émotion et elle lut le chapitre admirable où la fière Glaire de Bourgogne, trahie par son amant, le marquis d'Ajuda, quitte Paris et le monde, au milieu d'une dernière fête donnée par elle, et, sans espoir désormais, se retire dans une retraite qui ne sera pour elle qu'une halte avant la mort. Sur les lignes, où la douleur causée à la pauvre femme par l'abandon de cet homme, à qui elle s'était donnée sans réserve, était superbement dépeinte, les petites gouttes avaient plu serrées, comme si le cœur d'Armand avait fondu en cette triste rosée. Mina fut bouleversée par cette découverte. Elle avait voulu questionner, pour savoir à quoi s'en tenir. Le hasard ne lui répondait-il pas, sans qu'elle eût pris la peine d'interroger ? Oui, la situation de Glaire de Bourgogne offrait, avec sa situation à elle, une douloureuse ressemblance. Armand, pareil au héros du romancier, était sur le point de la trahir, et cependant, en lisant le récit des douleurs de la femme abandonnée, il pleurait. Quelle mystérieuse pitié élevait donc la voix, au fond de lui-même, en faveur de Mina ? Il était entraîné à tromper, et pourtant il plaignait sa victime et pieu-

rait sur elle. Voilà donc à quoi il pensait, immobile, son livre entre les doigts, quand elle l'observait ; c'était donc ]à ce qui lui avait arraché des larmes, quand, hors de la vue de sa femme, il avait pu s'abandonner sans contrainte à ses impressions.

Une tristesse immense s'empara d'elle, et, avec étonnement, en face de latrahison certaine, presque avouée, elle constataqu'elle était sans colère. Ces pleurs du coupable la touchaient profondément. Elle en ressentait une joie amère. Il luttait donc, il essayait donc encore de résister à la passion qui l'emportait? Devait-elle désespérer qu'il triomphât?

Elle monta chez elle, et, au lieu de se déshabiller, elle s'approcha de la fenêtre et, respira l'air de la nuit. Les lumières du casino brillaient dansl'éloignement et, à droite, de l'autre côté du mur couvert de lierre, le chalet de W^^ Andrimont profilait sur le ciel pâle l'arête de son toit découpé. Au rez-de-chaussée et au premier, des fenêtres étaient éclairées. Là aussi, on veillait. Un bruit de pas sur le sable du jardin attira l'attention de jyjme ^Q Fontenay. Elle regarda et découvrit une forme noire, qui marchait au pied delà terrasse. Elle reconnut Armand.

Il allait, d'un bout du parterre àl'autre, régulièrement, continuant sa veille, dans la solitude, croyant bien être à l'abri des regards, la fenêtre à laquelle Mina s'accoudait étant sombre. Sa douloureuse agitation persistait. Les yeux de la comtesse s'habituant à l'obscurité, elle le voyait très distinctement, les mains derrière Je dos, la tête penchée, suivant le même chemin d'un

mouvement automatique. Pendant une heure il se promena ainsi ; puis soudain, obliquant dans son parcours, il se dirigea vers la petite porte percée dans le mur et qui conduisait chez Lucie. 11 s'arrêta devant, comme s'il hésitait à l'ouvrir, puis il se décida, et, avec un trouble affreux. Mina le vit prendre la direction du chalet. Ou'allait-il faire là? Quelle nouvelle révélation, plus cruelle que toutes les autres, attendait la malheureuse femme? Armand s'entendait-il avec Lucie? Étaitelle leur dupe? Elle ne perdait pas des yeux le comte, marchant avec précaution le long d'une petite allée , et suivant l'ombre des arbres afin d'être moins facilement aperçu. Il arriva ainsi tout près du chalet et s'arrêta au pied de la fenêtre du rez-de-chaussée, au travers des vitres de laquelle brillait une tranquille lumière. Sa tête était à la hauteur du rebord de pierre de la croisée, il était immobile : il regardait. 11 resta, pendant un temps qui parut bien long à Mina, debout en observation, puis, tout à coup, il se rejeta en arrière et vivement se cacha derrière un massif.

Au même moment, la fenêtre s'ouvrit et la silhouette énorme de miss Griffith se dessina dans la clarté de la croisée. L'Anglaise sonda d'un regard la nuit, comme si elle cherchait à découvrir quelque chose, et de sa voix forte, qui parvint jusqu'à M™® de Fontenay, elle dit à Lucie, restée dans le fond de la pièce :

— Ce n'est pas Michigan... Il n'y a rien... Nous nous serons trompées...

Elle tira la persienne, poussa la fenêtre, et le rez-dechaussée devint sombre. Au bout d'une minute, Ar-

mand quitta l'abri de son massil, reprit le chemin qui l'avait conduit au chalet, franchit la petite porte et rentra dans le jardin de la villa. Il s'assit, dans l'obscurité, sur un banc, alluma un cigare et s'attarda à fumer, immobile, continuant sans doute à rêver.

Mina, rassurée, laissa échapper un soupir de soulagement et ferma doucement sa croisée. Il lui était facile de comprendre la scène qui venait de se passer sous ses yeux. Armand, après l'entretien qu'il avait eu avec elle, avait été entraîné par le désir de voir Lucie, peutêtre même de s'assurer qu'elle était seule, et que l'excuse donnée par elle, pour ne pas'^f'nir dîner à la villa, ne servait pas à lui assurer la liberté de recevoir Paul. Il était jaloux, le malheureux, et Mina savait de quelles folles suppositions la jalousie était capable. Il avait voulu surveiller, épier, entrer, qui sait?.. Et il avait regardé par la fenêtre du salon. Sans doute, quelque bruit trahissant sa présence, miss Griffith avait ouvert, croyant que c'était le chien de Lucie. Et le comte avait dû battre précipitamment en retraite.

Donc nulle connivence entre lui et la jeune fille. Aucun mystère, aucune déloyauté. Tout pouvait donc être encore sauvé, si M"« Andrimont consentait à épouser Gravant. Mais il fallait que M™*' de Fontenay se hâtât de tenter la manœuvre suprême, qui devait décider du salut ou de la perte de sa tranquillité . Un jour d'hésitation et de retard pouvait laisser se produire un incident, qui anièneraitun éclat irréparable . Mina, dans une situation aussigrave, livrée à elle-même, sentit, pour la première fois, chanceler sa ferme volonté. Elle eut des hésitations

sur ce qu'elle devait faire, f t vit tout obscur devant elle et autour d'elle. La trempe admirable de son esprit, si vigoureux et si délicat, s'altérait dans ces terribles débats, la droiture de sa conscience se faussait, et, par instants, il lui semblait qu'elle perdait le sens du juste et de l'injuste, du permis et du défendu.

Elle voulut donc, pour ne point faillir à ce qu'elle se devait à elle-même, pour ne point déroger à la fierté de son caractère, s'éclairer des avis du prudent et dévoué conseiller, qui l'avait guidée et soutenue aux heures troubles et périlleuses. Elle envoya une dépêche au marquis de Yillenoisy pour le prier de venir auprès d'elle. Le vieillard passait l'été dans une terre, près de Gaen. En quelques heures, il lui était facile de rejoindre M"' de Fontenay. Elle savait qu'il ne résisterait pas à sa prière pressante. Déjà réconfortée, elle put dormir. Le lendemain, àl'heure du déjeuner, elle appritque, dès le matin, Armand était parti en bateau pour le Havre, en prévenant qu'il ne rentrerait que tard dans la journée. En même temps, elle recevait la réponse du vieux diplomate.il annonçait son arrivée pour le lendemain.

L'absence du comte facilitait l'exécution de la promesse, faite par Mina, de parler à M'^^ Andrimont en faveur de Gravant. Sûre de ne point être interrompue, vers trois heures, la comtesse se rendit au chalet, où elle savait que la jeune fille était seule, miss Griffith étant partie à grands pas dans la direction de Trouville. Elle arriva à la porte du petit salon, dans lequel Lucie avait coutume de se tenir, et, sans frapper, familièrement, elle entra. Assise près de la table, vêtue d'une

robe grise très simple, Lucie était occupée à dessiner une broderie sur un canevas. En entendant ouvrir la porte, elle tourna la tête, et son visage s'éclaira d'un sourire. Elle se leva, alla à la comtesse, lui serra la main, l'amena près d'un canapé, et s'asseyant sur un petit siège bas :

— Qui me vaut le plaisir de vous voir ici? demandât-elle, de sa voix grave. Serais-je assez heureuse pour pouvoir vous être bonne à quelque chose ?

— Je viens à vous comme ambassadrice, dit M"® de Fontenay, et je vous demande, après m'avoir bien accueillie, de vouloir bien m'entendre.

Le clair regard de la jeune fille se voila, comme d'un nuage d'inquiétude, et ses sourcils se tendirent, mais l'expression de son visage demeura affable.

— Êtes-vous inquiète du résultat de votre négociation? demanda-t-elle. Ce que vous avez à obtenir estil donc si difficile?

— J'en ai peur. Ou plutôt, celui au nom duquel je me présente a lieu de craindre, car vous n'avez pas été encourageante pour lui...

Lucie demeura silencieuse, les yeux fixés sur M""® de Fontenay, attendant qu'elle s'expliquât plus complètement et ne lui facilitant pas l'explication.

— Il s'agit, continua celle-ci, de Paul de Gravant, qui est venu me faire ses doléances et me prier d'être son intermédiaire auprès de vous. Il pense que peutêtre vous aurez l'oreille plus ouverte à des paroles prononcées par moi, et il me charge de plaider la cause de son bonheur. .

— La cause de son bonheur? répéta M"® Andrimont. En est-il bien sûr? Je vous répondrai ce que je lui ai répondu à lui-même. C'est une fantaisie qui passera, remplacée par une autre fantaisie. Eh bien ! qu'il en prenne son parti, tout de suite, et qu'il s'adonne à un nouveau caprice. Il n'aura point de peine à oublier une femme d'un aussi mince mérite que moi, et il aura au moins cette satisfaction d'avoir respecté mon repos.

— Vous déplaît-il à ce point que vous refusiez même d'examiner sa demande?

— Non certes! C'est un charmant homme, et qui m'est très agréable, comme compagnon. S'il veut borner son ambition à des relations de simple amitié, je m'y prêterai du meilleur cœur.

— Alors est-ce donc le mariage qui ne vous convient pas?

— Peut-être, est-ce, en effet, le véritable motif de mon éloignement. Je n'ai aucun désir d'aliéner ma liberté. Je me trouve très heureuse comme je suis, et je regretterais de changer ce sort, très satisfaisant, contre un autre, qui pourrait l'être moins. On sait bien ce qu'on quitte, on ignore ce qu'on prend. La sagesse est de s'en tenir à une honnête moyenne. Or, cette honnête moyenne, le célibat me la donne. Je serais bien folle d'y renoncer.

— En ce moment, votre raisonnement est juste, mais, un jour , il cessera de l'être , et alors il sera trop tard pour modifier votre existence. Vous êtes jeune et cependant vous avez eu déjà le malheur de perdre tous les vôtres^ Vous avez connu les tristesses de l'isolement. Ne crai-

gnez-vous pas de les connaître encore? Rien ne remplace les inaliénables affections d'une famille à soi. Je vous en parle par expérience : je n'ai pas d'enfant, et c'est une véritable douleur pour moi. La vieillesse vient et je n'ai, pour me rattacher à la vie, que la tendresse de mon mari.

A ces mots, prononcés avec une émotion profonde, Lucie tressaillit. Elle regarda attentivement la comtesse et, dans ses yeux inquiets, sur ses lèvres pâlies, elle devina l'angoisse qui la bouleversait, et l'importance désespérée de la tentative faite par elle. Épreuve nouvelle, sans doute, pour s'assurer de l'état d'âme de celle qu'elle soupçonnait d'être sa rivale. Supplication adressée à sa générosité, pour qu'elle fournît une preuve de la liberté de son cœur. Cette preuve, c'était son consentement à la demande du baron de Gravant. Cette exigence la révolta. Quoi ! Il lui fallait, pour obéir à une jalousie aveugle, sacrifier sa liberté, engager son existence entière, épouser un homme qu'elle n'aimait pas! Là, une voix s'éleva dans sa conscience, disant : <( Est-ce parce que tu n'aimes pas celui qu'on te propose ? Ou plutôt parce que tu as devant les yeux celui qu'il est criminel pour toi d'aimer?»

Elle frémit, à l'idée que la comtesse avait pu, en même temps qu'elle, faire cette supposition. Tout lui parut préférable à une telle humiliation, et elle se sentit prête à fournir toutes les preuves qu'exigerait la défiante jalousie de M°»^ de Fontenay. Mais d'abord elle voulut fixer ses doutes, et affectant un grand calme :

— Vous me parlez beaucoup de moi, dit-elle. Mais je

pense que ce n'est pas uniquement pour moi que vous vous intéressez à ce projet. Vous pensez un peu aussi à M. de Gravant. Croyez-vous que je sois bien la femme qu'il lui faut? Êtes-vous sûre que je pourrai le rendre heureux?

— Il vous aime.

— Mais moi, il faut que je ne lui accorde pas ma main, comme par contrainte... Il ne saurait manquer de s'en apercevoir, et sa fierté devrait s'en offenser...

— Par contrainte ! répéta M™^ de Fontenay. Vous ne l'épouseriez que contrainte? En aimez-vous donc un autre ?

— Et si cela était? s'écria Lucie avec force.

La physionomie de M™^ de Fontenay exprima une telle douleur que la jeune fille ajouta, atténuant la rudesse de sa réponse :

— Ne serait-ce pas possible? M'en refusez-vous le droit?

— Ce serait donc chez moi que vous l'auriez rencontré? dit la comtesse sans répondre. Vous m'avez dit, vousmême , que pendant votre séj our à Neuilly vous ne voyiez personne. Si le choix que vous avez fait est louable, n'hésitez pas aie déclarer... Vous agirez ainsi avec délicatesse envers un homme qui vous aime véritablement.

La vie de Mina paraissait dépendre de la réponse de M"^ Andrimont. Elle attendait palpitante, les mains agitées, les yeux nageant dans des larmes prêtes à couler. Comme la jeune fille, devant cette torture dont elle était Fauteur, restait silencieuse, tremblante aussi d'émotion :

— Par grâce, reprit M™° de Fontenay, ayez le courage de tout me dire. Il y a, entre vous et moi, Lucie, un secret qu'il faut que je connaisse. Je vous ai traitée comme mon enfant, dès le premier instant où je vous ai connue, je vous ai voué une affection véritable, payez-moi de cette affection par votre franchise. De vous à moi, il n'est pas besoin de beaucoup de paroles, pour que les choses soient comprises... Je souffre, je suis malheureuse, vous pouvez beaucoup pourmoi... Je ne vous demande qu'un seul mot... Mais décisif, mais sans retour...

En un instant, devant Lucie les jours écoulés s'évoquèrent. Elle eut le sentiment très net qu'en acceptant l'hospitalité que M"'® de Fontenay lui avait offerte, elle avait contracté des devoirs envers elle. Sans doute sa résolution n'avait pas été prise librement, et depuis qu'elle s'était trouvée en présence de Mina, elle avait été entraînée à une suite de concessions, qui l'avaient mise dans un état de complète sujétion. Toujours pour ménager la tranquillité des autres, elle avait été obligée de compromettre la sienne. Et maintenant, emportée dans l'engrenage, elle était menacée de difficultés plus graves que toutes celles auxquelles elle avait déjà été exposée. 11 lui fallait se décider en une minute, et sans paraître hésiter. Était-ce possible?

Dans le désarroi de sa pensée, elle voulut gagner du temps, ne rien donner au hasard, résister à la tentation de tout terminer fièrement par une rupture sans raccommodement possible. Elle se sentait forte de sa conscience. Elle n'avait rien faitde mal. Pourquoi étaft-on

venu la troubler dans sa retraite ? Que lui voulaient tous ces gens, qui semblaient acharnés après elle? Armand, Paul et Mina, tous s'employant à la tourmenter, à disposer d'elle, et à annihiler son indépendance, à laquelle elle tenait par-dessus tout.

Ilsufûsaitd'unmot, pour briserles liens danslesquels elle se trouvait enfermée. Liens faits de convention mondaine, de préjugés sociaux, de mesquineries, de petitesses qui répugnaient à la libre et sauvage Lucie. Mais ce mot devait rendre inutiles les efforts auxquels elle s'était prêtée, pour assurer le bonheur de Mina. Toute cette œuvre de salut qu'elle avait jugée nécessaire, elle la détruisait. Le souvenir de la tendre et délicate bonté de M™^ de Fontenay lui amollit le cœur, et lui donna la force de se contraindre. Elle fit à cette noble femme, une fois de plus, le sacrifice de sa franchise et de son orgueil. Elle la trompa, uniquement pour lui éviter une peine immédiate.

— Vous voulez me forcer à m'engager, dit-elle, avec douceur. Vous m'imposez de prendre une décision. Eh bien! soyez donc satisfaite : je ne repousse pas la demande de M. de Gravant. Qu'il sache me plaire et, puisqu'il faut absolument, selon vous, que j'enchaîne ma liberté, autant ce maître-là qu'un autre.

— M'autorisez-vous à le lui dire? demanda M™« de Fontenay, croyant àpeine aune si heureuse conclusion de ce redoutable entretien.

— Je vous y autorise, mais pas avant demain. Je veux avoir encore cette soirée à moi, pour me préparer à subir le choc de sa galanterie.

Elle riait en parlant ainsi, et Mina sentit son cœur se détendre et s'apaiser. Elle avait tant besoin de croire qu'elle ne douta pas de ce que Lucie venait de lui dire.

— Soit, pas avant demain. Mais, je vous en prie, chère enfant, voyez les qualités de Paul, et oubliez ses défauts, bien légers... Resserrez les liens qui nous unissent à vous, soyez doublement notre parente. Assurez votre situation dans le monde . Faites la joie d'un homme qui ne vivra que pour vous... Lajoie des autres, voyezvous, c'est encore ce qu'ily a de plus doux dans la vie.

— Je le sais, répondit gravement M"^ Andrimont.

— Quanta moi, qui vous ai un peu tourmentée pour obtenir votre consentement, croyez que je vous remercie de m'avoir entendue... oh! de toute mon âme !

Un élan de tendre repentir poussa M™'' de Fontenay vers Lucie. Elle la saisit dans ses bras, et posa ses lèyres chavides sur le front blanc de la jeune fille, lui prouvant toute sa reconnaissance dans une étreinte, et, sans ajouter une parole, elle la quitta.

Restée seule, Lucie réfléchit. C'était fini : il lui devenait impossible de continuer à vivre dans l'intimité de IH«e ^Q Fontenay. Avant tout, elle voulait rester maitresse d'elle-même, et, si elle avait cédé aux instances de la comtesse, c'était avec l'intention arrêtée de se soustraire à cette tyrannie, qui prétendait lui imposer pour mari un indifférent. Mais, pour reprendre son indépendance, il fallait partir, et partir c'était avouer que les soupçons,quis'égaraientsur elle, étaientfondés. Allaitelle se donner ainsi à elle-même un pareil démenti? Allait-elle au^cr;=f^r les jugementsles plus sévères, s 'ex-

poserauxcalomnies, se perdre en un mot?Et pourquoi?

Elle chercha un autre moyen de sortir d'embarras, mais elle ne vit, de tous côtés, que des issues humiliantes et difficiles. Expliquer la situation à Armand, c'était s'exposer aune explosion, qui pouvait avoir les plus dangereuses conséquences. Parler à M. de Gravant et s'en remettre à sa loyauté, c'était compromettre le comte et se compromettre soi-même. Quoi qu'elle fit, il n'en pouvait résulter que des difficultés et des périls. Elle ne songea pas un instant à se confier à miss Griffith. Son orgueil répugnait à la confidence de ses ennuis. Elle se proposa de donner, comme prétexte à une absence momentanée, l'obligation pour sa dame de compagnie de passer en Angleterre, afin de régler des affaires de famille. Huit jours de déplacement, qui se prolongeraient et se termineraient par une séparation définitive. Ge qui se passerait derrière elle quand elle serait loin, lui importait peu.

Pendant que M'^^ Andrimont tournait dans sa tête le problème de sa libération, sans lui trouver une solution très nette et très satisfaisante , M"^® de Fontenay» rentrée chez elle» avait une surprise agréable : le marquis de Villenoisy venait d'arriver plus tôt qu'elle ne l'attendait, et descendu à l'hôtel des Roches-Noires, s'était tout de suite présenté à la villa. Il était assis au salon. A la vue de son vieil ami, la comtesse poussa une exclamation de plaisir. Elle était dans un de ces instants de plénitude de cœur, où tout est joie. La présence du marquis, appelé dans une heure de détresse et paraissant pour assister au triomphe, lui sembla tout à fait

douce. Elle eut un mouvement d'expansion, et allant h lui les mains tendues, le bonheur épanoui sur les lèvres et rayonnant dans les yeux :

— Que je suis contente de vous voir! s'écria-t-elle. Il la regarda, avec un air de joyeuse surprise, etretc-

nant la belle main de Mina entre ses doigts :

— Ah I ah ! Voilà qui va bien ! Je craignais de n'avoir à entendre que des soupirs ; il me plaît beaucoup d'être accueilli avec des sourires.

— Oui, quand je vous ai écrit, j'étais affreusement tourmentée, mais maintenant tout est calme, l'horizon s'estéclairé. Je suisun peu folle, depuis quelque temps, et je prends mes craintes pour des réalités. Heureusement, j'ai eu affaire à une personne plus raisonnable que moi...

— M"^ Andrimont?

— Oui, M'^*' Andrimont...

— Vous aviez été reprise de vos inquiétudes?...

— Oh ! pas à son sujet, grand Dieu ! La brave enfant ! C'est le cœur le plus honnête qui soit!...

— Armand alors?

— Oui, Armand, plus troublé, plus sombre qu'il ne l'avait jamais été.

— Il s'occupe toujours d'elle?

— Sait-on exactement à quoi s'en tenir avec lui? Mais nous touchons à la conclusion que vous m'avez indiquée vous-même. Paul de Gravant est amoureux de Lucie, il veut l'épouser, et, après beaucoup d'hésitation, elle ne repousse pas sa prétention.

— Elle vous l'a déclaré?

— 11 n'y a qu'un instant... Elle demande seulement qu'il n'en soit pas parlé jusqu'à demain.

— Pourquoi?

— Pour s'habituer à l'idée de ce changement si sérieux dans sa vie.

— Elle ne s'y décide donc pas de bon gré? '

— Elle n'est pas très fixée sur ce qui lui plaît ou ne lui plaît pas. L'idée du mariage l'effraie, le mari la rassurera.

Le marquis était devenu rêveur. Sa physionomie prit une expression de gravité soudaine. Dans cet atermoiement, exigé par Lucie, il pressentait autre chose qu'un caprice. 11 ne jugeait pas la jeune fille frivole, et ne la croyait pas capable de se résigner, comme une pensionnaire qui sort du couvent, à une union de convenance arrangée par la famille. Il avait pénétré cette nature altière, capable de toutes les violences et de toutes les générosités, mais hostile à toute solution banale et médiocre. Si Paul de Gravant n'avait pas su se faire aimer d'elle, si elle n'était pas entraînée, par un grand courantde passion, àdevenir sa femme, elle ne s'y résignerait pas pour plaire à Mina, et pour avoir un important état dans le monde. Un coup de cœur, inexpliqué, pour ce joli garçon, creux et sonore comme un brillant grelot, et elle était à lui. Mais l'épouser sans amour, c'était inadmissible.

11 y avait donc autre chose . Quelque stratagème , quelque faux-fuyant, pour échapper à une persécution, soit de la femme, soit du mari. Car Lucie, prise entre la tC dresse exaspérée d'Armand etlajalousie sourde de Mina,^

devait se trouver dans une situation intolérable. Il se promit d'étudier plus à fond les acteurs de ce drame obscur, de rechercher les motifs qui les faisaient agir^ et de tâcher de dénouer cette intrigue, sans que, d'un côté, on fût trop malheureux et que, de l'autre, on fût trop sacrifié.

