LES ALGUAZILS
Ah! le voilà! C'est lui! — Repincé I — Suis-nous, chien!
21/ï DERMÈRE GERBE
DON CESAR
Messieurs, c'est une erreur; mais c'est une aventure. Je raccepte.
Le ^Dtilbomine qui a changé d'habit! a^ec Don Cétar était nn condamné i mort évadé de la Capilla la veille de son eiécntion.
Don César a beau nier, on l'emprisonne.
Une belle fille lui offre sa main, riche, noble, etc. — Bblonissement de Don Céiar. Tout s'explique. La belle fille veut ce mari afin d'être veuve, état charmant. Un gentilhomme qu'on va pendre lui convient.
GOLBORNOS
DON CESAR
Né du choc d'une gueuse avec un capitaine,^ Drapé depuis vingt ans d'un torchon de futaine Dont lui-même jamais n'a connu la couleur, Académicien, espion et voleur, L'honneur de THélicon, Golbornos, cuistre illustre, Avec son dos en voûte et sa jambe en balustre, Épouvante Madrid de son accoutrement.
Une truie eût choisi ce penseur pour amant. On admire, parmi nos gens couverts de teignes. Son pourpoint plus troué qu'une poêle à châtaignes.
grave et fier comme un consul romain, ce bétail qui paît le corps humain ec ce fat qui vola TAmérique ; i personnage étrange et chimérique.
1 péage, en son instinct profond, le âpre montée ou sur quelque vieux pont ; ! soir, à Theure où vont passer les coches ! voyageurs et chargés de sacoches, dans un bois sur des touffes de fleurs, ensif, les pieds sur terre, l'âme ailleurs, ; le soleil des hêtres se retire libœus va souper chez Tityre, î les troupeaux rentrent par les ravins hante Bacchus chez les marchands de vins, it sur la route errer ses yeux obliques, 1 bruit flatteur des voitures publiques, le au poing, écoute ce duo t dit clic-clac et le cocher hu ho, nt son fusil de l'air le plus honnête, crie aux gens : Messieurs, c'est tant par tête I
GOULATROMBA
11 est assis sur on banc, rêvant avec mélancolie. Qolbomos loi frappe sur l'épaule
GOLBORNOS.
Que fais-tu là?
GOULATROMBA.
Je suis Un être qui médite au sein profond des nuits. Je m^amoindris, mon cher! je songe à mes désastres. Ami, je sens s'user mes habits sous les astres, Ma peau sous mes habits, mon âme sous ma peau ; Mon chapeau sur mon iront, mon front sous mon chapeau S'usent. A chaque instant notre moi meurt et tombe. La yie à petit bruit nous râpe dans la tombe.
GOULATROMBA l'asseyant au coin de la cheminée de l'hôtellerie.
Particularité de cette vie humaine :
Dès Taube on marche, on rôde, on flâne, on se promène,
On s'éreinte, et le soir, assis sur un vieux banc,
On aime à s'élargir devant un feu flambant.
chenainée! Ici chante la lèchefrite;
Ici, par le goulot trop étroit qui m'irrite,
Le vin coule à plein verre et rit frais et vermeil ;
Ici brille, nimbé d'un rayon de soleil,
Le beau cuisinier rose orné d'un ventre énorme ;
Ici, dans un brasier fait d'une moitié d'orme.
Un vieux blason rougit sur la plaque de fer ;
Ici, noire machine, et ployant sous la chair
Comme ploie en octobre un pommier sous les pommes,
RNIÈRE GERBE
1 jour le chien, ami des hommes iix, de viandes encombré, 3uge et du pluvier doré it hier encor sur la roche, ;s grince le tournebroche !
GOULATROMBA. — LE DUC
Une rae désârte.
Entre le dac, vieux et cassé, suivi de deux robustes laquais. Il aperçoit Qoulatromba.
LE DUC
Ah! c'est toi, drôle?
Aux laquais.
Holà, vous autres I
Il s'avance, menaçant, sur Ooulatromba.
Tu vas (lire Tout ce que tu sais, toi I
GOLLATROMBA.
Duc, je vous veux du bien.
La violence est laide et c'est un sot moyen.
222 DERNlkRK GERBE
Nous allons voir!
GOl LATROMBA.
Tenez, Tautre jour, vous triplâtes Les coups sur mon échine et sur mes omoplates, Vous me fîtes rosser, de la nuque aux talons, Par six laquais taillés comme des Apollons.
Eh bien, ai-je parlé? Nullement. Vous n'obtîntes De moi que des mots froids, confus, des demi-teintes. De révélations, point. Des faits mal liés; Fort peu de jour enfin sur ce que vous vouliez. Laissons le bâton, fi! Parlons en gentilshommes. Honorons, vous et moi, les maisons dont nous sommes. Duc, je vais vous donner des avis obligeants. Pour faire comme il sied jaser d'honnêtes gens. Rien n'est tel qu'un écu. L'écu qui sonne et brille Fait qu'un bègue bavarde et qu'un poisson babille. Et donne une subite éloquence aux muets.
