‹ Dernières chansons de Béranger de 1834 à 1851Chapitre 58 sur 94 · LETTRE A MON AMI M. LEBRUN · texte numérisé non relu

LETTRE A MON AMI M. LEBRUN

de l'académie française.

Air:

Cher Lebrun, ta muse héroïque, A la chanson tendant la main, M'écrit : Au trône académique Yeux-tu monter? Parle, et demain...

Muse, arrêtez. Par lassitude D'un monde où j'ai fait long séjour, J'ai pris goût à la solitude.

J'y tiens ; c'est mon dernier amour.

Oui, j'adore, ami, la retraite, Et du bruit mon âge a l'effroi.

Le monde, dis-tu, me regrette.

Le monde? 11 pense bien à moi!

Bourgeois vaniteux, il s'arrange De peu de gloire et de gros fonds; Et, pour s'ébaudir dans sa fange, A toujours assez de bouffons.

Reftiis-toi tribun politique !

M'a-t-on crié. Mais quoi! Jadis N'ai-je pas, sur cette musique, Fait assez de vers applaudis?

D'autres m'ont dit : Fais-toi messie Ou prophète, et viens, dès ce soir, D'un parfum de théocratie T'enivrer à notre encensoir.

De me laisser faire grand homme, Non, je n'eus jamais le désir.

L'époque n'est pas économe De piédestaux; on peut choisir.

Toute secte a sa créature; Tout club aussi : c'est tel ou tel.

Ou donne ici la dictature; Là-bas on élève un autel.

L'idole est parloui promenée; Mais bientôt les porteurs sont las.

Nous voyons, en moins d'une année, Messie el dictateur à bas.

On crie à l'un : Tu n'es qu'un bomme; A l'autre, si c'esl an vieillard : Sur cette borne fais un somme, En attendant le corbillard.

Las! Toute gloire est mensongère

Dans ce temps d'esprits fourvoyés.

Tel s'en fait une viagère,

Qui, lni-môme, la foule aux pieds.

Combien j'ai vu de nos idoles

Subir de contraires destins !

Je riais de leurs auréoles;

J'ai pleuré sur leurs fronts éteints.

Ami, ne laissons pas le monde Nous emporter à tous ses vents.

Plus qu'une misère profonde J'ai craint des honneurs décevants.

Rimeur, j'ai craint de faire ombrage Aux talents d'un ordre élevé; J'ai craint jusqu'au renom de sage Dont Lisette m'a préserve-.

Moi, sage! oh! non; c'est la paresse Qui m'a fait des goûts si bornés.

Non, j'aurais craint mie nia sagesse N'effrayât de pauvres damnés.

Quand souffrent au cercle où nous^sommes Peuple et roi, riche et travailleur, Crois-moi, le plus sage des hommes N'en saurait èlre le meilleur.

Lebrun, mon exemple t'enseigne À faire au monde juste part.

A l'Institut qu'un autre règne :

J'ai bâti ma ruche à l'écart.

Là, si peu que le miel abonde, Je puis craindre encor les fourmis ; Mais là, moins je me donne au monde, Plus j'appartiens à mes anÂ-.

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