— Ea bien! ma chère amie, s'il y a mariage, nous chanterons l'épitlialame, dit-il. Cependant ne péchez pas par un excès de confiance. Attendons la fin. Par exemple, lorsque Lucie sera la femme de Paul, je connais trop Armand, pour n'être pas sûr qu'il ne lèvera plus même les yeux sur elle.

La fin de la journée s'écoula gaîment. Le comte rentra pour le dîner, les Trésorier, Firmont, M™*^ de Jessac et Paul s'arrachèrent aux délices de la promenade des planches, sur la plage de Trouville, et revinrent tout bourrés des histoires qu'on y raconte. M'^° Andrimont fit son apparition, vers sept heures, escortée de la gigantesque et timide Griffith, pour qui c'était un supplice de dîner chez les Fontenay. La jeune fille était vêtue de blanc, et, quoique unpeu pâle, rayonnante de beauté. Elle affectait une grande liberté d'esprit, et parlait avec une vivacité nerveuse, qui dénotait un trouble intérieur. Elle avait pris la résolution d'annoncer son départ pour l'Angleterre, à la fin de la soirée, etla perspective de l'explosion de sentiments divers qu'elle allait provoquer lui causait une vive anxiété. Elle était cependant décidée.

Le marquis de Villenoisy , placé à côté d'elle , avait engagé la conversation pf Lucie lui avait aussitôt répondu,

DERMER AMOUR. 2ol

avec cette ironique fantaisie que son léger accent exotique rendait particulièrement piquante. Le vieux diplomate avait attaqué un sujet des plus scabreux, mais des plus fertiles, étant donnée la situation : du choix d'un époux et des conséquences de ce choix. Lucie l'avait laissé développer son thème, qui consistait à prouver qu'il n'y avait pas, dans la vie, de conditions fâcheuses dont il ne fût possible, avec du courage et de l'intelligence, de tirer un bon parti.

— Vous avez parfaitement raison, dit la jeune fille, et mon père m'a raconté, autrefois, comment dans les colonies pénitentiaires les mariages se font entre forçats. Il arrive des convois de condamnés des deux sexes. On les présente les uns aux autres, et ils s'épou- .sent, entre voleuses et assassins. Il paraît qu'il n'y a pas beaucoup plus de mauvais ménages qu'en Europe, quand on s'épouse entre honnêtes gens. Et là, au moins, on sait tout de suite à quoi s'en tenir. On n'a pas la douloureuse surprise d'apprendre, plus tard, trop tard, qu'on a épousé un scélérat ou une coquine. Enfin, si le mari, ou l'épouse, donne satisfaction à son conjoint et témoigne de quelque vertu, c'est tout bénéfice.

— Vous avez poussé mon raisonnement jusqu'au paradoxe, reprit le marquis. Mais ne croyez-vous pas qu'un homme, doué de beaucoup de raison et de volonté, puisse, sans crainte, épouser une femme frivole et vaine, s'il se sait aimé d'elle?

— Je crois que cet homme pourra arriver à la fin de sa vie, ayant usé ses jours dans une lutte incessante contre toutes les difficultés et tous les soucis que la

frivolité d'une femme peut lui causer. Mais pourquoi, accepterait-il de le faire, s'il n'y était pas contraint?.

— Ne peut-il y être entraîné par Tamour que cette femme a pour lui.

— Être aimé ! dit M^^^ Andrimont avec dédain. Qu'importe 1

Le marquis la regarda avec finesse, puis il répliqua vivement :

— Vous faites fi de l'amour î N'étes-vous pas aimée? A ces mots, Lucie eut un froid sourire :

— Aimée? répondit-elle. Toutes les femmes le sont. Mais peu le sont comme elles le voudraient être.

— Et serait-il possible d'obtenir que vous me confiiez quelles sont vos idées sur ce point?

— Mais c'est un programme que vous me demandez de formuler, dit M^*^ Andrimont d'un air railleur.

— A mon âge, ne craignez pas que j'en abuse. Elle répliqua avec vivacité :

— Oh I sinon pour vous, du moins pour les autres. Vous pouvez donner des conseils !

Le marquis se dit : Je suis percé à jour. Elle a deviné ma tactique, et je ne lui tirerai plus une parole sincère, en admettant qu elle ne se soit pas moquée de moi, depuis le commencement de cet entretien. Avant tout, couvrons la comtesse contre tout soupçon d'indiscrétion.

— Il vous parait peut-être singulier que je fasse des théories sur l'état conjugal, reprit-il, moi qui suis resté célibataire?

. — Vous êtes bien plus à l'aise pour les faire, n'étant.

pas aveuglé par les avantages et irrité par les inconvénients du mariage.

— En réalité, je ne crois pas qu'il y ait d'état plus avantageux que le mariage pour les femmes, et plus défavorable pour les hommes. Donc, le mariage est un sacrifice pour ceux-ci et un bénéfice pour celles-là.

Comme le marquis avait un peu élevé la voix, le baron de Gravant, qui n'avait pas cessé de dévorer Lucie des yeux, depuis le commencement du dîner, entendit cette déclaration de principes, et dit :

— Quand on aime vraiment, le sacrifice est une joie. Et subordonner son bonheur à celui d'une femme aderée, n'est-ce pas tout naturel?

— Baron, vous avez dit cela très gentiment,fit M"® A»drimont avec gaîté. L'héroïsme vous va bien.

— Oh ! si vous me plaisantez, je vaisperdre tous mes moyens î

— Laissezdonc: vous n êtes pas si timide ! N'essayez pas de m'attendrir.

— J'y tâche cependant, et c'est mon plus ardent désir.

La conversation, commencée entre Lucie et le marquis, étant devenue générale, sauta d'un sujet à un autre, avec une brillante variété. Et rien de spécial ne vint jeter dans l'obscurité, au travers de laquelle se débattait le diplomate, une lueur ^qui pût le guider. Il allait à tâtons. Mais, moins que jamais, il ne croyait à une union entre le charmant baron Paul et la fièreM^^^Andrimont. Il examinait la jolie figure du jeune homme : son front blanc coupé par un bandeau de cheveux châtains, ses yeux bleus, et sa moustache retroussée au

petit fer. Et mentalement il pensait : Ce n'est pas toi, mon cher ami, qui conduiras dans ta maison cette belle fantasque. Elle ne te prendra jamais au sérieux. Et comment le pourrait-elle? Tu n'es pas un homme, tu es une femme, avec ta douceur, ta gentillesse et ta frivolité. Ma parole ! tu as aux mains plus de bagues qu'elle ! L'homme, je sais bien où il est...

Ses yeux se portèrent sur le sombre visage d'Armand.

Depuis le commencement du dîner, il était engagé dans une conversation très animée avecM"^® Trésorier, et il faisait une admirable contenance. Il avait remarqué les tentatives d'interrogatoire du marquis. Quoiqu'il fût sur du feu, il avait continué à causer avec une .étonnante présence d'esprit. Sa physionomie ne révélait aucune contrainte. Il souriait des lèvres et des yeux. Mais une pâleur inusitée était sur son front, que mouillait une légère sueur. Il entendit toutes les paroles qui furent échangées entre Lucie et Gravant. Il ne parut pas les avoir remarquées. Il était impassible, et faisait les honneurs de sa table sans une faiblesse, sans une impatience. Quand on se leva, il offrit son bras àM°^^ de Jessac et passa avec elle au salon. La soirée était douce et claire et, bientôt, on se répandit sur la terrasse. Là, Armand se trouva entre sa femme et le marquis, devant un groupe au centre duquel Paul marivaudait avec Lucie.

. Le marquis, les lui montrant d'un geste, dit :

— N'est-ce pas charmant, la jeunesse ? Si quelque chose pouvait consoler de l'avoir.perdue, ne serait-ce pas .-ù Iz voir fleurir, dans les autres, autour de soi ?

Armand resta immobile et muet, dévorant des yeux celle qu'il adorait si follement, pendant qu'elle riait avec Gravant. Mina, avec l'instinct de la jalousie, suivit le regard de son mari et le vit rivé à ce couple joyeux. Elle connaissait ce regard. C'était le même dont elle suivait Armand, quand il était auprès de Lucie. Elle frémit de colère, et, incapable de supporter sa souffrance, sans essayer de la rendre à celui qui la lui faisait endurer :

— Oh ! Ils peuvent causer et rire, dit-elle. C'est leur droit. La recherche du baron est acceptée par Lucie...

Ellejeta ces imprudentes paroles à son naari, comme un défi, s'attendant à le voir perdre contenance, blêmir, crisper les poings, manifester une angoisse semblable à celle qu'elle éprouvait. Pas un muscle du visage d'Armand ne bougea. Ses paupières battirent, un peu plus rapides, le plastron blanc de sa chemise fut soulevé par une palpitation plus violente de son cœur. Mais debout , touj ours souriant , il ne laissa pas constater que le coup avait porté. Au bout de quelques secondes, il dit d'une voix très calme :

— Je gronderai Paul et M^'® Andrimont de ne m'en avoir pas parlé.

La comtesse et le marquis se regardèrent, épouvantés de cette force de caractère, et comme ils se taisaient, Armand les quitta, s'avançant plein d'aisance vers les deux jeunes gens. Gravant venait d'être rejoint par M™® de Jessac et Firmont. Le comte profita de cette diversion : il aborda Lucie, sans que son visage exprimât un seul des mouvements furieux de son âme, et, penché

vers elle, d'une voix tranquille, comme s'il lui disait la chose la plus simple du monde :

— Lucie, vous m'avez menti hier. Vous êtes d'accord avec Gravant, on vient de me l'apprendre. Je ne suis pas homme à menacer en vain. Donc prenezgarde : s^il s'approche de vous, s'il vous parle bas, si vous paraissez le favoriser, en quoique ce soit, je me jette sur lui et le soufflette devant tout le monde.

Elle le regarda avec stupeur :

— Êtes-vous fou ?

— Oui, fou, répondit-il, fou de désespoir et de colère. Au même moment, le baron, se séparant de ses amis,

revenait à Lucie. Elle lança un coup d'oeil à Armand, et le vit prêt aux pires résolutions. Alors, de loin, faisant un geste impérieux à Gravant :

— Baron, veuillez donc m'envoyermissGriffith: j'ai besoin d'elle.

Le jeune homme s'inclina et partit à la recherche de la demoiselle de compagnie. Alors, prenant le bras d'Armand, elle l'attira à l'écart pjesque avec violence et là, tremblante d'indignation :

— Jamaisje ne permettrai, entendez-vous bien, à qui que ce soit de me traiter comme vous venez de le faire. Je suis innocente de vos colères, et j'entends être à l'abri de vos menaces.

— Lucie i

— C'est odieux ! oui, odieux à la fin ! Et il faut que cette situation cesse. Je ne crains ni vous, ni personne, sachez-le! Mais vos violences sont autant d'insultes contre lesquelles je me révolte !...

— Écoutez-moi, laissez-moi vous expliquer...

— Ici? Au milieu de tout ce monde qui nous entoure, qui nous épie...

— Eh bien I chez vous, ce soir?...

— Soit. Et pour la dernière fois.

Mina, inquiète, se rapprochait d'eux. Lucie s'avanrr. vers elle, et avec une froide gravité :

— Le comte vient de me complimenter sur mon prétendu mariage avec M. de Civ^vant, dit-elle. Je vous en veux, comtesse : vous n'avez pas tenu votre promesse de ne point parler avant demain. Me voici maintenant redevenue libre, et je ne ferai que ce qui me plaira.

Miss Griffith la rejoignait. Elle lui prit le bras, et passant devant M™'' de Fontenay, elle descendit dans le jardin, où elle disparut parmi les fleurs.

M'^*" Andrimont avait, en partant, emporté avec elle tout l'agrément de la réunion, car, lorsqu'elle ne fut plus là, les visages s'assombrirent, la conversation languit. Armand était ardemment préoccupé et Mina cherchait le sens des étranges paroles de Lucie. Dans quelque sens qu'elle les interprétât, elle les trouvaitmenaçantes. Elle s'accusa d'avoir cédé à l'envie de révéler à Armand la secrète capitulation de la jeune fille en faveur de Gravant. Elle jugea combien précaire était la garantie sur laquelle elle avait fait reposer son espoir de tranquillité. Elle retomba dans l'inquiétude et la tristesse. Ces alternatives de doute et de confiance lui serraient si douloureusement le cœur qu'elle se sentit étouffer. Elle s'assit à l'écart, tellement pâle que le marquis et Armand s'approchèrentd'elle, soucieux et empressés. Elle leur sourit doucement^ se plaignit de la chaleur violente qui lui causait des étourdissements, assura qu'elle se trouvait mieux. Et mieux elle se trouvait, vraiment,

rien que d'avoir vu le visage effrayé d'Armand et d'avoir constaté sa sollicitude. A ce pauvre cœur souffrant il fallait peu de chose pour qu'il fût soulagé.

Vers dix heures, Mina demanda à ses amis la permission de rentrer chez elle. Le marquis, fatigué par son voyage, prit congé et tous les hôtes de la villa s'offrirent pour le reconduire. En réalité, à ces Parisiens habitués à passer la soirée soit au théâtre, soit dans le monde, l'intimité paraissait insupportable. Et, sous prétexte de ramener le marquis à Trouville, ils se rendaient tous au Casino, où les illuminations flambaient dans la nuit, où l'orchestre faisait rage, et où les mondaines, en grandes toilettes, passaient curieuses et amusées au bras de. leurs élégants cavaliers, et regardaient danser les petites étrangères.

Armand avait, contre son habitude, accompagné ses amis. 11 alla avec eux, d'un pas nonchalant, jusqu'au port et là, affectant le regret d'avoir quitté la comtesse, il leur dit bonsoir et retourna en arrière. La nuit était tiède, le ciel limpide, la brise du large apportait à l'oreilleleroulementsourddelamersans cesse remuante. Une paix profonde émanait des choses et Armand, bourrelé de soucis, fut douloureusement frappé du contraste grandiose qui existait entre ce calme imposant et fécond et les agitations stériles de son âme. Quel être était-il donc pour se laisser entraîner à de si criminelles tentations et à de si basses manœuvres ? Quoi ! Parvenu aux deux tiers de sa vie, il n'avait pas assez de puissance sur lui-même pour se contraindre à la sagesse?- Pour de douteuses.joies, il risquait de sacrifier, non pas

seulement son repos, mais le bonheur d'une femme qu'il vénérait. Et la coupable satisfaction qu'il cherchait, il se la voyait refuser et c'était sans être payé de retour qu'il s'acharnait à aimer, quand l'amour était criminel !

Marchant dans l'obscurité transparente, sous les étoiles qui resplendissaient, en face de l'immensité sereine, il se trouva pitoyable. La chaleur de son courage passé lui remonta au cœur et une sorte de honte le prit de son indignité. Il soufTrit de sa déchéance morale. Il se rendait compte de l'énormité de son désir, de la folie de son rêve : et cependant l'image de Lucie avec son beau front et ses yeux fiers lui apparaissait, et un frisson le secouait tout entier. Il se disait : Je suis insensé, il est impossible qu'elle m'aime jamais, je me voue à la douleur en persistant à m'occuper d'elle. Et malgré tout il était emporté irrésistiblement par sa passion mauvaise. Sa raison révoltée s'indignait de la faiblesse de son cœur. Mais elle était impuissante à le retenir.

Il pensait : Je n'ai qu'à ne pas aller retrouver Lucie ce soir. Il n'y a pas d'explication entre elle et moi. La situation reste donc intacte. Demain, je lui adresse quelques paroles d'excuses, pour mon emportement et mes menaces, que je puis devant elle qualifier d'absurdes. Elle me croit ou ne me croit pas, peu importe ! Tout est sauvegardé : son amour-propre, et les convenances. Je n'ai pas l'occasion de me laisser entraîner à lui dire ce que i*ai su lui taire jusqu'ici. Ah! que cela serait sage et honî Voilà ce qu'il faut faire.

Et la passion exaspérée répondait : Tu peux passer, auprès d'elle, une heure décisive, et tu hésites? Vous ôtesàlaveille d'événements, qui modifierontgravement sa vie, et tu vas les laisser s'accomplir sans avoir répandu devant elle le trop plein de ton cœur? Et pourquoi recules-tu devant cet aveu ? Pourquoi essaies-tu de l'engourdir, avec des arguments moraux et des théories philosophiques ? Qu'y a-t-il de vrai , dans tout ce que tu déclames? Le bien et le mal sont-ils absolus? Qui les a déterminés? Ne sont-ce pas de pures et simples conventions sociales? On est tombé d'accord sur des principes de morale, à l'usage de la masse des êtres. Mais ces principes sont-ils faits pour tous, et est-il monstrueux de s'en affranchir? Il y a un peu de puérilité dans ces remords qui te troublent. La seule douleur vraie, c'est la privation du bonheur. Et le bonheur pour toi, c'est la possession de Lucie. Essaie de la conquérir. Mets-toi au-dessus des préjugés, des faiblesses, et impose ta volonté.

Armand, l'esprit bouleversé par ces combats, marchait presque inconscient du chemin qu'il parcourait. Il écoutait en lui-même les voi^ de sa conscience et de sa fantaisie, qui se répondaient, graves ou railleuses, attendries ou ardentes, et il lui semblait que son cerveau était martelé cruellement. Il n'avait plus conscience de sa vie physique. Il se trouva, sans savoir comment il y était parvenu et pourquoi il y était allé, assis sur un tertre gazonné au bord de la route de Vil- 1ers, à un demi-kilomètre de Deauville. Il tira sa montre et vit qu'il était onze heures. Une grande fatigue

était alors la seule trace qu'il conservât des orageux débats qu'il venait de subir.

Il se leva et reprit la direction de la villa. 11 ne songeait plus qu'à une seule chose à présent, c'était que Lucie l'attendait et qu'une explication, entre lui et elle, s'imposait. Qu'allait-il ciire? Que devrait-il entendre? Que résulterait-il de cet entretien? Il ne s'en préoccupait pas. Il allait retrouver Lucie, voilà tout. Il arriva promptement devant la porte du chalet. Là le sentiment de l'irrégularité choquante de sa présence chez M"^ Andrimont le saisit, et, au lieu d'entrer chez elle, il pénétra dans le jardin de la villa. Il suivit la petite allée qui, la nuit précédente, l'avait conduit à la porte cachée sous le lierre et, sans bruit, il passa de l'autre côté du mur. Il laissa la porte poussée tout contre, afin de n'avoir pas à la rouvrir, et^ marchant avec précaution le long des massifs de fleurs, pour qu'on ne le vit pas, il s'approcha de la maison.

Tout était obscur et silencieux. Seule la fenêtre du petit salon laissait, à travers ses persiennes, filtrer une faible clarté. C'était là que Lucie l'attendait. Il sentit son cœur battre violemment, et, montant les marches duperron,il entra dans le vestibule, oii tout étaitéteint. Au même moment, la petite porte du mur, par laquelle il venait de se glisser dans le jardin et qu'il avaitlaissée poussée, s'ouvrit, et une forme blanche s'engagea dans l'allée qui menait au chalet. Elle parcourut le même chemin qu'Armand, attendit un assez long temps au bas du perron, puis, d'un pas tremblant, elle gravit les marches et entra à son tour dans i'^ vestibule.

Le comte, étonné par l'obscurité, avait d'abord hésité, puis il s'était dirigé à tâtons, s'efforçant de ne faire aucun bruit. Cependant il avait été entendu, car une portière soulevée laissa pénétrer une grande clarté dans la pièce d'entrée, et miss Griffith souriante parut sur le seuil dnsalon.Comme Armand stupéfait restait imiiiubile, l'Anglaise s'effaçant pour lui livrer passage :

— Entrez, monsieur le comte, dit-elle : mademoiselle est là.

Il entra. Dans le salon, avec la même toilette qu'elle portait à dîner, Lucie était assise. Elle ne se leva pas, en voyant le comte; elle fit une légère inclination de tête, et lui désigna un fauteuil en face d'elle. Il ne s'assit pas et alla s'accouder à la cheminée. M^^® Andrimont,' alors, se tournant vers sa demoiselle de compagnie :

— Je vous remercie, ma chère : vous pouvez monter, je n'ai plus besoin de vous.

La gigantesque Griffith donnaunshake-hands vigoureux à Lucie, salua le comte, et sortit par la porte opposée à celle qu'elle avait ouverte à Armand. Son pas robuste résonna dans l'escalier, ébranla le plancher à l'étage supérieur, puis tout devint silencieux. C'était l'instant oii la blanche forme, qui avait suivi le comte,entrait derrière lui dans le chalet.

Restés en présence, Lucie et M. de Fontenay se regardèrent sans parler. Lui sombre et soucieux, elle un peu pâle, mais impassible. Depuis le grave entretieilr qu'ils avaient eu ensemble à Neuilly, le lendemain de la visite de Mina, et dans lequel Lucie avait consenti a sortir de sa retraite, ils ne s'étaient jamais revus sans

témoin. Quelques mois seulement s'étaient écoulés depuis ce temps, et il leur semblait que des années avaient passé sur cette tendre intimité qui les avait unis, tant il y avait maintenant, entre eux, de gêne et de susceptibilité. La fière Lucie le sentit si vivement qu'elle ne voulut pas supporter cette oppression morale et levant la tête avec un dédaigneux sourire :

— Vous avez paru étonné, dit-elle, d'être accueilli par ma demoiselle de compagnie?.. Vous ne pensiez pas cependant que je m'exposerais à paraître vous recevoir ici en secret.

— Je n'ai rien pensé, répondit le comte d'une voix très basse et comme étouffée. Vous avez fait ce qui vous a plu, et je ne songe à rien critiquer.

— Vous voilà subitement bien doux, dit-elle avec âpreté.Il y a deux heures, vous vous montriez moins accommodant...

— J'ai eu, il y a deux heures, un mouvement de colère que je vous prie de me pardonner...

— Je vous le pardonnerais très facilement, si j'étais sûre que vous profiterez de l'expérience et que vous ne recommencerez plus... Mais ma situation auprès de vous devient par trop difficile et je veux la changer.

Il crut qu'elle faisait allusion à son mariage avec Gravant, et blêmit. Il ferma les yeux, il serra les lèvres, pour qu'elle ne vit pas la flamme de son regard, pour que le torrent d'amères paroles, qui lui montait à la bouche, ne pût pas s'échapper. Elle l'examinait, et, pour la première fois, elle le trouvait tout à fait accablé-

DERNIER AMOUIv. ~0J

presque inerte, le visage sans expression, comme un homme qui dort et se meut en état de som.nambulisme.

— Vous ne semblez pas comprendre ce que je vous dis, reprit-elle avec une dureté exaspérée devant son mutisme et son atonie. Avez-vous donc perdu toute sensibilité, tout tact, toute délicatesse?... Ou bien me faites-vous l'injure de me traiter comme une femme visà-vis de laquelle on peut tout se permettre?

Cette fois elle avait touché le point sensible. Il parut se ranimer, une rougeur monta à ses pommettes, il fit un geste de protestation et, se courbant comme s'il allait se mettre à genoux :

— Moi! s'écria-t-il. Moi! qui ai pour vous plus que du respect î...

— Taisez-vous ! interrompit-elle furieusement. Je ne me paie plus de belles phrases. Votre langage change trop facilement, suivant les circonstances et suivant les endroits. Il ne s'agit plus de protestations vagues, il faut une explication nette et catégorique. De quel droit m'avez-vous menacée, si je parlais à M. de Gravant, de le frapper devant tout le monde?

Il resta, de nouveau, sans regard et sans parole, immobile, la physionomie fermée, comme s'il voulait qu'on ne pût rien deviner de son secret. Elle, frémissante de colère, se dressa sur ses pieds, avec une menaçante énergie, et le visage bouillonnant de son indignation encore contenue :

— De quel droit? répéta-t-elle, de quel droit? Il faut que vous me disiez vos motifs, vos raisons, vos excuses. Je veux que vous parliez. On ne s'explique pas

avec un muet: or vous me devez une explication. Répondez-moi. Dites quelque chose. Que signifie cette attitude? Êtes-vous malade ou fou?

