LE RIDEAU
Ce monde, fête ou deuil, palais ou galetas,
Est chimérique, faux, ondoyant, plein d'un tas
De spectres vains, qu'on nomme Amour, Orgueil, Envie.
L'immense ciel bleu pend, tiré sur l'autre vie.
Le vrai drame, où déjà nos cœurs sont rattachés.
Les personnages vrais, hélas! nous sont cachés
Par ce ciel, dont la mort est le noir machiniste.
Le sage sur le sort s'accoude, calme et triste,
Content d'un peu de pain et d'une goutte d*eau,
Et, pensif, il attend le lever du rideau.
Le prophète et le poëte Affirment l'être au néant ; La terre écoute, inquiète, Cet archange et ce géant ; La foule aux yils dialogues, Ce tas de loups et de dogues Qui rôde sous le ciel bleu, Tout ce noir troupeau qui nie Aboie après le génie Interlocuteur de Dieu.
Toute la sombre cohue Des errants et des vivants Craint les penseurs ; elle hue Ces grands fronts, battus des vents ;
/i2 DERNIÈRE GERBE
Elle s'écrie en sa haine :
« D'où vient qu'ils n'ont pas de chaîne,
Et planent quand nous fuyons?
D'où vient que leurs cœurs flamboient?
Qu'est-ce donc que leurs yeux voient
Pour avoir tant de rayons? »
Quand les grands aigles fidèles
Dans l'âpre nuit sans amour
Vont, donnant de fiers coups d'ailes
Du côté du point du jour.
L'ombre aveugle, l'ombre athée.
Invective, épouvantée,
Ces passants à l'œil vermeil
Qui troublent sa solitude
Avec leur vieille habitude
De regarder le soleil.
Il faut que le poëte, en sa dignité sainte, Gomme un dieu^boit le fiel sache boire l'absinthe, Et, laboureur pensif sur son sillon courbé, Qu'il marche gravement par son œuvre absorbé, Oubliant les frelons dont l'essaim l'environne. Et les insectes noirs qui mordent sa couronne.
Vous n'êtes pas sensible à la prose, jeune homme?
Il vous faut le vers. Soit. L'art s'accommode en somme
De la prose aussi bien que du vers, et Pascal
Vaut Corneille. Pourtant le vers, pontifical,
Monte dans plus d'azur et sur un plus haut fatte,
Et le penseur en prose, en vers devient prophète.
Donc préférons le vers. C'est un plus fier démon.
Mais la prose, Tacite, Arouet, Saint-Simon,
Est plus humaine étant moins divine, et, superbe,
Est la Parole, alors que la strophe est le Verbe.