On obtient : je vous aime, au lieu de : je vous hais. Pour un écu. Devant l'écu doré sur tranche.
Une cruche salue, une cruche se penche Et verse mollement tout ce qu'elle contient.
Vous êtes dans la nuit; un noir souci vous tient; Vous allez à tâtons au hasard sur la route ; Duc, voulez-vous voir clair où vous ne voyez goutte? Faites luire à mes yeux, acceptant mon conseil, tn écu, je vous fais resplendir le soleil!
Je sais tout, je dis tout, vous saurez tout!
LE Dt C 9 fouillant dans sa poche et loi donnant on écu.
Tiens, drôle!
GOULATROMBA, prenant l'écu.
Un seul?
LE DTC.
En voilà deux.
GOULATROMBA.
Rien que deux?
LE DUC
Çà, Tépaule Te démange. Tu veux des coups?
GOULATROMBA.
Non.
LE DUC
Voyons, dis.
En voici trois. Es-tu content?
GOULATROMBA,
J'en voudrais dix.
Je serais plus content.
LE DUC
Dix écus, misérable!
"1ÈRE GERBE LATROMBA.
récit admirable, ^yennant dix écus,
Hercule chez Cacus, ins son puits se cache, ux, je la prends, je l'arrache, lue à vos yeux,
ainsi que Taube aux cieux!
énonce, indique, expose, e, et vous savez la chose !
LE DUC
i comme cela!
lOMBA , à voix basie.
mmes qui sont là.
lustre et magnifique,
e devant eux j'explique... —
i, mais ce serait mieux dit.
in tigne aux valets, qui l'éloignent.
D gros bAton noaeux caché derrière one borne.
) U G , appelant.
aide! à moi!... — Bandit!
GOULATROMBA.
Ils sont loin! —
Avec douc«ur.
Je vous aime ainsi qu'une maîtresse ; Lorsque je songe à vous, je pleure de tendresse, mon prince, ô seigneur bienfaisant et serein! Vous ne voudriez pas me faire le chagrin De vous rompre les os pour cette maigre somme!
Jouant avec son bâton.
11 me faut cent écus! Sinon, je vous assomme!
MAGLIA*
MAGLIA.
Pardieu! depuis trente ans je feuillette et tourmente
D'une nocturne main les exemplaires grecs;
J'apprends par cœur les grands, je relis les corrects,
Je les fouille et les pille et prends note sur note ;
Je vide en mon esprit les poches d'Aristote ;
Au bois du Pinde, où j'erre armé d'un gros bâton,
J'ai retourné vingt fois le gousset de Platon ;
Je fréquente Solon, Cratès et Pythagore;
Je vais souvent la nuit cueillir la mandragore
* Maglia, autre personnage de fantaisie, avec lequel Victor Hugo voulait aussi faire une comédie, et dont le nom se relrouve sur de nombreux feuillets des manuscrits.
ERNIÈRË GERBE
d le voleur endormi;
artout, j'ai trouvé, mon ami,
de toutes les sagesses :
omble de ses largesses,
îs prés, les vallons, les ruisseaux,
oir et le chant des oiseaux;
les rhéteurs du Portique,
est que le domestique,
ie trous à son manteau,
t à côté d'Alecto,
imière et le front dans les nues;
les muses toutes nues; r, et le juste, et Theureux,
c'est un homme amoureux!
aiAGT.ÎA.
La vie, ô gentilhomme, est une comédie Étrange, amère, gaie, effroyable, hardie.
Taillée au vieux patron des pièces du vieux temps, Avec des spadassins, avec des capitans.
La morale en est sombre et cependant fort saine. Tout s'y tient. La vertu, dès la première scène, Tombe dans une trappe, et la richesse en sort ; Chacun pousse son cri pour se plaindre du sort. Le savant brait, le roi rugit, le manant beugle ; Le mariage est borgne et l'amour est aveugle, La justice est boiteuse et l'honneur est manchot ; L'enfer, dont on voit luire en un coin le réchaud Qui jette au front du riche un reflet écarlate, De toutes les vertus a fait des culs-de-jatte ;
, lamoureux un duo ;
ie — enrage, crie : « Oh ! oh !
rien prend des ah^ effroyables ; sont autant de diables, nt, tantôt pompeux.
pièce, si tu peux;
)ur scène, et pour parterre
i la fin du mystère, e. — Absurde ! tout est mal !
l'acteur principal, argent. Cris, tapage, ►mmez l'auteur ! à bas l'ouvrage ! .
it la rampe en feu, dit : « L'auteur, c'est Dieu. »
MAGLIA,
Se marier t.. . C'est mettre en cellule son âme!