Comme il demeurait devant elle les paupières bais- •sées, la bouche crispée, sans expression et sans mouvement, elle le prit par le bras, et le secoua avec emportement. A cette sommation brutale, il se décida à répondre, et de la même voix sourde :

— Je ne suis ni malade ni fou, dit-il, quoique je souffre affreusement.

— Vous souffrez ! répéta-t-elle implacable. Est-ce une raison pour m'insulter, pour menacer M. de Gravant?

— Je le hais!

— C'est votre parent, c'est votre ami.

— Je le hais !

— Et pourquoi le haïssez-vous?

A ces mots, une transfiguration s'opéra en cet homme , qui, depuis un instant, semblait de marbre. Ses yeux lancèrent des flammes, son front s'illumina, et s'approchant de Lucie, jusqu'à la brûler de son souffle, d'une voix ardente, passionnée :

— Je le hais, dit-il, parce que je vous aime ! Et je suis malheureux, souffrant, misérable, parce que je n'ai pas le droit de vous aimer. Depuis que je suis près de vous, vous me torturez pour me faire parler. Vous voyez bien que j'avais raison de me taire. Ces paroles que je prononce, vous n'auriez jamais dû les entendre, car elles vous outragent, vous, qui êtes jeune, pure, chaste, digne de toutes les adorations et de tous les respects.

elles me séparent à jamais de vous, moi qui ne souhaitais qu'une chose : vivre sous vos yeux, être votre serviteur fidèle et mourir à vos pieds I

11 avait parlé avec une ardeur de tendresse qui fit tressaillir la jeune fille. Il était prosterné devant elle, comme un fanatique en prières, et cet amour, qu'il avouait criminel, qu'elle jugeait indigne, était si profondément ressenti, si complètement renégat de tout ce qui n'était pas elle, qu'aucune crainte ne lui vint et qu'elle ne se révolta pas. Elle comprenait qu'en levant un doigt elle obtiendrait une obéissance absolue. Il l'avait dit : il était son serviteur fidèle, et serait mort plutôt que de lui déplaire.

Lui, brisé par la violence de ses sentiments, s'était laissé tomber sur un tabouret, aux pieds de Lucie, et le visage dans ses mains, il s'efforçait de reprendre possession de lui-même. Il y eut un instant de silence, pendant lequel un soupir se fit entendre faible et gémissant, comme la plainte désolée d'une âme qui s'envole de la terre en quittant ceux qu'elle aime. Et ce soupir, ni Armand ni Lucie ne l'avait poussé. Ils étaient si troublés l'un et l'autre qu'ils ne l'entendirent pas. Armand, écartant ses mains et relevant la tête, reprit avec lenteur :

— Je ne cherche pas d'excuses. Je n'en puis pas trouver et, d'ailleurs, en existât-il pour moi, que je les repousserais. Car c'est affreux à dire : j'ai joie de mon crime, et je ne voudrais pas ne point être criminel, tant il m'est doux de vous aimer, même sachant que je fais mal, même sachant que je n'ai rien à espérer. Car, ren-

dez-moi cette justice que je m'efforçais de garder mon secret, et qu'il a fallu les tortures de la jalousie, pour me faire perdre toute réserve. 11 me suffisait de vous voir, de vous entendre, et, si vous aviez consenti à rester près de nous, j'aurais dompté mes désirs, et me serais fait un bonheur de vivre à vos côtés, en vous sacrifiant tout ce qu'il pouvait y avoir d'impur dans mon amour. Mais l'annonce d'un accord entre Gravant et vous m'a troublé la raison. J'ai, pendant quelques instants, senti que je serais prêta tuerun homme, s'il était assez fortuné pour vous posséder. Maintenant je suis calme, j'ai réfléchi, et je suis décidé à endurer toute peine pour ne point vous tourmenter et ne point vous contraindre. Je n'ai aucun droit survous,j'ai eu tort de vous parler comme je l'ai fait, je me suis gravement oublié, daignez me le pardonner, etépousez qui vous aimez et qui vous aime.

Les derniers mots tombèrent de sa bouche comme un sanglot. Il était si tremblant de la contrainte qu'il venait de s'imposer, qu'il semblait près de perdre connaissance. Il demeuralivide, les yeux enfoncés sous les sourcils, les lèvres convulsives, le front baissé, comme demandant grâce. Elle fut touchée de son généreux retour sur lui-même, de sa patience héroïque, et de son tendre dévouement. Il ne pouvait faire plus que de l'engager à accepter ce qu'il croyait être le bonheur pour elle, quand ce bonheur devait être pour lui une torture cent fois plus cruelle que la mort. Elle voulut l'en récompenser et, avec une douceur que depuis longtemps il ne lui connaissait plus :

— Je ne sais point si M. de Gravant m'aime autant

qu'il le prétend, mais ce dont je suis sûre, c'est que moi je ne l'aime pas. Je vous l'avais déià déclaré et vous savez que je ne mens jamais.

Des larmes de reconnaissance, car il comprit qu'elle voulait le calmer, le rassurer, lui coulèrent des yeux. 11 prit sa main, sans qu'elle essayât de la retirer, et la serrant entre ses doigts qu'elle sentit glacéa^'il dit :

— Vous me traitez mieux que je ne le mérite, et je vous aimerais pour votre divine bonté, si je ne vous adorais déjàpour votre grâce, pour votre jeunesse, pour tout ce qu'il y a en vous de charmant et de délicieux. . . Oh ! ne m'empêchez pas de vous le dire, car c'est peutêtre la dernière fois que nous nous trouvons l'un prés de l'autre. Depuis le jour où je vous ai rencontrée pour la première fois, je n'aurai pas eu un seul instant de bonheur complet, excepté celui-ci, si je puis, sans restriction, vous exprimer tout ce que je ressens pour vous. Il est impossible que vous nel'ayez pas soupçonné, malgré mon silence. Je pouvais avoir assez de volonté pour me taire, mais il ne dépendait point de moi de ne pas vous aimer, et tout trahit l'amour : la voix, le regard, ce qu'on dit, et même ce qu'on ne dit pas. Il est comme ces plantes invisibles, dont le parfum tout à coup vous saisit et vous enivre. La plante peut être modeste ou triomphante, humble ou superbe : son parfum n'en va pas moins au cœur. Serait-il possible que rien de ma tendresse n'ait été jusqu'à vous, et que nous puissions nous quitter sans que rien réponde en vous à mon désespoir?

Elle répondit doucement :

— Ne le croyez pas. J'ai toujours eu, et j'ai encore pour vous une très grande affection.

Le visage d'Armand s'éclaira d'un rayon de joie :

— Au moins, grâce à votre généreuse franchise, j'aurai cette consolation de penser que je ne vous reste pas complètement étranger, et que quelque chose de moi ^st en vous, qui vous accompagnera sans cesse et que rien n'aura la puissance de chasser. Si vous saviez quelle torture c'est que de soupçonner d'indifférence <;eux que l'on aime. Vous ne devez pas le savoir, vous qui ne pouvez paraître sans être adorée, vous vers qui Tont tous les hommages. Moi j'en ai fait la dure expérience. J'ai passé des nuits sans sommeil, à me ronger le cerveau avec cette pensée :quiaime-t-elle?Carjene rêvais pas d'être aimé de vous. Je ne vous ai jamais fait cette injure de supposer que vous songeriez à moi, qui ne suis pas libre. Mais mon songe le plus doux était que vous n'aimeriez jamais, que vous resteriez toujours blanche et froide comme la neige, et que vous vivriez près de nous, sans penser à vous éloigner... Oh! si cela eût été possible, quelle ivresse I Si j'avais osé vous le demander, si j'avais pu l'obtenir de vous. . . Lucie ! Oh I Lucie, je vous aurais bénie, et je vous aurais adorée de loin,àgenoux,etpasun de mes soupirs ne serait monté jusqu'à vos oreilles, pour les offenser. Vous auriez pu oublier ma tendresse, et libre, tranquille, sereine, vous ne vous seriez souvenu que je vous aimais qu'en vous Yoyant mieux obéie et plus respectée.

Il était à genoux, à trois pas d'elle, le front courbé sur le parquet, les mains croisées comme pour une

prière. Elle demeura assise sans bouger, mais une pâleur monta à son front. Elle répondit :

— Vous savez bien que ce dont vous parlez là. est impossible...

— Pourquoi?

— Parce que la situation, dans laquelle nous nous trouvons est le résultat d'une équivoque et ne pourra jamais être qu'équivoque ; parce que rien n'y est franc, net et sûr; parce que je ne suis venue chez vous que cédant auxsollicitations de votre femme, et que ces sollicitations n'étaient qu'une épreuve qu'elle me faisait subir. J'aurais dû, dès le premier instant, en mesurer les conséquences, et voir que les soupçons de L, comtesse ne seraientpas apaisés par maprésencedans votre maison, mais que, bien au contraire, une circonstance imprévue amènerait quelque éclat. J'ai cependant bien réfléchi, car je ne suis point vaine et légère. J'ai vu beaucoup de danger à accepter ce qui m'était proposé, j'en ai vu plus encore à le refuser. Et puis, qui sait? peut-être aussi ai-je été influencée par le chagrin que je ressentais, à la pensée que je serais séparée de vous pour toujours. Car, je vous l'ai dit, j'avais pour vous une très grande affection. Vous étiez, depuis que ma pauvre tante était morte, la seule personne en qui j'étais disposée à avoir confiance. Et vous voyez comme j'avais tort, puisqu'en somme vous ne m'avez pas dit la vérité.

Sa voix s'altéra et elle murmura à peine les derniers mots. Une émotion profonde s'était emparée d'elle, peu àpeu, sans qu'elle eût la force de s'en défendre, et, pour

la première fois depuis qu'Armand la connaissait, abandonnée par son orgueil, elle venait de s'oublier. Affolé, en la voyant aussi troublée qu'il l'était lui-même, en écoutant ces paroles qui étaient presque des aveux, il tendit la main dans un geste de protestation passionnée.

— La vérité ! répéta-t-il. Oh ! ne dites pas que je vous l'ai cachée !..

— Cela est cependant, reprit-elle avec force. Si, dès le premier jour, j'avais su que vous n'étiez pas libre, que vous aviez une femme, je me serais tenue en garde contre les sentiments que vous pouviez m'inspirer. Mais vous m'avez trompée... Oh! vous n'avez pas menti. Vous avez omis de me dire ce qu'il m'importait de savoir, et ce qu'imprudente je ne vo¥is ai pas non plus demandé. Et quand j'ai su que vous étiez à une autre...

— Lucie!...

11 se courbait devant elle, comme en extase, il tenait ses mains serrées entre les siennes, et sur son front, dans ses yeux, resplendissait une joie surhumaine. Elle retira doucement ses mains, s'en couvrit le visage avec un mouvement de honte, et resta un moment silencieuse, la poitrine soulevée par les sanglots, et des larmes cf)ulant entre ses doigts blancs.

— Lucie! répéta-t-il d'une voix suppliante, le cœur déchiré par la chaste douleur de cette fille adorable.

Il n'osa pas faire entendre une parole de plus, il ne voulut pas lui demander dé prononcer le mot qu'elle avait retenu, le mot de son désespoir, à peine avoué à

elle-même, quand elle avait su que celui qu'elle avait mystérieusement élu comme le compagnon de sa vie, n'était pas libre. Il la regarda pleurer, avide de ces larmes, qu'il aurait bues comme une rosée divine, heureux de la savoir si bien à lui moralement, désolé de la savoir matériellement à jamais perdue pour lui. Brusquement elle écarta ses mains, et montrant à Armand son visage encore ruisselant de ses pleurs, avec un sourire de pudique tristesse, elle dit tout bas :

— Vous voilà bien fier de m'avoir amenée à vous avouer que moi aussi je vous aime ! Je ne le savais pas bien clairement, jusqu'àcette heure; et il a fallu votre douleur pour me le faire comprendre, car puisque Je me sentais aussi malheureuse que vous, c'était donc que mes sentiments étaient sembables aux vôtres... Oui, tout ce qu'il y avait d'obscur en moi s'est éclairci, et je sais maintenant pourquoi j'ai souffert, et pourquoi je souffre encore !

Entre ces deux êtres charmants, qui venaient de s'avouer leur amour, une subite gêne s'était produite. A peine s'ils osaient se regarder, et ils ne savaient plus que dire. Ils demeuraient embarrassés, glacés. Aleur ravissement se mêlait une amertume violente causée par le sentiment, profond en eux, de l'irrégularité de leur tendresse. Ils semblaient deux amants qui, au moment où l'un d'eux va partir pour un temps très long, échangent leurs suprêmes et déchirants adieux. C'était bienlà, en effet, l'horreurdeleurjoierilssentaientqu'ils devaient se séparer, et que Iheure délicieuse, qui les unissait dans une tendresse commune, serait unique.

ils se regardèrent en même temps, et lurent cette pensée dans leurs yeux, aussitôt détournés.

Ce fut Lucie qui eut le courage d'aborder le doulou- .eux sujet :

— Lorsque je vous ai prié de venir me parler ce soir, iit-elle avec effort, c'était pour vous annoncer mon intention de partir. Mes idées, vous le comprenez, n'ont 'OU être modifiées par les explications que nous avons échangées. Ce départ sera plus pénible, voilà tout, mais il est aussi nécessaire. Je voulais vous prier de m'épargner la difficulté d'apprendre à M"^ de Fontenay que je quittais sa maison. Je vous aurais laissé un mot, expliquant mon brusque départ, de façon à vous mettre à l'abri de ses soupçons, et à me protéger moi-même contre des suppositions fâcheuses. Je ne sais plus maintenant comment je dois agir, j'ai peur de vous créer de sérieux embarras, de faire souffrir la comtesse. Ma fermeté d'esprit m'abandonne un peu; j'ai du chagrin... Ayez donc la bonté de me conseiller.

Il l'écoutait avec une respectueuse admiration. En la voyant préoccupée seulement de la sécurité des autres, défendue par sa pureté contre toute pensée mauvaise, sûre de lui et s'en remettant à son honneur du soin de la guider dans une situation si difficile, il se sentit fier d'être aimé par cette noble fille, et il se promit de l'égaler en courage et en dignité.

— Il fautquevouspartiez, Lucie, répondit-il, et quelque chagrin que j'enressente,je vous conseille de vous éloigner sans un jour de retard. Il m'appartiendra, par mon attitude, de dissiper les craintes de la comtesse,

DERNIER AMOUR. 27d

et en la rassurant, en la défendant contre elle-même, d'achever la tâche que vous avez si généreusement commencée. Elle mérite les égards que vous avez eus pour elle, car, en dépit de ses soupçons, elle vous aime, et elle a souffert plus, peut-être, de la peur de vous découvrir coupable, que de l'horreur d'être votre victime. G'estqu'elle aun noble esprit et un grand cœur, capable de toutes les générosités, sensible à toutes les délicatesses. Elle comprendra un jour, n'en doutez pas, le sacrifice fait à sa sécurité, et elle nous saura plus de gré de notre faiblesse, aussitôtréparée, que d'une impeccable fermeté. Écrivez-lui pour la prévenir que vous vous absentez. Je me charge du reste... Où comptez-vous aller?

— En Angleterre, je voyagerai. Je vais être très triste . Le mouvement seul pourra faire diversion à mon ennui»

— Tâchez de ne pas trop oublier ceux que vous laissez derrière vous, dit-il avec un mélancolique sourire. Pensez, quand vous serez loin d'eux, que si vous êtes triste, ils le sont aussi, mais que, moins heureux encore que vous, ils ne sont pas libres, et doivent se contraindre et cacher leurs soucis. Écrivez quelquefois, pour qu'on sache où vous êtes, ce que vous faites, pour que la pensée aille plus directement vers vous et ne vous cherche pas au hasard. Et promettez que si le calme renaît dans votre esprit, si vous vous sentez à Tabri de tout entraînement mauvais, de toute tentation douloureuse, vous reviendrez. Un temps sera, Lucie, il faut le croire, où notre cœur apaisé n'aura plus que de douces pensées, où nous pourrons nous voir sans regrets et

, sans angoisses, et jouir de ce dernier bonheur de nous rappeler les tourments d'autrefois.

La main dans la main, gagnés par une même émotion, ils se souriaient, les yeux pleins de larmes. Ils avaient le même chagrin, la même raison, le même courage. Ils ne se plaignaient pas, et faisaient sans hésiter leur devoir. Trop honnêtes pour tromper, trop fiers pour accepter un lien illégitime, ils se séparaient, comprenant qu'ils ne pouvaient plus vivre côte à côte. Ils souffraient, ils pleuraient, mais ils n'hésitaient pas. Jamais ils ne s'aimèrent plus que pendant ces courts instants, où ils se sentaient dignes l'un de l'autre par la droiture de leur conduite. Ils ne parlaient pas, ils se regardaient, comme pour graver plus profondément dans leur cœur le souvenir qu'ils voulaient garder l'un <ie l'autre.

La pendule, en sonnant, les rappela à eux-mêmes. Ils sortirent de leur commune extase, et s'aperçurent qu'il était une heure du matin. Depuis deux heures ils étaient ensemble. Et le moment était venu de se quitter. Ils se levèrent,frissonnantsderangoissederadieu inévitable.

Elle vint à lui, et toute sa fierté se fondant en une adorable douceur :

— Adieu, dit-elle, pardonnez-moi la peine que je vous fais. C'est moi seule qui suis cause de tout ce que vous endurez. Avant de me rencontrer, vous étiez tranquille et heureux. Je suis venue à vous, sans que vouë désiriez me connaître, et j'ai jeté le trouble dans votre existence: pardonnez-moi, en voyant combien je souffre de m'éloigner de vous.

Il plia le genou devant elle, et lu voix étranglée par Vémotion qui lui serrait la gorge :

-— Et vous, Lucie, pardonnez-moi de n'avoir pas su vous approcher sans vous aimer, et, par ma dissimulalion et mon imprudence, de vous avoir exposée à des difficultés et à des soucis. Si nous avions tous deux été iibres, j'aurais voué ma vie à assurer votre bonheur. Pardonnez-moi d'avoir tout fait pour gagner votre cœur sans avoir le droit, en échange, de vous donner le mien.

— Je n'ai pas à vous pardonner, dit-elle, je vous aime.

Il sentit qu'elle appuyait ses mains sur son épaule, et, légère, la caresse de ses lèvres effleura son front. Il se leva brusquement en poussant un cri. Il la vit toute pâle devant lui, la saisit dans ses bras, la pressa avec passion sur sa poitrine. Elle fit un effort désespéré, et, le serrant et le repoussant à la fois, elle lui cria, avec un accent épouvanté, comme si elle se défiait d'elle autant que de lui-même :

— Va-t'en! Va-t'en.

Il était près de la porte. Il jeta à Lucie un dernier regard, et obéissant à son ordre, il sortit.

Traversant le vestibule sombre, il gagna le jardin, et prit le chemin de la villa. Lucie, tremblante de tousses membres, resta d'abord à la même place, écoutant le bruit des pas d'Armand qui se perdaient dans le silence de la nuit. Puis elle marcha dans le salon, au hasard, bouleversée, anéar\tie.Il lui semblait qu'un vide immense venait de se faire en elle. Elle avait Timpressiou d'un isolement profond, et elle dit tout haut :

— Mon Dieu! qu'est-ce que je vais devenir?

Devant la] séparation inéluctable, elle sentait brusquement la solidité des liens qui l'attachaient à cet homme, qu'elle avait cru si longtemps lui être indifférent, et qui s'était emparé d'elle, par le regard, par la voix, et qui maintenant était son maître. Elle s'en apercevait au moment où il fallaitle quitter. Seule dans cette pièce, où elle venait de passer deux heures auprès de lui, elle qui était brave, elle eut peur. Un bruit de pas léger, au-dessusdesatête, se fît entendre. Elle pensa]que c'était Griffith qui s'inquiétait de la durée de sa veille. .Le besoin de trouver quelqu'un, auprès de qui elle pourrait échappera ses préoccupations, la poussa à rejoindre sa demoiselle de compagnie.

Elle prit un flambeau, gravit les marches de l'escalier, arriva sur le palier du premier étage, et, par la porte, qu'elle s'étonna devoir entr'ouverte, aperçut sa chambre à demi éclairée par la lampe de nuit. Elle appela doucement : ù Griffith ! ... » Elle n'obtint point de réponse. Mais le silence de sa chambre était comme animé. Elle eut la perception très nette qu'un être vivant était là. Il lui semblait distinguer le souffle vague d'une respiration entrecoupée, peut-être les tumultueux battements d'un cœur, Un frisson la saisit. Qui donc pouvait l'attendre? Qui donc osait pénétrer dans sa chambre? Un mouvement de colère l'emporta. Elle poussa vivement la porte, mais aussitôt avec une exclamation étouffée, elle s'arrêta : M""® de Fontenay était devant elle, qui ^^a regardait venir, muette, les yeux troubles, la taille; voûtée, dans une. immobiUté effrayante.

Comme un éclair, la pensée que la comtesse avait assisté à son entretien avec Armand l'illumina. Elle comprit, en une seconde, son morne accablement, sa pâleur douloureuse et son mutisme glacé. Elle ne put supporter le doute, elle voulut savoir, et, s'avançant vers Mina, qui ne bougeait pas, raide, blême, adossée à la cheminée :

— Madame, vous étiez là? s'écria-t-elle.

La comtesse tourna lentement la tête en signe de dénégation, mais ne parla point.

— Alors vous étiez... en bas? demanda Lucie, avec angoisse.

Cette fois la comtesse fit: oui, toujours sans parler, comme si le son de sa voix eut dû l'épouvanter. Lucie joignit les mains et murmura :

— Mon Dieu !

Et, sans ajouter une seule parole, suppliante, éperdue, elle se laissa tomber à genoux devant sa rivale, saisit sa robe, et, dans les plis, se cacha le visage. Elle resta là, bouleversée, n'osant lever les yeux, à l'idée que M™® de Fontenay l'avait surprise, et qu'elle n'ignorait plus rien de ce qu'elle eût tant souhaité qu'elle ne sût jamais. Au bout d'un instant elle sentit que Mina lui prenait la main, et elle l'entendit qui disait :

— Relevez-vous, ma fille. Ce qui arrive est un grand malheur. Mais je n'ai pas le droit de vous en rendre responsable. C'est moi qui ai commis la faute, et il est juste que j'en subisse les conséquences.

Lucie fut aussitôt debout et, regardant la comtesse avec stupeur :

— Vous, madame?

— Oui,moi.Car,dèsle premieriristantj'avaisvuplus clair que vous dans votre pensée : j'avais soupçonné votre amour et lorsque, instinctivement, vous vouliez vous écarter de nous, c'est moi qui vous ai contrainte à revenir. J'ai trop calculé avec mon esprit, lorsqu'il aurait fallu ne juger qu'avec mon cœur. Gomment ai-je cru, un seul moment, que vous pourriez vivre, Armand et vous, l'un près de l'autre, sans que vos deux cœurs se prissent d'une tendresse irrésistible? De tous ceux qui devaient vous entourer, est-ce qu'un seul était capable de vous plaire, lorsqu'il était là? J'ai eu l'orgueil de croire que je saurais lutter contre votre jeunesse, contre votre charme, enfin contre l'attrait mystérieux du fruit défendu. J'en suis durement punie. Mais! hélas ! je n'en suis pas punie seule !

Écrasée parla fière magnanimité de cette femme, qui, si malheureuse elle-même, ne songeait qu'à plaindre le malheur des autres, lajeune fille ne putque balbutier :

— Oh ! Madame!... Vous nous plaignez ! Vous nous plaignez! Vous!

— Et comment ne vous plaindrais-je pas, puisque je connais vos souffrances et votre sacrifice? Ai-je devant moi des coupables, ou des innocents frappés par une fatalité à laquelle ils ont résisté de toutes leurs forces? Vous n'avez pas trompé, vous, et vous êtes pursde toute faute!... Ai-je donc à vous condamner?

— Oh! madame, s'écria Lucie avec désespoir. Votre indulgence est plus lourde à porter que ne le serait votre colère î

Mina, les yeux lixes, comme retenus par une surnalurelle vision, répéta :

— Non ! Vous n'avez pas trompé ! Vous êtes purs de toute faute 1

Et, laissant tomber ses bras avec accablement, elle poussa un profond soupir.

Lucie effrayée se tut, la regardant, et se demandant si elle ne devenait pas folle. Mais Mina ne paraissait plus se souvenir que la jeune fille était là. Elle avait vu s'évoquer brusquement l'image du prince de Schvvarzbourg, triste "et grave, comme il était, pendant cette nuit, où, affolée, elle lui avait confié le secret de son amour pour Armand et révélé les menaces de Waradin. Elle le voyait la relevant et lui essuyant les yeux dun geste paternel, et la plaignant au lieu de l'accabler de ses reproches. Elle était pourtant coupable, et le vieillard ne la maudissait pas. 11 pleurait avec elle, et ne se souciait que d'assurer sa tranquillité et de défendre son honneur. Oui, il avait agi ainsi, la traitant, non comme une épouse indigne, mais comme une enfant égarée. Brusquement elle frémit, les paroles, que le vieillard avait prononcées en terminant ce terrible entretien, lui revenaient à la mémoire :

— Je n'ai plus que peu de jours à vivre... Quand je ne serai plus là, s'il t'aime sincèrement, vous vous unirez. ..

Une angoisse lui serra le cœur. La situation aujourd'hui n'était-elle pas la même? Entre Lucie et Armand, n'était-elle pas le seul obstacle, comme autrefois le vieux prince entre Armand et elle? Quelle fatalité vengeresse lui faisait subir ce destin? Un jour déjà, six

mois auparavant, lorsqu'elle commençait à soupçonner son mari, elle avait vu se dresser devant elle le spectre du vieux prince, comme un funèbre messager annonçant les infortunes prochaines. Elle avait eu alors le pressentiment, que, pour les dix ans de joie sans mélange dont elle avait joui, le malheur s'apprêtait à prendre sur elle une terrible revanche. Cette vision, qui revenait persistante, pareille, lui rapportant ces souvenirs et ces craintes, lui signifiait-elle une seconde fois son arrêt? Était-elle irrévocablement condamnée à se sacrifier à son tour, afin de laisser Armand être heureux? Mais se sacrifier, comment? Le prince de Schwarzbourg était mort, chargé d'ans, au terme extrême de sa vie. Elle, en pleine force, en pleine ardeur d'existence, devait-elle disparaître ?

Elle se révolta contre cette idée, elle la repoussa avec violence. Elle fit un effort désespéré et écarta de son esprit la menaçante évocation. Elle se vit dans la chambre de Lucie, seule avec la jeune fille. Elle devina, dans les yeux de celle-ci, l'effroi que lui avait causé sa longue et douloureuse rêverie. Elle dit avec beaucoup de calme :

— Ainsi que vous l'avez décidé, vous partirez ce matin, le parti estsage pour vous et pour nous. Mais comme il ne faut pas que vous paraissiez nous mal quitter, je vous conduirai moi-même... En nous voyant ensemble, nul ne soupçonnera un désaccord.

— Que vous êtes bonne! murmura Lucie.

^me (jg Fontenay hocha la tête :

— Non ! je suis juste. Et je ne fais que ce que je dois

faire. Ne croyez pas, parce que vous me voyez agir ainsi, que je ne souffre point. J'ai le cœur déchiré, car j'aime mon mari de toutes les forces de mon être, et l'idée que son amour ne m'appartient plus empoisonne ma vie. Vous êtes bien malheureuse de nartir, mais ne suisje pas plus mdheureuse encore, moi qui reste et qui vais endurer ce supplice de le voir souffrir sans pouvoir le consoler? Car il ne faut pas qu'il se doute que j'ai découvert son secret. A son chagrin, je ne veux pas ajouter la honte d'avoir à en rougir devant n^oi. Yous devez me comprendre : les femmes sentent ces choseslà... Que je sois mille fois plus torturée, si je puis à ce prix lui épargner un peu de peine.

Cette pensée était si cruelle, que M"™^ de Fontenay ne put conserver sa fermeté. Ses yeux qui, depuis qu'elle était devant Lucie, n'avaient pas versé une larme, rougirent, se gonflèrent, et des pleurs coulèrent sur ses joues, en même temps que sa poitrine se brisait en de durs sanglots. Lucie se jeta aux pieds de la pauvre martyre, lui baisa les mains, lui prodigua les supplications, lui offrit sa vie. Elle était dans un état d'exaltation si violent, qu'elle n'eût reculé devant rien pour adoucir cette douleur, presque divine à force de douceur et de résignation. Et les deux rivales pleurèrent ensemble, abandonnant leurs griefs et leurs rancunes dans un complet oubli d'elles-mêmes.

Quand elles eurent retrouvé un peu de sang- froid . la comtesse se leva, triste, mais résolue.

— Il faut nous séparer, Lucie, dit-elle. Nous ne pourrions que prolonger inutilement l'angoisse de l'heure

présente. Demain, nous ne serons plus seules, il faudra surveiller nos paroles et notre visage, faisons-nous donc, ici, nos véritables adieux. J'aurais souhaité qu'il me fût permis devons aimer comme une enfant à moi, de vous garder toujours à mes côtés, de vous marier, et de vous voir heureuse. La destinée ne l'a pas voulu. Ne me maudissez pas d'être un obstacle entre vous et celui que vous aimez : soyez indulgente pour ma faiblesse, et n'essayez pas de m'oublier. Le temps modifie bien des choses, et promptement quelquefois. Ne me laissez jamais ignorer oii vous êtes. Vous entendez ; je veux pouvoir vous appeler très vite, si j'avais besoin de vous. Elle avait prononcé ces dernières paroles avec une si singulière expression, que Lucie leva les yeux pour l'interroger. Elle la vit toute droite, la bouche grave et le front assombri, comme si elle prenait une résolution suprême. La jeune fille voulut questionner. Elle l'arrêta d'un geste, et, revenant à sa demande, avec une insistance nouvelle :

— Que je cache toujours où vous êtes, et, si je vous appelle, promettez-moi de venir sans une heure de retard.

— Je vous le promets.

— C'est bien. Maintenant je suis plus tranquille. A demain.

l^lle saisit la jeune fille parles épaules, l'embrassamaternellement, et s'éloigna. Son pas léger se fit à peine entendre dans l'escalier, et Lucie demeura seule.

Le lendemain, en descendant pour déjeuner, les hôtes de la villa apprirent avec étonnement que M^'® Andrimont était partie pour Paris. La comtesse revenait de la gare où elle était allée la conduire. Comme le baron Trésorier hasardait une question, la comtesse de Fontenay, avec une parfaite sérénité, expliqua que Lucie, ayant l'administration de sa fortune, était obligée de faire, elle-même, ce dont les femmes chargent habituellement leur tuteur ou leur mari, et qu'elle était absente pour quelques jours.

— Il sera d'ailleurs inutile qu'elle revienne à Deauville, ajouta-t-elle. Voici la saison qui tire à sa fin, et nous allons nous disposer à gagner Gravant, pour les chasses. Elle nous y rejoindra directement.

Ainsi, aux yeux de tous les intimes, l'absence de Lucie était justifiée. Le baron de Gravant, qui était sorti, dès le matin, emmené par Armand sur la route d'Hontieur, ne reçut pas les explications générales. Il rentra

avec un air contraint et compassé qui ne lui était pas habituel, ne demanda rien à personne, et il parut évident que le comte lui avait fourni, pendant leur promenade, de si sérieuses raisons qu'il lui avait fallu se rendre.

L'entretien décisif, qui avait eu lieu entre les deux cousins, avait été réglé par M""" de Fontenay. Dès le matin elle avait fait appeler son mari chez elle, et, avec une tranquillité absolue, elle lui avait annoncé qu'elle venait d'être informée par Lucie qu'il lui était indispensable de s'absenter pour quelques jours, et qu'elle partait le matin même. Comme Armand se montrait stupéfait de la forme inattendue que prenait le dénouement, dont l'exécution lui avait paru présenter d'inextricables difficultés, la comtesse avait ajouté avec un naturel parfait :

— Je ne crois pas devoir vous laisser ignorer que ce départ, qui ressemble si étonnamment à une fuite, a pour cause les assiduités de Gravant. Il a mis tant d'insistance dans sa recherche, que notre jeune sauvage en a été inquiétée, qu'elle a vu sa liberté menacée, sa sécurité perdue et que, ne voulant pas user de rigueur elle-même envers un galant homme qui n'a d'autre tort à ses yeux que de l'aimer, elle m'a priée, puisque j'avais été le porte-parole de Gravant, pour lui demander sa main, d'être son interprète pour faire comprendre à* celui-ci qu'il n'y a aucun espoir de réussir. Gomme Lucie part ce matin, vous allez être assez bon pour emmener Paul, aussi loin que vous voudrez, afin que nous ayons le champ libre.

— Voulez-vous en même temps, dit Armand, que je vous évite le souci de lui donner l'explication du départ de M^^^ Andrimont?

— Je vous en serai reconnaissante.

Vers neuf heures, les deux cousins étaient partis à cheval, et à midi ils avaient reparu, en très bonne intelligence apparente, mais séparés par une hostilité réelle. Si léger qu'il fût, le baron comn^sncait à trouver, dans les événements auxquels il avait été mêlé depuis six mois, des circonstances bien surprenantes. Et en y réfléchissant, un peu plus qu"il n'en avait l'habitude, il arrivait à cette certitude que l'apparition de ]\F^ Andrimont avait coïncidé avec tous les symptômes d'agitation, remarqués par lui dans l'existence jusquelà si calme d'Armand et de Mina. Pour en venir à conclure que c'était elle qui avait été la cause de tout ce trouble, il n'y avait qu'un effort de raisonnement à faire. Le jeune mondain le fit. Mais alors il découvrit à cette conclusion des conséquences si extraordinaires, et, en même temps, si contraires à la vérité des faits, qu'il ne sut plus que croire.

Pour pénétrer complètement le mystère des chagrins de Mina et des tristesses d'Armand, pour comprendre les causes exactes du départ de M"^ Andrimont, il eût fallu se rendre compte de l'héroïsme de la femme, de la probité du mari, et de la vertu de Lucie. C'était un problème un peu trop compliqué pour les facultés d'analyse de Gravant. Il soupçonna, mais n'approfondit pas. l'y ne devait deviner le sens caché de cette aventure " tfùi'ùYi'^oeu plus tard. "

Du reste, l'attitude d'Armand et de la comtesse était faite pour donner le change, car, en présence de leurs amis, ils se montraient aussi libres d'esprit que si rien ne s'était passé. Le marquis de Villenoisy avait eu avec Mina un long entretien le premier jour. Mais le vieux diplomate jouissait depuis longtemps de privilèges dans la maison, et nul ne songea à s'étonner que la comtesse passât une partie de son temps avec lui.

Quant à Armand, il redoublait d'activité. Il était à cheval presque du matin jusqu'au soir. On eût dit qu'il voulaitécraser son corps de fatigue. La promenade achevai lui procurait l'inappréciable avantage de l'isolement. Il s'en allait sur les falaises, attachait son cheval à un arbre, s'asseyait, et là, rêvait, les yeux perdus dans l'infini de l'horizon. Le bruit des flots montant jusqu'à lui, sans cesse grondant, faisait écho à la sourde plainte de son cœur. Il aimait cette agitation qui n'avait point de iîrêve,il lui semblait qu'à son spectacle l'irritation profonde qui était en lui s'apaisait.

Il était sans nouvelles de Lucie, il ne savait point ce qui s'était passé entre elle et Mina. Car il avait dû se passer quelque chose. Alors qu'il croyait avoir à donner des explications à sa femme, au sujet du départ de la jeune fille, il l'avait trouvée renseignée comme une personne qui a reçu des confidences. Il n'avait pas ose l'interroger, craignant quelque foudroyante réponse. Ev il la voyait pâle, les yeux creusés, la bouche douloureuse, et surtout les cheveux blanchissants. En quelques jours, M"*deFontenay qui, jusque-là, s'était conservée si belle, avait vieilli de dix ans. La souffrance

DER^'IEH AMOUR. 28f

était si visible en elle, que ses amis s'inquiétèrent. Ils lui témoignèrent une affectueuse sollicitude. Mais elle ne voulait pas qu'on la plaignît, et elle accueillit leurs craintes avec une tranquillité vaillante qui ne leur permit pas d'insister.

Cependant, un lourd ennui pesait sur leur villégiature si gaiement commencée, et, peu à peu, ils s'éloignèrent. M"*® de Jessacpartitlapremière, puis Trésorier «t sa femme. Le marquis de Villenoisy avait été rappelé brusquement à Paris ; Firmont, qui, avec son nez de comédien, avait flairé un drame intime, resta le dernier en compagnie de Gravant. Mais, un beau matin, ils prirent congé, et la comtesse demeura en tête à tête avec Armand. Alors, ainsi qu'ils l'avaient dit, ils quittèrent Deauville et allèrent s'enfermer à la campagne.

Ce fut un grand soulagement, pour l'un et pour l'autre, de n'avoir plus à se contraindre, pour simuler une -gaieté qui était bien loin d'eux, et faire bonne figure à leurs hôtes. Là, dans les vastes appartements du château , dans les espaces déserts du parc , ils pouvaient s'isoler, et se donner le repos c.'jtre tristes à loisir. Ils ne se réunissaient qu'à l'heure du déjeuner et du dîner. Armands'enfermaitdans son cabinet, etlisaitou fumait, voyant, devantles pages de son livre, ou dans la spirale bleue de sa cigarette, passer une délicieuse figure de femme, jamais évoquée, mais toujours présente, comme si quelque chose d'elle fût resté attaché indissolublementàlui. Alors, dans le silence et la solitude, il avait -des crises de chagrin qui ressemblaient h de la folie, il «ortait au bout de quelques heures, pâle, silencieux..

maigre, véritable fantôme de cet Armandjeune et brillant qu'on avait connu.

Il était, avec Mina, d'une douceur et d'une bonté qui arrachaient des larmes à la pauvre femme. Jamais» même dans ses heures d'exaspération les plus farouches, il n'avait prononcé un mot qu'il pût regretter. Il était évident qu'il s'était fait une loi de ne point donner à la comtesse un seul motif de plainte contre lui. Il se jugeait trop coupable moralement envers elle pour ne pas vouloir lui assurer la tranquillité matérielle. Mais elle ne l'avait pas. Elle aussi s'étudiait à ne pas le tourmenter, à lui éviter tout sujet d'inquiétude. Elle avait, pour ce pauvre cœur blessé, une pitié d'ange. Elle eût voulu pouvoir le guérir, ou tout au moins le consoler. Mais comment y arriver sans aborder la discussion du terrible sujet? Elle l'avait osé, autrefois, quand elle n'était point sûre de leur commun malheur, et emportée par le désir de connaître la vérité. Maintenant qu'elle la savait, elle craignait de remuer ces cendres encore brûlantes, d'où une flamme pouvait jaillir et détruire ce qui restait de leur bonheur écroulé.

Une singulière transformation s'était faite en elle. Il lui semblait que son amour avait changé. Elle le retrouvait toujours aussi fort, mais iln'étaitpluslemême. Ilétaitfaitd'indulgence, de douceur, de commisération. Plus de jalousie, plus de désespoir. Une tristesse profonde de voir souffrir celui qu'elle aimait, et le désir de calmer sa souffrance. Elle n'en était pas à admettre qu*il pût aimer Lucie etl'oublierelle. Mais elle était sans colère contre lui. Ellç.çût souhaité obtenir qu'il lui conr

fiât sa peine. Elle sentait en elle des trésors d'affection qui lui eussent permis de l'écouter et de le plaindre. Insensiblement, et sans y prendre garde, sa tendresse d'épouse devenait une tendresse de mère, et déjà Armand était, pour elle, bien plutôt un enfant dont le chagrin attendrit, qu'un époux dont la douleur offense.

Mais la sauvagerie du comte rendait toute consolation impossible. Il mettait de l'orgueil à montrer à Mina un front tranquille.il se contenait^ chaque jour, pendant deux heures en sa présence. Et seul, en face de luimême , il se délassait dans une détente complète de sa volonté, des efforts qu'il avait dû faire. Il n'avait point l'idée d'aller à Paris. Il ne demandait pas à inviter du monde pour essayer de combattre son ennui. Il préférait sa tristesse à toute distraction, il s'en repaissait, il s'en enivrait. Souffrir d'aimer Lucie, c'était encore pour lui une jouissance.

Cependant la comtesse avait reçu des nouvelles de la jeune fille. Suivant sa promesse, Lucie avait écrit. Elle était en Ecosse , dans la famille de miss Griffith . Elle avait trouvé, chez le pasteur, un accueil simple et cordial qui l'avait beaucoup touchée. Elle s'était prise d'affectionpourlaplusjeunesœurde sa demoiselle de compagnie, et elle songeait à acheter une petite propriété etàvivre,pendantquelque temps, auprès de ces bonnes gens. Elle faisait des promenades dans la montagne, avec l'infatigable Griffith, et ne pouvait rassasier ses veux des splendeurs des lacs, et des sauvages perspectives des collines couvertes de bruyères. Elle avait obtenu l'apaisement.sinon l'oubli, dans cette paisible exis-

tence et elle OA'ouait qu'elle n'était pointinalheureusc.

En lisant cette lettre, Mina n'avait pu se retenir de pleurer. Quelle différence entre la façon d'aimer de Lucie et la sienne ! L'éloignement, l'espace, la contemplalion d'un horizon nouveau, avaient suffi pour procurer ù la jeune fille un calme immédiat. Elle, il lui semblait (jue rien ne pourrait faire diversion à son incessante préoccupation. Quel spectacle aurait pu la distraire, quel milieu aurait pu l'absorber assez pour qu'elle n'eût pas la lancinante angoisse de sa douleur? Lucie, qui sait? au bout de quelques années, au bout de quelques mois peut-être, aurait oublié, et ouvrirait son cœur à une nouvelle tendresse et se donnerait à un autre homme. Pour elle, c'était le dernier amour, celui après lequel il n'y a que la tombe.

Elle déchira cette lettre , qui l'avait navrée et irritée, comme si un sentiment d'envie se fût éveillé en elle pour celte indifférence naïve de la jeunesse. Quand elle l'eut déchirée, elle en fut aux regrets. Elle pensa qu'il aurait peut-être mieux valu l'oublier adroitement sur une table, pour donner à Armand l'occasion de la lire. La comparaison, qu'ilne pouvait manquer de faire, entre son tourment et la ti^anquille tristesse de Lucie devrait lui être salutaire. 11 en souffrirait, mais comme lo patient souffre d'une cautérisation de sa blessure, (jui sef t à amener la guérison. Cependant, à la réflexion, elle jugea plus prudent de ne pas laisser Armand apprendr(3 où était la jeune fille. Il fallait tout craindre d'un moment d'exaltation. Et, s'il prenait le parti d'aller la rejoindre, Dieu seul savait ce qu'il en résulterait.

le mieux était d'essayer de lui procurer de la distraction, car cette existence, d'une désespérante monotonie, exerçait certainement une influence funeste sur son humeur.

Un soir, après le dîner, elle lui prit le bras, l'emmena dans le petit salon, et là, l'installant au coin de la cheminée avec des cigarettes, elle lui dit :

— Est-ce que vous ne pensez pas à inviter quelquesunsdevos amisàchasser?Enmepromenant,jevoisune grande quantité de gibier, et vous n'êtes pas de caractère à sortir seul pour le tuer. Nous avons des habitués, qui s'étonneront de n'être pas convoqués, comme tous les ans. Et, nous-même, ne regretterons-nous pas de ne point les recevoir ?

Il ne répondit que par des hochements de tête, dont la signification était fort douteuse. Mais il était facile de s'apercevoir que la propositioii le laissait sans enthousiasme. Mina ne se tint pas pour battue et, avec une douce insistance :

— Peut-être, au début, la présence d'étrangers vous fatiguera-t-elle un peu, reprit-elle. Mais vous vous y habituerez, et vous y trouverez une diversion à vos préoccupations.

Jamais la comtesse n'avait fait, jusque-là, une allusion aussi directe à l'état moral d'Armand. Il était entendu tacitement, entre eux, qu'ils avaient du chagrin. Mais ils affectaient de ne pas s'en apercevoir, et de ne jamais prononcer un mot qui y eût trait. En entendant ces dernières paroles, Armand rougit et ses yeux se fixèrent scrutateurs sur ceux de sa femme. Elle soutint

son regard avec une tranquille résolution. Elle n'avait point de crainte, n'ayant rien à se reprocher. Lui, de son côté, avait trop bien le sentiment du sacrifice qu'il avait faità son devoir, pour redouterune explication. L'un et l'autre ils avaient des arguments invincibles à fournir. L'une pouvait dire : J'ai tout enduré par amour pour vous. L'autre pouvait répondre : J'ai tout subordonné à votre repos. Et, hélas! avec de si parfaites intentions, ils n'avaient réussi qu'à se rendre tous les deux crueU lement malheureux. Seulementils traînaient ensemble leur chaîne, et l'apparence était sauve.

En ce moment, si Mina avait eu l'audace d'aborder franchementla question et de mettre le doigt sur la plaie, peut-être eût-elle été encore guérissable . Au lieu de cett^ sombre et farouche bouderie qui les séparait, une expliv cation,mêmeviolente, eût pulesrapprocher. Ils avaient tant de véritable et solide affection l'un pour l'autre qu'ils auraient peut-être trouvé un accord qui eût tout sauvé. Leurs larmes, en commun versées, auraient purifié leur pensée, et ils auraient repris la force de vivre, au lieu de dépérir, rongés par l'idée fixe qu'ils ne pouvaient plus être heureux ensemble.

— Vous ferez ce qui vous semblera convenable, ma chère Mina, dit le comte. Si vous jugez qu'il soit nécessaire d'avoir du monde, invitez qui vous voudrez, mais que ce ne soit pas pour me plaire, car la solitude m'est, en ce moment, plus agréable que tout.

En entendant Armand, qui autrefois ne savait pas se passer d'un entourage nombreux et remuant, faire cette profession de foi misanthropique, Mina sentit son

cœur se serrer douloureusement. Elle n'eut pas le courage d'insister, et s'approchant de son mari :

— Qu'il soit donc fait comme vous désirez, dit-elle. Mais si vous prenez tant goût à la solitude, un temps viendra peut-être oti vous ne voudrez même plus me supporter auprès de vous...

Elle eut un triste sourire, et d'une voix basse, dans laquelle on sentait trembler les larmes, elle ajouta :

— Alors, est-ce qu'il faudra que je m'en aille? Il se dressa, et avec une flamme dans les yeux :

— Vous, Mina, vous?Geseraitungrandmalheur, dit-il avec fièvre, si je ne vous avais pas à mes côtés? N'êtesvous pas la meilleure part de moi-même ? Le peu que je vaux, c'està vous que je le dois. Vous êtes mon bon ange, et si vous me quittiez, Dieu sait ce que je deviendrais !

Elle le prit par les épaules, le força à se rasseoir auprès d'elle, et lui parlant avec une chaude tendresse :

— Je vois bien que tu t'ennuies ici. Oh ! je ne te demande rien. Je ne veux que te plaindre et te consoler. Mon rôle auprès de toi, tu viens de le dire, doit être tout de douceur. J'aimerais mieux cesser de vivre que de te faire la moindre peine. Laisse-moi donc te soigner, et tâcher de te guérir. Changeons de pays. La tristesse et l'inertie, dans lesquelles tu vis, ne te valent rien. Veux-tu que nous voyagions? Viens en Italie : à Naples, à Palerme. N'est-ce pas assez loin, et y trouveras-tu encore de mauvais souvenirs? Allons en Orient, par delà les mers, sous des cieux nouveaux, où rien du passé ne pourra te suivre, où tout sera différent, curieux, séduisant. Je t'y conduirai, et je prends Tenga-

^im; les batailles de la vie.

goinent de ne te montrer qu'un visage riant, et de ne te faire entendre que des paroles joyeuses.