Écoute, enfant : le fond de Thomme, c'est la femme.
Pour moi, je dis toujours, lorsque je veux savoir
Si je dois sur le sort d'un homme m'émouvoîr,
Je dis toujours avant de plaindre un personnage.
Non : quel fut son destin? mais : quel fut son ménage?
blessés douloureux, 6 chassés, ô proscrits,
vous les grands souffrants dont on entend les cris,
Gigantesques vaincus de l'histoh-e, Encelades
Terrassés au milieu des sombres escalades,
Hommes des fiers combats, hommes des durs trépas,
Je vous déclare heureux et je ne vous plains pas
Si, côte à côte avec vos grands malheurs, vous n'eûtes
La contrariété de toutes les minutes.
Fils, les petits ennuis vous prennent corps à corps.
232 DERNltRE GERBE
Fils, pour rabatlenient des hommes hauts et forts,
Les coups d'épingle font plus que les coups de foudre.
Vois-tu, dans un acide intime se dissoudre,
Avoir toujours le bât qui blesse à cpielque endroit,
Être en tout rebroussé, n'avoir pas même droit
De geindre et de remplir de plaintes la contrée,
Nulle méchanceté n'étant là démontrée.
Et, pour gâter la vie, avenir et présent,
La contradiction des humeurs suffisant.
Avoir pour vis-à-vis deux yeux fixes mr.ussades;
Rendre, la patience échappant, les ruades;
Lutter; être bourreau tout en étant martyr;
Quereller, disputer, chamailler ; se sentir
L'âme attelée avec une autre en sens inverse ;
Faire la paire avec une femme diverse;
Toujours rencontrer noir chaque fois qu'on dit blanc.
Voilà le désolant, l'écrasant, l'accablant!
On a beau faire et dire, être sage et robuste,
On a beau se résoudre à vivre comme un buste,
Se dire : — Soyons calme, ayons des angles ronds.
Vivons, tirons-nous-en le mieux que nous pourrons; —
Bien s'aplatir, rentrer sous soi son caractère...
On finit par s'abattre et par tomber à terre.
Saignant, morne, épuisé, vide, éreinté, fourbu.
Je ne sais si Socrate est mort pour avoir bu.
Las des rêves menteurs que le réveil dissipe,
D'un seul coup la ciguë ou lentement Xantippe-
Pré:
A t< Sou Se< Aim S'ec Faii Ado Met Tou
et ce que je ne puis it dans ton jardin un puits, , ou duchesse ou fermière, la tête la première 1
MAGLIA,
Seraîs-je mécontent? Moi mécontent, non pas!
Parlant à ma personne, ici je me déclare Que je suis jeune, beau, charmant, illustre et rare. Superbe et triomphant dans mes ambitions !
Presque tous les ennuis, les désillusions,
Qui rendent le cœur triste et Texistence blême.
Résultent des aveux qu on se fait à soi-même.
On se dit : je suis vieux. C'est fini, Ton est vieux;
La patte d'oie éclot en gerbe au coin des yeux,
Et puis les cheveux gris poussent que c'est merveille.
On s'endort en disant : je suis bêtel On s'éveille
Stupide. On dit, rêveur et sans savoir pourquoi :
Je crois qu'en général on se moque de moi!
C*est bon, on ne voit plus qu*amis raillant vos fautes,
Que gens pouffant de rire et se tenant les côtes;
Un enfant au maillot vous laisse convaincu
Qu'il s'est gaussé de vous. On croit être cocu?
Votre femme à Tinstant vous taille Tuniforme.
On croît être bossu? Gageons qu'un dôme énorme
Vous pousse en moins d'un an au beau milieu du dos.
On se dit un beau soir en tirant ses rideaux :
Je suis malade. On a la fièvre tout de suite.
On dit : je suis dévot! C'est fait, on est jésuite.
On s'écrie un jour : bah! je n'aime plus Suzon,
Ou Margot. On se sent dans le cœur un glaçon,
Et Ton tombe en trois jours dans la mélancolie
D'un chien qui n'aime plus personne et qu'on oublie.
Du froid qu'on croit avoir on est toujours transi.
La force, c'est la foi. Morale de ceci :
L'homme sur cette terre, humble boule aplatie.
Joue avec la Fortune une rude partie ;
Cachons nos cartes. Perte ou gain, tenons-nous bien.
Même avec mauvais jeu, ne convenons de rien.
Rien n'est plus maladroit, dans ce monde de peines.
Que ces consentements aux misères humaines ;
Le mal que nous rêvons nous épie en effet,
Et tout ce qu'on se dit, le diable nous le fait.