Elle le pressait, elle l'entourait de ses bras, ardente à l'entraîner, à le sortir de ce courant fatal oii elle le voyait mourir. Oublieuse de ses tourments, elle ne songeait plus qu'à ceuxde celui pour qui, ayant versé toutes les larmes de ses yeux, elle était prête maintenant à verser tout le sang de ses veines. Il sentit tout ce qu'il y avait de sublime dévouement dans la tentative de Mina. Mais il était trop gravement atteint pour se prêter à de tels expédients. Six mois plus tôt, au moment de la première explication, un brusque départpourles pays lointains l'aurait certainement sauvé, mais maintenant il était trop tard. Il agita sa tête avec lassitude et d'un ton découragé :

— Non, je vous en prie, ne faites pas des projets si extraordinaires. Restons dans le calme de notre vie habituelle. C'est là seulement ce qui peut me satisfaire.

— Restons donc, dit Mina avec une feinte gaieté . Nous tâcherons de nous suffire à nous-même.

ils continuèrent à vivre seuls, redoublant de soins et d'égards l'un pour l'autre, ces deux âmes souffrantes se plaignant et n'ayant pas le courage d'aller jusqu'à l'aveu complet qui, en portant leur mal au paroxysme, eût pu modifier favorablement leur état moral. Car, que pouvait-il leur arriver de plus affreux que de pleurer en se défiant l'un de l'autre?

Gependantuntoutpetit incident, qui se produisit vers la fin de septembre, à quelque cent lieues du château de Gravant, amenaun changement très sérieux dans leur

situation. Hector Firmont, qui, à sa passion pour la comédie, joignait l'amour de la chasse, ayant épuisé les différentes ouvertures, que ses relations mondaines lui valaient dans les meilleures maisons des environs de Paris, songea à faire un déplacement en Angleterre, pour aller tirer des perdreaux et des lièvres dans le Yorkshire. Lord Mellivan-Grey l'avait invité, depuis longtemps, à venir brûler, en sa compagnie, trois ou quatre cents cartouches par jour, dans les champs de navets interminables qui forment des couverts uniques au monde. Après un séjour d'une semaine à Grey-House, et un massacre, comme il n'en avait pas encore vu, même dans les chasses somptueuses de la haute banque, Firmont, entraîné par le jeune lord Fitz-Gérald, gagna l'Ecosse, et s'installa dans un cottage des moors, pour faire une battue aux grouses.

La veille du jour où devait avoir lieu son départ, le sentimental Hector, conduit par sa rêverie, avait gravi une colline et s'était assis, laissant errer ses regards sur le paysage merveilleux qui se déroulait devant lui. A ses pieds, un lac d'azur, entouré de montagnes d'un rouge violacé, dont les cimes rocheuses s'estompaient au lointain dans une buée bleuâtre d'une transparence exquise. Un soleil splendide éclairait ce site admirable, et l'air était si pur que les yeux semblaient plonger jusqu'au fond du ciel. Un silence profond régnait, et Firmont ému, dépouillant son cabotinage, qui lui faisait généralement trouver une citation en prose ou en vers, appropriée à toutes les circonstances de la vie, restait muet, dans Tadmiration.

Un bruit de pas sur la route le troubla dans sa contemplation, il se détourna avec mécontentement. Mais son visage exprima une surprise mêlée de joie, car il venait de reconnaître, étendant son ombre gigantesque sur le sable, son amoureuse de Deauville, miss Griffith. A trois pas derrière elle, suivait W^^ Andrimont. Il se leva avec vivacité, et allant au-devant des deuxfemmes :

— En croirai-je mes yeux? s'écria-t-il.

L'efîet que produisit son exclamation lui donna tout de suite la mesure du plaisir que sa rencontre procuraitàLucie. Elle s'arrêta brusquement et fronçale sourcil. Cependant, ne pouvant esquiver le jeune homme, elle reprit sa marche, et rejoignit Griffith qui, dans la candeur de son âme, échangeait avec Firmont de vigoureux shake-hands.

— Gomment, chère mademoiselle, vous quitter à Deauville, ditle jeune homme, avecune pantomine animée, et vous retrouver en Ecosse sur une montagne, ^n face d'un lacl Mais est-ce bien vous? N'est-ce pas Diana Vernon elle-même, sortie du Rob Roy de sir Walter Scott?

— C'est moi, Lucie Andrimont, tout simplement, répondit avec calme la jeune fille. Je suis venue avec miss Griffith, passer quelque temps dans sa famille. Le pays est magnifique. J'aime la marche, comme vous savez, et chaque jour nous arpentons la vallée ou la montagne. C'est ce qui m'a procuré le plaisir de vous rencontrer. Êtes-vous pour longtemps ici ?

— Moi? Je compte regagner Paris dans deux ou troisjours?... Avez-vous des commissions pour nos amis?"

DKRMER AMOUR. 29.9

Le visage de Lucie devint grave, et, d'une voix un peu rude, elle dit : »

— Aucune commission. Je vous serai même reconnaissante de ne pointdire que vous m'aveztrouvée ici. . . J'y suis au repos... Je ne tiens pas à ce qu'on m"y écrive... J'ai pris des habitudes de paresse... Il faudrait répondre... Cette perspective me fait horreur.

— Permettez-moi, si ce n'est pas indiscret, de vous retourner la question que vous m'avez adressée tout à l'heure : Êtes-vous pour longtemps ici?

— Pour tout le temps que je m'y plairai.

— Mais c'est peut-être toute la vie, cela?...

— Mettons que c'est toute la vie.

— Gomment? Mais alors c'est de Tanachorétisme ! Vous allez, comme Marie-Magdeleine... une vertueuse Marie-Magdeleine, naturellement... vous ensevelir dans une grotte des monts Gheviots ou des monts Cranipians ? Vous n'en avez pas le droit ! Vous appartenez au monde, à son admiration, à...

— Je m'appartiens, avant tout, à moi-même, interrompit Lucie en riant. Et je n'aime pas assez le monde, pour lui faire le sacrifice de ma liberté... En quittant l'Ecosse, peut-être retournerai-je dans mon pays...

— Toute seule ?

— Griffith ne m'abandonnera pas.

— Non, certainement ! dit la gigantesque fille, avec un affectueux regard. Jamais!

— Vous voyez que ma solitude, en somme, ne sera ni très complète, ni très désolée.

— Elle sera désolante I... Mais où demeurez-vous?

aOO LES BATAILLES DE LA VIE.

Chez les montagnards écossais, l'hospitalité se donne, ^ù la recevez-vous?

— Chez le pasteur Griffith au bourg de Lochness. Mais je vous serai obligée de ne pas vous y présenter... Nous sonnmes en famille. Votre présence effaroucherait ces gens simples...

— Autrement dit: vous m'évincez.Vous craignez mon importunité?

— Pas du tout ; je crains votre prestige !

Elle se m'A à rire, comme au meilleur temps de son insouciance et de sa coquetterie, et ajouta:

— Il faut être prudent : il y a des demoiselles dans la maison !

— Allons ! allons ! Vous vous moquez de moi ! . . . Mais je vous obéirai tout de même. Disons-nous donc adieu pour toujours, sur cette route. Miss Griffith, vous savez que j'emporte votre image gravée dans mon cœur et ^e, jusqu'à mon dernier souffle, je ne cesserai pas de vous aimer !

Il salua les deux femmes, et les regarda s'éloigner sur la route blanche et se perdre au détour du vallon. Deux jours après il partait d'Edimbourg, gagnait Douvres, et de là Paris. Gomme il avait promis de se taire, îa première chose qu'il fit, en arrivant, fut de courir chez le baron de Gravant, et de lui dire :

— Savez-vous qui j'ai rencontré en Ecosse, au coin d'un lac? M''« Andrimont.

Et comme celui-ci pâlissait à la fois de son amour ééçu. et de sa vanité blessée :

— Oui, mon cher, fraîche comme une rose, continua

DERNIER AMOUR. 30f

le comédien de salon, courant les bruyères, en compagnie de la colossale Griffitli.. . Elle m'a dit avoir quitté la France, etsa famille, et vous, sansespoir de retour... Elle m'a même fait promettre de n'en pas souffler mot, mais, comme cela vous intéresse, très fort, je crois, j'ai tenu à vous prévenir... Vous comprenez que je fais céder ma discrétion à notre amitié!

— Je vous remercie, mon cher, dit Gravant troublé. Vous me rendez un réel service.

— Je l'ai pensé... Au revoir...

Il sortit, laissant Paul dans un état d'irritation violente. Ainsi Lucie, qu'on lui avait montrée partant, pour ne point donner suite au projet d'union avec lui, et devant revenir auprès de M. et M°^ de Fontenay dans un délai très court, était en Ecosse et ne songeait aucunement à revoir sa famille française, avec laquelle elle semblait parfaitement brouillée. Alors il avait donc été trompé? Et la résignation, avec laquelle il avait accepté la perte de ses espérances, pouvait être considérée comme une preuve singulière de la tiédeur de ses sentiments. Lucie était-elle seulement d'accord, avec M. et M™^ de Fontenay, pour cette rupture ? Et ne l'avaiton pas abusée, elle, autant que lui?

Les soupçons, qui l'avaient assailli à Deauviil'\ s'imposèrent de nouveau à lui. Il trouva tout obscur, • vut équivoque dans la situation, et il «'sulut y porter l.i. lumière. Pour obtenir ce résultat, il se dr'^ida à se rendre à Gravant. Il fallait une heure et demie de chemin de fer pour y aller de Paris, Il lui était donc facile dp ...re .^on enquête entre deux traiuG, ce qni lui évilcrLii: !ij^

embarras d'un déjeuner OU d'un dîneren présenced'Armand et de Mina, si les explications, qu'il avait résolu -dedemander, ne lui paraissaientpas satisfaisantes. Sans prévenir de son voyage, pour ne point laisser à ses parents la facilité de se préparer à le recevoir, il se mit le lendemain en route.

Il descendit à la station de Gravant, et, par un très joli chemin à travers les bois, en un quart d'heure, il gagna le château. Il franchit la grille, et promptement se dirigea vers la terrasse. Il en gravit les marches, et arriva devant les fenêtres du salon. Il était deux heures et M™*' de Fontenay lisait, toute seule, près de la croisée ouverte. Le bruit des pas du baron sur le sable attira 5on attention ; elle poussa une exclamation de surprise, et se levant, alla au-devant du visiteur :

— Vous, à pareille heure, et à l'improviste, dit-elle, <[u'est-ce que cela signifie? Ne pouviez-vous écrire ou télégraphier, pour qu'on vous envoyât chercher à la gare ?

Elle l'examinait, en parlant, et ne lui trouvait pas sa physionomie habituelle. Une apparence de gêne, un peu de raideur involontaire, trahissaient son arrièrepensée.

— L'idée m'est venue, ce matin, d'aller vous voir, et c'est vraiment si facile, que j'ai jugé inutile de déranger quelqu'un... Est-ce qu'Armand n'est pas ici?

— Il doit être clîô*z lui. Je vais le faire appeler. Elle sonna et dotina l'ordre de chercher le comte.

— Mais vous, dit-elle, -tfu'est-ce que vous devenez?

— Mais je deviens ce que J*ai toujours été. Je me continue, ma chère cousine, ai c'est tout ce que je puis faire.

Elle fixa sur lui un regard inquiet, et avec un demisourire :

— Et le cœur?

— Mais le cœur se défend, dit-il avec tranquillité. Elle insista, comme si elle désirait couler à fond cette

question avant l'arrivée d'Armand :

— Et ce gros chagrin, d'il y a quelques semaines... passé?

Il pinça les lèvres, et, avec plus d'amertume qu'il n'eût souhaité en montrer ;

— Il a bien fallu...

Il vit qu'il allait être entraîné plus loin qu'il ne voulait, et changeant brusquement de conversation :

— Ah 1 Pendant que cela me vient à la mémoire : J'ai vu M"^ de Jessac, hier soir, et elle m'a chargé de la rappeler à votre souvenir... Elle chante toujours, avec un égal succès. . .Mais Paris ne lui suffit plus. . .Elle court la province ... Elle est, ence moment, en tournée, dans des châteaux... Je lui ai dit : Prenez garde ! Un de ces jours, la Société des auteurs vous réclamera des droits. Vous faites une trop sérieuse concurrence aux théâtres ! Elle a été ravie !

Cette gaieté, qu'elle sentait forcée, alarma M""^ de Fontenay : elle jugea nécessaire de se tenir sur ses garies. Il lui parut évident que Paul ne venait pas à Gravant pour faire une simple visite, mais pour exécuter un projet délibéré. Il ne pouvait rien sortir de bon, pour Armand et pour elle, de ce que le baron préparait. Elle regretta d'avoir dit que son mari était au château. Il lui était si facile de répondre qu'il était absent. Elle sa-

vaitd'avance qu'Armand ne se serait pas montré. Tandis que maintenant il allait se trouver exposé aux entreprises de Gravant. Et, avec lui, tout était difficulté et péril. Elle n'eut pas le temps de prendre une résolution : le comte entrait. Il donna la main à son cousin, qui resta stupéfait en le retrouvant si changé. Il était maigre et pâle. Ses yeux s'enfonçaient sous ses sourcils, et une contraction de la bouche donnait à son visage une expression de profoi.de mélancolie.

— Est-ce que tu es malade? demanda Paul. Tu n'as pas une mine florissante...

— Maisnon; je suis bien,ditle comte avec indifférence.

Le baron regarda son cousin d'un air railleur, et renouant la conversation au point oh il l'avait rompue, avant son entrée :

— C'est moi qui ai eu des déboires, dit-il, et c'est toi qui as l'air d'en avoir souffert...

A ces mots, Armand releva la tête, et une ombre passa sur son front. Paul, sans paraître s'en apercevoir, continua :

— Comment se fait-il que je ne rencontre pas, ici, mon charmant bourreau?. . . Je pensais qu'une fois délivrée de ma présence, M^^^ x\ndrimont accourrait auprès de vous... Tout me l'avait laissé croire... Et je ne vous avais même quittés si promptement, à Deauville, que pour abréger son temps d'exil. Or il parait qu'elle n'est point revenue?...

Armand et Mina demeurèrent glacés. Sans que leur trouble le touchât, le baron poursuivit :

— Je la crois un peu changeante dans ses affections. ..

Après raccueil, vraiment exceptionnel, que vous lui aviez fait, son éloignement me paraît ressembler sing"ulièrementàderingratitude,àmoinsqu'iln'yait, pour expliquer cette rupture, des raisons que je ne connaisse point...

Il resta silencieux, Tair interrogateur, comme s'il attend ait un mot qui le fixât sur l'opinion qu'il devait avoir de Lucie. Et sa demande avait été posée de telle sorte, qu'il était impossible de n'y pas répondre sans faire un grave tort à la jeune fille. Mina le comprit, et, sans vouloir aller au fond des choses, elle trouva nécessaire de fournir quelques explications :

— Mais, mon cher Paul, dit-elle, qui vous donne à penser qu'il y ait rupture entre M^^' Andrimont et nous ? Elle s'est éloignée, pour un temps. Ya-t-il lieu de s'en étonner? Était-elle en notre dépendance ?. . .Elle reviendra, soyez-en sûr, et vous la reverrez... Et même, guéri d'une petite blessure d'amour-propre, on vous comptera parmi ses amis.

— Très volontiers, si j'en ai l'occasion. Mais c'est peu probable, car elle a déclaré, la semaine dernière, à quelqu'un qui me l'a rapporté, qu'elle avait l'intention de ne plus reparaître en France...

— De ne plus reparaître en France? répéta Armand d'une voix altérée.

— Voici qui ne concorde pas très bien avec vos renseignements, ma chère comtesse.

Mina eut le soupçon que Gravant plaidait le faux pour savoir le vrai, et décidée à le pousser pour juger de la sûreté de ses informations :

— Et OÙ Tami qui vous a conté cette histoire avait-il rencontré Lucie?

— En Ecosse, sur une route de montagne, près d'un bourgqui s'appelle Lochness, et où elle habite chez le Révérend Griffith, père de sa demoiselle de compagnie... Vou? voyez que c'est précis... En recevez-vous de moi la première nouvelle?

— Nullement, dit la comtesse. Je suis très au courant de tout ce qui la concerne.

— Alors vous devez savoir pourquoi elle a disparu. Ouel crime expie-t-elle, dans ce désert? poursuivit Gravant, irrité du sang-froid avec lequel ses attaques étaient supportées, et décidé coûte que coûte à provoquer une explication. Est-ce quelque passion contrariée qui l'a conduite là ? Qui sait? Peut-être quelque amour défendu?...

Armand, à ces mots, se dressa et faisant un pas vers le baron, il dit avec une menaçante fermeté :

— Je ne puis oublier que M"*' Andrimont est ma parente, qu'elle était, il y a encore peu de temps, sous ma protection, et il ne me convient pas de laisser parler d'elle dans ces termes, devant moi.

— Mais, mon cher, pardon, s'écria Gravant avec aigreur, je suis, moi, dans des conditions toutes particulières, et j'ai droit à bien des indulgences. En tout cas, ma curiosité s'explique, car j'ai été singulièrement mêlé à l'incident qui a servi de prétexte à son départ...

— Que ne vas-tu en Ecosse, répliqua Armand, demander des explications à M"^ Andrimont elle-même ?. ..

DEKNIEK AMOUK. 307

— Ce serait peut-être le moyen de les avoir, enlin, loyales et franches !

— Loyales et franches? s'écriale comte avec un geste violent.

— Oui! dit Gravant, en se levant à son tour, comme pour affirmer plus fortement ses paroles.

Les deux hommes, échauffés par leurs secrètes rancunes, emportés par la vivacité soudaine qu'avait prise l'entretien, étaient debout, face à face, prêts à la provocation. Mina les vit pâles de colère, à la merci d'un mot, qui devait fatalement échapper à l'un ou à l'autre, et intervenant avec autorité :

— Vous vous oubliez singulièrement tous les deux, dit-elle froidement. Depuis quand des gens, tels que vous, se querellent-ils devant une femme?... Vous m'aviez habituée, mon cher Paul, à plus de respect, et vous, Armand, vous avez ordinairementplus de modération...

Le baron s'inclina devant M""^ de Fontenay et d'un ton plus calme :

— Vous avez raison, comtesse, et je vous prie de m'excuser... Mais l'affaire, qui nous occupait, me tient fort au cœur, et il m'est difficile d'en parler tranquillement.

— Eh bien ! n'en parlons plus ! dit Mina, avec une feinte gaieté. Tenez, faisons un tour dans les serres, la vue des fleurs vous calmera... Donnez-moi votre bras...

Ils sortirent sur la terrasse. Armand, impassible, les regarda partir. Il n'avait pas trouvé la force de faire entendre à son cousin une parole conciliante. En ce moment, il le haïssait de toute la puissance de sa jalousie

retrouvée. 11 fit quelques pas vers la fenêtre, passa la main sur son front contracté, poussa un douloureux soupir, et, se laissant aller dans un fauteuil, il ferma les yeux, comme pour s'isoler plus complètement dans satristessedécouragée. Côte à côte, Mina etPaul avaient suivi la terrasse. Ils étaient devant les serres, et ne se souciaient pas d'y entrer. Un prétexte avait été nécessaire pour s'éloigner d'Armand. Maintenant qu'ils étaient seuls tous deux, ils ne pensaient plus qu'à ce sujet brûlant, qui venait de lancer M. de Fontenay et son cousin, l'un contre l'autre.

— Vous m'avez dit en m'emmenant, ma chère cousine : Ne parlons plus de M"° Andrimont, reprit tout à coup Gravant. Je crois, au contraire, que si vous m'avex emmené, c'est pour en parler plus à loisir.

— Peut-être.

— Je ne suppose pas que vous ayez oublié la part que vous avez prise aux négociations que j'avais engagées. J'ai donc quelque droit de vous questionner... Ne fûtce que pour savoir si vous êtes aussi bien informée que vous le prétendez...

— Quel avantage en tirerez-vous?...

— Mais, d'être sûr qu'on ne s'est pas joué de moi, et qu'onne rit pas encore du bon tour dont j'ai étéladupe.

— Que soupçonnez-vous donc?

— Je soupçonne que la charmante Lucie avait singulièrement abusé de l'hospitalité, que vous lui donniez, et que c'est vous qui, le jour oii vous vous en êtes aperçue, l'avez, sans scandale, mais très fermement, mise à la porte. '

— Vous VOUS êtes trompé! s'écria la comtesse avec force. J'aime Lucie, et je la tiens pour la plus honnête fille qui soit!...

— Alors pourquoi ne revient-elle pas dans votre maison? Écoutez, comtesse, nous sommes arrivés au point où il faut absolument s'expliquer avec franchise. Vous me savez homme d'honneur. Je vous engage ma parole que ce qui va être dit ici mourra entre vous et moi. Mais j'en sais trop pour ne pas vouloir tout connaître... Si M^'^^Andrimont s'est séparée de vous brusquement, il y a eu, pour cela, une sérieuse raison... Vous venez de m'affirmer que vous l'aimiez et la respectiez : c'est qu'elle n'a rienà se reprocher. Alors de qui viennentles torts? Logiquement, devons ou de votre mari. De vous, c'est inadmissible... Alors ce serait donc...

A cette conclusion, qui ravivait toutes ses douleurs, des flammes montèrent au visage de Mina. Elle abandonna le bras du jeune homme, et levant la main pour lui imposer silence :

— Paul!

Des larmes jaillirent de ses yeux, sans qu'elle pût les arrêter, et de vaut le baron bouleversé, ellesedonnal'affreuse joie de dégonfler son cœur trop plein de chagrins etd'amertume. Puis, quandellefutunpeu calmée:

— Nous n'avons, dit-elle, avec une grande dignité, à nous reprocher, ni les uns ni les autres, aucune faute. Mais nous subissons tous un malheur, et avec un égal courage. M"* Andrimont, comme on vous l'a appris, ne reviendra plus. A moins...

Elle eut un navrant sourire :

— A moins que je ne vienne à disparaître... Je suis un obstacle au bonheur de deux êtres que j'aime et qui souffrent injustement... Dieu me fera peut-être la grâce, que je lui demande chaque jour, de me rappeler à lui... Ainsi toutes choses seraient arrangées au mieux... Pour vous, cher enfant, ne pensez plus à vos griefs, et calmez votre me'contentement. Vous oublierez bien vite. Soyez indulgent pour ceux qui n'oublieront jamais!...

Devant cette noble femme, quiportaitsi courageusement le fardeau de ses peines. Gravant rougit des mesquines rancunes qui l'avaient entraîné. Il fut honteux de l'avoir contrainte à un aveu si pénible. Il n'eut plus qu'un désir : lui donner l'assurance que son secret serait bien gardé. C'était la seule satisfaction qu'il pût lui offrir, il voulut qu'elle fût complète.

— Je vous remercie de la confiance que vous avez eue en moi, dit-il avec un tendre respect. Je ne me souviens plus que d'une chose, c'estque je vous aime profondément. Quoi qu'il advienne, comptez que vous me trouverez dévoué à vous et aux vôtres.

Le baron de Gravant s'était animé : il pensait vraiment ce qu'il disait. Get aimable garçon, qui avait, dans sa vie banale, exprimé tant de sentiments de commande, et prononcé tant de paroles de complaisance, se sentit capable d'être aussi généreux qu'il s'y engageait. Ses regards brillèrent. Il fut content de lui. Il eut l'impression qu'il se conduisait bien, et que ce moment rachetait ceux pendant lesquels il ne s'était pas aussi bien conduit. 11 éprouva le besoin d'exprimer à M"^ de Fonte-

nay l'admiration qu*elle lui inspirait. Il lui prit les mains et les serrant :

— Je ne puis vous dire à quel point je vous trouve bonne, grande et généreuse! Je suis venu ici avec de mauvais desseins, j'en partirai réconcilié avec vous et avec moi-même. . . C'est vous qui aurez eu cette influence favorable ... Ah ! quand on a le bonheur d'être aimé d'une femme telle que vous, comment peut-on. . .

Elle ne le laissa pas achever, et avec une profonde tristesse :

— Ne blâmez pas, mon ami, lorsque j'excuse. Les transformations du cœur sont mystérieuses, mais elles sont certaines. . . On ne peut marquer les phases par lesquelles elles ont passé, mais on constate le résultat... La fleur qui s'épanouit sur la plante, lentement se fane et tombe. Il en est de même de l'amour... Heureux sont ceux dont la mutuelle tendresse meurt en même temps. Moi, je suis vieille,mon cher Paul, et Armand est jeune..* Ma vie est finie, et la sienne est encore florissante. Je suis la plante fanée et qui n'a plus qu'à disparaître... Il est, lui, l'arbre plein de verdeur et de sève qui peut encore fleurir... Il y a, en ce qui nous concerne, désaccord entre les faits et les sontiments... De là vient tout notre mal...

Elle eut un sourire :

— Mais je vous demande pardon, j'ai beaucoup réfléchi à ces choses, pendant mes jours de mélancolie et mes nuits d'insomnie : j'en abuse en vous faisant un exposé -philosophique... La morale de ceci, c'est que le jour où vous vous marierez, il faudra prendre unefem-

me plus jeune quevotiè... et peut-être ne la point trop aimer, ou au moins ne pas le lui laisser complètement voir, car on prend vite l'habitude d'être heureux... Et quand il faut la perdre, c'est une douleur mortelle.

Ils étaient, on marchant, revenus prés du château et, par la porte-fenêtre du salon, ils apercevaient Armand assis, toujours à la même place, les yeux ouverts et fixes devant lui.

— Allez lui serrer la main, dit Mina doucement.

— De grand cœur.

— Voyez-vous, il est très malheureux!

Ainsi elle ne se plaignait pas, elle ne plaignait que lui. Ils entrèrent dans le salon, et le comte se leva à leur approche . 11 les examinait d'un air soucieux. Ils lui offrirent un visage calme et riant. Sonfronts'éclaira.

— Voici Paul qui s'en va, dit la comtesse, etqui vient vous dire adieu.

, — Nous avons été un peu vifs tout à l'heure, dit le baron avec cordialité, mais, entre nous deux, cela ne tire pas à conséquence... Tu ne m'en veuxpr

— Non.

— Accompagnons-le jusqu'à la grille, voulez-vous? demanda Mina.

Il se leva sans répondre, comme un homme à qui tout est devenu indifférent, et qui marche ou s'arrête sans préférence. Ils suivirent la belle allée du parc, sous la voûte des arbres centenaires, et arrivèrent à une petite grille, donnant sur la campagne, de laquelle on découvrait à quelques centaines de mètres le toit rouge de la ^are.

'- Adieu, donc, dit Gravant, avec un sourire amical.

— Adieu! répondirent Mina et Armand.

Il les quitta, et au bout de quelques pas il se retourna. Ilsétaient toujours là, devantla porte, ((ui le regardaient s'éloigner. Il les vit Tun près de Tautre, dans l'encadrement blanc du mur, se détachant sur le tond sombre des massifs. Un frisson le saisit, et il eut le pressentiment que, de ces deux êtres, il y en avait un qu'il ne reverrait plus. Il voulut fixer son regard plus attentivement sur eux, comme pour chercher à reconnaître celui sur le- (juel le mauvais sort devait tomber. Mais ils avaient disparu, et la grille refermée, triste et noire sous les branches pendantes, lui fit l'effet d'une ports de tombeau.

IS

Lanuit, qui suivit la visite de Paul de Cravant , fut pour Armand pleine de désordre et de fièvre. Seul, dans sa chambre, ne pouvant pas se décidera se mettre au lit, il se promena avec agitation, tournant dans sa tête cette affreuse pensée que Lucie était partie pour toujours. Jusque-là, il avait supporté son absence avec chagrin^ mais avec patience. Il était séparé d'elle, mais il ne songeait pas que cette séparation pût être définitive. Jamais il n'était entré dans son esprit qu'il dût ne pas la revoir. Brusquement Paul lui avait donné cette navrante assurance qu'elle s'était éloignée avec la ferme volonté de ne plus reparaître. Et il était dans la situation horrible d'un condamné à mort, qui a écarté Tidée terrifiante de son exécution possible, et qu'on réveille pour lui dire qu'il faut marcher à Téchafaud.

Depuis deux mois, il ne savait rien d'elle. Soudainement celle qui avait, pendant près d'un an, tenu une si grande place dans sa vie avait disparu, et il était comme

lin corps sans âme. Cependant il avait encore, au fond du cœur, une obscure espérance. Elle était loin de lui, mais il était sûr qu'elle l'aimait. Elle rentrerait à Paris, à la fm de l'automne, comme il y rentrerait lui-même. Et alors il était impossible qu'ils ne se trouvassent pas en présence. Il aurait la joie de la rencontrer, fût-ce de loin, fût-ce dans la rue, sans pouvoir s'approcher d'elle, sans lui parler, soit, mais enfm il la verrait. Et puis il la saurait là. Elle viendrait, de temps en temps, chez Mina, et il aurait, par sa femme même, indirectement, des nouvelles. Bien petit bonheur, bien fugitive joie, mais enfin joie encore et bonheur.

Et voilà que, tout à coup, il apprenait qu'elle se proposait de se fixer en Ecosse ou de retourner au Canada. Mors toutes ses croyances étaient donc vaines ? Elle n'avait pas pour lui une affection égale à celle qu'il avait pour elle ? L'absence ne lui coûtait pas , elle admettait fort bien que la distance, que la mer* que des espaces, que des êtres fussent interposés entre eux. Et elle n'en souffrait pas, puisque, sans y être contrainte, elle le supportait. Il l'accusa furieusement de n'avoir pas de cœur. Quoi ! elle pouvait lui procurer , par sa présence , un adoucissement de sa misère, et elle ne sacrifiait pas tout à ce devoir qui eût dû lui être cher. Lui, s'il avait été libre de suivre les impulsions de son cœur, il se fût ingénié à se manifester à elle, chaque jour, par quelque prévenance délicate et secrète. Il ne se serait pas montré, mais il aurait trouvé moyen d'occuper sa pensée, de la réconforter, de la réchauffer par quelque marque de tendresse, comprise d'elle seule et par cela même plus pré-

cieuse. Et, au lieu de lui apporter ce secours, elle l'abandonnait.

Dans le silence de la nuit, il poussa des cris de fureur. Il était à bout de patience, et il en venait à se demander si sa résignation n'étaitpoint une duperie, et si tout, même le crime, ne valait pas mieux que les tortures endurées par lui. Il eût pu si facilement quitter Gravant, gagner Paris, et partir pour l'Ecosse. En deux jours il serait à Lochness, et reverrait Lucie. Et, comme dans un mirage, la route, courant parmi les bruyères rousses, et le lac bleu sous le ciel clair s'évoquaient. Il apercevait Lucie, marchant dans la montagne accompagnée de miss Griffith. Et une morne tristesse était peinte sur le visage de la jeune fille.

Il parcourut sa chambre, à grands pas, essayant de faire diversion, par le mouvement, à cette surexcitation de sa pensée. Mais il avait beau changer de place, il ne réussissait pas à abolir la troublante vision. Elle le suivait. II ne pouvait ni s'en éloigner, ni s'en affranchir : elle était en lui, obsédante et impérieuse, et si nette, avec de tels reliefs , qu'il lui semblait que Lucie était tout près de lui. Il voyait toujours son visage désolé. Il dit tout haut: Pourquoi a-t-elle l'air de souffrir autant que moi ? Et une voix, qui lui parut celle de la jeune fille, murmuraàson oreille : Parce que je suis aussi malheureuse que toi. Alors, parlant à ce fantôme qui s'imposait à lui, torturant et délicieux, il dit :

— Si tu es malheureuse , pourquoi es-tu partie si loin ? Pourquoi as-tu mis la mer entre toi et moi?

Et l'apparition répondit :

— Pour être sûre de ne pas manquer à la promesse que j'ai faite de ne point te revoir. Si près, qui sait si j'aurais eu le courage de résistera la joie de reparaître devant toi? Et si j'avais cédé une fois, qui peut (ïiio>i je n'aurais pas, de concession en concession, fini par faire mal?On est bien faible contre soi-même. Et mon cœur est si plein de toi!

Affolé, Armand cria :

— Alors, ne persiste pas à me fuir! Qu'importe ce qu'il adviendra! Je ne peux vivre ainsi!

Il lui sembla que le visage de Lucie se voilait de vapeur. Elle lui apparut moins distincte, comme si elle se fût éloignée, et la voix, plus faible aussi, arriva à son oreille, disant :

— Tu sais bien que c'est impossible, puisque tu ne pars pas toi-même, et que tu restes attaché volontairement à ta chaîne, fidèle au devoir, à la foi jurée, à l'honneur, et que tu vas peut-être en mourir !

La vision s'effaçaitpeu à peu. Et Armand, qui la fuyait l'instant d'avant, eûtvoulu la retenir, la fixer, pris de la peur de ne la plus revoir s'il la laissait s'échapper. Mais tout devint sombre dans sa pensée, et il se retrouva seuJ dans sa chambre silencieuse.

Il tomba alors dans un accablement physique et moral profond. Assis dans un fauteuil, la fièvre, qui le brûlait, soudainement passée, il resta en face de lui-même, très lucide, et par cela même désespéré. Tout était finL Il fallait le comprendre et avoir la force de se l'avouer, pour couper court aux rechutes. C'était comme si Lucie fût morte. La tombe ne l'eût pas gardée mieux que TexiL

Elle était partie, et il le lui avait demandé lui-même. Alors que signifiait cette révolte de sa raison, ce soulèvement de tout son être contre la séparation? Ce qui était ne pouvait être autrement et ne pourrait jamais être autrement. Lucie n'était point fille à se donner à lui, et il n'était pas homme à vivre avec elle, en délaissant Mina. Jamais cette solution n'était entrée dans son esprit, jamais il ne l'avait même discutée. Une existence irrégulière, un ménage interlope, l'abandon de sa situation sociale, la rupture avec ses amis, la dégradation mondaine, enfin, il ne l'acceptait pas plus pour Lucie que pour lui.

Il avait eu des heures d'emportement pendant lesquelles il s'était écrié : Tout plutôt que la douleur que j'endure I Mais s'il avait fallu aborder l'examen des faits matériels : son départ, en laissant la comtesse de Fontenay seule derrière lui, le désespoir de cette admirable femme qu'il aimait toujours, le scandale éclaboussant son nom, lescommentaires passant de bouche en bouche, les ironiques récits des journaux, toute cette douleur, toute cette honte, et toute cette boue lui eussent inspiré un insurmontable dégoût. Et il eût continué à faire ce qu'il faisait, depuis deux mois : son devoir.

Il passa une partie de la nuit à rêver éveillé, en proie à des hallucin ations plus cruelles que les idées qui le tourmentaient pendant le jour. A l'aube, il se coucha, mais ne pût trouver le sommeil. Il était voûté, creusé, livide, quand il descendit pour le déjeuner. Mina l'examina avec épouvante. Il ne lui parut pas qu'il pût supporter longtemps des angoisses pareilles. Elle î ^serisquapoint

à le questionner sur sa santé. Elle s'efforça de le distraire, en l'entretenant des choses qui, autrefois, l'intéressaient le plus. Il comprit l'intention de sa femme, il fut touché de sa bonté exquise. Il lui jeta des regards trempés de larmes, comme un pauvre malade qui n'a pas la force de parler, et qui essaie cependant de remercier celle qui le soigne avec un admirable dévouement. Il eûtsouhaité s'étendre à ses pieds, poser sa tête sur ses genoux, et se tenir immobile, les yeux fermés, comme il faisait avec sa mère, quand il était petit et souflYant. Il lui semblait que là il eût dormi et calmé le feu brûlant qui lui dévorait le crâne. Il n'osa pas se plaindre. Devant celle qui n'attendait qu'un mot de lui pour ouvrir son cœur plein de tendresse indulgente, il eut lapudeur de sa souffrance. Ils restèrent, en face l'un de l'autre, torturés, mais fermés, au lieu de mettre leurs misères en commun et de pleurer ensemble.

La journée se passa triste, une de ces journées de la fin de septembre, où l'automne répand sa pluie froide et grise sur les bois et les plaines, secouant les feuilles jaunies etpleurant dans les branches. Armand, toujours dans la solitude, car là seulement il goûtait un peu do repos, tournait dans sa tête, sans trêve, le problème affreux de son infortune et ne lui découvrait point de solution acceptable. Mina, effrayée de l'état moral, dans lequel elle voyait son mari, en oubliait son chagrin et ne pensait plus aux conséquences avenir de cette lamentable situation, mais aux conséquences immédiates qui lui semblaient extraordinairement menaçantes. Dans les regards de ce malheureux, elle voyait poindre la fo-

lie. L'idée fixe lui rongeait le cerveau, comme un ferment destructeur. Et l'idée fixe, elle la connaissait, elle savaitquelle elle était : revoir Lucie. On eût ouvert cette tête souffrante, on eût ouvert ce cœur désolé, on n'y eût trouvé que Lucie. Tout ce qui n'était pas elle n'existait plus. Et la volonté seule retenait ce pauvre être, là où il devait rester, jusqu'à la mort.

Une immense douleur, faite de pitié, et non plus de colère, s'empara de Mina. Oh ! certes, elle avait lutté pour la défense de ses droits, elle avait essayé par tous les moyens de sauvegarder son bonheur. Elle avait recouru à ladissimulation,puisàla violence. Tout avait été inutile, etlalierté, qui l'animait au début de la lutte, ne la soutenait même plus. Son orgueil avait été assoupli par ses larmes. Elle, qui disait si impérieusement : Tout ou rien, elle en était L egretter son emportement et à maudire sa curiosité. Elle se rappelait ce que lui avait ditson vieil ami, le marquis de Villenoisy, lorsqu'elle s'était, pour la première fois, confiée à lui : « Pourquoi chercher à savoir? Contentez-vous des apparences ! » Elle avait rejeté avec hauteur ce conseil, elle s'était refusée à un si humiliant compromis. « Tout ou rien ! » Elle ne savait que répéter cette formule audacieuse.

Maintenant elle avait la réponse à son ultimatum. Ayant voulu tout maintenir,il ne lui restait rien. Le compromis qu'elle acceptait était autrement misérable que celui qu'elle repoussait avec tant d'indignation, et, au lieu de lui assurer la tranquillité matérielle et la sécurité morale, il la laissait sous le coup des appréhensions les plus humiliantes et des angoisses les plus doulou-

i-euses. Elle se trouvait sans énergie, sans initiative, incapable de prendre une résolution , dans un moment où il eût fallu dominer les événements et les conduire. Sa force s'était usée dans la lutte. Et elle éprouvait un sentiment de lassitude, qui lui eût fait souhaiter un sommeil très pesant et très long.

Le dînerlesréunittousdeuxàlamêms table. Ilsfirent effort pour parler, mais leurs paroles avaient une sonorité lugubre qui leur parut plus pénible que le silence. Ils se turent, effrayés l'un par l'autre, et le repas terminé, ils montèrent chacun chez eux, après un serrement de main navré.

Armandseremit à rêver en marchant, espérant ramener sa vision de la veille, mais son imagination fut rebelle à son désir et il demeura seul , en face de lui-même, en proie au plus sombre chagrin. Il pensait avec désespoir que cela serait toujours ainsi et qu'il n'aurait plus jamais, jamais une seconde de joie. 11 se reprocha cependant sa faiblesse. Il se dit qu'il y avait des êtres qui supportaient le malheur avec héroïsme, et qui, à force de résistance courageuse, parvenaient à dompter leur mal, à retrouver le calme, et quelquefois un bonheur relatif, que d'autres travaillaient et s'absorbaient dans un labeur qui les régénérait, en leur donnant l'espoir du succès. Mais, énervé par la lutte qu'il soutenait, depuis six mois, contre lui-même, était-il capable de la moindre résistance? Montrer de l'héroïsme quand il avait moins de courage qu'un enfant ! Celle qui avait du courage, c'était Mina.

jLui, il était faible et même lâche. Il se méprisa et ce

lui fut une tristesse de plus. Quant à travailler, à perdre, dans l'ardeur d'une étude passionnée, le sentiment de son moi misérable, comment y serait-il arrivé? Il n'avait jamais été apte qu'au métier des armes, et sa vie se consumait dans l'oisiveté. Quelle aide lui restait, quelle sauvegarde pouvait-il espérer? Bateau démâté, privé de son gouvernail, ballotté par les flots, il était destiné à rouler jusqu'à la destruction finale. Là, un éclair brilla dans la nuit de son cerveau. La destruction finale 1 N'était-ce pas le dénouement forcé de son aventure? Mais quand viendrait-elle? Dans des années peut-être. Et il lui faudrait souffrir jusque-là, endurer le cauchemar affreux, qui le tourmentait sans merci. Pourquoi donc? N'était-il pas libre d'abréger son temps de peine, et d'avancer l'heure de sa libération par la mort?

La mort ! Un sourire passa sur ses lèvres. C'était bien peude chose à supporter pour un homme, brave comme lui devant un danger réel, mais défaillant devant un mal indéfini. La mort, il l'avait affrontée, sans un frisson, sur le champ de bataille, il l'avait regardée en face, dans des duels. 11 avait vu tomber ses camarades dans la boue sanglante et parmi les débris d'armes , sans plaindre leur sort, puisqu'ils succombaient utilement et glorieusement. Il connaissait cette épreuve, il savait ce qu'elle était, il ne craignait pas de s'y soumettre. Un instant de résolution, le froid d'un canon de fer sur le front, une pression nerveuse du doigt, et tout était fini. Le silence, le repos, l'oubli de l'éternité commençaient. Et qui sait? Peut-être son âme, dégagée des liens charnels,

libre, obtiendrait d'aller, à travers les espaces, rejoindre Lucie, glisser invisible auprès d'elle, l'effleurer, enfin, flotter sereine, dans l'air qu'elle respirait.

A cette pensée, une exaltation terrible s'empara d'Armand. Il lui sembla qu'il dépendait de lui d'être réuni à celle qu'il adorait, sans rompre le contrat humain qu'il avait consenti, sans manquer à la foi jurée, sans soulever le scandale, sans mériter les reproches et les blâmes. Il se leva, et, marchant vers un meuble d'ébène placé près de sa fenêtre, il l'ouvrit, prit un revolver qu'il regarda et mania avec une froide précision. Son visage avait retrouvé un calme soudain. Sa résolution était arrêtée. Il ne luttait plus, ne se débattait plus. Il ressentit un bien-être depuis longtemps inconnu, il s'assit près desatable, sur laquelle il posal'arme libératrice. Il resta à songer avec mélancolie, mais sans cette agitation effroyable qui le poussait, depuis quelques semaines, à la démence.

Il repassa les événements derniers de sa vie, et, avec une sorte de fatalisme, il se dit que le sort qu'il avaist subi était inévitable. Tout avait concouru à le préparer : sa propre faiblesse , l'aveuglement de sa femme, et l'entraînement de Lucie. Dès lors, à quoi bon se torturer, puisqu'il était impossible de modifier sa destinée? Il en vint à penser que Mina, délivrée de sa présence, serait, après une crise de douleur violente et d'amers regrets, beaucoup moins à plaindre que bouleversée sans cesse par ses craintes jalouses. Ah! quà. aurait pu supposer que leur. grand amour aboutirait^ cette misère morale? Dix ans seulement avaient passé

snr cette tendresse, qui devait être inaltérable, et elle n'existait plus, remplacée par une autre, qui semblait invincible, et qui céderait peut-être aussi, et disparaîtrait. Qu'était-ce donc que le cœur de l'homme pour /lie, si facilement, il changeât au gré d'une fantaisie, d''une sensation souvent inexplicable, toujours involon- \aire? Et la vie se trouvait, par cette fantaisie ou cette sensation, complètement bouleversée, au point (|ue nulle tranquillité, nulle joie ne paraissait plus possible. Cette courte et vaine existence, si pleine de soucis, de contrariétés, d'impuissance et d'agitation, valait-elle la peine d'être conservée?

Ces réflexions confirmèrent Armand dans sa résolution. 11 se prépara à perdre le sentiment de sa douleur, avec une joie farouche. Il se leva, fit quelques pas, regardant autour de lui, comme s'il voulait emporter un souvenir très exact de cette chambre, oii il avait vécu et où il allait mourir, puis il prit son revolver et, s'approchant d'une glace, il chercha des yeux la place où ii devait appliquer le canon pour être sûr de ne pas se manquer. Il fut étonné de la pâleur de son visage. Cependant il n'avait pas pear. Il leva le bras, mais soudain il recula en poussant un cri : à côté du sien, dans la glace, il venait de voir apparaître le visage de Mina, les yeux agrandis et fixes, les lèvres décolorées et tremblantes, image de l'épouvante.

11 se retourna, croyant à une hallucination. Mais sa ffemme,prés de la porte, dont la portière tremblait encore derrière elle, était debout, immobile et blanche comme une statue, sans voix, mais exprimant Ihurreur

D K n y I E l\ AMOUR. 325

parsaphysionomie,par son attitude, partout son être enfin, soulevé et pourtant inerte. Armand fut prisa un vertige. Il entrevit toutes les conséqueiices de sa tentative avortée, il porta vi vemen i Ta ime à sa tempe , mais plus rapide encore. Mina, rendue à la vie par l'excès de sa terreur, s'était jetée sur lui. Elle saisit le pistolet à pleine main, le dirigea de son côté au risque de se tuer, l'arracha à Armand, et, avec un horrible soupir d'allégement, les bras et les jambes cassés par l'émotion foudroyante de cette minute effroyable, elle se laissa tomber sur un siège, presque inanimée, mais tenant l'arme mortelle.

Armand n'avait pas bougé de place. Il attendau, les yeux fixés sur le tapis, sombre, mais en pleine jjosscssion de lui-même. La malheureuse femme alors, avec une énergie surhumaine, triomphant de l'anéaniisse-: ment dans lequel le spectacle qui s'était offert à sa vue l'avait plongée, s'avança vers son mari, et pour tuutreproche, avec un geste désespéré, elle dit :

— Oh, Armand ! Me laisser seule?

De ces simples mots se dégageait, si nettement exprimé, le sentiment qu'en recourant à la mort Arniana Jésertaii, trahissait, commettait enfin une a:-lion yiu\ que frissonnant de douleur, le comte baissa ia te te . A i< )rs le voyant atterré, n'essayant pas de trouver même une réponse à défaut d'excuse, Mina poues un gémisse-' ment :

— En sommes-nous donc arrivés là, dit-elle avec amertume, que vous trouviez la vie assez mauvaise aii- Î3rès de moi pour songer à la quitter ? Qu'ai-je fait pour

mériter une telle peine? Comment pouvez-vous expliquer une pareille résolution? Quoi ! c'est pour un amour contrarié que vous voulez manquer à tous vos devoirs? C'est pour une femme que vous voulez vous tuer ? Vous, avecle nom que vous portez, avec votre passé si plein d'édat, vous voulez vous dégrader par une lin si honteuse ?

— Mina ! murmura-t-il sourdement.

— Trouvez-vous d'autres expressions pour qualifier cet acte ? Moi, je n'en connais pas et je suis aussi bon jage que vous, en fait d'honneur, je crois.

La fière Schwarzbourg venait de reparaître. Il ne put soutenir l'éclat de son regard , l'autorité de son maintien, l'énergie de sa révolte. Il ne répondit pas, et, courbé comme sous un fardeau trop lourd pour ses forces, il s'assit à l'écart sur un fauteuil, et attendit. Elle, exaspérée par son mutisme, qu'elle prit pour une entêtée et passive résistance, poursuivit :

— Ainsi, pendantque je souffrais avec courage, me ïésignantàsubirune situation que vous seul avez créée, vous étiez assez faible, et en employant ce mot je vous ménage, pour songer à vous dérober aux conséquences de votre conduite. Ainsi, c'est vous, le coupable, qui ne voulez pas subir un châtiment, qui n'est pas si douloureux que mon martyre, à moi, qui suis la victime.

Gomme il la regardait avec des yeux pleins de stupeur :

— Oh ! il est temps de cesser les ménagements, et il faut dissiper les équivoques. Je vous ai fiait l'aumône de ma pitié jusqu'ici. J'aifeintl'ignorance, pourne point blesser votre orgueil, pour ne point irriter votre con-

science. Mais puisque je vous vois si dénué d'orgueil, puisque je vous découvre une conscience si peu scrupuleuse, je ne vois pas pourquoi je tolérerais plus longtemps les inconvénients d'une situation obscure. 11 convient que nous sachions, l'un et l'autre, à quoi nous en tenir : vous sur ma clairvoyance, moi sur votre honnêteté. Apprenez donc que je n'ignore rien de ce qui s'est passé entre M"* Andrimontet vous, que j'ai assisté, oh î à l'insu de Lucie, à votre dernier entretien , que j'ai entendu toutes vos paroles, et que c'estd'accord avecmoi, comme elle l'était avec vous, qu'elle s'est éloignée... Il s'agissait de sauvegarder notre honneur à tous. Et nous avons été unanimes. Je l'ai, alors, constaté avec fierté :ni elle ni vous n'avez hésité sur la conduite à tenir. Si pénible que pût être la séparation, vous l'avez acceptée. Moi, j'ai consenti à garder le secret, à subir mes désillusions en silence. Nous n'avons,nilesuns ni les au> très, manquéde dignité pour juger quel était notre devoir,ni de résolution pour l'accomplir. Il y a eu une sorte de pacte tacite, conclu entre nous. Lucie y a été fidèle, elle est partie , et a tout fait pour que vous 1 oubliiez. Moi j'ai supporté le chagrin de mon amour perdu, de ma confiance détruite, j'ai enduré la tristesse de la vie solitaire et farouche que vous avez voulu mener. J'ai tout tenté pour vous consoler, pour vous guérir. J'ai la conviction d'avoir fait hautement et loyalement tout ce que je pouvais faire. Maintenant, vous, répondez, comment avez -vous supporté notre malheur commun? Il vous suffisait d'avoir de la patience et de la résignation. On ne vous demandait que de la douceur et de la

bonté. Est-ce être patient que de renoncer, au bout de .'deux mois, à une épreuve? Est-ce être résigné que de se révolter contre la destinée et de vouloir la changer? Estce être doux et bon que de ne pas hésiter à causer à ceux qui vous aiment la plus épouvantable douleur qui pût leur être réservée ?

Il resta le front lourd, les mains lasses, sans regard et sans voix, dans une torpeur si effrayante que la co-^ 1ère, qui avait emporté Mina, fit place à une inquiétude soudaine. N'avait-il plus assez d'énergie pour se redresser sous les cinglants reproches qu'elle lui adressait? Était-il si résolu à ne pas modifier son affreux projet, que tout ce qu'on lui pouvait dire devait le laisser indifférent? Elle l'observait. Il était inerte, les paupières baissées, les traits détendus, comme s'il dormait. Elle s'approcha de lui, et lui touchant l'épaule :

— Armand, vous ne me répondez pas. Vous m'avez cependant entendue. N'avez-vous donc rien à me dire?

Il secoua la tête d'un mouvement lent et las, qui exprimait si complètement sa détresse morale, que Mina frémit d'angoisse.

— Ne voulez-vous pas me parler? demanda-t-elle. Est-ce un parti pris de ne point disQuter ces graves questions? Ou bien êtes-vous mécontent de ce que j'ai été trop vive? S'il en est ainsi, excusez-moi, et ne me tenez pas rigueur. L'heure qui s'écoule est décisive. . . 11 y va de votre vie. Si je ne parviens pas à vous convaincre, que puis-je attendre, que vais-je devenir? Je ne serai pas toujours là pour vous arracher le pistolet des mains. Vous trouverez d'aulroj moyens de vous

tuer... Et moi, moi alors? Armand, au nom du ciel, par tout ce que j'ai de tendresse pour vous, par tou( ce que vous avez eu d'amour pour moi, ne vous butez pas à ne point me répondre. Vous taire, en ce moment, c'est m'eiripêcher de plaider ma cause, c'est me donnera comprendre que tout est inutile! Armand' réfléchissez! Ce n'est pas vous que vous condamnez, en ce moment, c'est moi ! Je ne vous survivrai pas, vous le savez bien ! Oh ! ne m'infligez pas le supplice de vous voir mort, de vous tenir inanimé entre mes bras, et de pleurer sur vous. Je frémis, jusqu'au fond de moi-même, à la pensée que votre sang- coulera, que votre chair sera déchirée, que vos yeux se fermeront et ne me regarderont plus jamais! Qu'est-ce que j'ai fait pour être si durement traitée ? Est-ce parce que je vous aime que vous abusez de moi ? Vous n'êtes pas méchant, vous auriez pitié d'un étranger qui souffrirait. Et vous restez impitoyable, quand c'est votre femme qui selamente etqui supplie I Au moins parlez-moi, regardez-moi, levez les yeux, montrez que la mort ne vous a pas encore pris. Consentez à raisonner, seulement un quart d'heure, avec moi. Vous ne serez pas engagé par cette concession et je vous bénirai pour me l'avoir accordée. J'oublierai, rien que pour ce quart d'heurede grâce, les jours et les nuits, si nombreux, que j'ai passés à gémir!...

Elle était tombée à genoux près de lui, elle l'enlaçait, le pressait sur sa poitrine, l'échauffant de son ardeur, le pénétrant de son désir, lui faisant passer dans les veines, dans le cœur, dans le cerveau toute la gé-

néreuse fièvre de dévouement qui la brûlait. Elle voUs lait le sauver, elle eût sacrifié l'humanité tout entièrQ pour assurer son salut. Penchée vers lui, soudain elle vit que des larmes coulaient silencieuseinent sur ses joues. Elle poussa un cri de joie :

— Oh! tu pleures ! Alors je puis espérer I

Elle lui prit les mains, lui saisit la tête entre ses bras, le força à la regarder, lui parlant avec une sorte de folie passionnée :

— Voyons! sorsdecesilence,etdecette immobilité... Je t'ai maltraité, tout à l'heure, je le regrette amèrement... Tu sais, on n'est pas maître d'un mouvement d'irritation, on s'abandonne, et puis on voudrait rattraper ce qu'on a dit. . . Mais je t'aime trop, pour que tu aies pu soupçonner que je voulais t'offenser ou seulement risquer de te déplaire. . . C'est un dernier reste de jalousie qui m'a emportée, mais c'est fini !... De la jalousie ! Grand Dieu l A quoi bon ? Et pourquoi faire ? Est-ce que ce ne serait pas ridicule, à mon âge, et avec mes cheveux blancs? Car, tu vois, ils sont tout blancs, maintenant... J'ai souffert tellement, en secret! Oui, je le sais : j'étais insensée d'espérer encore. Toi, si jeune, tu ne peux plus aimer une vieille femme comme moi... J'aurais dû le comprendre plus tôt. . . Mais le cœur n'a pas de rides, et il se défend contre l'oubli... AJ'avenir je serai raisonnable, je t'adorerai, non pour moi, mais pour toi, comme une mère. Oui, ta mère ! Voilà ce que je veux être. Et tu auras confiance en moi, tu me diras tout, et je pourrai te consoler, t'encourager, te promettre le bonheur !

Elle se dressa rayonnante de généreuse abnégation, el le visage enflammé, les yeux étincelants :

— Oh! j'ai bien deviné ce qui se passe dans ta tète depuis deux jours. Tu sais où Lucie s'est réfugiée, ce stupide Gravant est venu te l'apprendre^ et tu n'as qu'une idée, c'estd'aller la rejoindre. Eh bien ! si tu dois trouver, dans la joie de la revoir, la force de vivre, ohl dis-le, n'hésite pas, et je t'y conduis moi-même I

11 la contempla, l'air extasié comme s'il avait vu se manifester à lui un être céleste. Il joignit les mains, et se courbant, presque à genoux :

— Oh! Mina! Mina! Après ce que j'ai fait, après ce que tu as enduré ... Et pour moi ! Pour moi ! Oh I je ne suis pas digne de toi, et tu as une bonté vraiment divine.

Elle cria :

— Mais je ne veux pas que tu meures! Je préfère que tu m'abandonnes, que tu me quittes : au moins je te saurai heureux !

— Rassure-toi, je ne me tuerai point : j'en prends^ devant toi, l'engagement d'honneur.

Elle reprit avec un déchirant désespoir :

— Mais tu souffriras, je te verrai tous les jours plus triste et plus pâle, te courbervers la terre, comme pour t'y ensevelir. . . Et tu resteras sourd à mes prières, à mes encouragements. C'est le supplice que j'endure, depuis deux mois, qui se perpétuera, jusqu'à ce qu'il prenne fin, un jour, par ce qui me fait horreur, par ce que je repousse de toutes mes forces vivantes : ta mort. Oh ! tu ne peux savoir ce que c'est que la vue d'un être qu'on

chérit et qui souffre, et qu'on ne peut guérir. C'est la torture affreuse des mères penchées sur le berceau de leurs enfants. On voudrait donner son sang, la moelle de ses os, pour ranimer, réconforter celui qui agonise, et c'est impossible I On ne peut que se tordre les bras en pleurant, et pas trop près de lui encore, pourne pas Feffrayer, pour lui laisser l'illusion qu'on ne sait pas qu'il esta sa dernière heure. Oh! si je dois voir se prolonger cette angoisse, qui vous tord si affreusement le cœur dans la poitrine, qui vous étouffe et vous brise, je ne la supporterai pas, et je demande grâce! 11 eut un doux et triste sourire :

— Hélas! Mina, dit-il, je puis promettre de ne pas me tuer, mais il ne m'est pas permis d'assurer que je ne souffrirai pas. J'ai honte de ma douleur, mais je ne saurais ni la vaincre ni la contraindre à cesser. C'est au-dessus de moi et je ne suis qu'un jouet dans une main puissante et mystérieuse. Je n'ai pas besoin de vous dire quelle est ma détresse morale, vous ne la connaissez que trop. Elle est profonde et incurable, je le crains... Tout ce que je pourrai faire désormais, ce sera de Tendurer sans me plaindre. Vous avez été, tout à l'heure, généreuse jusqu'à la démence, non seulement vous avez fait bon marché de vous, de vos sentiments, mais encore de moi-même etde ma conscience. Vous m'avez offert d'aller retrouver Lucie. Vous savez bien que c'est la seule chose que je ne puisse et ne vluillepas faire. Mourir? c'était simple. Vous quilter? c'est inadmissible.

— Pourquoi ? Parce que tu n'es pas libre, parce que

tu manquerais à tes engagements envers moi? 11 doit y avoir des moyens de te rendre ta liberté, de rompre tes engagements... La loi nous a unie, elle nous désunira. 11 y a le divorce...

— Le divorce? dit Armand. Est-ce vous qui parlez, Mina, une femme pieuse, une fervente catholique?...

— Eh ! que m'importe ma religion, quand il s'agit du toi? Que devient ma piété, quand elle lutte contre ma tendresse ? Comprends donc bien ce que je te dis. Je suis arrivée à un tel état de désespoir, en te voyant malheureux, que rien ne compte plus que ce qui t'importe ou tïntéresse. Mon Dieu, c'est toi, et je suis prête à te sacrifier bien plus que mes scrupules , bien plus que mes préventions : la joie de vivre près de toi, entends-tu, ce qui est ma seule satisfaction sur la terre. Je me séparerai de toi, tu t'en iras et je resterai; tu auras le droit de prendre une autre femme, et moi, je serai vivante, et je saurai que tu la possèdes, et je te verrai avoir dés enfants d'elle, quand je ne conserverai, moi, d'autre preuve que tu m'auias appartenu, que le souvenir délicieux que cela fut et la pensée atroce que cela n'est plus.

Il secoua la tête et dit gravement :

— Je n'accepte pas votre sacrifice. Les liens qui nous unissent sont éternels.

— Alors, pourquoi Dieu n'a-t-il pas fait notre tendresse inaltérable? Oh! Armand, réfléchis bien!... Je suis dans une heure d'exaltation, où je puis tout accepter !.. . Prends-moi au mot, n'hésite pas, dépêche-toi ! . . . Car ce que j'aurai promis.je le tiendrai, dussé-jey coni-

promettre mon salut éternel ! Mais tu ne me trouveras peut-être plus jamais disposée à un tel abandon de mes droits les plus précieux et les plus sacrés... Armand! prends garde ! ... Ne me laisse pas trop y songer î

Elle se tordait les bras avec fureur, en même temps qu'elle suppliait, ardente aie contraindre et tremblante à ridée qu'il pourrait consentir. Mais il avait retrouvé toute sa raison, et s'oubliait pour ne plus penser qu'à ce désespoir plus grand encore que le sien.

— Non, Mina, dit-il, ni maintenant, ni jamais, jen'accepterai la proposition que vous me faites. Croyez-vous que je serais plus heureux loin de vous, auprès d'une autre ? Je n'aurais fait que changer de douleur. J'ai pour vous un attachement profond, n'en doutez pas. Et je repousse une liberté qui vous coûterait des larmes. Le divorce est peut-être un expédient utile à ceux qui ne s'aiment pas. C'est la rupture de deux indifférences» ou la libération de deux infidélités. Mais il n'est point institué pour des gens comme nous. Il n'arrange rien» que dansTordrematérieLIl laisse les sentiments intacts. Et c'est en cela qu'il ne peut nous être d'aucun secours.

Minal'écoutait accablée. Dans la chaleur de son exaltation, elle avait vu, pendant un instant, le ciel s'ouvrir, comme pour l'apothéose d'un martyr. Elle avait dirigé ses regards en haut, oublié la terre, et il lui avait semblé que son âme montait, épurée, adoucie, calmée par un rayon de divine miséricorde. L'éclaircie, qui s'était faite dans sa nuit, cessa, et tout redevint obscur, douteux, effrayant. Elle se retrouva en face de la même situation, dont l'horreur n'était diminuée que de la

crainte de voir Armand se tuer. Mais il devait rester désolé et sombre, et souffrant. Et ce qu'elle avait tant redouté n'était qu'ajourné. Il ne se frapperait pas luimême. Mais il mourrait, car il ne chercherait pas à vivre, il ne se défendrait pas contre son chagrin, et fatalement il était destiné à succomber. Ce serait lent, au lieu d'être rapide, mais ce serait, inéluctablement. Elle en eut, durantune minute, alors que les dernières paroles d'Armand achevaient de vibrer dans le silence, la vision très nette. Elle ne se révolta pas, elle ne fit entendre aucune protestation, elle baissa le front comme sous un arrêt.

— C'est bien! fit-elle. Et je vous remercie de tout ce que vous venez de me dire de bon et de consolant. Vous refusez mon sacrifice, c'est votre droit. Mais moi j'accepte votre engagement, et je conserve l'assurance que vous ne renouvellerez plus l'horrible tentative que vous avez voulu faire sur vous-même... Vous me le promettez de nouveau?

— Je vous le promets. Mais c'eût été bien simple. Mina.

— Ne revenez point là-dessus, vous me torturez... Elle leva les yeux sur lui, pour se rendre compte de

l'expression de sa physionomie. Elle dit timidement :

— Alors je puis, n'est-ce pas, me retirer, en toute sécurité?

— Je vous ai donné ma parole.

— Oui. C'est vrai. Et du moment que vous jurez... je dois être tranquille...

Elle jeta un regard effrayé sur le revolver, qui restait

sur la cheminée où elle l'avait placé. Il comprit sa pensée, et avec une amère contraction des lèvres :

— Emportez-le, dit-il, si cela vous .'•assure... Elle fit un geste de protestation :

— Non! non! C'est inutile, vous avez juré...

Elle vint à lui. Il était assis, fatigué et abattu. Elle le regarda profondément, lui prit la tête entre ses mains, l'embrassa avec rage dans les cheveux, puis éclata en sanglots, qu'elle exhalait éperdument. Il voulut se lever, effrayé de cette crise. Elle l'en empêcha, trouva la force de lui sourire et dit :

— Restez, ne vous tourmentez pas. Ce sontles nerfs qui se détendent... Cela me soulage... Pardon! Vous avez assez de vos tristesses, je devrais bien vous épargner le spectacle des miennes. . . Je vous laisse. . . Tâchez de dormir, je vous en prie... Et à demain !

Elle se dirigea vers la porte et disparut. Rentrée dans sa chambre, elle s'assit et réfléchit. Elle était arrivée, elle le comprenait bien, au point extrême de sa résistance. Tout ce qu'elle avait pu tenter, pour essayer de modifier son abominable situation, elle l'avait fait. Elle était allée jusqu'à la violence, sans rien obtenir, jusqu'aux supplications, sans être exaucée. Elle sortait de sa dernière lutte et de sa dernière prière, le corps anéanti et le cœur sans espérance. La lutte, qu'elle avait engagée, était terminée. Le désastre était complet, irrémédiable. Il n'y avait plus qu'à en subir les conséquences. Et ces conséquences, maintenant qu'elles étaient proches, lui paraissaient moins cr'' lies que le combat. Jamais, pour payer sa rançon, elle ne souffri-

rait autant que pour subir sa défaite. Elle n'avai! {«lus à compter qu'avec oUe-même et point avec les autres. Pour une nature généreuse et bonne comme la LÏenne. c'était un inmiense soulagement. Elle l'avait dit à Armand : elle eût accepté de porter seule le poids de toute leur misère, à la condition de le savoir heureux.

Elle pensa avec mélancolie au dur chemin qu'elle avait parcouru, depuis le jour où elle s'emportait si furiousenientà la pensée que son mari put la tromper. Que d'étapes, marquées chacune par une déception, une douleur, et un abaissement de sa fierté ! Elle en était aujourd'hui, après n'avoir rien voulu céder de ses droits sur Armand, à ofï'rir à celui-ci sa liberté, à la seule condition qu'il consentit à vivre et à ne plus soufTrir. Et cette concession suprême était inutile, cette immolation de son amour et de son orgueil était vaine. Elle n'avait même pas le pouvoir de se sacrifier pour celui qu'elle adorait. Il n'acceptait pas son dévouement sublime. Il en pleurait d'aUendrissement, d'admiration et de reconnaissance, mais il le repoussait.

Un fugitif éclair de joie brilla dans ses yeux, autrefois si beaux, maintenant si tristes. Ce dévouement qu'elle offrait, il lui était permis de le refuser, mais il était hors de sa puissance d'empêcher qu'elle le lui imposât. A la vol jnté de l'un s'opposal la volonté de l'autre. Et quand Armand refusait d'être libre et de ne pas mourir, qui pouvait empêcher Mina de mourir pour lui rendre la liberté? Oui, mourir I Elle en était là. Lepro blême, qui s'était posé au cours de l'entretien avec son mari, et dont elle entrevoyait confusément la solution,

se précisait dans ces termes : Puisqu'il meurt de ne pas pouvoir être aimé de Lucie, et que pour être aimé d'elle, il faut qu'il soit libre, il ne me reste plus qu'à mourir. Là, seule en face d'elle-même, elle eut une dernière faiblesse à l'idée de ne plus voir celui, dont l'amour était le principe même de sa vie. Mais, àquoibonlavie, puisqu'il ne l'aimait plus? Pauvre Mina, tendre cœur, elle n'avait plus qu'à disparaître , puisqu'elle était un obstacle au bonheur de l'être cher qu'elle avait rêvé de rendre toujours heureux. Puisqu'il n'était plus heureux par elle, elle le désirait heureux par celle qui le lui avait pris.Etelle se préparait aie lui donner, au mépris de sa jalousie, de son orgueil, au prix de toutes les douleurs humaines. Mais il fallait qu'il fût heureux. Elle, qu'elle mourût, ce n'était rien. Elle pensa que ce serait une délivrance, et que, dans le silence et la paix de la tombe, elle se reposerait délicieusement de ses agitations dévorantes, de ses furieux tourments. Oh ! l'oubli ! L'oubli du mal enduré, et du mal souhaité. Car elle avait eu ses heures de haine et elle souffrait presque autant d'avoir haï, la douce créature , que d'avoir été torturée. Pour cette âme noble la rancune et la colère étaient des souillures. Elle avait soif de s'en laver dansle sacrificecomplet d'elle-même. Son héroïsme devait effacer ses faiblesses. Car elle, qui venaitdereprocheràArmand d'être lâche en voulant se tuer, elle sentait bien qu'elle était héroïque en se décidant à mourir. Entre leurs deux résolutions, il y avait cette différence que la sienne était grande et féconde , tandis que celle d'Armand était vaine et stérile. Lui, cédait au découragement et à la lassi-

tude. Il mouraitpour cesser de lutter. Elle mourait pour empêcher les autres de souffrir.

Les autres, c'étaient Lucie et Armand. Il lui fallut les réunir dans sa pensée. Et là, elle sentit bien qu'elle était encore vivante, si près qu'elle fût de l'éternité. Car elle eut une crise de fureur à la pensée qu'elle partirait, et qu'eux resteraient l'un près de l'autre. L'abandon de la vie c'était simple ; mais l'abandon de son amour ! Oh l quelle agonie morale, avant d'en arriver à accepter sans révolte qu'Armand et Lucie s'unissent dans l'ivresse d'un bonheur partagé. C'était cependant pour que cela fût qu'elle se résignait à disparaître. Mais si elle avait pu étendre sur sa pensée un voile, afm de ne pas savoir ce qui se passerait, quand elle ne serait plus là, elle eût été moins ulcérée. Prévoir qu'elle et lui s'enlaceraient éperdument, et, dans une ivresse délicieuse, échangeraient les mêmes paroles qu'elle avait bues sur les lèvres d'Armand. Penser qu'ils vivraient ensemble rayonnants et charmants, enviés de tous, pendant qu'elle serait, elle, dans la froide terre, et oubliée, ohl oubliée certainement ! Était-ce donc possible, et possible grâce à elle?

Elle se laissa aller à un effrayant désespoir : tombée à genoux, elle se frappa le front contre le plancher, elle adressa des supplications désespérées à la nature, au ciel, à Dieu. Elle demanda qu'un miracle lui rendît sa jeunesse et sa beauté , pour que son mari l'aimât encore. Elle prial'Éternel Maître d'arracher du cœurd'Armand l'amour coupable qui l'entraînait vers Lucie. Elle se révolta contrel'anéantissementde son être. Elle s'at-

tacha furieusemeni a la vie. Jillle eut peur du froid, du vide, de l'inconnu. Elle gémit, elle pleura. Pendant une heure , elle fut en proie à un accablement aussi profond que son énergie auparavant avait été grande.

Puis elle reprit possession d'elle-même, et rougit de sa défaillance. Quoi ! la matière pouvait à ce point l'emporter sur l'esprit? Pauvre et misérable bête humaine, à la merci de ses instincts, de ses désirs et de ses faiblesses ! Voilà donc où elle en arrivait? A trahir l'âme, et à la déshonorer par des capitulations honteuses. Elle constata avec satisfaction que le serviteur avait cessé d'être en rébellion contre son maître, et que le corps a(;complirait ceque lapensée aurait décidé. Sûred'elle-méme désormais, elle fut plus calme, et prépara l'exécution de son dessein. Avant tout, il fallait prémunir Armand contre la violence première de son chagrin. Car elle ne doutait pas qu'il souffrît cruellement de sa perte. Lucie, seule, saurait amortir la violence de cette explosion de regrets, qui pouvait, s'il était seul, livré à lui-même, le conduire à un acte de désespoir.

Elle résolut d'écrire à la jeune fille, le matin même. Elle n'avait point de temps à perdre: chaque heure qui s'écoulait lui dérobait un peu de la raison et de la vie d'xVrmand. l^t puis, ne valait-il pas mieux abréger cette attente m ffreuse de sa fin décidée. Elle prit, pour masquer sa m( l't et ne pas laisser deviner quelle part sa volonté y avait >"ue, des précautions minutieuses. Ellejugea nécessaire que le marquis de Villenoisy fût présent au châteMi. afin d'interposer sa grande autorité, si quelque soupÇ'>ti amenait des recherches et un essai de con-

DERr^IER AMOUR. 341

slalation. Elle souhaitait disparaître sans exciter d'autres sentiments que le regret et la tristesse. A cette fine et délicate nature un scandale autour de son lit d'agonie devait répugner. La douleur aussi l'effrayait, et elle chercha à adoucir son passage dans l'éternité. Elle avait sous la main de la morphine, qui avait servi, l'année précédente, à calmer les souffrances d'une de ses femmes gravement malade. Nul ne savait qu'elle possédât ce poison. Etlentetdoux, l'engourdissement, dans lequel il la ferait tomher,la conduirait au sommeil dont on ne se réveille pas.

Ainsi tout lui sembla bien combiné. L'aube blanchissait sa fenêtre. Elle songea à écrire ses lettres au marquis pour l'inviter à venir auprès d'elle, à Lucie pour la rappeler. Elle pensa un moment à avouer la vérité à la jeune fille. Elle rêva de l'accabler de l'immensité de son sacrifice. Mais elle rougit de cette vanité suprême. Elle jugea qu'elle serait plus grande par le mystère. Elle voulut enfin ne pas jeter sur l'avenir d'Armand et de Lucie l'ombre ineffaçable de sa mort volontaire révélée. Puisqu'elle voulait les faire heureux, il fallait leur éviter ce remords, qui eût empoisonné leur bonheur, qui sait? qui les eût peut-être éloignés l'un de l'autre. L'âme clémente de Mina eut toutes les générosités. Elle se résigna au dévouement silencieux. Eli 3 dit à Lucie :

« Ma chère enfant, Vous m'avez promis de m'obéir comme si j'étais votre mère. Eh bien! je vous appelle auprès de moi, je vous appelle avec instance. Car il y a péril imminent. Ce péril ne menace que moi, mais

gravement. Depuis plusieurs mois je souffre, sans en parler, de violentes douleurs au cœur. J'ai consulté dernièrement, à l'insu de mon mari, pour ne pas l'inquiéter, et, dans les froides réticences du médecin, j'ai compris que ma vie était menacée. Il me fallait une existence tranquille et sans émotion, et vous savez si ma folie m'a permis le calme. Mon mal a si sérieusement empiré, depuis quelques semaines, que je crains de disparaître brusquement et de laisser Armand abandonné, sans consolations, sans affections. Entendezmoi bien, ma fille : j'ai peur qu'il soit seul près de moi mourante, morte peut-être... J'ai peur de son désespoir, je me défie de son exaltation. Enfin, je ne voudrais pas m'en aller, sans vous avoir revue, sans vous avoir embrassée, sans vous avoir fait connaître mes volontés dernières. Je n'ai plus longtemps à rester sur la terre, je désirerais que vous ne soyez pas trop loin de moi... Si cette joie pouvait m'être donnée de serrer votre main et celle d'Armand, réunies dans la mienne, quand je rendrai le dernier soupir, je m'en irais plus calme, presque consolée. Vous me comprenez, n'est-ce pas? Il a été mon unique adoration au monde. Et, au moment de partir, je vous le lègue, avec ce devoir de l'aimer comme je l'aimais, et de me remplacer auprès de lui, pour veiller sur son bonheur. Si vous m'obéissez, ma chère fille, vous aurez exaucé mon suprême vœu, et vous aurez mérité que je vous bénisse de toutes les forces de ma tendresse rassurée. — Mina. »

Gela fait, elle éprouva un soulagement complet. Elle

n'avait plus rien à faire qu'à vivre les quelques jours qui la séparaient de l'arrivée de Lucie, car elle n'admettait pas une minute que Lucie ne vînt pas. Elle connaissait trop le ferme caractère de la jeune fille pour douter de sa résolution. Le soleil brillant et encore chaud entrait par la fenêtre. Elle souleva le rideau et regarda. Le parc s'étendait, couvert d'une brume bleuâtre, qui courait sur les pelouses comme une fumée. Des gouttelettes de rosée tremblaient aux arbres et» dans les branches, les oiseaux voletaient en chantant. Au bord de la plaine, sur la route, un attelage de chevaux tirait une charrue, et le conducteur faisait claquer son fouet insoucieusement, en marchant dans l'air matinal. Mina se dit: Hier c'était ainsi et ce sera ainsi demain. Je disparaîtrai, rien ne changera. L'univers comptera seulement un atome de moins, et voilà tout. Pauvre humanité, qui égales tes douleurs, si vaines et si faibles, aux plus grands cataclysmes du monde et qui te lamentes, pour quelques instants de souffrances, en face de l'éternité ! Elle laissa retomber les rideaux, et, pour oublier, tâcha de dormir.

xn

On eût dit qu'avecles dernières hésitations deM™'de Fontenay ses amères préoccupations avaient disparu. Les jours, qui suivirent l'envoi de sa lettre à M'^® Andrimont et l'arrivée du marquis, la virent charmante, souriante, parée, ainsi qu'au temps le plus brillant de sa vie. Elle se fit coquette pour la mort, comme si elle Toulait la séduire, et lui faire estimer sa conquête. Elle se donna de la peine afin de plaire et y réussit. Le marquis et Armand, étonnés de cet épanouissement inattendu après un si morne accablement, subirent l'un et l'autre l'entraînement de cette verve heureuse. Ils ne sentirent pas tout ce qu'elle avait de nerveux, d'exalté et de factice. Mina poussa l'art de la dissimulation jusqu'àfaire desprojets pour l'hiver. Elleparlad'aller s'installer à Cannes, de fréter un yacht à vapeur, et de parT courir lentement la côte jusqu'à Naples. Elle semblait avide de pays nouveaux, et se disait toute prête, si la lavigation ne paraissait pas trop pénible, à pousserjus-

D15RNIER AMOUK. 34^

qu'en l'^gypti^ ol îi remonter le Nil. Klle avait, en développant son plan do voyage une animation singulière, comme la fièvre d'un départ prochain. Et ils la regardaient surpris. Le marquis lui dit :

— Mais, ma chère comtesse, vous ne vous mettez pas en route demain. A quoi bon vous échauffer ainsi?Attendezrinstantvoulu,oubienvoususerez votre plaisir, et vous vous dégoûterez de ce voyage avant de l'avoir commencé...

— Bon! je ferai alors d'autres projets et je tâcherai de les mener à bien... Le rêve, après tout, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus sûr et de meilleur dans la vie? Jamais la réalité ne l'atteint comme charme, bonté ou splendeur. Rêvons ! Rêvons ! C'est le moyen d'être heureux !

Armandl'observait cependant avecdes yeux inquiets. Cette vivacité brillante, succédant à la torpeur morne des semaines précédentes, et au lendemain d'une scène si grave et si violente, l'effrayait singulièrement. Il se demandait, par instants, si bouleversée par tant de secousses violentes, Mina conservait la plénitude de sa raison. Mais, pour étrange qu'elle fût, l'animation de Mina étaitempreinte d'une affabilité si délicate, qu'il n'était pas possible d'y découvrir une discordance annonçant le trouble de l'esprit. Et, faisant un retour sur luimême, Armand se rappelait sa femme, un an plus tôt seulement et il la retrouvait telle qu'elle était en ce moment : pétillante d'esprit et rayonnante de grâce. Tout cet éclat s'était terni par sa faute. Ce rayonnement, c'était lui qui l'avait voilé de tristesse.

Pourquoi, par un eliorid esprit, par une vaillance de cœur, Mina n'aurait-elle pas reconquis le charme, qui la faisait si séduisante, pour essayer de ramener à elle l'ingrat qui s'en éloignait, pour tâcher de l'arracher au sombre découragement et au mortel ennui? Ne l'avaitil pas vue, depuis six mois, ardente à lutter pour le disputer à l'entraînement irrésistible qu'il subissait? Son courage, illeconnaissait. Pourquoi cette expansion, qui le ranimait, qui le distrayait, n'en eût-elle pas été une manifestation nouvelle ?

Il le crut et il en sut gré à Mina. Elle eut la joie suprême de le voir lui sourire, et l'encourager d'un tendre regard. Elle n'eut pas la faiblesse de croire qu'elle pourrait réchauffer ce cœur, mort pour elle. Mais elle eut un frémissement d'orgueil, en constatant qu'elle avait pu lutter victorieusement contre le souvenir de Lucie, et triompher pendant quelques heures. Le marquis, curieux de connaître les causes de cette transformation, avait profité d'une promenade, en tête à tête avec M°^^ de Fontenay,pourla questionner discrètement. Il devinait une plaie toujours vive, et il n'osait y toucher qu'avec précaution. Comme il avait demandé à la comtesse si elle avait des nouvelles de M^^^ Andrimont :

— Mais oui, répondit Mina. Et de très bonnes... Elle revient d'Ecosse, où elle est depuis deux mois, et va faire un grand voyage en Espagne... Vous savez que ces gens des colonies sont de véritables nomades, qu' ne se plaisent que sur les chemins...

— Et elle ne se marie toujours pas?

— Non \ Elle préfère décidément rester fille...

— Au moins le baron de Gravant n'aura pas eu de rival préféré...

— C'est satisfaisant pour son orgueil ; mais pour son amour?

— Oh! vous savez, Paul est un tiède... Il n'a pas été plus fulgurant dans son désespoir que dans sa tendresse... Une petite fumée, une légère explosion, et pas de dégâts!...

— Rien du Vésuve !

— Non ! Un aimable volcan de salon;.. Juste ce qu'il faut pour faire le thé î

Ils se mirent à rire tous les deux. Mais le vieux diplomate trouva la gaîté de Mine *ii aiguë et si stridente qu'il en fut affecté. Il continua son interrogatoire :

— Quant à Armand, il me paraît retombé au calme, «t je m'en réjouis...

Le visage de la comtesse se contracta et une angoisse soudaine lui serra la gorge. Elle ne répondit pas, et hocha la tête d'un air songeur. Ce fut un changement si rapide et si complet, que le marquis ne put pas douter que la tranquillité de son amie ne fût feinte, et que sa gaîté ne fût de commande. Alors pourquoi, et pour qui jouait-elle ce rôle ?Était-ce donc à?on intention que ces artifices étaient disposés?Mais comment, après lui avoir témoigné tant de confiance, s'entourer tout à coup de tant de précautions ? Il pressentit un mystérieux dessein . Et guidé, non plus par la curiosité, mais par un intérêt véritable, il s'efTorça de le pénétrer.

— Vous, reprit-il, je ne vous fais pas de compliments: je connais votre force de caractère, mais cependant

j'avoue que vous m'étonnez par votre entrain et votre bonne humeur...

La comtesse avait eu le temps de reprendre son sangfroid. Elle fouetta, du bout de son ombrelle, le sable de l'allée, et avec une souriante bonhomie :

— Que voulez-vous? En vieillissant on devient philosophe. Je me suis fait beaucoup de morale, depuis quelque temps. Et le fruit de cette morale a été une résignation raisonnée et par conséquent durable. Mon mari, plus jeune que moi, en réalité, et dont^ en apparence, je suis l'aînée de vingt ans, a modifié la tendresse qu'il avait pour moi. Ne serais-je pas folle de vouloir l'aimer autrement qu'il le désire, et de répondre à son amitié par de la passion? J'ai suivi son exemple, j'ai modifié aussi mes sentiments. Ce n'a pas été sans lutte. Mais j'y suis arrivée. Et vous en voyez l'effet. Au lieu de le tourmenter par une exigeante jalousie, je lui laisse une liberté entière. Au lieu de récriminer sur le passé et de pleurer, je formedesprojets d'avenir, et je tâche de le distraire. Il m'en sait gré, vous avez pu le constater, et moi, j'y trouve une satisfaction. En somme, il fallait bravement prendre le parti que j'ai pris, et arranger ma vie : que vous semble de mon arrangement ?

— Je l'admire, s'il est sincère.

— Comment pourrait-il ne pas l'être?

— Cela durera-t-il ?

— Eh ! qui peut savoir si nous durerons nous-mêmes ?

— Alors tout sera dit, et les choses seront ce qu'elles pourront!...

La comtesse devint soudain très grave :

— Non ! dit-elle. Il ne faut pas que les choses soient ce qu'elles pourront, mais ce qu'elles devront. Et je me préoccupe môme de ce qui adviendra après moi.

Lo marquis lança à son amie un lin regard, mais il la trouva impassible.

— Tant que je vivrai, je ferai tout pour qu'Armand trouve la vie douce et facile à souhait... Mais quand je ne serai plus là ?

— Ma chère, vous avez encore vingt ans à vivre...

— Quand je ne serai plus là, reprit avec force Mina^ sans s'arrtHer à l'interruption, et poursuivant fermement sa pensée, qui me remplacera auprès de lui? Il est incapable de vivre seul. Je l'ai choyé, gâté, trop peut-être ! Mais qui lui rendra les douceurs auxquelles je l'ai habitué avec tant de plaisir?

Elle prit le bras du marquis, le serra avec force et ajouta :

— La souffrance use la vie; j'ai beaucoup souffert moralement, depuis quelques mois, je souffre physiquement, et beaucoup, sans le dire. Je puis disparaître, je le sais, très prochainement...

Le marquis essaya de protester, elle lui imposa silence d'un regard impérieux :

— Je ne parle pas au hasard. Je ne crains pas la mort pour moi, je la crains pour celui que je laisserai derrière moi. Eh bieni apprenez quelle est ma volonté suprême, soyez-en le dépositaire, et faites la connaître quand il le faudra : Je souhaite qu'Armand épouse M*** Andriodont. Le jour où vous le verrez dans le désespoir, dites-le-lui. Il comprendra que je lui ordonne

de vivre, et il saura alors combien fut immense la tendresse que je lui avais vouée.

Effrayé, entrevoyant dans l'âme de Mina des profondeurs qu'il n'avait pas soupçonnées, le marquis voulut demander des explications, réduire à néant les appréhensions de la comtesse, discuter ses résolutions, jeter un peu de lumière sur ce ténébreux abîme qu'elle venait de lui découvrir. Mais elle changea de ton, et avec enjouement :

— Ohl nous avons été beaucoup trop sérieux, et pendanttrop longtemps, dit-elle. G'estvous qui m'avezpoussée à la mélancolie. . . Ce qui est dit est dit. . . Mais je n'y veux plus penser.

Elle le ramena du côté du château, et, en présence d'Armand, il ne put reprendre la conversation. Il resta sous une impression triste, jusqu'au soir, malgré les efforts de la comtesse qui se mit en frais damabilité et causa avec une variété et une abondance remarquables. Après le dîner, elle s'assit au piano, et chanta, comme ■elle savait chanter. Ce furent les stances de Sapho, au moment de plonger dans le gouffre, moins amer que ses pleurs. Elle y mit un sentiment si poignant de déchirante douleur, que les larmes vinrent aux yeux da ses auditeurs. Alafm du morceau, les trouvant silencieux, elle se retourna, et les voyant tout bouleversés, elle les plaisanta et, pour varier leurs sensations, attaqua une valse de Strauss. Elle les tint ainsi, étonnés, émus, charmés.

Vers dix heures, au moment oii on servait le thé, un Talet de pied apporta, sur un plateau, une dépêche

DERNIER AMOUR. 3oî

adressée à la comtesse et qui arrivait par exprès, de la station voisine. Mina la décacheta, la lut, et elle pâlit un peu, en môme temps qu'un sourire passait sur ses lèvres. Ce fut l'impression à la fois gaie et mélancolique d'un rayon de soleil au travers d'une pluie d'orage. La pâleur disparut et il ne resta que le sourire :

— Qu'est-ce donc? demanda Armand, avec un commencement d'inquiétude.

— Rien d'important. C'est ma couturière, qui se trouve embarrassée pour une façon, et qui me consulte par le télégraphe pour n'avoir pas à interrompre son travail... Ce sont de ces dépêches qui ne font pas baisser la Bourse !

Et toujours plaisantant, riante, charmante, elle prolongea la veille jusqu'à onze heures. Puis elle se lit mener jusqu'à sa chambre par les deux hommes. Elle leur souhaita le bonsoir. Pas une émotion dans son regard, pas un tremblement dans sa voix ne donnèrent l'éveil au marquis et à Armand. Elle serra la main du vieillard, elle embrassa son mari. Elle les reconduisit jusqu'à sa porte, avec un air de joie. Ils l'entendirent leur répéter affectueusement : « A demain. »

Mais à peine fut-elle seule, ayant renvoyé sa femme de chambre , qu'elle se laissa tomber, accablée par la fatigue de l'horrible rôle qu'elle venait de jouer, et qu'elle éclata en sanglots. Elle n'avait plus besoin de tromper maintenant, elle était en face d'elle-même, et tout était fini. Elle venait de recevoir son arrêt de mort : cette dépêche lue intrépidement sous les yeux de son mari et du marquis, et qu'elle froissait maintenant avec fureur

entre ses doigts crispés. Elle la rouvrit cependant, et la relut pour s'assurer qu'elle n'avait plus rien à espérer. Elle contenait ces mots : « Je viens d'arriver à Paris, je serai demain à Gravant vers onze heures. -— Lucie. »

Lucie à Gravant, c'était Mina dans son cercueil. Il n'y avait pas de sursis, de recours, de grâce possible. Appeler Lucie, c'était signer sa propre condamnation. L'une ou l'autre, mais, plus jamais l'une et l'autre, auprès d'Armand. Puisqu'il fallait que ce lût Lucie, pour que celui auquel Mina subordonnait tout trouvât la ft)rce de vivre, il n'y avait donc plus qu'à disparaître. Mais l'approche de l'heure décisive troublaitlamartyre. Son âme avait eu l'héroïsme de la résolution» sa chair faiblissait devant l'exécution. Et, dans la chambre où elle avait vécu les dix meilleures années de sa vie, elle pleurait amèrement regrettant le bonheur perdu.

Dans l'épouvante de son agonie, elle chercha autour d'elle un appui et, ne le découvrant pas, elle levasesyeux vers le ciel. Elle pria, demandant à la fois à Dieu de lui pardonner son sacrifice etde lui donner l'énergie de l'accomplir. Gelui qui était mort pour le rachat de T'-iimanité eut sans doute pitié de celle qui allait mourir pour le salut d'un homme, car lorsque Mina sg releva, elle était paisible et résignée.

Elle mit en ordre ses papiers, brûla ia dépêche annonçant l'arrivée de M"* Andrimont, et ne put se défendre de remarquer avec ironie que le drame, qui allait se dénouer dans un instant, avait commencé par un télégramme de Lucie et se terminait de même : le problè-

DERNIER AMOUR. 3t)3

mode sadestinée tenant tout entier sur ces deux nriînces carrés de papier bleu. Elle alla à la croisée, chercha du regard la fenêtre de l'appartement de son mari, la vit sombre comme la nuit dans laquelle, pour Téternité, €lle allait entrer. Alors, avec un soupir, elle s'étendit sur ce lit, d'où elle ne devait plus jamais se relever.

L'aube vint et le silence qui régnait dans le château ne fut pas troublé. M™^ de Fontenay sortait habituellement assez tard de chez elle. Cependant, vers dix heures et demie, sa femme de chambre, ne l'entendant pas remuer, entra dans sa chambre et tira les rideaux. Elle s'approcha du lit, et recula avec un grand cri. Puis, épouvantée, laissant les portes ouvertes, elle se sauva, ne sachant que répéter :

— Madame! Mon Dieu! Madame!

A ce bruit, le marouis et Armand, qui étaient ensemble dans la bibliothèque, se montrèrent, et, à la terreur de cette fille, h son tremblement, à ses paroles entrecoupées et sans signification précise, soupçonnèrent un malheur. Sans s'attarder à l'interroger, ils coururent à l'appartement de la comtesse. Et sur le seuil de la chambre, ils s'arrêtèrent, immobiles de saisissement et de douleur. Devant eux. Mina était étendue, semblant dormir,mais les ombres de la mort sur le front.Ses mains étaient jointes. Elle paraissait prier. Et sa bouche souriait comme à un rêve heureux.

Armand, s'arrachant à sa stupeur, s'élança vers le lit, se jeta sur le corps inanimé. Il le sentit froid et recula d'horreur. Il échangea avec le marquis un regard plein d'angoisse. Il eut le sentiment affreux de son abandon,

il se vit perdu, livré à lui-même, et plus glacé que la morte, il murmura :

— Maintenant, comment vivre?

Le souvenir de tout ce qu'il avait fait endurer de tourments à la pauvre femme, qu'il regrettait amèrement, le saisit. Il se jugea criminel. Il s'accusa de l'avoir tuée. Et, avec des plaintes déchirantes, la tête appuyée sur ses poings crispés, oubliant tout ce qui n'était pas son chagrin, il sanglotaéperdument.Lemarquis,àdemi éclairé, commençant à comprendre le sens mystérieux des suprêmes recomniandations de Mina, regardait, avec une âpre tristesse, cet homme qui avait assez de sensibilité pour pleurer sa victime, mais qui n'avait pas eu assez de courage pour la sauver. Le voyant si accablé, et se rappelant la suprême clémence de Mina, il n'osait pas être sans pitié et s'apprêtait à lui faire entendre quelques paroles d'encouragement, lorsqu'il le vitsedresser,le front farouche, et marcher vers la porte. Il fit un pas pour le suivre, mais Armand, l'arrêtant du geste, dit d'une voix étouffée :

— Restez auprès d'elle...

— Non ! dit le vieillard, je ne vous quitterai pas...

— Que craignez-vous donc?

Le marquis le regarda profondément et dit :

— Ge qu'elle craignait elle-même. .

Armandpâlit affreusement, etles yeux troubles, presque sans regards :

— Vous a-t-elle donc dit...

Il ne p'it achever.

'— Elle nia dit, continua le vieillard avec fermeté,

DERNIER AMOUR. 35d

quelle se sentait frappée mortellement, et qu'elle n'avait plus que peu de temps à vivre. Elle m'a chargé de veiller sur-vous, quand elle ne serait plus là, et de vous faire connaître ses dernières volontés !...

— M'a-t-elle donc pardonné?

— Elle vous aimait.

Armand fit entendre une horrible plainte.

— Ah ! c'est de moi qu'elle est morte ! s'écria-t-il avec déchirement. C'est moi, misérable, qui me suis fait son bourreau. Quand il m'était si facile de la rendre heureuse, je l'ai torturée, et maintenant je ne vois pas comment je pourrais lui survivre!... Car elle était mon ange gardien sur la terre, et me voilà seul... désespérément seul!...

Et avec un abandon accablé, il se laissa retomber à genoux. A cette minute même, une voiture roula sur le sable de la cour, s'arrêta sous la fenêtre, et une voix, qui fit tressaillir les deux hommes, retentit dans le silence funèbre du château, disant :

— La comtesse? Où est la comtesse?

Nul ne répondit.

Dans la chambre , Armand et le marquis demeurèrent immobiles, écoutant un pas léger qui se rapprochait. Enfin, dans l'encadrement de la porte restée ouverte, Lucie apparut. D'un regard le marquis lui montra Mina inanimée et le comte qui pleurait auprès d'elle.

La jeune fille poussa un douloureux soupir, fit le signe de la croix, et, sans une parole, alla s'agenouiller à côté d'Armand.

Un rayon de soleil, entrant par la croisée, vint éclai-

3oC LES BATAILLES DE LA VIE.

rer le front de la morte, et il sembla au marquis que^ du fond de son dernier sommeil, elle venait de sourire. Sans doute son âme, planant au-dessus de ceux qu'elle avait aimés sur la terre, se réjouissait d'avoir si bien su, à l'heure oti Armand s'abandonnait, faire revenir Lucie pour lui rendre l'espérance.

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